LECTURE COMPARATIVE DU TRAITÉ DE DES-ESSARTZ ET DE « L’ ÉMILE
Rousseau écrit au début de la préface de l’Émile :
Ce recueil de réflexions et d'observations, sans ordre et
sans suite, fut conçu pour complaire à une bonne mère qui sait penser.
Puis, dans une note du commencement du livre premier :
La première éducation est celle qui importe le plus, et œætte première éducation appartient incontestablement aux femmes; si l’Auteur de la Nature eût voulu qu'il appartint aux hommes, il leur eût donné du lait pour nourrir les enfants. Parlez donc toujours aux femmes, par préférence, dans les traités d'éducation.
Des-Essartz s'adresse aux pères etaux mères à la fois, mais il donne aussi de préférence des conseils aux mères
La première éducation, a déjà dit M. de Wolmar dans la
Nouvelle Héloïse, et la plus importante, est de rendre un enfant propre à être élevé.
C’est à quoi s’emploient Des-Essartz et Rousseau
G, Baxtissol a
pour le bonheur de la famille, pour la prospérité de
la patrie.
L'ouvrage de Des-Essartz est un véritable traité de puériculture pratique. Plein de conseils faciles à suivre, d'indications utiles de toute sorte, il est mis à la portée du public. Tout ce qui.a trait à Péducation corporelle de l'enfant y est passé en revue avec tous les détails que peut et sait donner un médecin à des personnes peu instruites dans l’art de la médecine. Il est complet et on peut s’en rendre compte par l’exposé rapide des matières traitées,
Soins à donner aux femmes grosses (pas de corset). — : Soins à donner au nouveau-né (ligature du cordon, nettoie. ment). — Maillot, berceau, sommeil. — Choix du lait comme étant la meilleure nourriture pour l'enfant. — Étude du lait en général, de celui des animaux en particulier, mais surtout du lait de femme. — Avantages du lait de femme.— Préférence pour l’allaitement maternel. — Choix d’une nourrice à faire par les parents et par le médecin. — Qualités d’une bonne nourrice. — Régime alimentaire de la nourrice. — Comment et quand donner à téter. — A quelle époque commencer à donner la bouillie; comment la faire. — Sevrage des enfants. — Leur régime alimentaire de deux à huit ans. — Soins de propreté. — Soins pour la pousse des dents. — Le filet. — Le vêtement et le corset. — Marche de l'enfant. — Exercices des enfants, des jeunes filles et des mères.
Chaumeton dans la Biographie universelle et moderne, à l’article Desessartz, nous apprend que c’est dans cet ouvrage que J.-J. Rousseau, d’après le conseil de Piron, a puisé ce qu’il a dit de bon sur
l'éducation physique de son Emile publié deux ans après,
L'Émile ou de l'Éducation se divise en cinq livres. Les quatre premiers sont consacrés à l'éducation de l'homme ou d’Émile, l'élève imaginaire de Rousseau, un livre par étape : de la naissance jusqu’à cinq ans, étape dans laquelle Rousseau recommande au gouverneur de l'enfant de ne rien ensei- ÿner, mais seulement de développer le corps, de le faire robuste pour qu'il soit longtemps sain et de l'exercer à supporter les fatigues et les intempéries. Les autres étapes s'étendent de cinq à douze ans, de douze à quinze, de quinze à vingt ans. Le cinquième livre traite de l'éducation de la femme, c’est à-dire de Sophie, que Rousseau destine à Émile.
Les passages susceptibles d’être comparés à des passages du traité de Des-Essartz se trouvent dansle livre [, dans une partie du livre IT et dans une partie du livre V. |
Nous allons voir que c’est là que Rousseau bannit l'usage du corset pour la femme et du maillot pour l'enfant, exige que les mères nourrissent leurs enfants de leur propre lait, donne des conseils sur le choix d’une nourrice et sur le régime qu’il faut lui faire suivre, s’insurge un peu contre le berceau et beaucoup contre le hochet, parle du sevrage et de la bouillie, des vêlements de l'enfant, recommande le bain et l'exercice, s'inquiète des pleurs de l’en-
fant.
LE CoRrsET
En parlant du corset, Rousseau s'exprime ainsi dans le livre V de l'Emile.
Leurs femmes (celles des Grecs) ignoraient l'usage de ces corps de baleine par lesquelles les nôtres contrefont leur taille plutôt qu’elles ne la marquent... :
Il n’est point agréable de voir une femme coupée en deux comme une guêpe; cela choque la vue et fait souffrir l'imagination. La finesse de la taille a, comme tout le reste, ses proportions, sa mesure, passé laquelle elle est certainement un défaut : ce défaut serait même frappant à l'œil sur lenu; pourquoi serait-il une beauté sous le vêtement... Tout ce qui gêne et contraint la nature est de mauvais goût ; cela est vrai des parures du corps comme des ornements de l'esprit. La vie, la santé, le bien-être doivent aller avant tout, la grâce ne va sans l’aisance; la délicatesse n’est pas la langueur.…
Il avait déjà dit, en parlant des femmes de Paris, dans la Nouvelle Héloïse :
A l'égard de la gorge, c’est l’autre extrémité des Valaisanes. Avec des corps fortement serrés, elles tâächent d’en imposer sur la consistance.
