LA
▲ H. GIACOMBLLI.
RECHERCHE D'UN COLÉO:
13 Bepta
— Mon cher, sois le bienvenu !.,. C la ehrysomèle du millepertuis ?
Cette singulière question, jetée pourpoint au milieu de notre embrassa première que m'adressa mon ami lorsque j'arrivai dans son nouveau gîte mont-en-Bassigny. Elle ne laissa pa surprendre, et ma surprise augmen j'eus parcouru d'un rapide coup d'œil 1 du logis de Tristan. Les murs étaient nombreuses vitrines sous lesquelles s' méthodiquement alignés et percés de épingles, des coléoptères de toutes fo
lucanes aux mandibules menaçantes, longicornesaux élégantes antennes ramenées en arrière, carabes dorés, nécrophores en livrée de deuil... Sur la table, des pinces, des fioles, des loupes, étaient éparses à côté de gros dictionnaires d'entomologie.
— C'est la seule cbrysomële indigène qui me manque, reprit Tristan, toutes les autres sont là ! — Il me montra une vitrine où brillaient, comme de fines pierreries, des centaines de petits coléoptères de toutes couleurs, depuis le bleu du saphir jusqu'au vert de l'émeraude, en passant par nne gamme de tons bronzés, cuivrés, fauves et pourprés, un véritable écrin, — Tu ne saurais croire combien le désir de posséder mon inconnue me hante depuis que je sais qu'elle vit dans le pays.
Il prit la Faune entomologique française et lut à haute voix: — e Cbrysomela fucala. Noire en dessous, avec le corselet et les élytres d'un bleu bronzé. Sa larve vit sur le millepertuis. On la trouve en Hongrie et en Italie, très-rarement en France ; cependant on l'a rencontrée parfois en automne dans les bois du Bassigny. » — Tu as bien entendu I s'écria-t-il, et ses petits yeux
LA KECHEKCHB D'UN COLËOPTËRE. 83
s'écarquilièrent, lefiassigny... Quand je songe qu'elle rôde peut-âtre là~bas, dans un de ces bois que nous voyons de ma chambre I., cher, je t'assure que j'en rêve. A chaque Ï!
je crois l'apercevoir avec ses antennes n( sa robe azurée... C'est une véritable obs Nous nous étions accoudés à la fenêtre tan a toujours été heureux dans le choix gjtes ; la vue qu'on a de sa chambre est mante. A droite et à gauche, la rocl laquelle Chaumont est bilti arrondit en cercle ses flancs boisés. Sur la crête sontr en amphithéâtre de vieilles façades que li d'uii bout le dôme trapu de l'hôpital et de une massive tour carrée qu'on nomme '.
Hautefeuille. Au pied de lai-oche, parmi d d'un vert tendre, ondoie comme un ruba la Suize bordée de saules. En face, le via chemin de fer relie la ville aux plateaux en jetant sur la vallée son gigantesqui aux trois rangs d'arches aériennes. De tei temps un train passe ; un blanc panache peur sort d'un massif de verdure et gliss bruit entre la terre et le ciel. Au-delà s'i par gradation les hauteurs qui envelopi
U LA RECHERCHE D*UK COLÉOPTÈRB.
ville comme d'an cirque immense. On aperçoit des masses de bois sombres, des plaines illaminées de soleil, pais toai aa loin une dernière bande bleuâtre qui se confond presque avec les bords vaporeux du ciel. G*esi une (tt^ pour les yeux et pour Tesprit qu'un pareil horizon.
— Te voilà donc livré au démon de Tentomologie? demandai-je à Tristan.
— Oui, Dieu merci ! cela vaut mieux que d'être livré au démon de Tennui. Ce mal prenait parfois des proportions inquiétantes pour ma raison. Ennuis terribles entrecoupés par de courtes extases, telle était ma vie. Jeune encore, bien portant, afiTranchi de tous soucis matériels, j'éprouvais absolument un dégoût, non des hommes pris à part, mais des hommes réunis en société. Le jeu^ la chasse, la compagnie des femmes, la gloriole, foin de tout cela I J'avais perdu quelque chose qui n'est rien et qui est tout: l'assaisonnement de la vie, la façon de bien voir et de s'intéresser aux sensations éprouvées. Tous les petits bonheurs faciles qui constituent en somme la joie de vivre me trouvaient insensible, et mon âme se broyait elle-même, faute d'aliments. Singulière économie de l'esprit ! il lui
suffitde s'examiner pour tomber dans uo vide affreux; à force de me scruter moi-m6me et de vouloir entrer de plain-pied dans les secrets d" i" nature, je perdais les plus simples notior l'existence. Chaque jour voyait tomber un l geon, une feuille, une fleur; je devenais [ peu semblable à un ch6ne décharné, su branches duquel aucun oiseau ne vient thanter, et que le rude vent du doute pi peine agiter encore... Un beau soir, je me dit : « 11 est impossible que tu continues à de la sorte ; il te faut donc ou mourir ou ( ger d'esprit.» Or, mourir avant son heure toujours une sottise, j'ai préféré chang( méthode. Au lieu de chercher à dévorer seul coup le grand livre de la nature, je mi résigné à en déchiffrer mot par mot une peUte page, et j'ai choisi la page des colé res. Depuis ce moment-lâ, ma vie s'est I formée, chaque heure m'apporte une ém nouvelle, chaque brin d'herbe est l'occ d'une trouvaille précieuse... Tiens, l'autre j'ai éprouvé un vrai ravissement en décou le clavigére^, un insecte aveugle qui pas * Claviger tataceus, famille des Pielap/iidm.
vie au fond d'une fourmilière, et dont les fourmis abusent en composant je ne sais quel philtre avec la liqueur qu'il sécrète... Demain, si tu veux, au lieu de partir pour FArgonne, nous nous promènerons à travers le Bassigny, à la recherche de la chrysomèle du millepertuis, et je te ferai voir de jolies choses...
— ^Le Bassigny! m'écriai-je, mais c'est un bon tiers de la Haute-Marne, c'est Andelot, Langres, Châteauvillain, Vignory... Un bien vaste champ pour y découvrir un coléoptère gros comme un pois!
— Fie-toi à moi. Tu sais, il y a pour le poète des jours de verve où il se sent capable de mer ner à bien tout un poème ; il y a aussi de ces heures d'or où le naturaliste pressent qu'il va faire une trouvaille : je suis dans un de ces moments-là.
— Va pour le Bassigny... Si nous commencions par en visiter la capitale ?
Nous sortîmes. Les villes d'un département sont un peu comme les plantes d'une môme famille ; elles ont dans leur physionomie certains traits qui révèlent la parenté commune. La Haute-Marne a la spécialité des villes haut per-
LA RECHKRCHE D'UN COL&OPTËBB.
cbées, silencieuses, austères et rébarbatives : - GhaumoQt, Langres, Bourmont. Dans ces tro localités^ mêmes rues froides sans cesse bala par un rude vent de bise, mSme population dtume, même mine renfrognée et inhospita en apparence. Seulement Langres lient particulièrement du séminaire et de la case Bourmont donne surtout l'impression < couvent et d'une gefile ; à Ghaumont, le ca tëre domestique et intime domine. C'est ville de bourgeois, mais de bourgeois casan peu commuuicatifs, aimant à cacber leur commelesage, etàfuirl'œil indiscret des prt neurs. Presque toutes les maisons sont précé d'une cour humide et sombre, protégée i même contre la curiosité par un haut mur et grande porte hermétiquement close. Peu di netres sur la rue ; en revanche, de nombreus larges ouvertures sur les jardins et la cac gne. On sent que les habitants ne flânent g sur leur seuil et mettent en pratique la di anglaise : tny home à my eattle. Chaque dem est en effet une forteresse bien murée et où ne pénètre qu'à bon escient. Peu ou poin Bonnettes, mais à l'un des solides panneau
sa LA RECHERCHE D'DN COLËOPTËRE.
la porte ud antique heurtoir de fer, dontle bioiit, quand on le rabat, retentit mélancoliquement à travers les cours sonores. Çk et là, quand une de ces portes s'entre-bâille, on aperçoit un jardinet avec un vieux puits dans un coin, et an fond l'entrée étroite d'un corridor qui s'ouvre dans l'ombre d'une tourelle pointue. Du reste, eu dépit de ses airs maussades, la ville a une physionomie amujonfe, comme disent les artistes. Ces rues, où l'herbe pousse, sont pleine; de hauts et de bas, de ressauts inattendus et de méandres 'fantasques ; il y a des passages mystérieux qui ne mènent nulle part, de brusques ouvertures dans l'embrasure desquelles on aperçoit tout à coup la campagne, une place irréguliëre avec un Ilot de vieilles masures au beau milieu, et enfin une double rangée d'arbres centenaires qui enveloppe presque entièrement la discrète cité d'un large manteau de verdure, ob le vent se lamente sans cesse.
Après de longues flâneries à travers ces rues singulières, Tristan m'a conduit à l'église Saint- Jean. L'église ressemble à la ville. Mêmes dehors sombres, même incohérence capricieuse dans l'architecture du monument; mais aussi même
LA RECHERCHE D'UN COLËOPTËRE. Mt
caractère intime , même charme voilé qui tous prend le cœur peu à peu. — Les âmes dévotes, dis-jeà Tristan, n'ont peut-être pas ici les ' religieux que leur donneraient les nefs de grandes cathédrales, mais je parierais qui vieilles filles et les antiques servantes du i nage doivent aimer à y venir prier.
— Je le crois bien, répondit-il ; parfois, brune, je prends plaisir à m'installer ici, k '. bre d'un pilier, et à voir les bonnes fer arriver une à une. Enveloppées dans leur a à capuchon, elles poussent avec précauti< petite porte, à cintre surbaissé et vont a nouiller dans l'ombre d'une chapelle. Pn toutes s'en retournent avec une figure plus Gela se conçoit ; ici point de hautes mur austères où la pensée se perd h mesure qi s'élève, mais une profusion de sculpture!
bas-reliefs et de vieux tableaux, qui sont a de stations pour le cœur. La plupart di pieuses femmes sont venues tout enfants cette église, et tu sais quelle importance faut attache aux moindres détails d'archite ou de peinture. 11 n'est pas un saint de pi pas un vitrail, pas un tableau qui n'ait joui
CHE ITDN COLfiOPTfiBB.
liles émotions de toutes ces HZ vont du Christ au tombeau, las Axas une chapelle voûtée,
est un bijou de menuiserie Se par le père deBoucbardoo.
ires, associée à leurs douleurs irde un intérêt qui ne s'afTai- SE &mes féminines, dont tout« iaas la même rue silencieuse, t une consolation et un vérier devant ces images familiè* ms une douce contemplation i deux oraisons...
aint-Jean est un vrai musée, elle a des recoins délicieux.
3nguement devant un tableau e qui représente Salomé ap>
Aotipater la tSte de saint érodiade et les femmes qui tues à la mode du xvi* siècle.
es sont charmantes. Sur la s un vulgaire chandelier de ui éclaire la scène ; un petit
tabouret et aboie à la vue sanglantée du saint. Il y a
LA. RECHERCHE D'UIt COLBOPTfiRE.
dans cette toile un mélange de réalité c d'élégance raffinée qui résume d'une façi sissante cette dramatique et attirante XVI* siècle... La nuit tombait, Tristan n par le bras. — Allons dtner 1
Quand, après le dtner, nous sommes i par le boulingrin, les étoiles s'étaient allumées. Au milieu de la voie lactée, la tellaUon de Gassiopée étincelait. Pour Tristan, qni a le goût des métaphores, je sai de la comparer à une poignée de pie tombant d'un écrin entr 'ouvert. — Sais-1 pira mon ami, à quoi je pense, moi, à la ces petites étoiles?... A un fourmillemi chrysomèies idéales, parmi lesquelles se ma belle inconnue du millepertuis!...
tîence I demain nous irons à la conquête chrysomèle bleue.
19 Heptembr
Dès le matin, nous roulions en wagon ligne de Neufchflteau. D'abord pays roci aride, coteaux nus, friches pierreuses peu & peu la nature devient moins ri
n LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE.
d'étroites vallées aux flancs revêtus de vignes coupent la voie transversalement, les collines s'élèvent et s'accidentent, les forêts recommen-cent à verdoyer. — Vois-tu, me dit Tristan, sur ce plateau, un grand arbre qui s'élance au-dessus des autres comme un nuage de verdure ? c'est un tilleul qu'on nomme l'arbre de saint Claude; en face est le Mont-Éclair, où fut signé le traité d'Andelot, et voici Andelot lui-même avec ses maisons suspendues comme des balcons au-dessus de la voie. A partir d'ici, nous entrons dans le pays du fer et des forges ; encore quelques minutes et les cbeminées hautes comme des phares dresseront de tous côtés leurs obélisques empanachés de fumée : forges à Bimaucourtp là-bas, sur la Sueur, — une rivière bien nommée, car elle peine rudement à soulever tous ces gros marteaux, — haut-fourneau à Montot, forges ettréfilerie à Manois... Quand on voyage de nuit dans ce pays-ci, à voir toutes ces fournaises rouges et béantes, à entendre ces formidables bruits de ferraille, on se croirait mené à toute vapeur au fond d'une vallée infernale^ Aussi bien nous y allons, car je te conduis à Orquevaux, le Yal d'enfçr {(h^ci Vallà)...
