ICI
— Oui, en 1603, lors de son voyage à Metz, et même par un temps assez maussade. On était en mars, et, pour parler le patois du pays, il mousinait, c'est-à-dire qu'il tombait une pluie fine et pénétrante. Au bas de la côte deBiesme, près du pont, le roi vit sortir de la forêt et se ranger le long du parapet un groupe de singuliers personnages, dont la mine fière et l'accoutrement campagnard attirèrent son attention.
Ils se tenaient tête nue, sous la bruine, l'épée en verrouil et un placet à la main. — Qui sont ces gens-là ? demanda Henri IV au postillon. — Sire, ce sont des souffleurs de bouteilles. — Le Béarnais aimait à rire, les mauvaises langues prétendent qu'il se permit à Tendroit de ces
souffleurs de verre une plaisanU La voiture ne s'arrÈta pas, ca perdu beaucoup de temps è. écoi des notables do Sainte-Menehou " fit prendre les placets des verrie leur accorda de nouvelles lettr temps-là fut leur âge d'or, et cel xv!»" siècle. lis gagnaient gn grand, train; mais la révolutic anéantissant leurs privilèges, leu coup. Mécontents du nouvel o ils luttèrent de leur mieux po régime qui succombait; Dumo Mémoires, rapporte les ciTorts les verriers de l'Argonne pou manœuvres de l'armée républic d'entre eux émigrèrent et s'enrô mée de Gondé, oii ils se battiri Quand ils rentrèrent au pays, vet pire, fatigués de l'exil, écloppés point, ils trouvèrent leurs verre
' Henri IV, d'après la tradition popi postillon : « Eh bien t dia leur de aoôffle Taux pour les faire aller plus vite ! » — Menehould, par Cl. Uuiretle.
INSON DU JARDINIER.
lant, comment vivent-ils ?
vrement. Depuis t830 surtout, un à un les degrés de la mauuelques-uns ont pris du service . d'excellents officiers, d'autres t se faire bûcherons ou braconcbanceux se sont tirés d'affaire e nouvelles verreries, et, à la lu Neufour, de la Harazie, des slettes, on retrouve les descenes verriers du xvi' siècle: les rossardetlesParfoudnipt. Ceux I n'a pas souri vivent au jour le dépenaillés, mais portant baut ores, fidèles à la bonne cause, ]ues, et revenant tous, comme ■au gîte. Ils gardent pieusement irgueil de leur antique origine, mépris les roturiers, qu'ils tienet qu'ils appellent des sacrésla leur rendent bien d'ailleurs; mmés dans leur patois : les haies brûlés, et il n'est sorte de :s qu'ils ne se permettent sur y a dans la forSt de Beanlieu
LA CHANSON DU JAl
UD hameau, Bellefontaine, qui par des familles de verriers; sants prétendent qu'il n'exisi village qu'une seule épée; It l'empruntaient tour à tour, au parade et de cérémonie, c'est p baptisée la Fatiguée...
Tristan s'est interrompu, c rivés à la verrerie. Les hauts bâ se dressent devant nous. D'e des lueurs d'un rouge incande:
façade noire de radieuses tr< s'ouvre la grand'porte de l'usin voûtée s'échappe une maîtress»
qui se prolonge bien loin au ( mène parmi les ombres de la queue d'une flamboyante comi Sous la haute toiture de tuUei rectangle de maçonnerie, dans flambe la fournaise qui doit mi éléments du verrp. Sur chacun raies du massif bâillent les fa ou creusets qui contiennent I nomme des ouvreaux. II s'en miëre aveuglante et une chalei
table. La fonte gronde et détonne dans les creusets. Cà et là s'agitent les ouvriers chargés de surveiller Topération, et leurs robustes silhouettes s'enlèvent en noir sur la violente clarté des ouvreaux. Les verriers ne sont pas encore arrivés ; ils dorment en attendant que le verre soit à point ; mais la fusion est presque complète, et leur rôle va commencer. Dix heures sonnent, un apprenti sort avec une lanterne et va frapper aux portes des maîtres souffleurs qui logent aux environs de l'usine ; devant chaque logement, il appelle les hommes à l'atelier en chantant d'une voix traînante : « A l'ouvreau, messieurs, à l'ouvreau ! »
Au bout d'une demi-heure, la verrerie bourdonne comme une ruche. Tout le personnel de l'usine est à son poste, et chacun prend la place que lui assigne son emploi, car, dans ce métier de verrier, il y a des grades bien distincts, et on ne conquiert le titre de maître souffleur qu'après avoir passé par les degrés successifs de porteur^ de gamm et de grand garçon. Le gamin, armé d'une longue canne de fer creux, cueille le verre liquide dans le creuset et passe la canne au grand garçon^ qui prépare cette
LA CHANSON DU JARDIl
masse vitreuse, d'une belle coul rise, en la roulant sur une plaquE elle s'allonge en fuseau, puis matire souffleur la canne à l'exlrém pend ce fuseau de verre rouge ; cel verre dans un moule, souflle dai laquelle il imprime eu même te mouvement de rotation, et en me nute il retire la bouteille toute for lumineuse. Frappant lestement a' sur la partie inférieure, il y pratii ment conique qui forme le fond de verre cueilli au creuset, il mo du goulot, et, la bouteille parache toute brûlante au porteur, qui la r ment dans un étui en ill de fer et ser dans un second four, où el nouvelle cuisson.
Le maître souffleur est le grai drame de la bouteille, et il a cons r6Ie important. 11 ne travaille que d'afBIée, puis se repose deux he justice, car il est difficile de tenir ce feu d'enfer. Ces souffleurs doiv jusqu'aux moelles par l'haleine et
et quand on les voit, n'ayant pour lent qu'une longue robe de cotonnade giter tout suants devant l'ouvreau, on
ce surnom de kâzta que leur ont paysans. Presque tous ont une fièrê [ue expression de .visage; la robe qui qu'à leurs pieds et les lueurs rouges L aident encore à leur donner un air lajestueiu. L'un d'eux surtout nous a rétait un garçon de vingt-cinq ans, ncé, ayant te cou finement attaché, IX châtains bien plantés et frisotant la barbe. Sa tournure, ses yeus intel- ■n nez busqué et le fin sourire de sa ppelaient certaines têtes de Léonard 1 s'est aperçu qu'il attirait notre attenlescendant de sa plate-forme de l'air re qui va cu-devant de ses hAtes, il ivités à souffler une bouteille, « si Lre plaisir. » Et tandis qu'il parlait,'
vraiment dans son geste, dans son ns son port de tète, quelque chose fier et de chevaleresque qui disait e choix et une nature déjà affinée.
lOus avons eu soufflé chacun notre
bouteille, nous avons pris congé de nos hôtes et quitté la verrerie, dont la longue gerbe de rayons nous a courtoisement reconduits jusqu'à l'ai
12 septembre.
