‹ Souris l'arpèteChapitre 13 sur 16 · PRESQUE REINE · texte numérisé non relu

PRESQUE REINE

Zut, il n’est pas là !

— Ça y est, Souris ! goguenarde la grande Clémence, le vieux monsieur t’a posé un lapin !

— C’est un lapin ! c’est un lapin !

braillent toutes les ouvrières de l’atelier en se bousculant sur le seuil.

Mais la petite, d’une voix clairon-

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nante, étouffe les ricanements narquois.

— Eh ben ! justement les filles, c’est pas un lapin ! ça vous la ferme h#in 1 Et la preuve que c’est pas un lapin, t’nez, la v’ia, la preuve !

Légère, Souris s’élance. Une automobile est arrêtée près du trottoir.

Par la portière entr’ouverte le vieux monsieur multiplie des clignements d’yeux et des signes de tête.

— Je viens !... je viens !... crie Souris.

Elle pénètre dans la voiture.

La portière claque.

Silencieuse la voiture s’éloigne.

A travers les glaces bisautées de la

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limousine, Souris nargue les ouvrières:

— A rVoir 1... à r'voir !

Vrai ce qu'elles en font des bobines J.., La grande Clémence doit rager... et Yvonne donc 1... Et Henriette !... Et Virginie 1... Virginie qui ne peut trouver d'amoureux à cause de son nez camard et de son œil qui louche... ah I elles se sont moqué d'elle, les méchantes filles, le jour de son arrivée à l'atelier... eh bien, ce soir, Souris l'arpète prend sa revanche! Toutes, bien sûr, vont en crever de jalousie.

— Allons, c'est très gentil d'être venu, dit le vieux monsieur en souriant, c'est très gentil !

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Mais Souris s’aperçoit de son imprudence. Quoi ! Elle a suivi le vieux monsieur ! Elle est maintenant assise à son côté dans une voiture qui file à toute allure !... si elle criait, personne ne l’entendrait ! Le sot orgueil lui a-t-il à ce point fait perdre la raison ? Elle se dresse :

— M’sieu, j’veux descendre !

— Tout doux... tout doux ma belle, pas d’imprudence !... Il est défendu de descendre avant l’arrêt complet de la voiture... Asseyez-vous donc !

— M’sieu j’veux descendre !

— Auriez-vous peur ? Oh ! la petite sotte... ai-je l’air d’un Croquemitaine.^^

— M’sieu j’veux descendre !

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— Mon petit enfant ne pleurez pas, et écoutez-moi. Il ne vous sera fait aucun mal. Où croyez- vous donc que je vous mène ? Allons... répondez !

— Oh ! m’sieu... m'sieu... laissezmoi descendre !

— Nous allons dîner. Après, vous rentrerez chez vos parents... je vous le promets... vous rentrerez chez vos parents.

— C’est... c’est vrai ?

— Oui... c’est vrai ! Allons, asseyez - Aous... Et comment vous appelle-t-on ma toute belle ?

— Souris, répond la petite qui perd la tête.

— .Souris ! oh ! oh ! c’est un sur-

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nom n’est-ce pas... il est joli ! Eh bien ! Mademoiselle Souris je me présente : comte Flavinien de la Raguanerie... Je suis veuf et j’ai soixantesept ans... Je vous baise la main mon enfant.

— Oh ! m’sieu.

— Rassurez- vous, ce sera tout.

— M’sieu !

— Qu’avez- vous ?

— Je voudrais bien m’en aller.

— Vous en aller !

— Oh ! oui m’sieu.

— Eh bien, moi je vous garde ma petite, mais pour quelques heures, tranquillisez-vous. Voyons, voyons, il ne vous sera fait aucun mal ! Je ne

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suis qu’un pauvre homme trop riche, qui s’ennuie. J’ai épuisé tous les plaisirs du monde, car je suis fort puissant et rien ne m’est refusé... Maintenant mon enfant ma seule et dernière joie est de distribuer un peu de bonheur autour de moi. Je suis devenu philanthrope... mais à ma manière.

Avez-vous lu les contes de fée, petite P Oui. Vous savez alors qu’il existe de par le monde de bonnes vieilles aux mentons en galoche, aux nez crochus, qui réalisent les souhaits les plus extravagants. Vous le savez ?