Nous quittons le cbemin de fer à Manois. En dépit de son renom diabolique , Orquevaui , où nous nous rendons à pied , est un village i mine bonnéte et pacifique. Le ciel est bleu vei^rs sont pleins d'arbres, la Manoîse ri soleil, et les cloches du dimanche sonne toute Tolée. Celles de Manois et d'Humber fontcborus, et nous voilà cheminant le cœu joie. — J'aime cette musique des cloches, sV Tristan; quand j'entends leur carillon, il semble que le génie du dimanche s'assiet habits de tète à son orgue aérien , et se m jouer le grand morceau de la semaine...
Le chemin cûtoie le ruisseau ; de tem; autre, la gorge s'évase, la Manoise en pr pour se mettre à l'aise et devenir un étang, longues files de vaches, sonnettes au cou, < lent sous l'ombre bleue des lisières, piéti:
dans les berges humides et faisant songer paysages de Ruisdael. Je cueille des noise et Tristan ne laisse point passer un piet millepertuis sans le fouiller de la racine fleurs. Hélas I la chrysomële désirée s'obsti ne pas se montrer... Cependant les colline haussent et se déchament, la gorge se rétr
la Manoise se perd sous les ronces, et tout à coup nous voilà au fond d'une impasse. La vallée est terminée brusquement par une sorte de ravine en entonnoir, un cirque aux pentes abruptes, nues et d'une blancheur aveuglante. La crête se découpe à arêtes vives sur le bleu du ciel, sans un buisson, sans un brin d'herbe, et au fond de l'entonnoir, entre deux sveltes massifs de sycomores, la source de la Manoise jaillit comme par enchantement d'un amas de pierres moussues. — Le site, dis-je à Tristan, ne manque pas d'une certaine sauvagerie originale, mais cet entonnoir est horriblement ensoleillé et inhospitalier... Gomment l'appelles-tu ?
— Oh I il a un nom qui ferait rougir une Anglaise, très-expressif au demeurant, bien que vulgaire et rabelaisien en diable... On l'appelle le Cul'du'Cerf.
Nous avons rebroussé chemin en silence.
Tristan paraissait déconfit et humilié du peu de succès de son paysage ; de plus nous avions le soleil en face, et l'eau des étangs nous en renvoyait le reflet dans les yeux. Cette façon d'aller n'était pas engageante, et la conversation s'en
ressentait. Pour accourcir la route, Tristan, qui sait son La Fontaine par cœur, se met à me réciter des fables. Il venait de terminer le Satyre et k Passant^ quand, s arrêtant pour reprendre haleine : — As-tu remarqué, me demande-t-il , combien la moralité des fables de La Fontaine est souvent tirée aux cheveux, et comme elle est parfois contradictoire ?
— C'est que La Fontaine a une façon toute neuve de considérer la fable ; il prend la mora* lité pour prétexte et Fart pour but.
— Oui, repart Tristan, La Fontaine est surtout un artiste ; c'est le plus original et le plus étonnant des poètes duxvn® siècle. Chacune de ses fables fait rêver, et cependant tout y est net et ôobre. Dans cette cour à perruques et à grands canons, dont le maître appelait les peintres hollandais « des magots », La Fontaine est le seul qui n'ait jamais hésité à se servir du mot propre, et qui ait peint avec amour les paysans, les arbres et les bêtes. Voilà de quoi rabattre le caquet aux critiques qui veulent expliquer les poètes par l'influence des milieux.
— Encore faudrait-il savoir dans quel milieu vivait La Fontaine. Je ne suppose pas qu'il fré-
quentât beaucoup la cour, dont il disait pis que pendre. 11 préférait entretenir commerce avec les petites gens, sous la tonnelle d*un cabaret, ou avec les bestioles des champs et des bois. Songe qu*il aimait la nature et que dans sa jeunesse il avait été forestier.
— Oh ! si peu ! réplique Tristan en secouant la tête, Furetière prétend qu'il ignorait la plupart des termes du métier ; en somme, c'était un naturaliste médiocre.
— Je t'accorde qu'il n'a pas découvert la chrysomèle du millepertuis, mais quoi ! de son temps les sciences naturelles étaient dans les limbes, et la nomenclature...
Tristan m'interrompt d'un air piqué et s'écrie : — Il a dit des hérésies à propos de l'escarbot, il a appelé le roseau un arbuste, et il a fait percher le corbeau sur un arbre, un fromage au bec I
— Soit, pourtant là encore il y aurait à distinguer. Pour certaines fables , il a ingénument accepté la mise en scène réglée par ses prédécesseurs ; mais quelle vérité dans les morceaux où il a observé directement la nature ! CMnme il a peint avec le ton juste- le ichat, le coq, Jean-
not Lapin, la chèvre « à traînante mamelle », rhirondelle
Caracolant, frisant Tair et les eaux!...
Ce n'était pas, après tout, un naturaliste à courte vue, celui qui osait soutenir, à rencontre de Descartes, Tintelligence des bêtes et la sensibilité des plantes. Il avait un esprit large et un cœur d'or.
— Oh! un cœur d'or !.. Il détestait les enfants, etil était mauvais mari.
— Mon cher, si, comme on le prétend, Mme La Fontaine ressemblait à la femme du Mal mafné et à dame Honesta, de Belpkégm*, le bonhomme était excusable de vivre loin d'elle. Il n'en avait pas moins le cœur bon et courageux. Il aimait les bêtes, et j'ai remarqué que tout homme qui aime les animaux n'a jamais un mauvais cœur. Au demeurant, c'était un maître poète, et je ne lui marchande pas mon admiration. Je l'aime pour sa grâce, son naturel, sa gdté, pour ses grandes qualités toutes françaises, et puis je l'aime encore parce que tous ceux que je hais n'ont jamais pu le goûter, parce que les
96 LA RBCHBRCHB D*UN COLfiOPTËKB.
pédants allemands, les mystiques, les abslrac* teurs de quintessence, et ceux que Musset appelait les rêveurs à nacelks, ne l'ont jamais compris... Si j'avais ici une pleine coupe du joli vin de son pays, de ce Champagne rose dont la mousse naturelle monte aux bords du verre en perles vermeilles, je la viderais joyeusement en l'honneur du grand poète champenois I
— Et moi donc l s'écrie Tristan, je meurs de soif...
Cette discussion nous a menés jusqu'à Orquevaux, et nous sommes entrés avec le crépuscule dans le village, dont les maisons éclairées laissaient voir par les vitres sans rideaux tout le remue-ménage intime du dedans. Quels délicieux petits tableaux on entrevoit ainsi à la nuit tombante ! Là sont des intérieurs dont les images se succèdent rapidement comme les perceptions dans un rêve. Une tête de jeune fille se dessine nettement, puis s'enfonce insensiblement dans un demi-jour impossible à pénétrer. C'est l'heure du souper: autour de la table, des silhouettes s'agitent, les cuillers montent et descendent régulièrement, et les verres portés à la bouche se relèvent jusqu'à la hauteur du front.
LA HBCHBRCHE D'UN COLËOPTËRE.
Cela TOUS rappelle ce tableau de Lenain, qi au musée Lacaze. — La flamme de l'âtre 1 comme un soleil, scintille sur le bord des et fait miroiter les veatauz du bahut. 11 y : lumières posées tout contre les vitres ; d'ai fois, la première chambre reste dans l'on mais dans un enfoncement on voit une sec pièce vivement éclairée, dont la porte ou' laisse passer un faisceau de lumière et un h donnement de voix confuses. Au fond des blés, on entend la respiration bruyante b6tes. On voudrait s'arrêter et finir la si dans un de ces milieux calmes et invitants, la chrysomëlel... Tristan, qui ne s'est poin courage, veut l'aller chercher demain dan bois de Châteauvillain... En marche, et ment! sinon nous allons manquer le convoi A Hanois, la station est pleine de monde.
réservistes du pays, qui ont eu un jour de co s'apprêtent à rejoindre leur régiment à Lan ^ Toutes les filles et les femmes du village soi rassemblées ; les adieux s'échangent, les emt sades se succèdent. Les braves garçons, en< gênés dans leur uniforme, ont l'oreille bas:
ne mènent pas grand bruit. L'un d'eux, p
maigre, à la mine mélancolique, se tenait près de sa femme, qui portait un enfant dans ses bras; il dévorait le marmot de caresses. La femme renfonçait ses larmes, lui n*avait pas le coeur trop solide non plus, mais faisait bonn^ contenance pour empêcher Tautre d'éclater. — Voici le train, encore une embrassade, et tous s'élancent dans les compartiments des troisièmes, où ils retrouvent des camarades venus de plus loin. Une minute encore, puis la vapeuc gronde, et le convoi part. A la statton suivante, ils chantent déjà tous et envoient de cantiques interpellations aux curieux entassés le long des barrières. La gaîté gauloise a repris le dessus, et ils regagnent gaillardement la caserne où lesi attendent les corvées, les marches forcées et la rude discipline militaire... Merveilleuse élasticité du caractère français!... Après la guerre, pendant les jours sombres de la Commune, je me promenais tristement dans une des grandes plaines nues du Barrois. Au-dessus de moi, et non loin de deux paysans qui sarclaient, une alouette montait en gazouillant. L'uù des deux sarcleurs releva la tête et s*écria avec un accent qui me toucha : — Pauvre petite alouette,
comme elle chante ! — Il y avait dans- cet clamatioa comme un étonnement d'ent encore un doux chant d'oiseau après ta '; malheurs, et il y avait aussi une espéran jours meilleurs, une aFSrmation de conl dans les ressources de cette race française, courageuse et chantante comme l'alouette avec ces natures gauloises, souples, reb( sautes, allègres, chez lesquelles la honn meur s'épanouit en un clin d'œil comme fleur au soleil, il y a encore de grandes c à Taire, et le dernier mot n'est pas dît.
30 («ptembr
- Les heures claires du matin nous ont tn cheminant galment dans une des grandes nues herbeuses du parc de Châteauvillai Un bon temps pour marcher; l'air est frai ciel, marbré de jolis nuages blancs, laisse : rattre de larges trouées d'un bleu pur. Çà des tranchées latérales s'ouvrent, et par-di les massifs nous apercevons dans un mol ei cernent la gorge où coule l'Aujon, puis au i l'horizon, les collines bleu&tres de la 1
de TAube. Tristan est en veine d'expansion, et la Tue des bois lui délie la langue. — De même, dit-il, que certains morceaux de musique nous assouplissent et nous changent, la vue d'une tranchée profonde dans une futaie fait de moi aussitôt un tout autre homme. — En effet, sa bonne figure rêveuse s'est épanouie, il marche à grandes enjambées, tirant d'épaisses bouffées de sa pipe. Plus nous avançons, et plus son enthousiasme augmente. — Solitude! s'écrie-t-il en devenant lyrique, ô belle sans gêne, ô maîtresse muette, assise au milieu des grands bois, tu froisses du pied les feuilles mortes, tu sondes les profondeurs des vallées et tu regardes au loin les brumes dé l'automne voilant les coteaux... sirène, comme tu m'as vite ensorcdél
— A propos d'ensorcellement, lui dis -je, sais-tu que nous sommes dans un pays oîi on croit aux sorciers et où on les brûlait encore il n'y a pas trois cents ans?
^— Hein I qu'est-ce que ce conte -là?
— Ce n'est pas un conte, c'est une dramatique histoire, dont Michelet aurait pu faire un chapitre de son livre de la Sorctèt^e. En 1594, à
Dinteville, un charmant village situé à doux lieues d'ici, dans cette vallée de l'A"*"* -*""* . nous apercevons les collines brumeust Simoni, femme d'un sieur Breton, fi devant le procureur fiscal comme « ez sorcellerie », et, sur ses dénégaUor gneur de Dinteville ordonna qu'ellt l'épreuve de l'eau. Jeanne, « tondue < fût amenée au bord de l'Aube, « en ef flsante profondeur » ; là, malgré ses tions, en présence du juge, du proc curé et de la foule ameutée, on la comme la main et on la jeta, pieds liés, dans la rivière. L'épreuve fut r par trois fois; comme la malbeun toujours revenue sur l'eau, d'après la elle aurait dû être réputée innocei l'acharnement était si grand qu'on ] en prison. Le juge alors l'ayant so vain de déclarer si elle était meo-quée e:
endroit, comme les gens desa secte, li par quatre commères du village. Cell tendirent avoir trouvé les marques d de Satan « au-dessous de l'épaule ga l'aine u, et sans qu'on se préoccup&t d
8*il ne s'agissait pas tout simplement d*égratignures très-naturelles après la scène violente de la rivière, on la déclara atteinte et convaincue du crime de sortilège et maléfice, et on la condamna à être pendue et étranglée, « son corps brûlé et ses cendres jetées au vent».
Quand on alla lui lire sa condamnation, la malheureuse venait de mourir. La sentence n'en fut pas moins exécutée sur son cadavre, dont on jeta les cendres au vent.
— En 1594! s'écrie Tristan; après Rabelais^ Montaigne, Ronsard et la pléiade I
— Oui, tandis que les belles dames de la cour du roi vert-galant fredonnaient encore i a Mignonne, allons voir si la rose,... » tandis que le poète Jean Passera t chantait:
Ma belle, si ton âme Se sent ore allumer De cette douce flamme Qui nous force d*aimer...