— La verrerie et les verriers m'ont trotté toute la nuit dans k tête, nous a dit Tristan ce matin, je n'ai quasi point dormi ; pour occuper les heures d'insomnie et aussi pour me consoler de n'avoir point retrouvé la Chanson du Jaî-dinier, j'ai rimé des couplets en l'honneur des souffleurs de verre, -— Et tandis que nous longions le village dans la direction du ruisseau, il nous a récité la Chanson de la Bouteille :
Veraei du charbon nui( et jour, A plein tas, enfants I Plus encore 1 Que la fonte, aui bouches du four, Soit rouge comme UD ciel d'aurorsÉ Charboo, fougère et sable fin, La forêt donne tout, pour faire Ce clair et frêle abri dn via : )
Le verre. ';
Comme aa soufSe pur d'un en&nt S'enQe une bulle disphaaet
Tout en écouUint les vers de i avons atteint le ruisseau de 1 sépare le département de laMeu:
Marne. A partir du ruisseau, la r Menehould s'élève en serpentant carpemeuts boisés, et, à mesun on voit en se retournant s'élargir borizon de forêts. En bas, coupan rementla vallée, s'allonge sur de lage des Grandos-Islettes ; çà et là, bois ou parmi des prés d'un vert chentdes Ilots de maisons qui c commune et portent tous de jolis I — lesSenades, le Bois-Bachin, Vanne, les PetUes-Islcttes. A drc les croupes boisées s'enchaînent sent, et, de Clermont 'à La Cha brasse une sinueuse ligne de fori sur le ciel d'un bleu doux.
A un tournant delà cAte, un p accompagne nous montre des bres : — Tenez, il y avait là u Prussiens l'ont brûlée pour : francs - tireurs qui s'étaient p taillis et avaient tué un de lei
Ah! les malabres, ils nous ont fait bien des maux.
Les Allemands ont occupé ce malheureux pays jusqu'en 1872, et Font laissé sous une profonde impression de terreur et d'inquiétude. On ne saurait dire la haine que les gens de TArgonne ont vouée aux envahisseurs. Aujourd'hui encore ils sont restés en méfiance et en éveil, et les paysans sont tentés de voir dans tout étranger un Prussien. — Que soit I a continué notre guide, ils ne sont pas tous retournés chez eux, et plus d'un a laissé sa peau dans nos bois...
Il s'est brusquement interrompu, nous a regardés de côté, — car, en somme, il ne sait pas au juste quels sont ces nouveaux venus, si singulièrement accoutrés, — puis avec cette prudence finaude du paysan lorrain, il a ajouté : — C'est égal, Messieurs, on pensera ce qu'on voudra, moi je dis que faire un coup pareil sur un pauvre soldat égaré, c'est quasiment un assassinat...
Ce sauvage souvenir de la dernière guerre nous a assombris, et nous avons gravi silencieusement ce défilé de l'Argonne, si mal défendu en 1870. Notre humeur ne s'est guère rasséré-
née que sur le plateau, lorsqu'on nous a menés à la place encore très-visible oîi, en 1792, le général Dillon avait établi ses batteries. En ce temps-là nous avons fait meilleure figure contre les Prussiens, et les gorges de TArgonne ont été cette fois, du moins, suivant le mot de Dumouriéz, « les Thermopyles de la France. » Quoi qu'en dise Dante, dans les jours de tristesse il y a une amère douceur à se souvenir des jours prospères. Assis dans Tune des tranchées des batteries de Dillon, j'ai éprouvé une singulière consolation à rappeler à mes amis que Goethe n'était pas précisément fier en traversant l'Argonne à la suite de l'armée du roi de Prusse, et je leur ai cité sa description saisissante de la piteuse retraite des alliés après Valmy *. « Le matin encore, on n'avait songé qu'à embrocher et à manger en masse tous ces Français ; maintenant on n'osait plus ni se parler, ni se regarder, et, si on s'adressait la parole, c'était pour maudire cette expédition. Les monts d'Argonne étaient, depuis Sainte - Menehould jusqu'à Grandpré, occupés par les Français, dont les
* Gœthe, Mémoires, t. II, édition Charpentier.
hussards continuaient à nous faire une petite guerre destructive... Malgré les pluies continuelles, nous manquions d'eau, car les étangs avaient été rendus insalubres par la quantité de chevaux qui s'y étaient noyés, Paul, mon élève, mon domestique et mon fidèle compagnon, recueillait l'eau arrêtée sur le cuir des voitures pour me préparer mon chocolat, et j'ai vu plus ■ d'un de mes amis boire dans les trous que les pieds des chevaux creusaient après eux. » Et plus loin : « Parmi les paysans réquisitionnés se trouvaient deux jeunes gens de quatorze à quinze ans. Forcés de partager nos misères, ils étaient tristes et désolés ; je leur ofTris la moitié du pain de munition que je venais d'acheter à nos soldats, A ma grande surprise, ils n'en voulurent pas, la faim leur semblait préférable à une pareille nourriture. Je leur demandai ce qu'ils mangeaient chez eus; l'aîné me répondit aussitôt: — De bon pain, de bonne soupe, de bonne viande. — Or, comme chez eux tout était bon, et que chez nous tout était mauvais, je ne fus nullement étonné lorsqukin m'apprit qu'ils s'étaient évadés en nous abandonnant leurs chevaux. Cet incident acheva de me prouver que
les mots pain blanc, pain noir, sont un véritable shiboleth entre Allemands et Français. »
— Ici Goethe raisonne à faux, a interrompu le Primitif, le pain blanc et le bien-être ne sont pas déjà une si bonne école de patriotisme.
C'est parce que nous avions au logis de trop bon pain, de trop bonne soupe et le reste, que beaucoup d'entre nous se sont fait tirer Toreille pour aller se battre. Les Prussiens, avec leur pain noir et leur saucisse aux pois, n'avaient rien à regretter, eux, et ils marchaient de meilleur cœur en avant, mit Gott fur Vaterland,
En nous entendant parler de Goethe et de saucisse aux pois, notre guide a commencé à froncer le sourcil. Nos discours, entremêlés de mots allemands, lui semblaient décidément . suspects, et à la descente, au beau premier * ; sentier tournant, il nous a brusquement faussé compagnie.
14 septembre.