— Oui m’sieu.

— Eh bien, regardez mon nez, mon enfant. Est-il crochu ?

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— Un peu m’sieu.

— Et mon menton est-il pointu ?

— Dame ! un petit peu aussi.

— Et si j’étais une fée habillée en vieux monsieur ? Je vous ai demandé lors de notre rencontre au Louvre :

« Connaissez-vous la fée Carabosse ? »

Vous m’avez répondu : « Non ». J’ai pensé : Tant mieux, elle ne m’a pas reconnue.

— Des fois, balbutie Souris les yeux ronds, c’est des blagues que vous dites?

— Non. Ainsi quand je vous ai rencontrée pour la première fois, vous vous en souvenez ?

— Oui m’sieu.

— Vous regardiez avec des yeux

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d’envie les côtelettes d’un marcassin...

— Oh ! c’était pas pour les...

— Si ! Si ! Ne dites point le contraire. Vous regardiez avec des yei x d’envie les côtelettes d’un marcassin et vous murmuriez, tout bas : « Dire qu’il y a des gens qui mangent de ça ! )) Quelques instants plus tard, au magasin du Louvre, je vous ai vu bayer devant la cascade des jupons de couleur. Vous pensiez, déjà coquette :

(( Que je serais belle si j’en avais un ! » Est-ce vrai ?

— Oui m’sieu.

— Eh bien, mon enfant, je n’ai point de baguette magique, mais j’accçmplis quand même des miracles. Ce

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soir vous mangerez de la côtelette de marcassin et demain vous achèterez, au Louvre, un jupon de soie. N 'avez vous aussi, jamais souhaité Souris, être, ne fut-ce qu’une heure, une grande dame, comme celle à qui vous livrez parfois des robes ?

— Oh ! si m’sieu... une fois !

— Ah ! ah ! Mademoiselle Souris, ce soir, je vous sacre princesse. Nous sommes arrivés. Descendons.

La voiture vient de pénétrer sous le porche d’un hôtel particulier. Un valet se précipite et ouvre la portière.

— Princesse, passez la première, dit le comte.

Le valet saisit Souris sous les ais-

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selles, Tenlève et la dépose sur le sol.

Ah ! si les filles de son atelier la voyaient ! Mais voici qu’une soudaine appréhension lui paralyse les jambes.

Où se trouve-t-elle, que fait-elle ?

Et que lui veut, après tout, ce vieux monsieur souriant ?

Des images rouges de publications populaires qui montrent des assassins bien vêtus égorgeant des petites filles, défilent devant ses yeux comme un cinématographe sanglant. Oui, que faitelle ?

— J’veux m’en aller maintenant...

j’veux m’en aller î

— Petite peureuse ! dit le comte en l’entraînant.

Souris se laisse faire, étourdie, prèsque sans résistance et monte un grand escalier de marbre blanc. Au pied de cet escalier, un gigantesque orangoutang de bronze brandit au-dessus de sa tête une noix de coco lumineuse.

Souris entend gouailler le valet de pied : a Heureusement qu'elle a l’air propre celle-là... c’est pas comme le mendigot d’avant-hier, ce qu’il nous en a laissé des puces ! »

Deux laquais en livrée, qui se tiennent immobiles sur le palier, écartent les battants d’une porte et Souris s’arrête, éblouie, sur le seuil d’un vaste salon blanc et or, éclairé comme pour une fête. Tant de lu-

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mière la rassure. On n'a très peur que dans les ténèbres.

— Or ça princesse, que ne me suivez-vous ?

— C'est à cause du tapis... mes souliers sont rudement sales... ousqu'est le paillasson ?

— N'en soyez point troublée, princesse... Fœdentur siquidem cothurni immaculata splendit anima, comme dirait Saint Paphnuce.

Une tenture de velours pourpre qui masque presque tout un mur s'écarte lentement ainsi qu'un rideau de théâtre et découvre la salle à manger. Sur le seuil, un maître d'hôtel immobile, les favoris en cornet à bonbons,

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le menton dans son faux-col, clame, solennel : a Monsieur le Comte est servi. »

Dans la salle à manger, il y a une haute cheminée ainsi qu'on en voit dans les beaux châteaux d’Anjou et de Touraine. On pourrait y cuire un bœuf entier. Sur le manteau de la cheminée, une Vierge bleue, en bois grossièrement sculpté, porte dans ses bras repliés son petit Jésus coiffé de rayons comme un porte-allumettes.