Du reste, la chose n'est pas si étonna:, le qu'elle le paraît; les gens de ce pays étaient d*enragés lîgueuf^s, et c'est seulement en cette même année 1594 que Ghaumontfil sa soumis-
LA RBCHBRCHE D'UN COLÉOPTfiRE. va
sion à Henri IV. Les guerres de religion avaient amené une recrudescence de fanatisnf" ~' " fut de mode de sévir contre les préteni cKrs. Je me souviens d'avoir lu dans un nique du Barrois cette phrase terrïble brièveté:— «En la dite année 1582, 1& 3 on a bruslé à Bar trois sorcières ; en ce t le froid était Excessif, » — Le froid était Toilà toutes les réflexions que ces trois ont inspirées au chroniqueur... Cela donne-t-il pas la chair de pouleî
— Ton histoire, répond Tristan avec pir, me gftte toute la beauté du paysa^ imagination travaille U-dessus. Je mi sente Jeanne Simoni et son mari dans 1 iite maison à toiture de lave. Celait san des protestants vivant à l'écart, ou qu uns de ces rebouteux habiles dans la c sance des plantes des bois, et pour ce doutés et haïs du village. Qui sait? La peut-être jeune et jolie, était restée sou:
propositions amoureuses du seigneur teville, qui avait droit de haute et basse dans le pays. Je vois ce hobereau vei trouver dans sa geôle, la menaçant de '.
ble épreuve de Feau, et lui mormorant comme flande Frollo à la Esmeralda: «'Yenx-ta?... » Le procareur était à sa dévotion, la multitude était sans pitié comme toutes les foules... J'en- Imds les cris de cette malheureuse, nue et raséCy ploûgée par trois fois dans TAube... C'est korrible I
Tout en conversant, nous avions gagné les bois d*Arc. — Nous sommes arrivés à des cultures enclavées dans la forêt. La solitude était profonde. Les récoltes de pommes de terre ayant déjà été enlevées, tout cet espace sem- Uait abandonné ; au loin seulement, vers la lisière, une charrette traînée par des bœufs traversait lentement la plaine. A Tombre d'un pommier sauvage, un gachenet de onze ans gardait deux ou trois vaches immobiles. — Tristan le questionne sur la route à suivre. Le gachenet, un blondih à Tœil éveillé et au nez indépendant, semble tout fier d'être consulté par deux messieurs déjà mûrs et convenablement couverts. Aussi, jugeant à propos de nous donner une haute idée de son énergie et de son importance, il fait claquer son fouet, injurie ses vadies qui n'en peuvent mais, et daigne ensuite
nous conter leur histoire. — Cette Tac!
première au rez du champ, a perdu une hier ; elle voulait toujours grimper sur la t h la fin elles se sont battues, et la corne restée.
— Vas-tu à l'école? lui demande Tristai
— Oui, Monsieur, en hiver.
— Où en es-tu de ton catéchisme?
— Au chapitre vingt-<:inq.
— Qu'est-ce que c'est que ce chapitre?
— Ma fl ! c'est le chapitre vingt^inq.
— Mais enfin qu'y avait-il avant le cb vingt-cinq?
— II y avait le chapitre vingt-quatre.
Nous n'avons jamais pu le faire sortir di
— Alors l'été, poursuit Tristan, tu re paresser en gardant tes vaches?
— Oh 1 que nenni I J'atti^pe des papilloi bêles à bon Dieu, des cancouèles (hannetr toute sorte de hôtes que j'enferme dan holte.
— Un confrère I dis-je à Tristan avec i gard ironique.
— Je leur arrache les ailes, continue oi leusement le gamin, il n'y a que cela de j
— Misérable! s'écrie TrisUn, qui oublie ses les épingles à insectes, tu les fais souffrir... :re-moi ta boite.
lui ci s'exécute , ouvre une botte de bois ;, et nous voyons chatoyer au soleil des is de coléopëtres, pMe-meie avec des lams d'ailes de papillons. Tristan fouille cette sière d'une main fiévreuse ; tout d'un coup
he un juron en soulevant du bout du doigt, iteur de sa loupe, un fragment d'élytre.où OQS bleus et bronzés se marient agréablet. — C'était elle 1 s'écrie-t-ii, c'était ma chrytle du millepertuis, que ce petit vaurien a lée... Oii as tu trouvé ça? continue-t-il en ant l'élytre sous le nez du gamin.
Ma m dans les herbes, Monsieur.
Reconnai trais-tu la place?
Oui bien, c'est là-bas dans le bois.
De quel côté?
Pai^ci par-là. Monsieur,... dans les berbes.
Tu n'en tireras rien , dis je ; c'est Tbisdu chapitre vingl-cinq qui recommence?
lis Tristan ne m'écoule pas. Laissant là le wet ébabi, il part comtne un trait dans la ïtion du bois et fouille le taillis. Au bout
d'une demi-heure, je le vois revenir si grosses gouttes, et rien qu'à son air je que ses fouilles ont été infructueuses, gne d'un ton de mauvaise humeur, et p< un bon bout de temps nous cheminons lence. — Sais-tu à quoi je pense? me dei t-il tout d'un coup en tortillant dans ses une tige de millepertuis... Tu connais l'i du nom donné à cette plante 7
— Oui, ce nom lui vient de ce que ses I sont percées de nombreuses petites g transparentes... Après?
— Eh bien, j'ai observé que les chrys vivent de préférence sur les plantes av quelles elles ont certaines analogies de foi de couleur. Il serait curieux qu'on retrou les élytres de ma chrysomële les partici qui distinguent la feuille du millepertuis, ce que tu dirais de cela?
— Je dirais... que c'est un fameux arg en faveur de la théorie de l'influence d lieux.
— Tu es un âne avec tes milieux, ripo larament Tristan ; cela prouverait uniqi que, tout être ayant une fin conforme à
ganisation, le millepertuis est la fin de la chrysomèle fucata.
— De même que les nez ont été créés pour porter des lunettes, dis-je en riant.
i Sur cette plaisanterie, Tristan s'emporte ; c'est sa façon de discuter. De la théorie des milieux, nous passons au darwinisme , puis au panthéisme, et nous voilà poussant des arguments sous les hêtres et faisant retentir les tranchées solitaires des gros mots de tf'ansfo7*misme, sélection, esprit, matière...
— La matière ? s'écrie Tristan, sais^tu seulement ce que c'est que la matière? Nous ne percevons que des phénomènes, et pour un peu je croirais que le monde est plein de fantômes... La musique de Tair dans les pins, Tombre des nuages que le vent promène sur les coteaux, la feuille d'un buisson qui s'agite seule quand tout le reste est immobile, esprits, esprits î... C'est là le charme mystérieux de la nature ; le spectacle de vie n'est beau qu'à travers la brume des illusions...
La discussion nous échauffe, et pour surcroît le soleil est monté au zénith ; les ombres deviennent courtes et nos jarrets se raidissent. La
fatigue et le soleil aidant, nous retomboi le silence.
— Dans un dîner, remarque philoso] ment Tristan, les convives ne se dégour et n'ont toute leur verve qu'an dessert ; c' cisément le contraire dans un voyage i au début, tout le inonde est en bonne I et la conversation ne tarit pas ; à la fin, siers sont secs, et les paroles ne tombe que goutte à goutte.
Heureusement nous touchons à la lis!
bois. Déjà, dans le fond de la vallée, nou cevons des maisons éparses au bord de T et le clocher du vUlage, encapuchonné d tit toit pointu. Un quart d'heure après entrons à Gour-l'Évèque.
21 septembre
La lumière de midi, tamisée par uu oie de claires nuées, veloutait doucement les de la vallée, quand nous aperçûmes A Barrois traversé par l'Aujon et resserré deux coteaux boisés. — La petite ville toute ramassée dans ce creux de vallée, a'
maisons bourgeoises semées au hasard d*un alignement fantaisiste. Les toits ardoisés du château du prince de Joinville, tranchant sur de beaux arbres , donnent à Arc une physionomie avenante et hospitalière. Le clocher gris, voisin du château dont les jardins Tentourent, fait penser à une église anglaise avec la rectory confortable, à deux pas.
— Je vais, dit Tristan, te mener chez deux excellentes dames qui m'ont logé jadis et qui nous recevront à bras ouverts.
J'eus beau réclamer et insister en faveur de l'auberge, où nous serions plus libres, Tristan n'en voulut pas démordre. — Tu verras, répétait-il, ce sont deux cœurs d'or, et quelle bonne surprise nous allons leur faire 1
Nous nous acheminâmes donc vers une maison basse, située non loin^du château. Ascez inquiet de cette intrusion peu cérémonieuse, je restais en arrière, laissant à Tristan toute la responsabilité de son indiscrète démarche. La porte à peine ouverte, nous fûmes reçue par une dame d'une cinquantaine d'années, à la taille courte et rondelette, au visage coloré. Ses yeux vifs et intelligents, son nez retroussé, sur-
LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTfcRE.
montant deux grosses lèvres pleines de •>" ses cheveux gris relevés à la chinoise front bombé , me rappelèrent un poi M"' de ûrafQgny, l'auteur des Lettres p nés. Le corridor était sombre, et elle moment d'hésitation avant de reconnaît ami ; tout à coup, frappant ses mains l'u tre l'autre ; — Bonté divine, monsieur 1 s'écria-t-elle. — II lui saisit les bras en lui posa deux gros baisers sur les joues.
— Maman ! continua-t-elle d'une voix j en se penchant vers une porte entre- Tiens donc voir, c'est M. Tristan I
Un cri répondit au sien, et une petiti octogénaire, aux yeux couleur de n pleins de finesse et de vie, à la taille courbée, mais à l'allure encore preste corte, accourut en joignant les mains. îi embrassade, et Tristan me présenta.
^ Croiriez-vous, leur dit-il, que mi voulait descendre à l'auberge?
— Par exemple ! répliqua la plus jeun vous l'aurais jamais pardonné... Ënti dans la salle , vous devez avoir grand'f vous allez déjeuner.
t 114 LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE.
ï Je les suivis dans là chambre, où un gai rayon
de soleil pénétra en même temps que nous.
C'était une antique pièce, servant à la fois de salon et de salle à manger, meublée de vénérables meubles d'autrefois et ornée de portraits de famille accrochés aux boiseries. Des pots de chrysanthèmes et de fuchsias jetaient leur note de jeunesse parmi ces vieilles choses, sans en détruire l'harmonieuse quiétude. A peine étionsnous assis que les exclamations cordiales recommencèrent. — Vous n'avez point changé, disaient à Tenvi les deux dames en examinant la figure candide et les grandes jambes guêtrées de Tristan. — Ni vous non plus, je vous jure, — Aimez-vous toujours la crème et les œufs ?
demandait la fille. — Si nous leur faisions une galette? insinuait la vieille dame. — Non, mère, cela prendrait trop de temps, et ils doivent être affamés. — Et elles se pressaient dans la cui* siiie, rallumant le feu, battant les œufs, dressant la table, tandis que Tristan enfoncé dans son fauteuil, les jambes étendues, me lançait un regard à la fois ému et triomphant, qui voulait dire : — Hein! t'avais-je trompé?
Ohl le bon déjeuner intime, sur cette petite
ri
LA TtECHEBCHE UttS COLâOPTËSE. llï
table recouverte d'une nappe blanche à liteaux rouges, à côté des fuchsias, dont les fleurs tombantes caressaient nos têtes en guise d nuel Les œufs frais, savoureux, la crëm et onctueuse, et le bon café odorant, s des tasses de vieille faïence, par ces deux tes femmes qui s'agitaient autour de noi franches paroles partant du cceuri Tris été leur locataire pendant deux ans, et étaient reconnaissantes de s'être laissé g&ter par elles. — La mère était veuv longtemps. Sa longue vie avait été tra\ rudes épreuves courageusement suppi discrëtemeot ensevelies. Rien n'en ap[ & la surface. La vieillesse avec ses co neige avait tout recouvert et assourdi, était restée fllle. Trop pauvre pour c mari qu'elle eût aimé et trop flëre poi ser le premier venu, elle avait refoulé toutes les effervescences de sa nature et expansive, et elle s'était énergiquem< trée dans une morne et silencieuse solî Ces vieilles filles qu'on ridiculise, on de admirer à genoux, quand on songe aux soufiï'ances de leur réclusion volontaii
Ua LA RECHERCHB D'UN COLÉOPTÈRB.
ont été jeunes, tendres, inflammables comme les autres, et elles ont vu leurs amies s'éloigner successivement avec un mari au bras. Quand le mariage de la dernière a été célébré, elles sont trislément revenues seules de l'église à leur maison muette, et U leur a fallu se résigner, en pleine jeunesse, en pleine sève. Le sang vif et précipité a eu beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir trop plein et muré ; elles l'ont fait taire. Pour arrêter l'élan des fleurs de tendresse qui auraient voulu s'épanouir au dehors, la religion, le devoir, l'honneur étaient là : autant de grilles austères, festonnées de liserons qui ne demandaient qu'à fleurir, et qui ne fleuriront pas. Quelle douloureuse lutte intime l Et quand chaque printemps revenait, quelle amère raillerie, quelles terribles tentations, quels troubles secrets! Ainsi les années se sont amassées sur elles, automne sur automne, hiver sur hiver, jusqu'au jour oîi les cheveux blancs sont venus amenant avec eui un froid apaisement. Beaucoup de ces Niobés de la virginité ne savent'pas, il est vrai, se résigner, et tournent à l'aigre dans leur saison mûre; ™aia celles qui, dans celte cruelle épreuve, ont
LA RECHERCHE DTIK COLfiOPTÈRE.
pu garder intacte leur tendresse compr— celles-là sont admirables. Elles atteign vieillesse comme ces arbres, riches de sèv leur rude écorce, qui donnent après de 1( années leurs fruits les plus savoureux plus parfumés.