Tristan, qui n'abandonne pas facilement les dadas qu'il a une fois enfourchés, s'était arrêté au Neufour, dont l'entrée lui avait paru invi-
tante et où une dizaine de femmes, assises à la porte d'une grange, écossaient des haricots. Sa chanson du Jardinier lui tenait au cœur, et il espérait que, parmi ces commères à la langue bien pendue, il s'en trouverait au moins une possédant le répertoire des vieilles chansons du pays. Nous l'attendions au bord de la route, regardant les brumes courir sur le ciel €t de claires trouées de soleil argenter les toits des Islettes. Au bout d'une demi-heure, notre poète est revenu, la mine allongée et les yeux tristement abaissés sur ses opulentes guêtres jaunes. — mes amis, a-t-il soupiré, la province s'en va, la province se meurt! J'ai interrogé ces femmes en patois ; croiriez-vous qu'elles m'ont répondu en français? Et quand je leur ai parlé des chansons d'autrefois, elles m'ont ri au nez; elles ne savent plus que de niaises romances sentimentales ou des refrains de café-concert. La couleur locale s'efface, l'accent provincial se perd, le langage banal de tout le monde gagne de proche en proche, et chaque jour voit disparaître un mot du terroir, une coutume, une originalité. Quand tout aura été noyé dans la même couleur grise, quel triste logis sera le
monde pour ceux qui vivent de la vie de Timagination I La terre aura Tair d'un vaste domaine, racheté après une faillite par des parvenus et des cuistres, qui changeront les parterres en carrés de choux, nivelleront les collines et défricheront les forêts.
— En attendant ce jour néfaste, s'est écrié le Primitif, enfonçons-nous en plein bois et en pleine sauvagerie.
Nous avions justement gagné le Claon, qui échelonne à mi-côte ses maisons blanchies à la chaux, sa petite église et son étroit cimetière ombragé de tilleuls. Derrière l'église, un chemin montant s'engageait dans une des gorges de la forêt, et nous nous sommes hâtés de le gravir pour échapper à la vallée trop civilisée. Un quart d'heure après, la vieille forêt nous enveloppait de toutes parts. Du haut du sentier que nous suivions, nos regards plongeaient dans un entonnoir profond oîi les grands hêtres semblaient descendre en bataillons serrés.
Parfois un rais de soleil tombait dans cet abîme de verdure, et alors, sur les hautes branches pendantes et sur les pentes veloutées de mousse, des traînées de lumière se promenaient lentes
Comme des caresses. — HoupI s'ei- Dbuste Éverard de sa voix de stentor.
roula joyeusement sous les ramées, fond de ce puits sonore un écho nous en notes affaiblies... Nous étions bien solitude et l'immense forêt semblait 5 tout entière.
marchions allègrement, foulant les niides d'un pied de propriétaire, sans
inquiéter de la direction de notre
de l'état du ciel, qui était redevenu Nous avions fait une lieue à peine, rancbée où nous cheminions a déboule large route forestière. Herbeuse et rnières profondes, elle s'enfonçait droit ■6t en suivant le sommet du plateau, oyions s'allonger à perte de vue, se it peu k peu, et finissant par s'elTacer puée verdâtre.
. la Hante-Chevauchée, nous a dit
ITet, la Toilà marquée sur la carte, lui vient ce nom plein de couleur?
les trois ans, les oiBciers de l'abbaye u parcouraient jadis cette route poiu*
procéder à la visite des chemins, dont l'entretien était à la charge des habitants de la forêt, et cette tournée seigneuriale s'appelait la haute chevauchée. En suivant cette avenue dans la direction du nord, nous atteindrons un carrefour qui se nomme la Pierre-CroUée, et dont Tun des embranchements nous mène à Varennes.
Nous nous sommes remis en marche ; mais la
soleil, qui pendant un moment avait fait mine de nous sourire, nous a tout à coup faussé compagnie, et, quand nous avons atteint la Pierre-Croisée, une pluie fine s'est mise à tomber. A partir de cet endroit, le chemin est devenu une simple coulée ou plutôt un raide escalier, resserré entre deux talus de grès, oîi des genêts et des bouleaux formaient un frissonnant berceau. La descente était pénible, mais en revanche cet escalier tournant en plein bois était d'une sauvagerie charmante. De temps en temps, des échappées nous laissaient voir la vallée de l'Aire noyée de brumes transparentes, et im horizon de côtes bleuâtres, à l'extrémité desquelles le bourg de Montfaucon se dressait comme une forteresse sur sa colline en pain de sucre.
Enfin, à travers les hachures de la ploie, nous ayons aperçu Yarennes, et nous y avons pénétré en longeant une place mélancolique et silencieuse, plantée de tilleuls et bordée de vieux logis aux volets hermétiquement clos. Gomme nous passions devant une église dont le pignon démantelé domine la grand Vue, Tristan a ralenti le pas. — Tenez, a-t-il dit, il y avait ici autrefois un passage voûté, et c'est sous cette voûte que, dans la nuit du 21 au 22 juin 1791, Louis XVI a été arrêté avec sa famille. Voyez-vous, en face de cette officine d'apothicaire, une maison basse dont la façade a été rebâtie en pierres neuves? C'était le logis de l'épicier Sauce, chez lequel la famille royale passa le reste de la nuit, tandis que dans les villages environnants le tocsin sonnait à toute volée et que les dragons de M. de Damas refusaient de monter à cheval pour sauver le roi.
Ce bout de rue où est venue sombrer la royauté a encore aujourd'hui une physionomie de coupe-gorge. Entre deux rangées de masures trapues et noircies, la chaussée en pente semble brusquement murée par une rue transversale qui la coupe à angle droit, dans la direction du
pont, et dresse en face d'elle une ligne gnons à mine revfiche. Nous avon pont jeté sur l'Aire, et nous son; l'Hôtel du Grand-Monarque, dor ironique grince au vent à deux pas où la monarcbie a été si rudemer Nous étions affamés. On nous a sei dans une petite salle dont la fer donnait sur la place de l'église. 1 géant, nous ne pouvions nous di pensée de cette dramatique nuit du et nous nous sommes remis à ( l'arrestation de Louis XVI.
— Ce qui m'étonne, a comcnenci c'est que dans ce pays plein de ge verriers, tous fervents royalistes, pas trouvé dix hommes résolus po boutique de M. Sauce et enlever le i de la municipalité de Varennes.