La table magnifiquement servie n’est éclairée que par la lumière discrète des bougies fichées dans deux candélabres d’argent à six branches. Un petit abat-jour rose emprisonne la

flamme de chaque bougie et diffuse sur le visage pâle de Souris des teintes délicates d'aquarelle.

Le reste de la salle s’estompe dans l’ombre.

Pourtant, sur une crédence, à cause d’une flamme hardie qui danse hors d’un abat-jour, la panse d’une aiguière d’or s’allume, par instant, d’une étincelle.

Il y a, sur la table, dans un surtout de vermeil, les plus belles espèces des roses. C’est une explosion de couleurs et de parfums. Des flancs du vase surgissent, avec l’élan des figures de proue, deux statuettes chryséléphantines qui lèvent les bras en un geste

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d'offrande et laissent choir sur la nappe, pour s’y dérouler en méandres capricieux, des guirlandes de chèvrefeuille.

— Pourquoi qu’j’ai quatre verres ?

interroge Souris qui n’a plus peur maintenant.

— C’est parce que nous boirons quatre sortes de vins, répond le comte. Princesse, choisissez une rose pour votre corsage et penchez-vous... Je vous couronne de chèvrefeuille !

On présente à Souris les mets les plus recherchés. Des viandes si tendres qu’elles semblent fondre dans la bouche, des sauces si bien liées qu’on peut les savourer comme des crèmes.

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Mais la princesse est bien ennuyée quand on lui tend un plat. Elle ne sait point se servir elle-même et, maladroite, tache la nappe et ses habits.

Puis un grand larbin surgit à chaque instant à ses côtés, se casse en deux, susurre à ses oreilles le nom d'un crû renommé et remplit son verre. Souris le vide alors, d’un trait, par politesse.

C’est comme pour le pain ! A peine a-t-elle absorbé la dernière bouchée qu’un autre morceau, sur un plat d’argent, lui est aussitôt apporté. Souris n’a plus faim, mais elle sait « qu’il ne faut pas perdre le pain si pénible à gagner » et ne veut point laisser auprès de son assiette la moindre croûte.

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Elle s’efforce, mastique avec désespoir, se bourre, s’étouffe presque.

— Buvez, princesse, quelques lampées de ce pétillant champagne. Estce bon ?

— Mince, répond la princesse en faisant claquer sa langue, ça pique comme de la limonade... mais c’est meilleur !

Le maître d’hôtel parait, portant un plat. Il s’arrête auprès de Souris. Derrière le voile léger d’une odoriférante fumée il proclame gravement, tel un huissier de l’Elysée : a Côtelettes de Marcassin des Ardennes sur canapé Impérial à la truffe du Périgord. »

Puis il s’incline.

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— Hé bien princesse, sourit le comte, votre souhait se réalise.

— C’est qu’j’ai plus faim ! avoue la princesse, à mi-voix.

— Emportez ces côtelettes et servez les entremets, ordonne le vieillard. Quant à vous, princesse, votre refus est un enseignement. Vous venez de constater l’inanité d’un rêve. C’est votre premier pas dans le sentier de la sagesse. Les avez-vous assez désirées ces côtelettes de marcassin ?

— Mais m’sieu, puisque je vous dis qu’c’est pas ça que je regardais.

— Qu’était-ce donc alors ?

— C’était à cause que ça me fai-

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sait quéque chose... à cause qu’on l’avait tuée.

— Qui ?

— La bête. Oui, je Lavais vue en vie, dans une boîte, le jour avant...

même que j’y ai donné ma collation et que j’ai eu mal à quatre heures.

— C’est très gentil d’avoir si bon cœur. Mais, princesse, remontez donc votre couronne de chèvrefeuille qui glisse peu à peu sur votre oreille gauche.

Souris, les joues toutes roses maintenant trouve (( qu’il fait bon vivre » et s’évente avec sa serviette.

— J’rigole ! avoue-t-elle à haute

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