UN BEAU SOIR D’AMOUR
Pigonneau s’est mis en frais de toilette pour conduire Souris au bal.
Il s’est d’abord curé les ongles avec un ticket de métro plié en deux, puis il a fait, sous son menton, un large nœud papillon de sa cravate lavallière, dont les pans retombent presque
SOURIS l’arpète
aussi bas que sa chaîne de montre.
I] est coiffé d un béret de velours noir négligemment tiré sur Toreille droite, alors qu’une mèche de cheveux frisés tire-bouchonne sur son front. Il tient une grosse canne à la main. Quand Souris Taperçoit, elle s’arrête, les yeux ronds, la bouche ouverte par l’étonnement.
Mais son amour pour Pigonneau s’exalte encore, car elle entend, derrière elle, s’exclamer une ouvrière :
« Mince !... le petit copain de Souris... c’est un étudiant ! »
Pigonneau lui demande :
— Tu as faim, ma chérie ?
Elle répond :
SOURIS l’arpête
lOI
— Oui, ça me creuse depuis six heures.
Alors, il lui offre :
— On va se payer le « restau », dis... tu veux ?
Le restaurant ! Si elle le veut ! Bien sûr ! Ce sera la première fois de sa vie qu’elle entrera dans un de ces beaux établissement où il y a des glaces partout et des nappes sur les tables. A la crémerie, on mange sur le marbre, et c’est déjà très confortable.
— Allons chez Bugle, dit Pigonneau, l’air dégagé, en homme qui connait les bons endroits ; c’est à prix fixe... on y dîne bien !
Le restaurant Bugle, où « l’on dîne
SOURIS l’arpète
bien pour vingt- trois sous », est situé près de la rue d’Argenteuil, au fond d’une cour ténébreuse. Quand on entre dans cet établissement, il faut passer sous un arceau de feuillages verts, une sorte d’arc de triomphe de la boucherie fleuri de roses artificielles en papier peint. A des crocs, sont suspendus des quartiers de viande : gigots de prés-salés, cuisseau de veau, épaule de mouton ; parfois des agnelets entiers, minces et cambrés comme des corps d’enfant.
Des mouches prospectent d’une trompe gourmande les replis de ces viandes exsangues et molles.
Il fait si sombre dans la cour que
io3
des becs de gaz brûlent tout le jour dans la salle du restaurant. L’air vicié, trop chaud, s’y alourdit des relents de cuisine, d’eau grasse, de vin aigre et de tabac.
Quand un client pousse la porte, l’air du dehors s’engouffre dans la salle, fait frissonner les feuillages de l’arceau et tel une haleine malsaine éructe l’odeur fade, écœurante, des viandes mortes.
Avec le geste large des semeurs, les garçons jettent de la sciure de bois sous les tables où des clients quinteux expectorent.
Mais il y a des glaces partout dans ce restaurant, à gauche, à droite, au-
SOURIS l’arpète
io4
tour des piliers, et Souris est bien étonnée en déposant, dans un coin, son parapluie, d’apercevoir devant elle une enfilade de salles illuminées dont les plus lointaines semblent s’enfoncer dans le sol selon l’affaissement semicirculaire du plancher.
Dans chacune de ces salles, une gamine vêtue comme Souris et lui ressemblant comme une sœur, mime ses gestes et dépose aussi, dans un coin, son parapluie.
La petite, amusée, leur adresse un gracieux sourire. Alors, toutes ces Souris lui répondent au même instant.
— Qu’est-ce que tu prends comme potage ? interroge Pigonneau.
Souris est très embarrassée. Elle lit sur la carte : Perles du Japon, Consommé Vatel, Tapioca Crécy à la crème, Velouté mousseline à la Parmentier. Elle se décide pour celui qui porte le plus beau nom.
— Garçon ! un Velouté mousseline à la Parmentier !
Mais elle est fort désappointée. Le Velouté mousseline à la Parmentier n'est qu'une vulgaire soupe à la purée de pommes de terre. Le pouce du garçon a laissé une empreinte grasse et colorée sur le rebord de l'assiette. Souris l'essuie avec sa serviette qui est dure comme du carton.
Le bifteck est trop saignant. Les
io6
SOURIS l’arpète
frites, trop calcinées, craquent sous la dent. Le pain seul est bon. Il a le goût de la brioche. Souris trouve que le restaurant, a c’est rudement épatant )).