— Oui, a répondu Tristan, 11 sen avait rien de plus facile : les gard n'éfaient pas gens d'humeur bel municipalité, ahurie à l'aspect de, royale qui lui tombait sur les bra d'abord effrayée et hésitante, et p
n'a élé fait. On eût dit qu'il y avait là une sorte de fatalité inélaclable et qu'il était écrit que la royauté viendrait s'effondrer entre Sainte- MenehouJd et Varennes. La ramîlle royale avait commencé par perdre une demi-heure à Qermont, et ce retard a permis à Drouet fils d'arriver à Yareones avant les voitures et d'y jeter l'alarme ; puis, remarquez cet assemblage de coïncidences Ticlienses: cette compagnie de dragons qui tourne casaque, celte municipalité effarée et obséquieuse qui s'incline devant la majesté royale et qui cependant la retient prisonnière...
— Ne crois-tu pas, ai-je dit à mon tour à Tristan, que dans l'enchaînement des faits bistoriques on trouve parfois la main d'une mystérieuse Nêmésis?
— A propos de quoi me demandes-tu cela?
a répliqué mon ami en écarquillant ses yenx bleus.
— Tu vas voir. Ecoute d'abord ce récit qui est de point en point historique (1). Au xvn* siècle, il y avait à Sainte-Menehould im con-
■ Eiitoirt de Sainte-MenthotM, par G. Boirette, 1S37.
seiller du roi qui était protestant < Louis de Marolles. C'était un bom:
studieux, marié, pËre de quati vivait fort honorablement dans a s'occupant de mathématiques et et, bien qu'il fil un calviniste fen descendait d'une ancienne famille il était fort estimé et aimé dans 1685, Louis XIV révoqua l'édil de rigueurs qu'on exerçait dans toi contre les protestants n'épargnèi de Sainte-Menehould, qui form tiers de la population. On se mit h légalement, et leur temple fut dém nns abjurèrent, beaucoup priren s'expatrier, et de ce nombre fut rolles, 11 s'enfuit avec sa famille vt allemande, mais au moment où i le Rhin et où il ne lui fallait ] sauvé qu'une demi-heure de répi détail, — les gens du roi l'an jetèrent dans une prison de Slrasb et son arrestation avaient fait que cour. On lui fit dire qu'il fallait a lui envoya le père Dez, recteur t
CHAXSOK DU JAEDINIER.
tendre. Irrité par cette obstination, Dovois donna l'ordre de commens. On Toolait on exemple capable aux qui auraient été tentés d'imiter e ce huguenot. Le 9 mars 1686, condamné à « servir le roi à perle forçat dans ses galères », et ses
confisqués. Le 14 mars, il fat Conciergerie, et on vint le prérenir de la part de Sa Majesté, qu'il loi .ce s'il roulait se laisser catéchiser.
e, répondit-il, ma religion bonne à toute autre. C'est, à mon avis, nser Dieu que d'abandonner une 'on aime, et je mourrai martyr de — Dans rinterralle, le parlement
confirmé la sentence des premiers a même temps, le président et le ïéral s'étaient cbai^s de représ XIV les circonstances de l'affaire e l'homme; le roi fut inflexible, et
«e voulait pus faire tTexceplions.
eut plus ni répit ni pitié pour cet urci. On lui mit les fers aux mains
le 90 juillet suivant, on le dirigea
Rur Marseille avec la chaîne de; sirivaDt, il était exténué et on I laisser à rbôpital; mais, dès qu'il le fit monter sur une galère et o jour et nuit. Les lettres qu'il pu sa femme et à ses enfants sont à ' tes et sublimes. Quelques-unes fi tées et montrées au roi. Louis XI cable. II est même probable que de nouveaux ordres pour que la ] Marolles fût aggravée ; on voûtai:
bout et briser son orgueil, 11 fut 1 et jeté dans un des cachots de I fut sa dernière épreuve. Après tortures entre quatre murailles h habits pourrissaient et tODibaienl il mourut à cinquante-six aûs, l Eh bien I voici ce que j'appelle l'histoire: — Un peu moins d'un mort de Marolles, presque jour j rière- petit -fils de ce roi, " qui faire d'exceptions, » était reconni Sainte -Menehould, dans la ville i de Marolles, puis arrêté à Varei d'un retard d'une demi-heure,
tD4 LA CHANSON DU JARDINIER.
milieu d*une foule ameutée et hurlante dans ce même Sainte -Menehould, qui fut pour lui la première étape vers Téchafaud de la place de la Révolution. On ne m'ôtera pas de l'esprit que Louis XVI, à Varennes, a payé la dette du grand roi.
— Oui, c'est étrange, a murmuré Tristan, en tirant de larges bouffées de sa pipe, tandis que ses yeux rêveurs erraient sur la place de l'église. — Tout à coup il s'est levé en agitant les bras et en donnant les signes d'une vive émotion.
— Calme -toi, ai- je repris, doucement flatté néanmoins de voir à quel point mon récit l'avait agité.
— Mon cher, s'est-il écrié d'une voix étranglée, c'est elle 1
— Qui, elle? ai -je murmuré avec humeur.
— Elle!... ma chanteuse... Francelinel
Sans même daigner ajouter un mot d'explication, il a enjambé la fenêtre et s'est élancé sur la place.
Le même jour, neuf heures du soir.
Au bout d'une demi-heure, Tristan est rentré
à Tauberge, encore tout échauffé de sa course. — Eh bien? lui ai- je demandé.
— Eh bien ! mon cher, je Tai manquée de deux minutes. Au moment où j'ai tourné Tangle de la rue, elle montait en voiture. Je suis resté stupide au milieu de la chaussée. J'aurais dû crier: « Franceline, c'est moi, c'est Tristan I » Une sotte peur m'a retenu, et pendant ce temps la voiture a filé sur la route de Clermont.
— Était-ce véritablement ta Franceline? En somme, tu ne l'as aperçue que de dos. Songe que depuis vingt ans elle a dû passablement changer de figure et de tournure. N'as -tu pas été trompé par une fausse ressemblance?
— Je me suis fait toutes ces objections pendant que je courais, et en même temps une voix intime me disait : C'est bien elle, c'est sa démarche et son air de tête. Elle avait jadis une façon leste et élégante à la fois de rassembler les plis de sa jupe en marchant; eh bien! elle a fait ce même geste familier avant de monter dans la voiture.
— Et tu n'as pas questionné les gens du bureau de la diligence?
— Si fait. J'ai demandé comment s'appelait
cette voyageuse. On m'a d*abord toisé des pieds à la tète, puis on m'a murmuré un nom inconnu^. Du reste ces gens ne savaient rien, sinon que la jeune dame était en visite chez des parents, du côté de Beaulieu. Un moment, j'ai été tenté de suivre la voiture à la course, mais c'eût été une folie, et d'ailleurs la route était trop mau^ vaise.