L'expression © taille de guëêpe » est jolie. Mais Rousseau résume en philosophe et un peu en artiste la longue description, car elle comporte environ 4o pages, que Des-Essartz à donné du corset qui comprime tant d'organes essentiels, en montrant par des preuves anatomiques, physiologiques et pathologiques les dangers que l’on court à se serrer,
Et le seul passage que nous puissions rapprocher de celui de Rousseau que nous venons citer, est celui où, en parlant du corset qu’on applique aux enfants, Des-Essartz dit :
Il a plu aux législateurs de notre. prétendu bon goût de faire consister la beauté de la taille dans une diminution graduée de grosseur depuis le haut de la poitrine jusqu'aux hanches, en sorte que le ventre soit le plus haut possible et que la circonférence qu'il présente puisse être renfermée entre les deux mains.
Le Maiccor
Voyons pourquoi et comment Rousseau s'oppose à ce qu’on emmaillotte les enfants :
L'enfant nouveaü-né a besoin d'étendre et de mouvoir ses membres pour les tirer de l’engourdissement où, rassemblés en peloton, ils ont resté si longtemps. On les étend il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir... Ainsi les impulsions des parties internes d’un corps qui tend à l’accroissement trouvent un obstacle insurmontable aux mouvements qu’elle demandent.
L'enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il était moins à l’étroit, moins gêné, moins comprimé dans l’amnios qu’il n'est dans ses langes. Je ne vois pas ce qu'il a gagné à naître. L’inaction, la contrainte où l’on retient les membres d’un enfant ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher lenfant de se fortifier, de croître et altérer sa constitution... Les pays où l’on emmaillotte les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements ‘ libres, on se hâte de les déformer en les mettant sous presse,
On les rendrait volontiers perelus pour les empêcher de s’estropier.
Une contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ?.… Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garroté, vous crieriez plus fort qu'eux.
On prétend que les enfants en liberté pourraient prendre de mauvaises situations et se donner des mouvements capables de nuire à Ja bonne conformation de leurs membres..., ils ne sauraient donner à leurs mouvements la force qui peut les rendre dangereux; et quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d'en changer.
Et plus loin il ajoute :
Au moment que l’enfant respire eu sortant de ses enveloppes, ne souffrez pas qn’on lui en donne d’autres qui le tiennent plus à l’étroit. Point de têtières, point de bandes, point de maillot; des langes flottantes et larges qui laissent tous ses membres en liberté et ne soient ni assez pesants pour gêner les mouvements, ni assez chauds pour empêcher qu'il ne sente les impressions de l'air.
C’est à peu près ce que dit Des-Essartz :
À peine sortis de leurs prisons, nous les fenfermons dans un esclavage mille fois plus dur que le premier. Ce serait peu, néanmoins, que de leur ôter dans ces premiers temps le mouvement libre des parties de leur corps, si la gêne où nous les tenons n’influait, pour l’avenir, sur la liberté des mouvements et la bonne conformation de ces mêmes parties. Combien voyons-nous d'enfants revenir de nourrice tout contrefaits, quoique nés de parents très bien conformés ? Combien de pères affligés de voir l'héritier d’un grand nom tortu, bossu ou hors d'état de figurer dans le monde par la figure bizarre de ses jambes? Les liens dont on serre les enfants ne doivent-ils pas produire, sur leur tendre machine, des effets plus sensibles et plus dangereux? Les vaisseaux
qui se distribuent à la peau et aux muscles rétrécis, écrasés par cette forte compression, ne peuvént recevoir qu’une très petite quantité de sang et ce qu'ils reçoivent ne coule que difficilement. Or, quand la circulation est diminuée ou retardée dans les parties extérieures, elle est plus vive, plus abondante dans les intérieures. Ce sang doit donc se porter plus rapidement et en plus grande quantité aux viscères du bas-ventre, aux poumons, à la tête. Il n’y a personne pour peu qu’elle ne soit instruite de l’économie animale qui ne sente combien cette inégalité de circulation peut produire de maux très funestes… ;
L'inégalité de pression que souffrent les parties doit être regardée comme une des causes de leur difformité... quand l'enfant commence à se soulever sur ses jambes, il porte toujours ses pieds en dedans, ses genoux frottent l’un contre l’autre. Les enfants souffrent de douleurs qui, malgré la différence de notre constitution, nous paraîtraient insupportables ; leurs cris annoncent leurs souffrances. et dès le douzième jour on peut le couchant (l'enfant) n’attacher ses langes qu'au-dessous des bras et les croiser sur le reste du corps sans les attacher... Nous croyons qu'il est très important de rejeter tout à fait l'usage de cette bande dont on enveloppe l'enfant dans son maillot...