‹ Souris l'arpèteChapitre 4 sur 16 · UNE ROSE, UN RÊVE ROSE ET UN ROI NÈGRE · texte numérisé non relu

UNE ROSE, UN RÊVE ROSE ET UN ROI NÈGRE

Paris fête aujourd’hui la venue d’un roi. Ce monarque règne sur les îles Haïwaï et s’appelle Panoupanou P**, ce qui a fait dire irrévérencieusement à Souris : « C’est pas un nom d’monsieur, c’est un nom d’singe ! »

Comme les journaux ont publié sa

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photographie, à Tatelier, on en parle beaucoup. Ces demoiselles se sont d’abord chamaillées au sujet de la couleur de sa peau. « Il est blanc »

disait l’une ; « Il est noir » disait l’autre. Et puis à l’oreille on a chuchoté tout bas : a C’qu’il doit être rigolo, tout nu ! »

— Il doit être beau... beau I a murmuré Virginie, une grande brune, laide et maigre, qui a des passions violentes. Mais Souris a dit tout haut :

— Pensez-vous ! sûr qu’i déteint !

Aussi, elle a reçu deux gifles.

— La nouvelle arpète n’a qu’à la fermer !

Tantôt, la municipalité promène le

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roi dans la ville. Le cortège passera rue de la Paix. Hum, Majesté !

Tout l’atelier est en l’air.

— On va le voir !... on va le voir I

— Mademoiselle, on pourra se mettre à la fenêtre ?

— Oui, répond la première, le patron l’a permis.

— A quelle heure passera le cortège ?

— Dans le courant de l’après-midi.

— Chouette alors I On va rigoler...

— Silence ! Travaillez mesdemoiselles..

Le travail reprend, sans hâte, mais sans bruit. La première est de mauvaise humeur.

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Souris, occupée à défaufiler une jupe, se laisse aller à sa rêverie couturière.

...Les rois, mêmes noirs, sont de grands personnages. Ils vivent dans des palais, de vastes palais en marbre, et mangent des ortolans à chaque repas. Ah ! si elle était reine, seulement fille de prince ! La vie n'est pas juste vraiment. Si elle était reine...

Cela ferait bien enrager la grande Clémence qui fait la fière avec son pharmacien... et Yvonne avec son poète...

— Souris, les ciseaux ?

— Via m’mzelle.

...Etre reine ! Si quelque jour, par un hasard vraiment miraculeux, elle

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allait devenir reine, tout d'un coup, comme dans un conte de fée.

— Souris dépêche-toi petite flemme, tu t'endors !

— Oui m'mzelle.

Mais Souris prête peu d'attention à cette réprimande. Un sourire léger accuse ses pommettes qui deviennent toutes roses. Elle murmure à mi-voix :

(( Pour mes dix sous, j'en aurais une... et pis c'est ça qui les rendraient jalouses les filles de mon atelier ! »

Souris ne prend pas le chemin de la crémerie où chaque jour elle déjeune.

Elle se précipite dans la rue des

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Petits-Champs, va, vient, préoccupée, s’arrête enfin devant la voiturette pleine de fleurs d’une marchande des quatre-saisons.

— De la violette... petite ?

— Non m’dame. Combien les roses?

— Les roses !

— Oui, celles qui sont dans votre porte bouquet ?

— Ces roses là ! Mais elles sont trop chères pour toi, sûr !

— Une seule ?

— Vingt sous.

— Oh oui, c’est trop cher.

— Combien veux-tu mettre ?

— Dix sous.

— Hé bien j’vas t’arranger... parce

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que c’est toi 1 J Vas te donner c’te belle rouge pour tes dix sous. C'est i que tu veux souhaiter la fête à ta patronne ?

— Oui m’dame, balbutie Souris en rougissant,

— Alors jVas te l’envelopper dans du papier, pour qu’elle ne se fane pas. Voilà ma belle.

— xMerci m’dame.

Souris s’éloigne, portant sa rose avec mille précautions, loin de sa robe. Maintenant il lui faut oublier qu’il est l’heure de déjeuner.

Elle traverse la rue de Rivoli, pénètre dans les Tuileries, descend les escaliers qui mènent aux jardins et

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va s’asseoir rêveuse sur un banc. Elle a posé la rose, avec grand soin, auprès d’elle.

C’est que, très romanesque, elle a déjà imaginé toute une histoire d’amour :

Quand passera le cortège, elle va jeter sa rose en criant : a Vive le Roi !» Alors Panoupanou en l’entendant, lèvera la tête : a Comme elle est belle I » pensera-t-il, et, se penchant à l’oreille de son premier ministre, il ordonnera : a Allez me chercher cette jeune fille ! » On viendra prendre Souris en grand apparat et on l’emmènera dans un carosse tout doré, conduit par un cocher en livrée et quatre

négrillons en bottes vernies à revers blancs.

Panoupanou se mariera avec elle, et, devenue reine. Souris régnera sur lés îles Haïwaï, où l’on doit trouver des oranges, des noix de coco et des ouistitis. Voilà.

Souris est comme transfigurée par le rêve. Ses joues d’ordinaire si pâles ont des colorations à la pommette et ses petits seins sont gonflés d’émoi.

— Les v’ià ! les v’ià !

— Où ?

— Ils tournent la rue. J’ vois les cipaux, j’vois l’escorte !

— Vite I... Vite !...

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Tout l’atelier se précipite aux fenêtres.

— Entendez-vous ?

Des cris encore lointains s’élèvent :

« Vive le Roi ! Vive le Roi ! »

Souris se glisse au premier rang sur le balcon. Comme elle est un peu petite, elle grimpe sur les rosaces en fonte. Le cortège approche. Sous le soleil les cuirasses étincellent.

— Les v’ià ! les v’ià !

Des chevaux hennissent, jettent de la bave, se cabrent dans un cliquetis d’acier. Le peuple, bon enfant vocifère :

(( Vive le roi ! »

Les premiers cavaliers sont passés.

Voici le roi dans une voiture découverte. Un général, tout en or, est assis près de lui. Souris lève le bras, mais, comme elle a mal calculé son geste, la rose, jetée trop vite, tombe devant l’attelage du landau. Un cheval l’écrase d’un coup de sabot. Souris désolée, hurle, afin d’attirer l’attention du monarque: ((Vive mon roi! Vive mon roi!»

Mais Panoupanou ne perçoit point cette voix désespérée perdue dans la grande clameur. Il multiplie ses saluts à droite, à gauche, en montrant ses dents.

Le cortège est déjà loin.

On entend deux petits sanglots. C’est Souris qui pleure.

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