— Console -toi, nous fouillerons la forêt de Beaulieu, et peut-être y rencontreras -tu ta Franceline, errant au bord d'une clairière, comme la Rosalinde de Shakspeare dans la forêt des Ardennes...
Après avoir payé notre écot, nous avons repris le chemin de La Chalade. Tandis que nous escaladions, avec la pluie dans le dos, les gradins de la coulée qui mène à la Haute-Chevauchée, j'ai mis le Primitif et son frère au courant dos préoccupations de Tristan, et je leur ai conté l'histoire de la chanson du Jardinier.
— La chanson du Jardinier, a dit Éverard, attendez donc, ne commence-t-elle pas par ces vers?
Un jardinier de bonne mine Était épris d'une beauté ;
Uiy.
La chanson du JARl
Pour une fois qu'il a mltoq:
A »on devoir.
Il a laiiBé sa belle amie Au désespoir.
— Oui, s'est écrié notre am bien cela... Après?
— Je n'ai jamais su que ce c( servante, qui me le chantait dai disait aussi une autre chanson dans la mémoire, à cause de so — Et de sa voix éclatante il a e plets suivants:
L'aTant-veille de mes noces, Ah! grand Dieu, que la nui Je croyais qu'il était jour, AnssitAtje me leva.
Je mis la tits à la fenêtre; Celait la tune qui élait là.
Je croyais qu'il était jour.
Les onze heures n'y étaient
— Belle lune, t> belle lune, Que n'avanceE-tu d'un pas?
Si j'avais mou arbalète. Je te jetterais à bas.
Il y a en effet dans ces vers te ingénue et passionnée d'un an
icrire ces chansons sans l'air, c'est our de pluie, un paysage qu'on a une matinée de soleil. — Nous nous î à disserter sur les chansons rusUrechercher pourquoi, malgré leurs mtes, leurs allures heurtées et leurs îousus, elles ont un charme si puis-
a dit le Primitif, le charme même astique dans laquelle elles entrent nenl. Remarquez qu'elles perdent te leur saveur quand on les lit Frois un livre. Il faut les entendre chan-
air par une robuste voix de paysan.
s'harmonisent avec la lumière, le nt des oiseaux, le claquement des !ur des blés et des foins ; toutes ces la nature sont l'accompagnement I chanson rustique, ■rai, a repris Tristan, cela me rapiprcssion de printemps que j'ai eue , ['un pommier en fleur où bourdonailliers d'abeilles. Non loin de moi, iboureur qui poussait sa charrue, imentces cinq vers:
>1 Baurage, Rossignolet des bois, Apprends-moi tonjangit Apprends-moi la manîËr DoDt on se fait aimer t
Pourquoi cette chanson m'( qu'aux larmes? Ce n'était pas li voix rude et sans art du labour pas non plus la poésie très prim les. Non, mais c'était tout: mon le doux soleil, tant d'alouettes d de bourdonnements d'abeilles, i taine de ce paysan. J'étais en glorieuse matinée, j'en ai coucb dans l'herbier de mes souvenirs, son du laboureur est comme m'aide à en retrouver la place.
Tout en causant, nous descend de La Chalade, — un ravin enc hauts talus sablonneux qu'égaler touffe de bruyères, une cépée de 1 leau échevelé; — et nous contint mêler notre causerie de lambeaui Dans ce couloir sonore, la voix pi rard semblait avoir doublé de vc
coup à notre complainte ont répondu comme un écho les notes traînantes d'une autre chanson rustique, rhythmée par des claquements de fouet et des tintements de sonnatUes. Au-dessus du talus d'un chemin latéral, nous avons vu pointer les deux longues oreilles d'une bète de somme; un mulet, grelot au cou, a débouché dans le ravin, puis dix autres Tout suivi, et toute cette procession a défilé devant nous, escortée par deux conducteurs en blouse bleue.
— de sont des bt'îoleurs, nous a dit Tristan.
Dans ces bois escarpés, où les routes forestières sont rares et où les sentiers ressemblent presque tous à des escaliers, les charrois se font pour la plupart à dos de mulet. De là, Findustrie des bri'oleurs qui conduisent aux verreries le charbon, la fougère et le bois de chauffage. C'est un métier qui ne rapporte pas de gros bénéfices, mais qui n'exige pas non plus de grandes mises de fonds. Les conducteurs couchent à la belle étoile et les mulets trouvent dans le bois le vivre et le couvert. Ce sont de braves bêtes, ne bronchant jamais sous les charges les pjus pesantes, et connaissant si bien les moindres sentes de la forêt que, souvent, on les
LA CHANSON DU JARDINIER. îll
laisse revenir seules de la verrerie à la vente. Le mulet, qui est le chef de la bande et dont le cou est orné d'une maîtresse clochette, prend la tête du convoi, et les autres suivent docilement à la file.
Nous avons fait comme eux, et, nous mettant à la queue leu leu, nous avons suivi les hnoleurs jusqu'à rentrée de La Ghalade. Le village qui descend en désordre vers la vallée de la Biesme semblait noyé dans les masses forestières qui le pressent de toutes parts. Quelques rumeurs d'étable et quelques cris d'enfants montaient à peine jusqu'aux vergers où nous nous étions arrêtés. Un rayon de soleil perça les nuées et fit scintiller les toits mouillés.
— Si je commençais un bout d'étude ! s'est écrié le Primitif, en déballant sa boîte à couleurs. — Puis, avisant une vieille femme qui menait sa vache le long d'une haie, il lui a demandé s'il n'y aurait pas moyen de se procurer une chaise dans le village.
Après quelques façons, la bonne femme a confié sa vache à un gamin, et elle est allée quérir la chaise désirée, mais en l'apportant, elle a jeté un coup d'œil inquiet sur la toile et
tu LA CHANSON DU JARDINIER.
la boîte à couleurs. — Ce n'est pas pour nous ramener les Prussiens, au moins, a-t-elle dit, que vous tirez les plans de notre village 7
Toujours cette préoccupation du Prussien 1 Elle empêche positivement ces bonnes gens de manger et de dormir en paix.
