‹ Souris l'arpèteChapitre 12 sur 16 · CONSEILS D’AMIES · texte numérisé non relu

CONSEILS D’AMIES

— Mam’zelle Henriette ?

— Quoi ?

— J’ai rencontré un monsieur au Louvre... I m’a dit comme ça qu’i me donnerait des choses en souvenir de sa petite fille qui est morte... voui ! Il est décoré... voui ! C’est vrai ! J’ai rendez-vous ! Ça vous épate ?

SOÜKIS l’ARPÈTE

— S’il vient, oui, ça m’épatera.

— Vous croyez qu’i n’viendra pas ?

— J’en suis sûre... on me l’a fait avant toi le coup du a Souvenir ».

Souris reste songeuse un long moment et déclare :

— Alors... j’irai pas.

— Hé Souris !

— Mam’zelle Yvonne ?

— N’écoute pas Henriette.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est une poire. Un jour, moi, j’ai rencontré un vieux monsieur qui m’a payé des tartes et une chaîne de montre en or... même que j’ai dit à maman que j’I’avais

SOURIS l’arpète

trouvée dans TMétro... Si tu sais y faire, tu auras tout ce que tu voudras. Avec les vieux... c’est facile !

— Faut que j’y aille... vous croyez ?

— Bien sûr 1

Souris n’a pas besoin de réfléchir pour se décider.

— J’irai, dit-elle.

Mais les autres ouvrières de l’atelier veulent aussi donner leur avis.

— Souris 1

— Hein ?

— N’y va pas.

— Pourquoi ?

— C’est un satyre qui te coupera les oreilles — On a déjà vu des petites filles éventrées dans les corridors 1

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— Les viols dans les fiacres, c’est pas rare 1

Yvonne, montée sur une chaise, hurle afin de surmonter la clameur :

(( C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! » Souris très perplexe s’interroge :

(( J’irai, ou j’irai t’i pas ? » Elle prend soudain une énergique décision : « Et puis zut !... j’irai I »

Mais elle aura soin de ne pas suivre le vieillard dans un endroit retiré, ni chez lui s’il veut l’y conduire. Prudente, elle se promènera à son côté, dans la rue, sur le trottoir, « parce qu’il y a les passants et qu’on n’a qu’à crier ». C’est dit. Elle ira.

(( Ah I vivement sept heures ! »

LE PREMIER « LXPIN »

Sept heures.

Les ouvrières rangent le travail, dénouent les cordons de leurs tabliers et courent se coiffer devant la glace. Certaines, les coquettes, se « font » les yeux avec le bout carbonisé d'une allumette, augmentent la pâleur anémique de leurs joues sous des placards

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de poudre de riz, s’ensanglantent les lèvres au carmin, un carmin qui tourne au violet et sent le rance.

— Prêtez-moi vot’rouge rnamzelle Yvonne ?

— Non mais, des fois ! Tu n’y penses plus Souris ! Ah ! je devine I Le vieux monsieur du Louvre vient ce soir... et tu veux te faire belle pour lui plaire ! Petite grue, va ! Hé Henriette ! Ernestine ! Lucy ! Suze ! Annette !... écoutez ! Un vieux monsieur est en bas, il attend Souris, descendons voir la tête du vieux monsieur !

— Oui ! oui I clament des voix

rieuses.

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La grande Clémence crie plus fort que les autres :

— Allons voir le satyre !

Mais Souris est déjà loin.

Elle dégringole Eescalier, son chapeau à la main, afin d’échapper aux sarcasmes des ouvrières si le vieux monsieur n’est pas venu.

Le concierge qui somnole dans sa loge sursaute et crie :

— Ta... ta... ta... la môme, pas tant de raffut !

Souris bondit sur le trottoir.

Est-il là ?

Non. Personne.

Elle se coiffe en marchant et rageu-

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se s’enfonce des épingles dans la tête.

Il n’est pas là !

Pour sûr il s’est moqué d’elle. Peutêtre bien qu’il ne la trouve point assez jolie. Elle se sauve dans une rue voisine : (( Les autres croiront que je suis partie avec lui, pense-t-elle, c’est toujours ça ! »

Elle s’arrête rue Saint-Honoré devant la vitrine d’une épicerie et se regarde longtemps dans une glace qui représente l’immensité derrière les ouvertures crénelées d’un château fort en boîtes de conserve. Elle n’est pourtant pas laide avec ses fins cheveux blonds ébouriffés sur les tempes et ses yeux bleus, si bleus et si câlins.