(La fille de notre bfttesse était un de t bres généreux, et on le sentait bien. L'àg résignation pieuse avaient adouci ce que I pérament avait eu de trop &pre dans sa saison. La voix était douce dans son énei geste était à la fois brusque et bienve l'œil avait une vivacité sympathique qui rait et mettait à l'aise. Quand nous eûm jeune : — Là, dit elle à Tristan, main TOUS avez campos jusqu'au soir. Promené votre ami dans nos bois, mais ne manqti de rentrer à sept heures ; vous savez q faut pas déranger les habitudes de mam Et la bonne vieille octogénaire protestai en s'écriant : — Obi pour une fois... mai tan lui coupa la parole en prometttant exact, et nous partîmes.
Le chemin de la forêt d'Arc grimpe en Sur une hauteur qu'on nomme le Calvatn
m LA KECHERCHB D'UN COLÉOPTÈRE.
se trouve le chenil du chUteau. Une longue allée de hfttres part du chenil et s'enfonce dans les bois en suivant la crête de la vallée. Ce long promenoir, à demi plongé dans une verte obscurité propice aux rendez vous amoureux, a été, sans doute pour cette raison , surnommé par les habitants l'Allée des soupirs. La forêt, bien percée, bien aménagée, n'a de remarquable que son étendue et sa solitude. Le bruit de nos pas y résonnait comme sous la voûte d'un grand couloir. Après une bonne heure de marche, nous sommes descendus vers la lisière qui domine la vallée de l'Aube. Le soleil déclinant dardait ses rayons obliques sur les bois et les prairies; dans le calme du soir, nous distinguions le murmure frais de la cascade d'Etufs ; nous apercevions dans une brume d'or Dancevoir, célèbre par la beauté de ses flUes,
Qui Teut belles «lies voir.
Faut venir à Dancevoir ;
epierre, où sont les ruines de l'abbaye de °Suay et où est né le botaniste Bulliard;
Élufs, abrité sous les grands arbres de son ravin ruisselant de cascatelles aux eaux pétrifiantes; Rouvres, dont les tourelles étaient empourprées de soleil. — Gonnais-tu la légende du château de Rouvres ? me demanda Tristan ; chaque fois qu'un nouveau maître s*y installe, ses fenêtres sont éclairées par une mystérieuse illumination intérieure. L'une des dernières propriétaires m'a juré avoir vu de ses yeux cet éclairage fantastisque...
Le crépuscule tombait, nous avons repris lentement le chemin d'Arc. La légende de Tristan me trottait dans la tête, et je songeais à part moi à ce besoin de merveilleux et d'idéal qui est la marque distinctive de la race humaine, quand je fus tiré de ma rêverie par un singulier chant d'oiseau qui partait du taillis, à cent pas environ du chemin. — Entends-tu? dis-je à Tristan.
— Oui.
Nous restâmes immobiles. En automne, à la brune, les oiseaux ne chantent plus guère, et surtout ils ne trouvent plus dans leur gosier des modulations aussi éclatantes et compliquées que celles qui nous arrivaient à travers la feuil-
m LA RECHERCHE DXN COLÉOPTÈRB.
lée. Cétait une série de notes retentissantes comme des appek, pois tout à coup une mélodie vive et passionnée comme celle du rossignol. — C'est étrange, murmurait Tristan , ce chant printanier au milieu des bois rougis par Tarrière-saison ! Ce ne peut être une grive, les sons sont trop énergiques ; quant au rossignol, il y a belle heurette qu'il ne chante plus.
L'oiseau inconnu se faisait toujours entendre. Tantôt c'étaient des fusées semblables à l'aubade de l'alouette, tantôt des notes graves, profondes, tantôt une mélodie amoureuse et câline...
— C'est peut-être l'Oiseau bleu, insinuai-je.
— Mon cher, reprit Tristan à voix basse, je t'assure que ma tête commence à se monter; je me tâte, je me demande si je suis le jouet d'une hallucination ou d'un enchantement. . •
La musique printanière continuait, variée à l'infini et de plus en plus fantastique. — Il faut en avoir le cœur net 1 — Et nous voilà nous glissant dans le fourré comme des Mohicahs. Pour mon compte, je me sentais pris d'un intérêt singulier et mon cœur battait. Nous avancions en
LA RECHERCHE DTIN COLËOPTËRE. Itl
tapinois, les petites branches nous cinglaient la figure en regimbant, les ronces nous piquaient les mollets, mais nous n'en ] cure. Au bout de cent pas, le chant cessa quement. Pourtant l'étrange oiseau ne pas envolé... Nous marchions à petits p cou tendu, les yeux en l'air, tant et si bie la fin nous tombâmes sur un grand dial charbonnier agenouillé derrière un hêtre train de frover, une feuille de lierre enl dents, pour attirer les oiseaux à la pipée, i la frouée de cet habile homme que nous ; prise pour la chanson de l'Oiseau bleu... Li bonnier , surpris en flagrant délit , était penaud que nous. Pour lo rassurer, je le plimentai sur son talent, et après l'avoir ( d'une pipe de tabac, nous le laissâmes honnête besogne ; mais Tristan n'était pa tent, il regrettait son oiseau idéal. Poui consoler, quand nous fûmes dans Y Allée d pirs, un piqueur posté au fond du parc :
tout & coup à sonner du cor. Les notes 1< nés et retentissantes montaient lentemei que vers notre allée, où il faisait nuit dans les interstices des hêtres, nous voyi(
lumières de Montrot et du Val-Bruant glisser comme des feux follets ; la meute du prince se mit à répondre bruyamment aux fanfares du cor, et ce fut aux sons de cette musique de chasse que nous fîmes notre rentrée chez nos hôtesses.
Un bon souper nous attendait dans la salle gaîment éclairée. Un perdreau rôti à point et bourré de truffes bourguignonnes exhalait un fumet affriolant, et sur la nappe blanche un buisson d'écrevisses de TAujon jetait sa note cramoisie. Et puis les deux excellentes femmes paraissaient si joyeuses de notre joie, si heureuses d'avoir à choyer deux grands enfants dans leur logis où les éclats de rire résonnaient si rarement ! Les portraits d'ancêtres en semblaient eux-mêmes tout réjouis. L'un d'eux surtout me souriait d'une façon charmante, chaque fois que je soulevais mon verre plein de vieux bourgogne.
C'était un joli pastel aux tons un peu effacés, im portrait de jeune fille de dix-huit ans, vêtue à la mode des dernières années du règne de Louis XVI. Son corsage bleu pâle, à demi échancré et orné d'un bouton de rose, laissait voir un cou blanc dont les lignes délicates étaient
coupées par un ruban de velours noué en guise de collier ; les lèvres souriaient ingénument, les yeux naïfs et un peu étonnés souriaient aussi ; dans les cheveux crêpés, sans poudre, une rose s'épanouissait. Gomme mes regards se reportaient curieusement vers cette jeune figure, la vieille dame me dit : — C'était une sœur de ma mère; elle était fiancée à Tun de ses cousins, lieutenant dans Tarmée de la Moselle, qui mourut d'une mauvaise fièvre à Thionville.
— Il l'aimait bien! reprit sa fille avec un soupir, nous avons là-haut une lettre de lui qui me fait toujours venir les larmes aux yeux quand je la relis.
— Voulez-vous nous la laisser voir ? demanda Tristan.
— Certainement, je suis sûre qu'elle vous intéressera...
Quand, après souper, nous fûmes sur le point de monter dans notre chambre, elle tira du secrétaire un petit portefeuille de satin mauve fané qu'elle remit à Tristan et que celui-ci s'empressa de visiter dès que nous fûmes seuls,
— J'aime, dit-il en étalant les papiers jaunis sur la table, à remuer ces vieilles cendres d'au-
lU LA RECHERCHE D*UN COLÉOPTÈRE.
trefoîs. C'est comme si je respirais un parfum
du temps passé.
— Oui, repris-je, avec un fragment de lettre,
un détail familier de costume ou d'ameublement,
nous pénétrons dans les intérieurs du temps
jadis et nous reconstruisons l'existence de ceux
qui les ont habités. C'est ce qui donne un
charme si attachant aux tableaux de Chardin :
un enfant qui va à l'école, une ménagère qui
fait dire le benedicite à sa petite fille, moins que
cela, un ou deux ustensiles groupés sur im
bout de toile, la fontaine de cuivre rouge, les
assiettes de faïence, la giroinde avec son éche*
veau de fil, nous introduisent discrètement dans
la vie bourgeoise du xviii' siècle et nous la font
aimer.
Nous dépliâmes la lettre; elle était ainsi conçue :
ThionviUe, 8 décembre 1792.
« Si depuis trois mois d'absence, ma chère cousine, je ne vous ai point donné de mes nouvelles, ne m'accusez point d'oubli. Ne vous en prenez qu'aux changements de garnison que
nous n'avons cessé de faire jusqu'à ce jour. Si j'ai écrit à mes parents, ce n'est qu'en passant chemin et à la volée. Vous êtes bonne, chère cousine, et vous m'accorderez le pardon que je crois mériter. Mon cœur est toujours avec vous; il me souvient toujours de notre dernière causerie sous la tonnelle des framboisiers, où vous m'avez juré que jamais autre homme que moi ne vous appellerait sa femme. Et moi, croyez-le bien, la mort me prendra avant que je vous oublie. Soyez persuadée de ma sagesse et de la fidélité que je vous garde en dépit des tentations de la vie que je mène, car ici les filles sont éhontées et courent après les hommes plus que chez nous ; mais il est bien facile de leur résister quand on est aimé d'une personne aussi séduisante que vous, chère cousine... Je vous envoie un manchon qui vous parviendra à l'adresse de M. le curé. Recevez-le avec autant déplaisir que je vous l'envoie, et je serai heureux. J'espère que vous ne le serrerez pas dans votre armoire, mais que vous Importerez aux fêtes en souvenir de moi. Je' ne vous prie pas ^ de m'être fidèle, je vous sais le cœur trop noble et trop ferme pour trahir jamais vos serments,
IW LA BECHBBCHB D'UN COLtOPTËRB.
et c'est sur quoi je me repose. Adieu, ma mie et mon trésor, je TOUS embrasse on million de fois. Votre très-humble et fidèle ami,
n Adtdikk DBOniR. »
Avec cette honnête lettre d'amour, il y avait un mémoire n des linges et bardes appartenant à Antoine Drouîn, lieutenant au 9' bataillon de la Haute-Marne». La liste n'était pas longue et l'équipage était fort modeste ; on y voyait :
« Un chapeau estimé 97 francs.
c Plus un habit d'uniforme avec deux vestes de drap blanc, et une culotte du même drap, estimé le tout i 95 francs. »
Et ainsi de suite jusqu'au total, qui montait à «4 fr. 10 cent.
Enfin le dernier papier de la liasse était un imprimé oil on lisait:
■ Extrait du registre mortuaire de l'hôpital de Thionville. N* 2 du bataillon des gardes nationaux de la Haute-Marne. Le nommé Antoine Drouin, lieutenant, natif de Varennes, district ^^ de fiourbonne, entré audit hftpital le 5 du mois
LA BECHERCHB DON COLËOPTËRE, 1»
de février 1793, y est mort le 13 du mCme mois. — Vu par nous, commissaire des guerres.
« Signé : Pams. » j
Le tout écrit sur du vieux papier verdâtre,^ solide et grenu, qui avait duré plus longtemps" que le lieutenant Antoine Drouin. — N'était-ce point touchant, dans sa brève simplicité, ce petit roman d'amour brusquement clos à l'hôpital ?...
— Ah! s'est écrié Tristan, je sais bien que l'on meurt; mais jamais moraliste ne m'a fait toucher la mort du doigt comme cette lettre où la main de Drouin s'est promenée lentement pendant que son coeur ému dictait... Et la cousine aimée, morte aussi, et le curé compatissant, chargé de remettre le manchon, — mort I
— La cousine, dis-je à mon tour, a-t-elle au moins porté le manchon? y a-t-elle enfoncé douillettement ses petites mains, en bravant les langues indiscrètes du village, où un manchon à cette époque devait être un objet de luxe? A-t-elle serré bien fort contre sa jeune poitiiae palpitante le cadeau du bien-aimé?
lis LA RECHERCHE D'UN OOLEOPTËRE.
— Certainement elle l'a porté, et que de larmes ont dûtombersurla fourrure à la pensée que tout était fini, que le ménétrier de Varennes ne les conduirait pas à l'église, et qu'après lo repas du soir ils ne s'esquiveraient pas seuls pour gagner en secret la tonnelle des framboisiers !
— Es-tu sûr qu'elle ait longtemps pleuré?,,.