Tous les garçons arborent à la boutonnière de leurs vestons d’alpaga un numéro de métal. « A quoi qu’ça peut servir, se demande Souris, c’est-i l’numéro d’Ia maison, le prix du repas ou l’âge de monsieur ? »
Dame ! on ne peut pas tout savoir !
Pigonneau se fait servir une bouteille de vin cacheté à soixante-dix centimes. Souris en boit deux verres, coup sur coup. Ses pommettes deviennent toutes roses. Ses yeux brillent.
Elle a un peu chaud. Elle s’évente avec le menu.
— Mince, j’me sens drôle dans les jambes !
Pigonneau relève la nappe^, et sur le marbre de la table, au crayon, fait (( l’addition ».
— Devine pour combien qu’on en a .^... On en a pour trois francs quarante-cinq, avec le pourboire.
— Vrai, répond la gamine, on s’tap^ la tête, on fait des folies !
— Zut ! c’est haut... ça m’tire dans les guibolles ! soupire Souris, accrochée au bras de son amoureux.
Ils montent la petite rue Tholozé^
iO
io8
si mal pavée, si ténébreuse, si escarpée qu’on l’imaginerait à cent lieues de Paris, dans quelque sous-préfecture des Basses- Alpes, sans l’enseigne du Bal, qui, là-haut sur le fond nocturne du ciel, inscrit :
<( Moulin de la Galette »
en lettres de feu.
Quand ils entrent dans le Bal, Souris est émerveillée par tant de clartés. L’air tiède sent l’orange, les parfums violents et le tabac. Un fin brouillard bleu, fait de toute la fumée des pipes et des cigarettes estompe les lointains de la salle. Souris tousse un peu.
SOURIS l'\RPÊTE
— Ça m 'gratte au fond d’Ia gorge, dit-elle .
— Zim ! pan ! pan ! chantonne Pigonneau en se dandinant.
L’orchestre est haut situé dans une large tribune en amphithéâtre qui domine le vaste rectangle réservé aux danseurs entre le pourtour des galeries.
Un chef d’orchestre chauve et ventru grimpé sur un escabeau se démène comme un furieux et pique l’air de sa baguette. Les cuivres font un tintamarre du diable ! Une petite flûte, gavroche, se gargarise de roulades.
Des cymbales éternuent à tout propos,
no
SOURIS l’arpète
rappelées à Tordre par la voix tonnante de la grosse caisse.
— Tu reconnais Dédé... c’est la polka des Déhanchés... tiens, Trefrain.
Toute la salle chante, en sourdine :
Mad-moiselle^ mademoiselle C’est la hanche qui n’va pas,
Faut accepter mon bras Ah !
Mad-moiselle, mad’ mois elle.,.
— Y en a du monde qui danse, constate Sourié, et pis des drôles de femmes ensemble.
Dans le vaste espace réservé aux ébats chorégraphiques, des couples solidement enlacés tournoient, chalou-
pent, se bousculent, excités par cette musique frénétique.
Un grand riz-pain-sel saute comme un cabri et fait voler ses épaulettes blanches au grand désespoir de sa danseuse, une petite boulotte placide qui s’écrase le nez sur le ceinturon du soldat.
— Vas-y Lili ! clame le joyeux troupier.
Mad-moiselle, mad’ mois elle C'est la hanche qui n'va pas...
Des commis de magasins empoignent à bras le corps des femmes de chambres sentimentales ou des midinettes passionnées qui rigolent, les
yeux brillants, la bouche humide et s’en vont lentement, à reculons, d’un pas rythmique, ventre contre ventre, ballottés dans la foule tourbillonnante.
Des filles qui masquent sous le fard la pâleur de leurs anémies dansent ensemble et jouent de la croupe, souriantes et prometteuses, le visage tourné vers les consommateurs des galeries.
— Hé Souris, tiens ma canne, dit soudain Pigonneau et, r’garde si j’suis costeau...
Le coude levé, il assène un coup de poing sur le ventre de cuir d’un nègre automate dont les yeux rouges s’allument un instant.
SOURIS l’arpète
ii3
— Tu vois... hein ?
— Vrai, soupire la petite avec admiration, c'que t'es fort tout de même.
Un garçon s'avance :
— Vous prenez cette table ? Qu'estc 'qu’il faut servir à ces messieurdame ^
— T'aimes ça. Souris... la menthe ?
— Oui, j'aime ça.
— Deux menthes à l'eau, commande alors Pigonneau... et vite !
Le garçon s'éloigne.