Pendant que le Primitif enlevait rapidement son étude , nous sommes descendus jusqu'à l'église, qui date du xiv' siècle et qui dépendait jadis de l'abbaye de La Chalade. La grande nef a été détruite, il ne reste debout que l'abside, haute et solennelle encore , malgré ses parois verdies et ses vitraux brisés. Qà et là, contre les murs ruisselants d'humidité, se dressent des boiseries sculptées et d'énormes pierres tombales oii sont gravés des chevaliers aux mains jointes et au casque baissé. Dans l'angle formé par l'église et les anciens bâtiments abbatiaux, est blotti le petit cimetière du village. Nous sommes restés jusqu'à la nuit dans ce coin verdoyant où les larmes de la dernière pluie s'égouttaient doucement dans la feuillée des sureaux. Les fosses, couvertes de folles avoines et d'armoises, laissent à peine deviner leurs croix de bois noir; dans un angle, à l'écartj
s'élèvent les pierres funéraires cinq gentilshommes verriers. 1 mort, les kâzis ont voulu tenir \t à distance, et une balustrade i leurs tombes ornées de longues (
Ce matin, la pluie fouette les une persistance désespérante. 1 la forêt ont disparu dans la va fumons silencieusement devant 1 berge. Dans la salle voisine, de font le samedi se chamaillent i ^lard. Le bruit sec des billes d'ivoi mSIé au bourdonnement des mov vitre et au clic-clac des sabots d« train de préparer le déjeuner, temps, les portes s'ouvrent, une nous vient de la rue, la cheminéf entendons le tintement grêle des convoi de mulets trottant sur la pée. C'est navrant,
— A propos, dit Éverard, savez eu ici une faïencerie célèbre?...
môuses faïences révolutionnaires sortent de la fabrique des Islettes.
— Bah I répond le Primitif en bâillant, depuis qu'on s'est engoué de la faïence et qu'il n'est si petit bourgeois qui ne pende à son mur deux ou trois plats ébréchés , toutes ces poteries me laissent indifférent. Tes assiettes révolulionnai" res ont surtout le don de m'agacer avec leurs canons lilas, leurs coqs et leurs vilains bonshommes couleur chocolat qui crient ; Vive la nation I
Notre hôte s'est senti froissé dans son orgueil local. — Les Islettes ne fabriquaient pas que ces assiettes-là, a-t-il répliqué ; si ces messieurs veulent pousser jusqu'à la maison du charron, ils verront dans sa cuisine tout un dressoir garni de belles pièces, comme on n'en fait plus nulle part. Des savants sont venus de Verdun et de Paris pour les regarder, et ils ont offert des mille francs au charron s'il voulait les vendre, mais le vieux y tient comme à ses yeux et ne veut s'en défaire ni pour prix ni pour somme.
— Au fait, la pluie menace de durer ; si nous allions voir les assiettes?
On nous a conduits après déjeuner chez le
charron. Dans une cuisine proprette, devant un clair feu de ramilles, un bon vieux et une bonne vieille étaient assis de chaque côté de la cheminée. La femme avait le casaquin et le bonnet ruche des paysannes meusiennes, le mari portait un gilet de laine brune, et son' bonnet de coton bleu encadrait une petite figure ridée et futée où pétillaient deux yeux encore très-vifs. La flamme de Tâtre éclairait ces deux visages antiques, en môme temps qu'elle jetait des touches lumineuses sur les marmites de cuivre alignées par rang de taille, et sur le précieux dressoir où les faïences étaient disposées avec amour.
— Bonjour, père Baptiste, dit notre hôte, voici deux messieurs qui désireraient voir vos plats.
— Faites, Messieurs, a répondu le bonhomme en se soulevant à demi de dessus sa chaise, regardez à votre loisir... On irait loin maintenant avant de retrouver les pareils !
La collection du charron était en effet fort curieuse. On ne connaît guère la faïence des Islettes que par quelques échantillons communs; mais toutes les vaisselles du dressoir
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tI6 LA CHANSON DU JARDINIER.
étaient des pièces de choix, fabriquées sous le premier empire, à l'époque ou la faïencerie de Bernard, du Bois des Penses, était en pleine prospérité. Presque toutes les peintures de ces plats représentent des scènes rustiques, familières et parfois légèrement égrillardes : — un paysan occupé à scier du bois, un grenadier pressant la taille d'une baigneuse court-vêtue, des fruits et des fleurs du pays s'échappant d'une corne d'abondance. — Le dessin en est assez pur, les tons un peu pâlçs, mais très-harmonieux. Au point de vue de la décoration, on peut classer ces faïences en deux catégories distinctes, correspondant à deux systèmes de coloration qu'on appelle dans le pays le bleu et le réverbère. Le hku s'employait surtout pour les dessins d'ornement et de fantaisie ; le révet^bère, oîi les tons rouges dominent, était spécial aux faïences à personnages. L'une de ces dernières nous a paru particulièrement curieuse ; elle représente deux personnages antiques à la tunique flottante, se livrant à une pyrrhique grotesque qui rappelle étonnamment les contorsions de Calchas dans la Belk-Hélene, A côté, je remarquai un plat à barbe au fond duquel était
tZ'-
peint un jeune paysan à la flgi chemise entr'ouverte.
— Ceci, c'est mon portrait, 1 en souriant ; il n'est plus gui tout de même , ayant été p{ d'avant mon mariage. Cejour-I de Bernard me dit : Baptiste, il votre ressemblance sur un de m plaisir, repartis-je, — et le pro| noces, au moment où on partai il m'a apporté le plat que voici viens, Lélette?
— Oui bien, ma fll reprit 1 même qu'il pleuvait tout commi que je me faisais un mauvais si je ne serais jamais prête, parce fiuissie;i pas de virer autour de i
— C'est que sous vos cotillons, y avait un vtout ' joli brin do fllle, venir l'eau à la bouche de pt alliez devenir notre femme.
— Ah 1 il y a beau temps i bonne femme en croisant ses
* Moul, en patois meusien, beaucoup, , foiê moult.
tlANSOX DU JARDINIER.
ne seriez mie si impatient à cette e!
leare comme alors, répliqua-t-il I sourire qui plissa toutes les pcla figvre-
ame se mit à rire à son tour en ans les poches de son devantier dmirais cette brave femme qui aioe à vieillir gaîmcnt, et ce brave n échange, allongeait doucement femme. Je savais gré à toutes les i du dressoir de leur rappeler les e leur jeunesse passée. Je commuant que le vieux couple refusât
Chacune de ces assiettes avait vu ron, pimpant et amoureux, faire nénagère, alors dans toute la fraises vingt ans. Leurs images naïves i les deux époux pendant le long
avaient fait côte à côto à travers nais tout bas le vœu qu'ils s'en uème jour, comme Philémon et lans la tombe comme ils l'avaient rre, et je me disais ; C'est pourle chose qu'une bonne femme! .
LA CHANSON DU JAl
Je fus tiré de mes réflexions tion de Tristan, qui tenait d grand plat ovale. Sur ce plat i dinier en galant déshabillé ro cher un vert jardinet, tandis q nu lui décochait une flèche ; t deux portées de musique avec
Aht Bi l'amour prenait raci J'en planterais dans mon j:
J'en planterais si long, si l
Aux quatre coins j Que j'en donneraîa i, tontes 1
Qui n'en n'ont point.