Elle a dû relire souvent cette pauvre lettre, et pourtant je n'y vois pas traces de larmes...
Lieutenant Antoine Drouin, auriez-vous été oublié?... Je serais curieux de savoir ce qu'il vous semble maintenant des vanités de l'amour ! , . .
— Tais-toi ! interrompt Tristan en me met' tant la maiii sur le bras, ne plaisantons pas, je me sens tout nerveux, et j'ai une peur enfantine de le voir paraître là, devant nous, avec son uniforme de drap blanc estimé 125 francs...
Allons nous coucher 1
— ■ Ne nous oubliez pas, et surtout revenei **eiit6t nous voir ! nous ont répété nos bonnes
hôtesses en se séparant de nous apr diale embrassade. — Pauvres feu court passage à travers leur solitud< éclair de jeunesse et de gaité dans 1 silencieuse et endormie. Nous partis reprendre son cours monotone et travaux à l'aiguille, de lectures pii stations h. l'église. Elles songeaient bas, le CŒur un peu gros, en nous mains, et la vieille mère ajoutai intérieurement : « Qui sait si je les n Après avoir perdu de vue leur blam nous avons pris un chemin creux qu bois le hameau de Montrot et les pt l'Aujon. Ce sentier est délicieux, érables et cornouillers l'abritent de ches feuillues; à chaque instant, descendues de la forêt le travers* glouglou sonore. De tous côtés, le:
réjouis parune verdure qui parait pi jeune qu'en mai. Le terrain s'accide les prés les parnassies, épanoui étoiles blanches, nous annoncent avons quitté le Bassigny pour ent montagne. Tristan tout bas en soupi
IJO LA RECHERCHE mrx COLÊOPTÈRE.
le Bassigny adleo Tespoir de dénicher sa chiysomèle! Pour renconrager, je loi conte les merreiiles des bois d'Aoberire, dont la faune et la flore sont si riches. — Demain, loi dis-je, nous traverserons six lieues de forêt, nous Tisi* terons les solitudes de Grilley et le Feu de La MotUy où il 7 a un tumulus celtique. Là croissent des plantes rares qu'on ne trouve nulle part ailleurs; là j'ai vu Torchis Sabot de Vénus.., Qui sait si tu n'y découvriras pas la chrysomèle du millepertuis en dépit des indications de tes recueils entomologiques? La fortune nous ménage de ces surprises ;
Ne cherchez point cette déesse, Elle TOUS cherchera ; son sexe en ose ainsL
Cette citation de son auteur favori rend à notre entomologiste sa bonne humeur; justement il vient de mettre la main sur un bupreste rarissime et sur une coccinelle introuvable ; cela le console, et nous cheminons d'un pas plus allègre. Après deux heures de marche, nous descendons vers Rochetaillée. Jamais village n'a mieux mérité son nom. Bâti sur les deux versants d'une gorge étroite et pierreuse, il est
coupé par TAujon, qui se fraie péniblement un chemin entre les roches et les broussailles. De chaque côté de la rivière, les maisons étagées sur des terrasses se regardent sans pouvoir se rejoindre. Un long pré vert les sépare, et sur la gauche un antique manoir, qui fait songer aux romans de Walter Scott, élève au-dessus de la prairie les débris de ses tours transformées en pigeonniers. Un cimetière en pente avoisine le manoir, et Tristan n'a pas manqué de m'y conduire. Il a un goût prononcé pour ces visites funèbres. — Vois-tu, me dit-il, tandis que nous examinons les tombes à demi cachées sous des touffes d'armoise, chaque fois que je traverse un village, je visite le cimetière; on ne connaît bien le caractère des vivants que lorsqu'on a vu comment ils se comportent avec leurs morts. De même qu'il n'y a pas deux feuilles d'un arbre qui se ressemblent, il n'existe pas un cimetière de village qui n'ait son caractère et son originalité. Et puis c'est un endroit propice aux méditations. J'y songe plus à mon aise au singulier ménage que font ici-bas l'esprit et le corps; là, mon âme se sent plus maîtresse, et elle force mieux la bête à l'écouter. Elle lui
UI LA BECHESCUB DTN COLËOPTËRE.
dit: B Camarade, nous avons déjà bien visité des hAlelleries en ce monde : aabei^es avec ou sans enseignes, tapageuses ou pacifiques, bâties sur les places ou dans les carrefours, entendant l'horloge d'une église ou le clairon d'une caserne...; mais il est une auberge qui ne ressemble en rien à aucune de celles que nous avons vues, et tes jambes nous y mènent, 6 vieux compagnon!... C'est le cimetière. Là, on nous apprendra le secret de nos courses vagabondes ; là, nous saurons pour qui nous voyageons, et ce que vaut au fond la marchandise que nous promenons dans notre sac... u Ce petit discours rend ma béte plus humble et moins rétive, d'oil je conclus que de pareilles visites sont toujours salutaires...
Les gamins du village commencent k s'attrouper d'un air ébaubi autour de ces deux étrangers, dont l'un, brandissant un filet vert à papillons, pérore sur une tombe. Je le fais remarquer à Tristan, et nous décampons. Un quart d'heure après, nous nous enfoncions dans les hautes forêts qui séparent la vallée de l'Aujon de celle de l'Aube.
Quel peintre ou quel poète pourra jamais
rendre à souhait la beauté des sentiers perdus dans les bois ? Voûtes mobiles, cent nuances de vert, coulées mystérieuses, majestueuses colonnades de hêtres, troncs de chênes mi-cachés sous le lierre qui miroite... J'y reviens sans cesse, et je ne puis jamais traduire à mon gré le ravissement que me donne la forêt. Et les goutteSvde lumière filtrant de branche en branche, et les oiseaux qui se chamaillent^ les campagnols trottant menu qui disparaissent soudain sous les feuilles sèches, et la pénétrante odeur des bois, et les jeux d'orgue du vent?... Que de mots pour exprimer toutes ces impressions reçues en moins d'une seconde 1
Pendant que je chemine, tout amusé de mes préoccupations d'artiste, Tristan, qui, en dépit de son sermon du cimetière, a plus soin de sa bête qu'il ne veut bien le dire, fait une ample récolte de cornouilles et de bîossons (poires sauvages), dont il savoure la chair âpre et aigrelette. Nous atteignons la lisière des bois de l'Herbue, d'où on aperçoit un paysage tranquille, vert, silencieux, et d'une mélancolie à la fois âpre et savoureuse comme les fruits des sauvageons. — C5ette solitude me plaît, mur-
mure Tristan, que son goûter sylvestre a tout à fait raccommodé avec la montagne, J*aime ce paysage à la fois jeune et antique comme une belle enfant qui se réveillerait tout à coup d'un sommeil séculaire et raconterait ce qu'elle a vu à la cour de Gharlemagne.
— La population^ lui dis- je, est en harmonie avec le paysage. Les habitants sont restés jeunes et simples de cœur, tout en gardant leurs vieilles coutumes. Les femmes portent encore, comme il y a cent ans, la coiffure locale : le petit bonnet d'étoffe violette bordé d'une ruche de tulle noir. Les hommes sont placides, bienveillants, un peu farouches et d'une honnêteté à toute épreuve. Leurs façons réservées contrastent avec celles de leurs voisins de la montagne bourguignonne, si bruyants, si expansifs et si amoureux de bien vivre. Là-bas, dans chaque village, filles et garçons dansent tous les dimanches ; ici, c'est à peine si on danse le jour de la fête patronale. Les paysans de la montagne langroise sont sobres, attachés au sol, ils ont le parler lent et le regard triste ; mais au fond de cette mélancolie il y a une flamme cachée : ils sont capables d'exaltation et de dévouements passionnés.
LA RECHERCHE D'UN COLÊOPl
— Te souviens-tu, reprend Tristai leurs coutumes de la semaine sai les enfants vont de porte en porte CBufs le jour du vendredi saint? U une complainte amusante comme i du moyen âge et qui se termine p plet naïf:
Seigneora et dames, qui écouUi cet Donnez des œufs & ces pelils enfant) Et vous irez tont droit en paradis, Droit comme un ange auprtis de Jési
Mais il faut entendre l'air à la fois joyeux, et surtout il faut voir la chanteurs...
— Une autre coutume charmante cérémonial discret peint bien la dél sentiment de cette population, c'e:
dont se font les demandes en maria^ reux va, le dimanche, en habits de gi der la jeune fille à ses parents. Les c gens s'approchent delà cheminée et, soit la saison, la jeune fille y allume apprête le repas et on se met à tabl le diner la jeune fille va vers l'atre,
les tisons et cherche à les ranimer, c'est qu'elle autorise le prétendu à continuer sa cour ; si elle laisse le feu s'éteindre ou si elle écarte les tisons, c'est que le jeune homme lui déplaît; il n'a plus qu'à se retirer.
— Bravo ! s'écrie Tristan, parlez-moi des paysans pour trouver de jolis symboles I . . . Hais, sapristi, quand le prétendu voit les tisons se raccourcir, il doit passer un vilain quart d'heure !
Nous traversons Vitry-en-Montagoe, enfoncé dans son vallon boisé comme une cognée au cœur d'un chêne; nous grimpons le coteau et nous apercevons de nouveau la vallée de l'Aube à nos pieds. Là-bas, Aulnoy étale ses fermes au revers de la colline; devant nous, Bay s'étage en amphithéâtre avec la rivière à ses pieds, et sur sa tête, comme un diadème, sa petite église romane ; dans le fond, Auberive repose à l'abri de sa triple enceinte de forêts. L'Aube s'empourpre aux lueurs du couchant, des tintements de clochettes résonnent sur la route, où passent de lents troupeaux de vaches ; on fauche le regain, et l'odeur du foin nous arrive par bouffées.
Tristan et moi, nous faisons halte pour contem-
LA SBCHERCHB DUPJ CilLÊOPTÈRE.
pler ce petit pays, où nous nous se et où nous avons passé nos année , — Le parfum de ces foins, dis-ji me prend le cœur comme la i vieux chant de nourrice, entendu après de longues années ; il me sei aussi, je retrouve dans tous lei vallon des regains odorants de lointaine.
— Mon cber, répond Tristan, d'autrefois ressemblent à l'herbe n'ont tout leur parfum que lorsqi chés et couchés à terre. Du temps encore, j'ai fait justement là-de qui sont ce soir merveilleusement aussi vais-je te les dire. — Et, san permission, il commence :
An premier chaut du coq dressé sur so Les Taucheura se sont mis à l'œuvre, i Dans la blanche rosée a déjà laissé cl Derrière eux, un long pan de sa robe
Les bruissantes faux vibrant à l'nniss Ouvrent dans l'herbe mûre une large Deux robustes faneurs lâ-bas, allé et Retournent a,ii soleil l'odorante jonohi
JB8 LA KECHBRCHE DTJN COLÉOPTÉRE.
it, l'amour sur le mâine écheveau )r de leur double Jeunesse, parfum du foia nouveau é»ir ^oute son ivrasso...
ouTS aussi (ou mol euivrenieDt,
•vois la saison bienheureuse ! prés, chercbant d e au foin son baleine ai
ibantau rhjthme sourd des faux irfum des lointaines aaaées faucheur marchant à pas égaux, ai les Aori^sons fanées.
aile. Elle ondule à nos jeux tureuse et profonde prairie, 1 tendre et mystérieux uent l'éclalante féerie.
avis, cueUlant tout sans choisir, m boutons qui s'enlr'ouvrent à pein» nent nous 6te le loisir leurs dont notre main est pleine.
bouquets doivent comme le foin 'oir leur plus suave arôme; ihantement d'avril est déjà loin snir nous suit et nous embaume.
)ur nous ua jardin défendu, is jamais dans la terre promise, gret de ce bonheur perdu lenirs une senteur exquise...
La nuit, avec le chant des sourcei Quand le parfum dea prés monte Vers le bleu paradis des saisons i Le coeur charmé fait un retour m
Dans ce passé limpide il croît se i II y plonge, il y goûte une paix e.
Mollement enfoncé dans le doux i Comme en un tas de foin vert et sei
Gomme Tristan achevait ce:
pignons de notre vieille auber, sont dressés devant nous, et, i bMons sur la route ferrée, l'b nous a accueillis avec un cri di joie.
Au petit jour, je suis réveil frais comme le frémissement peuplier tremblant au vent. Je ^ pluio battante I Mon exclamatioi Tristan de son sommeil, et je déconvenue : impossible de fai l'averse, le chemin d'Auberive une pluie sérieuse, fine, serréi
de durer tout le jour. Adieu la forêt de Montavoir, le tumulus et la chrysomèle du millepertuis! Nous montons dans une patache qui transporte les dépêches ; je m'enfonce sous la capote, Tristan, d'un air grognon, fume sa pipe sur le siège de devant, et fouette, cocher ! — La route est déjà détrempée ; la forêt disparaît dans une buée grise. Pourtant, au bout de deux lieues, au Ran de la Mancienne, nous mettons pied à terre. U y a là une longue rampe qui s'élève jusqu'au plateau de Pierrefontaine, la voiture va au pas ; mieux vaut cheminer sous bois que de grelotter sous la capote.