— Souris, je vais t'apprendre à bien valser. Ça n'est pas très difficile...
Tiens, on ira dimanche à Nogent... on rigole sur la Marne... on fait du canot... on danse chez Tanton... on
SOURIS l’arpète
ii4
reviendra le soir, par le Bois de Vincennes... il fera nuit...
Pigonneau baisse la voix :
— ...Y a des arbres, de l’herbe, on s’asseoit par terre... j’connais des cachettes où personne ne peut nous voir.
L’orchestre prélude.
— C’est une valse, dit Pigonneau, allons-y !
Ils descendent se mêler à la foule des danseurs.
— Ce que ça glisse, remarque la gamine.
— Une... deux... trois... partons !
... Ils valsent si vite, si vite, que Souris, par rentrebâillement de ses paupières à demi descendues, n’aper-
Il 5
çoit autour d’elle qu’un grand tournoiement de lumières. Quand elle renverse la tête en riant, les lustres décochent dans ses yeux des rayons multicolores à travers les prismes de leurs pendeloques.
Parfois, Souris sent ses pieds quitter le parquet comme si elle allait s’envoler dans le tourbillon d’une ascension.
Pigonneau l’emporte, toute serrée contre lui. Des couples, parfois, les heurtent, les unissant davantage. Le souffle ardent de son danseur se niche dans les frisons de ses tempes.
Alors, elle s’abandonne.
Un grand trouble amollit sa chair.
La chaleur des mains de Pigonneau
SOURIS l’arpètk
ii6
plaquées dans son dos la pénètre intimement. Comme elle a bu de la menthe, elle ouvre la bouche et aspire Tair, de toutes ses forces, pour « que ça fasse froid dans le fond de sa gorge ».
— Je Caime, murmure Pigonneau, alors que Torchestre s’alanguit dans un motif de valse lente.
— Moi aussi, répond-elle toute pâmée de plaisir.
Ils sortent du bal.
La rue Tholozé est déserte. Tous deux s’en vont, enlacés, dans l’ombre des murs et se donnent en marchant de longs baisers sur les lèvres.
Soudain, Pigonneau s’arrête.
SOURIS l’arpète
— Entrons là, dit-il.
— Où ?
— Là !
Souris aperçoit devant elle un profond corridor qu'éclaire chichement la flamme clignotante d’une lampe à pétrole accrochée au mur dans une étroite guérite de verre.
— Non ! crie Souris dans un recul.
— Pourquoi qu’tu ne veux pas, ma chérie ? interroge Dédé la voix caressante, en frôlant de sa joue le visage de Souris, pourquoi qu’tu ne veux pas?
— Pasque...
— Pasque quoi ?
Et il la presse bien fort contre lui, épouse son corps sous la caresse des
SOURIS l’arpète
mains, cherche sa chair à travers l’étoffe de ses vêtements et lui ferme les yeux, brutal, avec des baisers.
La petite se défend mollement.
Il répète persuasif :
— Entrons... dis,., entrons... On reviendra bientôt... personne n’en saura rien...
Elle s’alanguit, les jambes flageolantes, réfugiée sur la poitrine de Pigonneau. Lui, croit qu’elle consent et veut l’entraîner doucement vers l’entrée de l’hotel. Mais, au moment d’en franchir le seuil, Souris se ressaisit, repousse le tentateur de ses bras brusquement tendus et se sauve en criant :
— Non ! non ! Dédé, j’veux pas !
SOURIS l’arpète
Il la rattrape bientôt.
— Tu es folle, Souris... Pourquoi ne veux-tu pas ?... Tu as peur ?
— Oui.
— Pourquoi as-tu peur ?
Elle ne répond rien et se met à pleurer, nerveusement, les épaules tressautantes.
— Qu’est-ce que tu as.î^ Pleure pas...
Vrai... qu’est-ce que je t’ai fait ?... Je t’ai fait mal ? T’es pas gentille, tu sais...
— C’est plutôt toi qu’es pas gentil, sanglote-t-elle, le visage dans ses mains.
Non, elle ne cédera point à Pigonneau, malgré le trouble de sa chair et
SOURIS l’arpète
les élans de son cœur. Elle craint trop la colère et les représailles de sa famille. Il lui semble qu’en rentrant chez elle, ce soir, malgré son air naturellement ingénu, elle ne saurait dissimuler aux regards de ses parents le secret de sa faute, et qu’elle porterait au front, comme une marque de galérien, la preuve éclatante de sa honte et de son déshonneur.