— Mais c'est un des couplet s'écriait Tristan en dévorant d(
— La chanson du Jardinier, homme, je la connais, on la cl jeune temps.
— Vous la savez encore?
— Oh ! nenni, il y a trop lor je l'ai oubliée ; mais il y a un« ma femme qui la sait tout ai chante bien gentiment.
-- Et votre petite nièce dem n'est-ce pas?
no LA CHANSON DU JARDINIER.
— Non, Monsieur; elle s'est mariée en Champagne, mais son oncle est garde forestier dans la forêt de Beaulieu, et elle vient de temps en temps faire un tour dans le pays... Ahl elle a une bien jolie voix, la Franceline, n'est-ce pas, Lélette?
— Franceline ! — Tristan a failli laisser tomber la précieuse faïence, tant il était ému, et j'ai été obligé de la lui enlever des mains.
17 septembre.
Nous avions résolu de ne pas manquer le pèlerinage qui aura lieu lundi, en pleine forêt de Beaulieu, à l'ermitage de Saint-Rouin, et nous nous sommes décidés à aller coucher à Futeau pour être tout portés le lendemain. Cette portion de l'Argonne est plus intéressante encore que celle qui descend vers La Chalade. Les prés y sont plus accidentés et plus verts ; les lisières qui les bordent, plus riches en beaux arbres de toute essence. A mesure qu'on avance, le regard se repose sur des hameaux blottis aux marges de la forêt. Ici, les Senades avec leur vieille verrerie ; là, la Contrôlerie avec ses chaumières basses
et léstardées. Entre ces deux hameau a l'aspect à la fois intime et solenne centenaire ; les pelouses mamelonné par des bouquets de Trônes, descend ment vers la fiiesme, dont la rive ( ombragée par de magnifiques arbres chênes, hêtres et charmes,. étenda ment vers la prairie leurs ramures ses. Entre leurs fûts grisâtres on ; pelage fauve des troupeaux de vachi sent sous bois, et sur les talus àt s'épanouit une riche végétation de tomnales.
Le temps s'était remis au beau ; liède, te soleil se montrait par inl nous envoyait des flambées de rayoi détrempée par la pluie fleurait bon, c bon le pain chaiid sortant du foui chez qui les faïences du charron ava le désir de retrouver sa chanson el Pranceline, était mélancolique et nei des intermittences de fièvre. Comm en pareil cas, san effervescence se en efi'usions et en dithyrambes. A fleurs d'automne qui foisonnaient su:
m LA CHANSON SU JARDINIER.
il est devenu tout à fait lyrique et s'est mis à apostropher les buissons : — Vous êtes heureuses, TOUS, les fleurs! s'est-il écrié en caressant de ses longs bras les liges épanouies , qu'avez- Tous à craindre? L'humidité d'une ondée ou le pied des troupeaux qui passent?... Le lendemain TOUS repoussez de,plus belle. Jamais vous n'avez inspiré un sentiment de haine ou de douleur.
Qui vous regarde sourit, et qui vous respire est charmé. Vous vous perpétuez d'année en année par vos graines; mais nous?... nos plus doux soleils sont inquiets et nos jours les plus purs ont des nuages menaçants. Si loin que nous voyions, nous sommes tristes de ne pouvoir pousser notre regard au delà. Vous restez où vous êtes nées ; nous , nous voyageons comme des malades condamnés qui nulle part ne retrouveront leur santé perdue. Fleurs immobiles et muettes, étranges et charmantes formes, joie de la vue et de l'odorat, je vous envie !
— Amen! a répondu le Primitif; seulement, mon bon Tristan, votre homélie est venue trop tôt. Il fallait la réserver pour demain, quand la procession des pèlerins s'agenouillera devant l'ermitage. En y ajoutant deux ou trois phrases
en l'honneur de saint Rouin, je vous produiriez un bel effet sur
— Saint Rouin 1 a grommelé savez-vous seulement, profane ( que c'était que saint Ronin?
— Je l'ignore absolument.
— C'était l'apôtre de l'Argor moins, et le fondateur de l'abbi
Là-dessus Tristan s'est long sur l'bistoire de son saint , do stance les traits les plus oi-igii ou Rodinge était un moine irlan cle. Poussé par le désir d'évangi l'exemple des moines de son p reils, dit saint Bernard, à des es!
inondaient toutes les contrées d passa le déti'oit avec son disci traversant les Ardennes, vint à son maître en théologie, l'évêqu l'amour de la retraite , il visita vallées de l'Argonne, qui lui rap; tude de sa verte Érin, et résolut semence de vérité parmi les pc vages qui s'y étaient abritées. ] son promontoire planté de chê:
tu LA CHANSON DU JARDINIER.
dent au loin les plaines du Barrois, lui sembla un emplacement à souhait pour un monastère.
Il pensa sans doute que toute terre vierge appartient à Dieu, et sans plus s'inquiéter de la question de propriété, ses disciples et lui se mirent à l'œuvre, défrichèreiit un coin de forêt, y bâtirent des cabanes et y plantèrent la croix; mais cette façon d'agir ne fit pas l'afTaire d'un certain seigneur Austrésius, qui était propriétaire du territoire de Beaulieu ; la nouvelle de cette usurpation le mit violemment en colère; il somma les intrus de déguerpir, et, exaspéré par la résistance passive des moines, il leur envoya des gens d'armes qui les expulsèrent de la forêt à coups de fouet. Rouin, meurtri et marri, « tourna, dit son historien, son affliction vers le ciel et vers Rome, et s'en alla visiter les tombeaux des apôtres Pierre et Paul *. » Alors la dextre de Dieu s'appesantit sur Austrésius; ses troupeaux furent décimés par la peste, ses enfants moururent dans ses bras, lui-même tomba dangereusement malade, et ses serviteurs épouvantés l'abandonnèrent. Il reconnut la main qui
* Vie de saint Rouin, par l'abbé Didiot. Verdun, 1^72.
LA GHANSOX DU JAKlIINIBR.
]e frappait, se repentit, fit pénilencG, e dans ces dispositions que le surprit le rc
Celui-ci revenait de Home réconforté i du don dos miracles. Il n'avait qu'à plar b&ton en terre pour en faire jaillir des s et qu'à imposer sa main sur les malad les guérir. Austrésius le supplia de ven:
aide; Rodinge accourut, fit sur le mon signe de la croix, et lui rendit force e Austrésius ne fut point ingrat; il do moine cette terre de Beaulieu, d'où il jadis si brutalement expulsé. « Le tei semer dans la tristesse et les larmes étai celui de moissonner dans la joie étail ' BientMle monastère dressa au sommet teau sa riche église et ses cloîtres en î sous l'invocation de saint Maurice.