Les bois d'ailleurs sont beaux, même par la pluie. Le sol est jonché de feuilles mortes aux reflets ardoisés ; les feuillages des charmes ont déjà une couleur un peu tannée, et sur ce fond d'or fauve les troncs lisses des hêtres se détachent avec une netteté vigoureuse, tandis que les ramures des houx lustrés par la bruine semblent plus neuves et plus jeunes. U n'y a presque plus de fleurs; çà et là seulement quelques pauvres brunelles noyées dans l'eau d'une ornière, des tiges de verges d'or empanachées de leurs aigrettes grises, et des buissons d'aubépine
LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE. Ul
avecleurs baies d'un rouge de corail. De temps à autre, le vent, qui se promène en maître dans la forêt, secoue les arbres et chaque feuille laisse tomber une larme. — Au sommet de la rampe, nous nous hissons de nouveau dans la patache, et les chevaux se remettent à trotter dans la boue. Nous voici sur ce plateau de Langres, d'une nudité si austère et où la* bise fait rage. Au loin, dans une éclaircie, la cathédrale dresse à Thorizon ses deux tours brumeuses.
Les champs sont déserts, pas un oiseau, pas une bête de labour. Seule, une vieille femme, abritée sous un parapluie bleu, s'obstine à faire paître sa vache rousse au revers d'un talus.
Parfois de longues bannes de charbon apparaissent sur la route, lentement traînées par des chevaux dont les sonnailles tintent avec une cadence monotone, et suivies du charretier enveloppé dans sa limousine ruisselante. Troussées jusqu'au mollet et coiffées de capelines déteintes, les laitières de Saint-Geosmes reviennent du marché avec leurs grands vases de fer battu. Nous approchons de Langres ; la patache roule sourdement sur les ponts-levis de la citadelle, pleine de soldats et de fourgons, et nous
la ville, toujours escortés par une te.
uis jamais venu à Langres, dis-je à s y Être accueilli par la pluie et 'e ^ette ville m'a-t-elle toujours paru aderie peu commune.
]u bon cependant; d'abord du haut parts on aperçoit le Mont-Blanc, aps est à la pluie...
t le voir souvent.
s les habitants, précisément peut- I de ces grands horizons et de ces tes, ont de l'humour, de la verve, iprit singulièrement indépendant et is Diderot, il y a de la bourrasque le génie de ce diable d'homme, aumontais, gens easaniers et rassis, I leurs V
Langres, sur son rocher, oltié fou, moitié enragé.
:ais, si j'ai bonne mémoire, les Lanit l'esprit affilé comme leur coutel- Qt vengés en rimant ce couplet à Cbaumont :
A LangreS) il fait froid, dit-on, Mais il fait chaud à Chaumont, Car, quand bise veut venter.
Pour bien l'attraper, l'empêcher d'entrer.
Car quand bise veut venter.
Les portes on y fait fermer...
Tout en devisant du caractère langrois, nous descendons à la gare et nous montons dans le train qui doit nous ramener à Chaumont. Je ne sais si ce jour-là les naïfs Ghaumontais avaient fermé leur porte pour empêcher la bise d'entrer, mais ils avaient à coup sûr laissé quelque poterne entre-bâillée, car la rafale secouait rudement les ormes du boulevard, et, dans le corridor du logis de Tristan, le vent semblait se lamenter et nous gourmander de ce que nous n'avions pas trouvé la chrysomèle.
24 septembre.
— Vois-tu, me dit Tintrépide Tristan, tandis que la vapeur nous emportait sur la ligne de Blesme, pour notre honneur il fallait faire cette dernière tentative... J'ai idée que nous découvrirons la chrysomèle à Vignory. D'ailleurs tu ne seras pas à plaindre; je vais te montrer la
tu LA RECHERCHE DXN COLBOPTÈRE.
forêt de l*Étoile, qui a sept lieues d'étendue, puis tu verras les ruines d*un château du temps de CSharlemagne ; enfin l'église, qui est du x' siècle, et que Mérimée a signalée comme un des types les plus complets du style roman...
En descendant, notre première visite a été pour régUse, qui est vraiment remarquable. Dès rentrée, on est saisi par le caractère hiératique de cette architecture primitive. Il y a comme un ressouvenir de Tart égyptien dans ces piliers bas, lourds, massifs, aux chapiteaux brodés d'ornements sobres et mystérieux. Au-dessus de cette colonnade trapue règne un triforium rudimentaire; percé d'arceaux géminés en plein cintre. L'édifice est composé de ti'ois nefs : la première aboutit à un sanctuaire en hémicycle; les deux autres, parallèles, forment un sombre et humide promenoir autour du chœur. Le sol est pavé de pierres tumulaires ; sur Tune d'elles, j'ai lu cette inscription, qui m'a semblé résumer énergiquement l'impression produite par cette architecture religieuse d'une dureté impitoyable: — «Passant, disait la tombe, tu vois ce que je suis, tu sçay ce que j'ai esté, pense de toi ce que tu seras. »
J*étouffais sous ces arceaux écrasants, j'avais hâte de me retrouver au grand air avec de la verdure sous les yeux. Nous quittâmes Téglise et nous nous acheminâmes vers les fameuses ruines. Les restes du vieux manoir carlovingien \ produisent une impression toute contraire à celle de l'église. C'est la nature naturanie avec sa libre et prolifique fécondité. La pente par laquelle on monte aux ruines a été transformée en un verger où les arbres fruitiers, les noisetiers, les chèvrefeuilles et les clématites se développent à la grâce de Dieu, sans jamais craindre sarcloir ni sécateur* Tout cela s'entre-croise, s'enroule, s'accroche avec une vigueur et une grâce capricieuse qui réjouissent les yeux. Les quoickiers chargés de longues prunes violettes pliaient jusqu'à terre ; sur les pelouses des ta- ^lus les branches des pommiers s'effondraient lourdes de fruits ; les noyers faisaient pleuvoir sur nous les noix fraîches, dont les coquilles craquaient sous nos pieds avec un bruit sec. Du manoir, il ne reste plus guère qu'une tour découronnée, rattachée par un pan de mur à une tourelle écroulée. Là, les plantes grimpantes foisonnent et des volées d'oiseaux y picorent
avec des cris de satisfaction. Si Téglise fait songer au néant de la vie humaine et ^ux terribles mystères d'outre-tombe, en revanche les ruines sont le paradis des oiseaux ; elles ne parlent que de la joie de vivre et des métamorphoses fécondes de Téternelle nature.
Nous avons gagné les bois en redescendant vers une prairie qui s'enfonce solitaire dans la forêt aux vagues moutonnantes. A mesure que nous avancions, la futaie étendait à perte de vue ses profondeurs d'un vert toujours différent. Tristan s'acharnait à gratter les écorces, à inspecter les tiges des plantes, et ses efforts n'étaient nullement récompensés. Au bout de trois heures de contre -marches et d'explorations inutiles, nous sortîmes par une haute lisière d'où on apercevait dans la lumière du couchant les ruines émergeant d'un fouillis de verdure et les maisons de Vignory au fond de la combe, comme des œufs dans un nid. Le soir venait peu à peu et avec lui tous les enchantements produits par les rayons plus obliques, les colorations -plus chaudes, et aussi par ces nimbes de fumée que la préparation du souper étend sur les toits des maisons. De chaque sentier débouchaient
des gens courbés sous de lourdes p de fruits. Dans les vignes pleines de mûrs, la petite flûte stridente de la rai faisait entendre. A un tournant du < nous sopimes tombés sur une maison pagne isolée au milieu des vergers et 1 quement close. Les hôtes de ce logis n'y pas venus depuis longtemps, car un vi pommier en espalier, tapissant toute la avait poussé ses grands brins noueux jui les croisées, dont les volets se trouvaie condamnés à perpétuité.
— C'est la Maison verte, dit Tristan, dant à mon interrogation muette, voili vingt ans qu'elle n'a été habitée; les taires l'ont quittée un beau jour, on pourquoi, et depuis, dans cette maison
N'entendant plus monter ni descendre perso Aucune toÎi qui parle, aucun timbre qui soi L'araignée, en maîtresse, a suspendu ees dit
Le plus curieux de tout cela, c'est qu taire d'ici, chargé de la garde des clés, a
' André Lemojne, Ua Roses d'autan.
148 LA RECHERCHE miN COLÊOPTÈRE.
de décliner toute offre de location ou de vente. — Cest étrange! mormorai-je en poussant la lourde grille de fer. — La sermre était sans doute en mauvais état, car la grille roula en grinçant sur ses gonds rouilles, et nous pûmes entrer dans le cour, où les chardons et les folles avoines poussaient à Faventure. Un petit mur la séparait du jardin, et contre ce mur, à Tabri d'un houx, un vieux puits arrondissait sa margelle revêtue intérieurement de touffe^ de scolopendre. En face, le perron de la maison étageait ses marches verdies et effritées. Tout, depuis les corniches moussues du pignon jusqu'aux panneaux déjetés de la porte, criait l'abandon et la décrépitude. Le jardin avait un aspect plus sauvage encore. Les fraisiers croisaient en tout sens leurs tiges rampantes et recouvraient les allées d'un lacis de verdure; les plates -bandes, envahies par les mauvaises herbes, ressemblaient aux tertres d'un cimetière. Çà et là quelques fleurs tenaces et résistantes avaient survécu: asters violets, soucis aux teintes fauves, phlox à odeur automnale. Tout à travers, les pommiers, les poiriers et les framboisiers formaient une sorte de
LA RECHERCHE D'UN COLËOPTfiRK. la
Torèt vierge. Un cadran solaire, sur sa stële, avait quasi disparu sous la mousse; une tonnelle effondrée laissait voir un banc c brisé, et plus loin un réservoir couver tilles d'eau. La façade de la maison q dait le jardin était de haut en bas être un jasmin, dont quelques blanches étoil talent encore la verdure sombre, et en fenêtres, à la fourche d'un cytise, pend débris d'un hamac rongé par la plui rats.
— Cette singulière demeure, dis-je, avoir été abandonnée à la hflte ; il s'en un parfum de mystère qui me séduit.
— Sais-tu? s'écria Tristan, couchon demain nous retournerons fouiller les I je ne puis pas décidément renoncer à i somèle... li'aubei^e est pleine de rou nous y serions mal ; j'irai trouver le not est de mes amis; il me donnera les cl Maison verte et nous y passerons la Hein 1 ce sera romanesque.
L'oïfre était trop engageante pour qi pondisse par un refus; je dis oui, et ; rapide souper, suivi d'une couriti..Ù£ite
notaire, nous revenions à la nuit close, munis des clés et ariftés d'un gigantesque falot qui promenait sur la maison abandonnée une fantastique lueur.
Lorsque Tristan fut parvenu à grand*peine à ouvrir la porte du perron, tout obstruée par des touffes de saponaires et de joubarbes, nous pé-t nétrâmes dans un vestibule dallé de petits car-, reaux noirs et blancs, d'où s'exhalait une moite odeur de champignon qui prenait à la gorge. — ■ J'ai acheté des bougies, dit mon ami; comme la maison est restée meublée, j'espère que nous trouverons des chandeliers qudque part, et que nous pourrons faire du feu...
Tristan aurait pu à la rigueur se dispenser de son emplette de luminaire, car sur la cheminée de la pièce principale nous trouvâmes des flambeaux encore garnis de bougies usées à moitié. Tandis qu'il fouillait le logis pour y découvrir du bois, j'examinai cette pièce, qui avait dû servir de salon. Les bougies éclairaient à peine; l'atmosphère humide entourait la mèche grésillante d'une vapeur semblable au halo de la lune dans les nuits pluvieuses, et les objets ne sortaient de l'ombre qu'à demi. Sur la cheminée
de marbre noir, il n'y avait rien qu'i encore pleine de plantes desséchée; des fleurs sauvages, cueillies sans une dernière promenade d'automne, connus des tanaisies, des houppes de et des débris de reines-des-prés. Dai encoignures de la cheminée se trouvi fonnier à coins de cuivre, et de l'un entr'ouverts sortaient des écheveau:
bleue, rose, orange, aux couleurs p livre avait été oublié sur la tablette < et une brindille de jasmin marquait ( signet la lecture interrompue. Je le c'était Jocelyn. En face de la cbeminé< à queue était resté ouvert, et sur s'étalaient de vieilles romances : / mour, le Fil de la Vierge et le Lac; m attira surtout mon attention, ce fut u marbre blanc, posé sur une consok deux fenêtres. Je le fis remarquer à 1 avait enfin réusiii à allumer une clair L'œuvre avait été esécutée par un vé liste: le modelé était traité de main de la tête avait une expression de vie s C'était une figure déjeune femme ci
1» LA RECHERCHE ITUN COLÉOPTÈRB.
fille. Les cheTeax séparés ao sommet étaient roulés en nne série de petites bondes étagées de cbaqne c6té des tempes ; le front était intelligent, ToTale allongé du visage rappelait celui de la Dùmt de Jean Goujon ; les yeux grands et questionneurs, le nez un peu impérieux, la bouche légèrement retroussée aux coins avaient une expression passionnée et voluptueuse qu'accentuaient encore un menton proéminent, les lignes onduleuses du* cou et une poitrine amoureusement modelée.
— Plus j'étudie cet intérieur, dis-je à Tristan, et plus je suis convaincu que ses hôtes Font abandonné précipitamment, chassés par quelque brusque et mystérieuse catastrophe.