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Alors elle s’en va, lentement, un peu déçue, avec l’espoir de s’entendre appeler, tout à coup, par derrière.

SOURIS VA CHEZ DIEU Il pleut.

Cependant Souris flâne, abritée sous un vaste parapluie dont la monture fatiguée crève Tétoffe par endroit. Ce parapluie a une histoire. Il est très vieux. Merlu y tient beaucoup et Souris le respecte comme une relique

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Sous son dôme, ses parents se connurent un soir d’orage en sortant de râtelier. L’an passé un coup de vent retourna ce parapluie trop usé, mais Merlu par un prodige d’adresse réussit à le raccommoder. Il durera bien des hivers encore, mais il garde comme un infirme la marque de son accident. Quand il est ouvert, rappelant les ombrelles japonaises à monture de bambou, son dôme se creuse, au centre.

Comme il pleut beaucoup aujourd’hui, l’eau s’accumule dans cette sorte de cuvette et, suintant à travers l’étoffe, glisse le long du manche et sur la main de Souris qui dit :

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(( Zut ! ça m’dégouline... c’est froid. ))

En petits filets , comme des veines, Eeau court sur le bras de la gamine, pénètre dans la manche, jusqu’au coude.

Devant l’église Saint -Roch une vieille dame interpelle Souris :

— Petite !

— M’dame.

— Vous êtes dans la couture ?

— Oui m’dame.

— Et catholique ?

Interloquée, Souris balbutie, les yeux ronds :

— Oui, m’dame.

— Alors, mon enfant, il faut entrer

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dans cette église. On y donne une grande fête en votre honneur. Le Père Truphémus vient bénir les petites ouvrières de Paris. A une heure moins dix la cérémonie finira, afin de vous permettre de regagner sans retard votre atelier. On distribuera des médailles bénites et des images de piété.

Entrez, mon enfant.

— Je peux ?...

— Oui, entrez... entrez !

La pluie redouble. Comme ses godillots aux semelles spongieuses sont pleins d’eau, une eau sournoise qui grimpe le long des bas. Souris monte les marches du temple et sous le péristyle ferme son parapluie. Elle pousse

une porte à tambour et reçoit en pleine face une bouffée d’air tiède qui lui fait fermer les yeux. Puis elle s’aventure dans la demi- obscurité du lieu. Derrière elle, sur les dalles, le parapluie qu’elle traîne inscrit son chemin en un long trait humide et sinueux.

Tout d’abord l’église lui parait sombre. Elle ne distingue que les points d’or clignotants des cierges en escalier sur le maître-autel. Ses yeux s’accoutument peu à peu à la pénombre.

Elle aperçoit dans la nef centrale une centaine de femmes à genoux. Le Suisse, en grand uniforme de gala, s’avance vers Souris.

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— Allez vous asseoir, petite.

— Merci m'sieu, j’suis pas fatiguée.

— Ça ne fait rien. Faut vous asseoir, là-bas, avec les autres. Sans ça vous n’aurez pas de médaille.

— Bien m’sieu.

Timide, Souris s'avance dans la nef, traînant les pieds afin de ne point faire claquer ses talons sur les dalles. Elle s’agenouille auprès d’une jeune fille qui ne cesse de murmurer à mi-voix, le front appuyé contre le dossier d’une chaise : « Doux Jésus je vous donne mon cœur... Doux Jésus je vous donne mon cœur... Doux Jésus ! »

Souris voit en chaire un homme vêtu de blanc, qui prie debout, les

bras croisés, la tête rigide, les yeux levés. Soudain l’homme ouvre les bras et de la main droite frappe sur le rebord de la chaire. Les femmes se lèvent et s’asseoient. Il se fait un grand bruit de semelles grattant le sol et de chaises remuées. Tout retombe dans le silence. On perçoit à peine, dehors, l’appel bref d’une trompe d’auto...

L’homme prononce, très lentement:

(( Mes sœurs...

Il a une voix puissante, ample, profonde, qui s’épand à l’aise dans le vaste vaisseau de l’église, visite les plus lointaines chapelles latérales et va se perdre, là-haut, tout là-haut.

dans les voûtes obscures. Cette voix cependant a des inflexions parfois très douces, presque chantantes. Elle rudoie et caresse tour à tour. Souris en subit le charme pénétrant.

Le Père dit à ces femmes attentives combien il est heureux de constater qu’il y a encore, parmi les modestes ouvrières, des cœurs purs, des âmes ferventes qui ont su résister à battrait fascinateur du luxe.

