LA POURSUITE
Au rayon des épingles à chapeaux, Souris dit : u Ouf ! la barbe » et se croit sauvée, quand elle aperçoit derrière une pyramide de sacs à main le haut de forme et Toeil allumé du vieux monsieur. Alors elle se sauve, court sur le tapis roulant et ne s’arrête qu’au premier étage, sûre d’avoir dé-
pisté rimportun. Elle se trouve à la confection pour dame, près du grand salon central, au rayon des jupons de soie.
C'est jour d'exposition.
Sur de longues tringles de cuivre le long des murs, autour des piliers, entre de petites portes latérales, les jupons sont accrochés. Il y en a des centaines, de toutes les couleurs. Souris s'amuse, naïve, à choisir le plus beau comme si elle en devait faire emplette et jouit silencieusement au contact ^de cette soie fluide qui glisse dans ses doigts comme une eau fraîche.
(( Ah ! ce qu'ils sont bath ! ce qu'ils sont bath ! »
Extasiée, elle lève les yeux vers la muraille où plusieurs étages de ju~ pons se superposent et semblent sous la clarté laiteuse des globes électriques un ruissellement de nuances.
(( Un mauve avec des rubans noirs ça qui serait chouette ! »
— Petite !...
Le vieux monsieur est derrière elle, très rouge. Il sourit : « La tentation I petite... la tentation ! écoutez-moi...
je ne suis pas ce que vous pensez...
Petite, n’ayez pas peur...
— Non m’sieu, laissez-moi tranquille.
Souris s’éloigne, très vite. Il la suit. Elle l’entend qui psalmodie : « En
vérité je ne suis pas ce que vous pensez... je suis un philantrope... j’aime la jeunesse, voilà tout... que craignezvous ici... petite ! écoutez-moi donc...
vous ne le regretterez pas...
Il traverse des rayons à sa poursuite. Elle le promène ainsi, à l’ameublement, parmi les buffets, les dessertes, les tables, les fauteuils, les canapés, les chaises, les poufs, les sièges de coin, ronds, carrés, triangulaires, ovales ou biscornus qui débordent sur le passage et gênent la marche, parmi les chaussures, les draps et les camisoles de nuit.
Un ascenseur sort du plancher et s’arrête.
SOURIS l’arpète
Souris s’y précipite.
La petite porte de fer claque derrière elle. Enfin ! Souris s’enlève. Mais le vieux monsieur a vu le malicieux expédient et, tête baissée, le chapeau à la main, il monte l’escalier qui tourne autour de la cage de l’ascenseur. L’ascenseur s’arrête au troisième étage. Une dame encombrée de paquets en obstrue la sortie. Le vieux monsieur monte toujours, tirant la rampe, comme un alpiniste sur la corniche d’un gouffre s’aiderait de la corde à nœuds. Il arrive au dernier étage en même temps que Souris et Souris reste stupéfaite de le retrouver encore, essoufflé, mais souriant.'
Alors la poursuite recommence au milieu des tableaux, des ustensiles de cuisine, des lampes, des baignoires, des tuyaux d’arrosage et des bancs de jardin.
Souris l’observe dans les glaces, flattée de tant d’obstination. Si elle lui parle, que risque-t-elle ? Il n’a pas l’air bien méchant, ce monsieur, et puis, s’il la touche, elle criera... elle criera : « Au secours ! »
Elle s’aperçoit soudain qu’il est décoré : ça ressemble à la Légion d’honneur. Un monsieur décoré, c’est sûrement pas méchant.
Elle a déjà moins peur, beaucoup moins peur. Il doit la trouver bien
gentille pour s'essouffler ainsi à la poursuivre. C'est sûrement la faute de ses yeux et de son petit nez. Voilà ce que c'est d'être si gentille !
Elle ralentit sa marche.
— Vous allez vite ! pff !... souffle le vieux monsieur, mais je me suis juré, pff !, de vous atteindre, pff ! et de vous parler... pff ! Et justement parce que vous vous sauvez 1 C'est très bien, très honnête, petite... Cela m'engage à vous offrir ma paternelle amitié. Connaissez-vous la fée Carabosse ?
— Non m'sieu.
— Cela ne fait rien, mon enfant.
Oh ! regardez-moi... là... un instant...
SOURIS l’arpète
C’est touchant ! Vous avez les mêmes yeux que Marguerite... Marguerite, c’était ma fille... elle est morte il y a longtemps déjà... Comme vous lui ressemblez ! Petite, je veux vous revoir... vous ne le regretterez point...
c’est votre bonne étoile qui vous a mise sur mon chemin. Alors, dites, à quand ?
— Allons, répondez ! Vous ne regretterez point d’être venue. A quand
— Auriez-vous peur de moi ?
— Oui.
— Bien peur ?
— Oui.
SOURIS l’arpète
— Que vous avez tort ! Ai-je l’air si méchant ? Je suis un vieux bonhomme tout triste, ma belle, qui se réjouira de vous voir sourire. Mais, surtout, ne craignez rien, je suis un honnête homme. Alors, on se reverra.^ C’est oui ?
— Alors, c’est oui. Où ?
— Où que vous voudrez.
— Chez moi ?
— Oh ! non.
— Voulez-vous, ce soir, à la sortie de votre atelier ?
— Non, pas ce soir, je ne suis pas libre ; demain, si vous voulez.
— A quel endroit ? A quelle heure ?
SOÜRIS l’aRPÈTE
— A sept heures. Chez Malabar- Dupoiitel. Vous savez où c'est ?
— Oui, je sais. C'est entendu... à demain ?
— Au revoir, m’sieu !
— A demain ?
— Oui... à demain.
— Alors, c'est vrai... Vous ne connaissez pas la fée Carabosse ?