— Le maître du logis avait peut-être été compromis dans quelque affaire politique, après le deux décembre. Sa femme Taura suivi dans son exil, elle y sera morte, et il ne se sera plus soucié de rentrer en France.
— Non, répliquai-je, je flaire plutôt là-dessous quelque histoire d'amour coupable... Remarque que la femme était jeune et charmante, ce buste en fait foi. De plus elle était romanesque, car elle lisait Jocelyn et chantait des roman-
ces sentimentales. Elle aura ébauché ici quelque bel amour défendu, puis ua jour tout découvert, elle se sera exilée spontac le mari désespéré aura quitté à ja demeure devenue odieuse...
— Là-dessus, répondit Tristan, noi rons jamais nen, car le notaire, qui s< rait nous renseigner, est muet comme son sur le chapitre de ses anciens cli mieux, ajouta-t-il en bAïllant, est de penser et de nous coucher; je tombe meil.
Et, sans cérémonie, il souflla les l s'étendit sur les coussins d'une berge que je m'allongeais de mon mieux grand fauteuil roulé près de l'fltre.
d'heure après, Tristan était parti poi des rêves ; quant à moi, j'avais beau i ner dans mon fauteuil, il m'était imp fermer les yeux.
Le mystère des hAtes de la Maison trottait dans le cerveau, et, sur les do j'avais recueillies, je continuais à é des hypothèses. De plus l'appartemen hanté par des h&tes bizarres, et chaqt
1S4 1.A RECHERCHE D*UN COLÉOPTËRË.
mes paupières commençaient à s'alourdir, j'étais réveillé par un bruit nouveau : craquement des boiseries dilatées par la chaleur, vibrations des cordes du piano, grignotements de souris derrière les cloisons, tic-tac d'araignées ourdissant leur toile... Je me mis à contempler le buste que le feu mourant éclairait de bas en haut. A cette clarté tremblante, il prenait une expression étrange :. les lèvres de la jeune femme avaient l'air de murmurer je ne sais» quelles paroles inentendues, les ailes de ses narines se gonflaient, ses yeux souriaient tristement. Un rayon de lune filtré par un trou du volet glissait jusque vers la cheminée après avoir caressé le buste, et je croyais voir le rayonnement de ces yeux profonds obstinément fixés sur le bouquet desséché dans la potichedu Japon. — As-tu compris, as-tu deviné enfin?... semblait me dire ce regard obsédant. — Je sentis sous mes doigts nerveux le volume de Jocelyn, je pensai involontairement à l'épisode de Francesca de Btmtnt, et je me mis à répéter mentalement les vers de Dante :
. Galeocto fu il libro, e chi lo scrîsse ; Quel giorno più non vi legemmo ayante...
LA RECHERCHE D'UN COLÉOPTÈRE. j55
Peu à peu le sommeil triompha de mon agitation, et je m'assoupis; pendant combien de * temps? je ne sais, mais je fus réveillé en surj saut par un chant de triomphe retentissant J comme la diane dans une caserne. Il faisait grand jour, la fenêtre était entr'ouverte, les volets poussés, et Tristan, planté sur ses longues jambes devant le bouquet de fleurs sèches, sonnait une fanfare avec ses doigts roulés en cornet sur sa bouche. — Victoire ! s*écria-t-il, je l'ai trouvée!...
— Quoi?.. L'histoire de la jeune femme de la Maison verte? balbutiai-je en me frottant les yeux.
— Eh non!... Ma chrysomèle... Chrysomela fucatal... Figure-toi qu'en attendant ton réveil, je m'étais amusé à herboriser dans ce bouquet fané; j'y reconnais une tige de millepertuis, je la secoue, et, merveille des merveilles, j'en vois tomber ma chrysomèle... Elle est morte, il est vrai, mais parfaitement conservée...
Tiens, regarde!
Il me montra un coléoptère d'un bleu cuivré, gros comme une lentille, et en somme fort ordinaire. — Je le croyais plus beau, dis-je en restant froid.
IM LA RECHBBCHE D'UN COLËOFTËRK
— Tu es un phUistin, il est admirable ! continua-t-il eu braquant sa loupe sur son insecte, et tu sais, j'avais raison : les élytres sont ponctuées comme les feuilles des millepertuis...
Il le déposa précieusement dans sa botte.
J'avais ouvert la fenêtre toute grande. Les grives commençaient à gazouiller dans les vignes, et nous entendions les bandes de vendangeurs se héler joyeusement sur le cbemin. Je jetai un dernier regard sur le buste, qui avait retrouvé sou impassibilité marmoréenne.
— Adieu I lui murmurai-je avec un soupir, tu gardes ton secret.
— Tristan avait refermé les volets. — Adieu, maison de la chrysomèle ! s'écria-t-il en verrouillant la porte et en agitant son chapeau.
Et nous redescendîmes vers Vijïnory, taudis que le soleil levant enveloppait la Maàon verte de sa rose illumination.
CHANSON DU J
À JULES BÂSTIEr
LA
CHANSON DU JARDi:
Je ne voulais point passer à Ghai voir Tristan. Cette fois je l'ai troti' dans une mélancolie noire.
— Mon cher, s'est-il écrié en me main, tu arrives mal, j'ai le cerveau de toiles d'araignée. Le présent m l'avenir ne me dit rien de bon. Le m rieur m'apparait comme voilé d'un qui offusque ma vue; aussi je pion passé pour échapper à toute cette b trouver on coin de bleu. Je crois qi lancolîe est causée par ces cloches qui sonnent depuis une demi-heui
I« Là CHAKSON pu JARDIXIKtL
Jean. En les écontant, il me semblait que j'étais encore enfuit de chœur et je me relrouvais daos ma vieille église paroissiale, 1 ma place coutumière, sarla première marche de l'autel, avec ma soiutett« & portée de la main. Je distinguais OD coin do chœur, no plat d'étain plein de tiards et la petite console où je posais les borettes... Une fois engagé dans ces chemins du temps passé, on ne les quitte plus. Tous les détails' d'autrefois émei^ent de l'ombre avec un relief et une couleur qui tiennent de l'hallucination. Je me revoyais avec mes livres attachés à une courroie, gravissant les rues montueuses et somnolentes de ma petite ville ; je parcourais de nouveau l'antique logis de ma graud'tante, la haute fmUerie encombrée de cuves et de tonneaux, la salle lambrissée de boiseries vermoulues datant du xvn* siècle et le jardin plein de framboisiers.
Ces maisons du temps jadis, avec leur luxe de paliers, de couloirs et de recoins, ont une physionomie originale et constituent à elles seules une patrie. Un enfant qui y a été élevé s'en souviendra toujours. Vous autres, gens de Paris, aui avez changé vingt fois d'appartement dans
le cours de votre enrance, vous ne saveî que c'est que d'avoir un home, une bonn maison remplie de reliques. Vous me fa fet d'enfants élevés au biberon, tandis q autres provinciaux nous avons bu à lèvres au sein de la mère nature. Vous naissez pas la volupté de retrouver aprê ans les meme$ meubles poudreux à lei familière, les couloirs enchevêtrée où l'o à cache-cache, le grenier à la charpente abritant dans ses profondeurs de mas!
moires qu'on osait à peine ouvrir, de pi voir sortir un spectre. Dans vos maisons nés, toutes décorées avec la m£mo i banale, où l'eau et le gaz montent jusqi quiëme, il n'y a plus de place pour le i pour les spectres, pour ces naïves et dél terreurs de l'enfance.
Laisse-moi, pendant que ces clochesh nent encore, te compter une impressto temps-là. Depuis plusieurs jours, elle mi avec une persistance étrange. C'était à B l'Argonne, et j'avais quinze ans. On en hiver et les veillées avaient déjà recon J'ai toujours aimé ces semaines de no'
IM LA CHANSOX DU JAKDISIEE.
quand l'air esl froid et sec, quand, au lieu des mille perles de la rosée, on trouve sur les chemins des milliers de paillettes de §^vre ; lorsque la parole sort avec une légère et fine vapeur des lèvres des jeunes filles, et que le soir on se ' presse sept à huit autour de la cheminée flambante. Nous étionï donc tous réunis. à veiller dans la grand 'chambre, aux environs de la Sainte-Catherine. Tout à coup, dans la me déserte, il y eut un long piétinement et un murmure confus de jeunes rires. On frappa h la porte et une voix d'enfant demanda : — Voulezvous voir la Sainte Catherine? — C'est une coutume de mon pays meusien. Chaque année, eu novembre, les petites Ailes habillent de blanc la plus Jolie de leurs camarades; on lui met des fleurs au front et au corsage, et le soir, on promène de porte en porte la fillette, qui est censée représenter la sainte et qui chante un compliment suivi d'une quête destinée à fêter la patronne des filles. — Voulez vous voir la Sainte Catherine? — On répondit affirmativement ; la porte s'ouvrit toute grande , et la troupe poussa dans la chambre une mignonne sufant de douze ans, aux joues vermeilles, au;:
cheveux noirs enguirlandés de roses blanches. Je la reconnus tout de suite ; c'était Franceline, la fllle du brigadier forestier. Elle était jolie comme une petite fée avec ses yeux bruns scintillants, et deux fossettes qui se creusaient de chaque c6té des joues au moindre mouvemeat de ses lèvres rouges. Elle s'avança dans le cer* cle lumineux, et, d'une voix argentine, elle chanta la complainte, — une sorte de nénte décousue, sans rime ni raison, mais dont les images naïves agissent d'une façon puissante sur des cerveaux d'enfants :
Sainte Catherine Couronnée d'éj>ine8.
Aux pieda de Jésus; Jésua la regardant Lui disait : Sainte Catherine, Sainte Catherine!
J'étais là-haut dans un beau petit bois, 'ai trouvé une serpe qui m'n coupé ie» doigts; Je me suis mise à trembler £n vojanC mon sang coûter.
Et à ma tête est un cIe C'est mon amaut qui a
La chanson tout entière n'avait i>as le sens commun, et pourtant « ce beau petit bois », les doigts où le sang coule, « l'arbre d'or » et K le clair diamant », ces mots sonores et colorés sortant de ces pures lèvres enchantaient ma jeune imagination. A partir de ce soir-là, je devins amoureux de Francelîne.
Ces amours de quinze ans ont le charme des primevères d'avril ; elles en ont la grâce frêle, le velouté, la couleur d'un blond doré, et aussi le parfum, ce premier parfum qui annonce le printemps et qu'on n'oublie plus. — Francelîne rentra dans son couvent, mais je n'en restais pas moins féru d'amour, et sous les noires solives de la salle d'étude d'un collège, je vécus doucement avec ce jardin vert enfermé dans mon cœur. Je ne la revis que plus tard, quand je revins au pays après mon baccalauréat. Elle avait dix-sept ans et moi vingt. La fleur avait tenu toutes les promesses du bouton , et elle était vraiment jolie. Nous nous voyions souvent le soir, chez une voisine. Franceline avait une voix claire et bien timbrée ; elle savait toute sorte de chansons de paysans qu'elle chantait avec beaucoup de charme. Une surtout m'est
restée, ou du moins l'air m'est resté, ca sais plus qu'un lambeau de couplet, d'un jardinier amoureux qui va voir :
aimée à la nuit close.
H^I dormei-Toiu, lommeillez-voui,
Mon cœur jojeuxT A votre porte est arriva
Votre amoureux.
~ Non, je na doM ni ne «orameUIe, Toute la nuit je pense à toiw...
Voilà tout ce que ma mauvaise m^ retenu, mais je me souviens qu'il y a an un élan passionné digne du cri d( sur le balcon de Juliette. — Un soir, à de cette même fête de sainte Catherine line m'avait redit sa chanson. Nous éti< dans la grand'chambre, qu'éclairait fa une lampe fumeuse. — Je la vois encc lampe tout à fait primitive : un haut cl de cuivre supportant une boule de veri d'huile, dans laquelle trempait une mè sillante. — Nous n'étions séparés qu petite table sur laquelle nous jouions a nos J'avais la tête échauffée par la cbai
sionnee du Jardinier y et j'avais résolu d'être audacieux. Au moment où nos doigts se rencontrèrent en mêlant les dés, je saisis rapidement l'une de ses mains et je la baisai. Elle retira brusquement ses doigts, un moment prisonniers sur mes lèvres ; ses longs cils noirs s'abaissèrent sévèrement sur ses yeux, ses joues à fossettes s'empourprèrent, et d'une voix émue, qu'elle s'efforçait de rendre courroucée : — Monsieur, dit-elle, prenez vos dominos et jouons ! — J'obéis gauchement, et tous deux, aussi effrayés l'un que l'autre, n'osant plus lever les yeux, nous achevâmes la partie dans un silence solennel, pendant lequel on n'entendait plus que le cricri du grillon derrière \sl platine du foyer.