Les mains crispées sur le rebord de la chaire, penché en avant comme pour leur parler de plus près, il clame, la voix vibrante :

(( Mes sœurs, vous serez les élues de Dieu ! iVh, vous aurez connu les

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jours sans pain, la vie âpre et pénible des petits et des humbles, les labeurs écrasants dans les ateliers trop étroits où Ton étouffe, vous aurez meurtri vos doigts et usé vos yeux à façonner ces mille vanités de la mode qui vous auront laissées songeuses parfois, avec Tamer regret d’un désir impossible.

Votre jeunesse laborieuse n’aura point connu les fêtes ni les plaisirs faciles. Réjouissez-vous, car à l’heure reposante de la mort, vous entrerez au Paradis saluées par des chants d’allégresse. Les chérubins viendront au devant de vous, secouant des palmes, tandis que transfigurées vous irez vers eux, vêtues cette fois d’une robe ma-

gnifique, d’une robe plus somptueuse que la plus somptueuse de vos « créations )) d’une robe tissée de tous vos espoirs déçus, de vos souffrances, de toutes vos luttes, d’une robe tissée de Lumière. Ainsi soit-il. »

Souris, qu’amollit la tiédeur d'une bouche de calorifère, écoute, dans une demi-conscience les paroles d’un Père si lyrique.

La pluie a cessé.

Le soleil qui rit dehors maintenant traverse un vitrail, sur lequel Saint Paul, hiératique, lève deux doigts, et habille Souris de toute la gamme des couleurs. La gamine, les yeux clos dans ce frissonnement, rêve qu’elle

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entre chez Dieu avec sa robe de Lumière et qu’elle goûte enfin, en récompense de tous ses chagrins, la béatitude éternelle des Elus.

Et voici que les orgues chantent...

Mais une voix, qui n’est pas celle de Dieu, murmure à l’oreille de Souris :

— Petite, je suis bien content de vous retrouver.

— Hou ! fait Souris en sursautant.

Le vieux monsieur est assis près d’elle. Il a trompé la surveillance du bedeau et s’est faufilé dans le chœur.

— Je vous ai aperçue de loin... Je suis rentré derrière vous.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu hier soir ?

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— Mes douleurs, petite, mes douleurs ! Quand la température varie j’ai des rhumatismes dans les articulations... hier je ne pouvais pas faire un pas... aujourd’hui ça va mieux...

Je viendrai ce soir, sans faute, si vous m’attendez.

— Ce soir ?... Vous dites ça... et vous ne viendrez pas.

— Si... si... ce soir... et je vous donnerai ce que je vous ai promis...

vous. . .

La pieuse jeune fille qui tout à l’heure offrait son cœur à Jésus se scandalise de cette coupable conversation. Elle dit, presque à voix haute :

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(( Vraiment il y a des gens qui ont du toupet ! ))

Souris devient rouge jusqu’au bout des oreilles et le vieux monsieur se lève un peu gêné.

— Je m’en vais... à ce soir... sans faute !

Le vieux monsieur ajoute encore quelques paroles. Mais Souris ne les entend point, car des voix ferventes clament maintenant : « Allelluia !...

Allelluia 1 »

Le vieux monsieur s’éloigne en renversant un prie-dieu.

(( Que vais-je faire, pense alors Souris, Dédé aussi, va venir m’attendre ce

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soir à la sortie... que va-t-il se passer si tous les deux se rencontrent ? »

Elle regrette presque d'avoir accepté ce rendez-vous. Elle aime Pigonneau, oui, elle aime Pigonneau, mais le vieux monsieur lui apportera un beau cadeau, et dame ! un beau cadeau, c'est presque aussi doux à recevoir que les baisers de son amoureux ! Et puis les filles de son atelier seraient bien étonnées...

— Je sais bien ce que je vais faire, murmura-t-elle.

Alors elle quitte sa place, sort de l'église après avoir entendu les reproches d'une dame qui cherche à la retenir par la promesse d'une médaille

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bénite, et court à la poste de la rue du Louvre.

Là, sur une formule télégraphique, elle écrit : « Mon Dédé, vient pas ce soir, y aura maman. Je t’embrasse avec des flammes dans mon cœur.

Souris. ))

Après avoir plié son billet elle ira le glisser sous la couverture d’un livre à l’étalage de la librairie des Arts.

Pigonneau lira le message, et pensera:

(( C’est bien ennuyeux, mais, comme elle m’aime ! »

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