Vingt ans se sont passés depuis cette soirée, et la scène m'apparaît encore dans ses plus minces détails, comme si c'était hier... Je m'arrête; ce bruit des cloches de vêpres me ferait défiler jusqu'à demain le chapelet de mes souvenirs. — ^^Peu de temps après, je partis pour commencer, comme Wilhelm Meister, mes an-' nées d'apprentissage de la vie, et Franceline ellemême quitta le pays. J'ai appris qu'elle s'était mariée. Je ne l'ai plus revue et je n'ai jamais pu
retrouver la chanson qu'elle chantait si bien. J'ai beau faire des efforts de mémoire, je m'arrête toujours au seul fragment que je t'ai cité, mais l'air me hante et me poursuit. Je suis comme Jean-Jacques, qui ne se rappelait plus que quelques paroles confuses de la romance de sa tante Suzon, et qui cependant y trouvait un charme si attendrissant. J'ai cherché partout ces paroles perdues, j'ai interrogé en vain les vieilles fileuses dans les veilloirsj j'ai feuilleté tous les livres qui traitent de nos chansons populaires, mais ni dans le recueil de M. de Puymaigre sur les Chants du pays messin, ni dans le Romancero de la Champagne, je n'ai retrouvé la Chanson du Jardinier. Plus je désespère de la ressaisir et plus elle m'obsède. A l'intérêt purement intime et personnel se mêle maintenant la curiosité fiévreuse du philologue et du collectionneur. J'y mets de l'amour-propre et de l'entêtement, et je n'arrive à rien.
— Pourquoi, ai-je dit à Tristan, au lieu de feuilleter de vieux bouquins, ne vas-tu pas bonnement chercher la chanson à sa source? Tu l'as entendu chanter en Argonne, les échos des forêts du pays doivent la répéter encore. Re-
tournons-y ensemble. Je t'amènerai deux joyeux compagnons qui seront encliantés d'être pilotés par toi. Nous passerons galmeut boit jours h courir les villages et les défilés de la forfit. Nous y retrouverons ta cbanson, et qui sait? peut-être aussi Fraoceline...
Tristan a hocbé la tète. — On ne rêve pas deux fois le mfime rfive, a-t-il répondu en soupirant. — Pourtant cette fugue de buit jours à travers bois le tentait. 11 s'est laissé séduire par l'idée de nous servir de cicérone, et, en nous quittant, nous nous sommes donné rendez-vous aux Islettes.
10 septembre.
H Ainsi, laissant après elle un blanc sillon de lumière, une étoile filante glisse du ciel dans la mer, et le matelot crie à ses compagnons : Enfants, larguez les voiles, le vent est bon! » — Ces vers de Tbéocrite me revenaient à la mémoire, tandis quele train fuyait àtraversla vallée .de la Meuse. Le convoi, enveloppé d'une blanche traînée de vapeur, glissait doucement en effet sur la verte étendue des prés, comme ferait une
étoile filante à travers le ciel, i montai dans uq antique cabriolet) lentement le long de la cAte qi Meuse , puis insensiblement s'enfi solitudes boisées, au sommet découvris tout à coup à mes pit tantôt jaune et tantôt verte, pr loin , sous une fine lumière d'f molles ondulations jusqu'aux pri sons de DamvUlers.
C'était là que je devais trouver gnons de voyage. Ce sont deuï frèi artistes. L'aîné est peintre, et, 1 jeune , il n'a pas attendu longtemp sourires du succès qui, au dire de^ sont plus doux que les feux de terres fortes de notre pays meu guère fécondes en artistes , mais q produisent un de loin en loin, robuste et original. Mon ami m poiriers trapus, nés à grand'peinf pierreux, mais qui, ayant une dessus, donnent des fruits plei de saveur. Petit, leste, énergiqui doué d'une remarquable Habileté
possède déjà tous les secrets de son métier, mais c^est là le moindre côté de son talent. Ge qui constitue sa véritable originalité , c'est une finesse savante jointe à une scrupuleuse sincérité; une couleur sobre, claire, argentée, qui enveloppe ses têtes de bourgeois , d'enfants ou de bergers dans un bain d'air lumineux ; c'est en un mot la netteté et le naturel , ces deux maîtresses qualités qui font les bons peintres comme les bons écrivains. Dégagé des conventions de l'école, il est resté dans le sentiment de la vie moderne, tout en peignant avec la bonne foi consciencieuse et précise des vieux maîtres français et flamands. Sa manière rappelle par certains procédés celle des Memmling et des Glouet ; aussi l'avons-nous surnommé le Primitif,
Après une longue course à travers les chemins , quelle bonne chose qu'une halte dans un milieu bien intime et bien cordial, où toqt s'unit harmonieusement pour vous faire accueil : — les fleurs rangées sur le manteau de la cheminée, les toiles pendues au mur, le vin qui rit dans les bouteilles , et surtout les figures bienveillantes des hôtes! Le Primitif et son frère
Éverard me secouaient vigoureusement les mains ; le père me souriait en me débarrassant de mon sac et de mon bâton ; le grand-père, allègre en dépit de ses quatre-vingt-trois ans, arrivait les bras chargés de bouteilles ; la ménagère se hâtait de soulever le couvercle de la soupière fumante. La mère du Primitif est bien la mère qu'il faut à un peintre : elle est experte aux choses de la vie domestique , et en même temps elle comprend ces caprices, ces raffinements et ces inquiétudes qui font de la vie d'un artiste une existence à part. Petite, alerte, ayant le regard tendre et les traits mobiles, c'était merveille de la voir passer de la salle à la cuisine, avec une vivacité d'hirondelle, se posant un moment sur sa chaise pour repartir l'instant d'après en quête d'un verre ou d'une assiette, revenant avec un sourire , veillant à tout , pensant à tout et n'oubliant qu'elle-même.
Après le déjeuner, nous avons traversé le bourg pour gagner le jardin où le Primitif travaille en plein air. Damvillers a été jadis fortifié par Charles-Quint et a eu les honneurs d'un siège. Plus tard Louis XIV l'a fait démanteler, mais ses anciens fossés subsistent encore ; on les
ITt LA CHANSON DU JARDINIER.
a transrormés en vergers où l'herbe pousse dru, gr&ce au voisinage d'un ruisseau qui se nomme la Tinte. Vu de la plaine , le bourg a l'air d'un Ilot de verdure , du milieu duquel émergent k peine quelques toilui-es braoes et la tour de l'église. Assez loin à l'entour, le pays est plat et le regard y court à l'aise sur une large étendue de prés et de cultures. C'est un paysage calme, discrètement coloré, mais qui ne manque ni de caractère, ni d'une certaine ampleur. Quand il m'en eut bien fait comprendre les lignes barmonieuses et les délicates nuances, le Primitif me ramena vers les jardins : — Maintenant, dit-il, allons admirer les fleurs du grand' père.
Devrai, la chose en valaitlapeine. En entrant dans ce rustique jardinet, resserré entre un bout de pré où coule la Tinte et les vergers des fossés, on avait les yeux en fête. Sur le fond vert des arbres, les notes blanches, roses, jaspées et violettes d'un épais massif de reinesmarguerites éclataient comme une musique joyeuse; à côté, des géraniums faisaient flamber leurs fleurs d'un rouge-feu, et de grands fuchsias lançaient au loin comme des fusées
leurs branches flexibles d'où r pluie de clochettes empourprées.
ânemeDt tamisée par un ciel potr toutes ces couleurs chantantes valoir les moindres modulations, de ces fleurs tapageuses se détach figure du grand-père , promenant quatre-vînfft-trois ans d'un massir bonnet de velours , crânement pe ■ reille, laissait voir .à plein sonvisi à l'expression narquoise. Ses yeui laient de malice, le nez large et i un accent gouailleur que corrige point deux bonnes lèvres sptritw mandes ; sa barbe blanche s'étala sur une vieille veste de chasse a feuille-morte , et ses mains sans d vement agitaient impatiemment d'un sécateur. C'était un double pi templer, à côté de la plantureuse massifs, cette verte et sereine vieil Quand nous eûmes tout admirt Primitif me montra une étude de plein air, terminée récemment : de quinze ans, qui revient dubo
immobile, adossée à on hêtre. C'était bien le type des filles de notre pays meusien dans toute sa verte saveur : le front bas, mais intelligent, les yeux aux paupières allongées laissant filtrer un regard un peu farouche , les pommettes et les mâchoires saillantes , le menton carré indiquant une race travailleuse et opiniâtre, la bouche grande, aux lèvres entr'ouvertes, sur lesquelles on sentait passer le soufQe de la respiration. — Voilà, m'écriai-je, la vraie paysanne ; tout, dans le regard , dans Tattitude, dans les plis fripés du casaquin et de la jupe, dit la résignation au travail et le pain gagné au jour le jour, à la sueur du visage. A la bonne heure, cela me console des moissonneuses élégiaques ou des viragos noires et débraillées que j'ai vues aux dernières expositions.
— Et pourtant, répliqua le Primitif, ceux qui les avaient peintes étaient des gens très-forts, mais ils peignaient avec un parti-pris d'étonner le bourgeois , et non avec la préoccupation d'être vrais. Voyez-vous, l'étude patiente et conscient cieuse de la nature, il n'y a que cela ! Le paysan a sa façon à lui d'être joyeux ou triste, de sei;itir et de penser; c'est cette façou d'être particur
lière qu'il faul chercher à deviner, l'aurez trouvée et rendue , pou impo personnages aient des traits irréguli gauche et les mains calleuses ; ils se parce qu'ils seront vivants et pensai part des têtes de Holbein ne sont dans le sens plastique du mot, mai singulièrement intéressantes; sous 1 ou leur vulgarité , il y a ta pensée ment qui illuminent tout. Dans ce nous sommes un tas d'artistes trèsmalgré tout notre savoir-faire , not n'est le plus souvent qa'amusante, dit à l'atelier. Elle n'empoigne pas, iious-mÊmes nous n'avons pas pein victîon. II faut changer de métho voulons qu'il reste quelque chose i faut chercher à voir et à rendre rayonnement des êtres et des chose!
vrai beau , parce qu'il est la vie ; e il faut appliquer les procédés des vie — peindre avec sincérité et bonne P i Tandis que nous causions, le crép»
, mençait à effacer les couleurs du j ' Au loin, sur la grise étendue de
: de sveltes lllels de fumée bleu . inis feux allumés par les ramasseuses js de tefre. Les trilles grêles et flûtes .tes se faisaient entendre parmi les et de lourdes charrettes chargées de ivoine roulaient sourdement sur la t heures sonnèrent à la tour do l'église ; ;rAmes en longeant les maisons du it les fenêtres laissaient apercevoir les nbées de l'âtre et les ombres actives çères, affairées à préparer le souper
latin, le Primitif, son frère Éverard lus sommes partis sac au dos. A Verain de Châlons nous a emporté.s vers , qui étend comme un -rempart vepi quinze lieues de hautes forêts entre snes campagnes du Verdunois et les ■ayeuses de la Champagne. — Clerl^e convoi file entre des talus boisés it de sa blanche vapeur. — Les Islet-
tes! — Nous voici ariivés, c gaiment hors du wagon.
Debout près de la barrière , 1 a devancés, agite son chape reconnaissance. Tristan s'est de fortes guêtres jaunes emprise genoux ses longues jambes ; i courte jaquette gris de fer a bouffantes d'étoffe pareille, el pittoresque , il a décoré d'un bi feutre h larges bords.
— Qu'est-ce que cet accoutre ébaubi.
— Costume de touriste ! r tournant avec ostentation dev suis fait faire cela en l'honneur
— Une heureuse idée ! Dan:
les gens sont d'un naturel s; jamais vu de touristes, on va portes quand nous passerons, nous suivront comme des revei carnaval.
Nous débouchons dans la gr lettes, formée de deux files do le long de la route de Saint
CIHANSON DU JARDINIER.
;auche, des collines couvertes àa ent le cours de la petite rivière de nt déjà noyées dans les brumes du
js conduit à YHAtel de l'Argonne, éparer notre gite. Tristan est un ; dans la salle à manger, une claire accueille, et sur la table nous ateux souper que nous dévorons de
ns de table pour fumer en plein st tout à fait venue, et, au détour nous apercevons une immense âtre qui semble courir sur la
ndic dans les bois I s'écrient lePrl-
ird.
lond Tristan, ce doit être la réver-
fours d'une verrerie... Si vousvou-
sserons jusque-là.
les en effet dans le pays du verre
hommes verriers, et, chemin fai-
nous conte leur histoire.
, l'établissement des verriers en
enterait au règne de Philippe le
LA CHANSON DU JARDl
Bel. Ce qu'il y a de certain, c'es iiiS, on trouve une charte du du maintenant les maîtres et ouvrien leurs anciens droits et franchises, un mince cadeau, car, outre l'ei toute taille, subsides, gîte et chc privilèges comprenaient : droit ài fôuage et de chasse dans la forêt cbc dans les ruisseaux, étangs et Ces gentilshommes, demi-artiste turiers, avaient été sans doute ; gonne par les ressources nombre offrait à leur industrie. Un sable nait sur les plateaux couverts d( forêt leur donnait du charbon à di vendaient avantageusement aux Barrois el de la Champagne leui leurs gobelets, appelés dans le p En outre, les futaies giboyeuses de La Chalade, les eaux poisso Biesme étaient faites pour reteni aimaient la bonne chère et avale du sang de braconnier dans les vi Ils s'étaient donc installés en ] s'y considéraient comme chez cl
était profonde ; elle éloignait les importuns, effrayait les créanciers et les sergents, et permettait aux verriers de mener à leur guise une existence sans préjugés. Leur commerce prospérait; les rois de France s'intéressaient à eux, Henri III avait confirmé leurs privilèges^ et Henri IV daigna leur donner une audience en passant aux Islettes.
— Quoi ! dis-je à Tristan, le Béarnais est venu