Mais il n'est point de parfait sanctuai (ine authentique et vénérable relique Rouin résolut de s'en procurer une qui cieuse entre toutes et assurât à son abbi féconde source de miracles. 11 y avait ai des Alpes du Valais un célèbre monastëi d'Agaune, où l'on conservait les ossem<
OD thébéenne, saint Maurice. Au cond voyage à Rome, saint Rouin
Brûlant, dit soa historien, du ^der une des reliques du saint, il ttement au prévôt de l'abbaye, le 1 éloquence et lui promet en re-
offrandes. » Ce prévôt, ou plutôt îns de l'église, céda à ces arguiles. a La nuit suivante, poursuit '■ ', car ils redoutaient l'un et leur et l'opposition des moines i vont au tombeau du martyr, iaulieu y dépose ses présents et
l'avant-bras de saint Maurice...
es regrets et les plaintes des reliu les entraver, nos pèlerins se ter le Valais. »
s'est écrié l'incrédule Éverard, a qu'aujourd'hui votre saint serait E travaux forcés pour vol sacri-
\ouîn, par l'abbé Didiot. - Manuscrit du lard. — Vila sandi Roding. « Auri ponc«deiis repromittit... os brachii a. cubilo est gemmarum Tel auri iiretloaius r«p«rat suis lugam accelsrare h (p. S3S).
lège, commis nuitamment à l'aide d'effraction?
— C'était une fraude pieuse, a répondu sèchement notre ami ; elle était justifiée par la sainteté du but, et les Bollandistes l'excusent en alléguant l'usage fréquent et la bonne foi de ces sortes de marchés *. D'ailleurs, omnia sancta sanctis, et ce qui prouve que ce larcin ne fut pas mal vu d'en haut, c'est que l'abbé revint sain et sauf à Beaulieu, au milieu des acclamations des fidèles émerveillés. Le nouveau monastère était fondé sur des bases solides, et sa prospérité s'accrut promptement. Du vivant même de saint Rouin, l'abbaye possédait déjà sept cent soixantedix manses ou petites métairies. — Lorsqu'il vit son œuvre accomplie, l'ancien ermite se prit à regretter le premier calme de son désert. Il résigna son autorité dans les mains de son disciple Etienne , et se retira dans un vallon de la forêt, qui a porté depuis son nom. On l'appelait alors Bonneval, la bonne vallée. L'eau des sources et les fruits sauvages suffisaient à sa
* « Hujusmodi sacrarum reliquiarum emptiones, ab an,tiquis fréquenter factse, bona eorum fide excusàndaj snnt. » (Acta Sanctorum, t. XLIVc, p. 519.)
f28 LA CHANSON DU JARDINIER.
subsistance. « Parfois, dit son pieux panégyriste Richard, il revenait secrètement pendant la nuit à sa chère abbaye ; il la visitait doucement pour corriger les négligences qu'il pouvait y remarquer, et quand le chant du coq ou Tétoile du matin l'avertissait de l'approche de l'aurore, il s'éloignait inaperçu dans les gorges de la forêt. » C'est là qu'il mourut, à quatre-vingt-six ans, le 17 septembre 680, et c'est là qu'une chapelle s'élève aujourd'hui, près d'une source miraculeuse, qui est visitée à chaque anniversaire par de nombreux pèlerins.
Tristan s'arrête pour reprendre haleine. Éverard, qui est sceptique jusqu'aux moelles, en profite pour entamer un réquisitoire contre les superstitions locales et contre ce culte des sou^ ces qui revient à la mode.
— Superstitions tant que vous voudrez, riposte Tristan ; mais il y a oreilles et oreilles, et il faut de la musique pour toutes les oreilles. Je place la superstition au même rang que la musique grossière, aux sons de laquelle les nègres dansent et s'exaltent. C'est de la pâte sucrée, enveloppée d'un gros papier d'or et d'azur, mais c'est la dragée dès pauvres gens. Mettez de la
La chanson du jardin
lumière et de l'air partout, je ne pas ; mais, pour Dieu , ce faites li ment de la vieille chambre familië tbique que lorsque les meubles qou tout prêts et rangés devant la porte che votre mobilier neuf partout ; j nulle part, et, ma foi! je préfère m à votre chambre froide et nue...
Sur ces entrefaites, nous somn Futeau. C'est un des plus pauvre:
aussi un des plus pittoresques vi Meuse. Les maisons de bois, peri hauts talus, à peine éclairées par ( nêtres , ont un aspect vermoulu e mais pas une n'a la physionomie bai part font mine de vouloir s'effond nent des poses abandonnées ou t grandes filles maigres, à l'œil faro cheveux ébouriffés, se dressent, ci le pas des portes , et des grapp demi-nus s'égrènent le long des bois qui descendent sur la chai la population de . Futeau vit de rien que de la forêt. Les homm cheroDs, hrioleurs , scieurs de loi
130 LA CHANSON DU JARDINIEk.
tiers (c'est le nom qu'on donne aux fabricants de manches de fouet, laits avec des brins de houx, de néflier sauvage et d'aubépine). Le^ femmes vont en hiver ramasser le bois mort, les épines, les genêts, la fougère; elles les brûlent et en vendent la cendre aux ménagères des petites villes voisines. En été, dans la saison des fraises et des framboises , elles forment toutes une association : dix ou douze, des plus adroites et des plus accortes , se transportent pour six semaines à Châlons-sur-Marne; les autres vont cueillir les fraises dans la forêt, et chaque soir une voiture conduit à la ville la récolte du jour pour y être vendue au profit de l'association.
Toutes ces petites industries ne constituent pas précisément une fortune ; aussi, pendant les hivers rudes, un tiers de la population va mendier aux environs. Lors de la disette de 1847, une bonne moitié du conseil municipal était inscrite sur la liste des indigents. Avant 1849, il n'y avait à Futeau ni église ni maison d'école. Aujourd'hui, grâce aux allocations du département et au zèle du curé, il y a au centre du village une école bien aménagée et une élégante petite église. A deux pas de l'église, dont il est
séparé par un jardinet, s'élève le propret, si avenant et si bien e verdure qu'on porte envie au curi
Gomnie nous entrions dans Fu çon qui débouchait des prés, la fau nous a rejoints, et nous avons lié Quand nous sommes arrivés en ts Tristan, à la vue du coquet presl retenir son enthousiasme. — Voi drais vivre ! s'est-il écrié ; je serai village, j'y coulerais doucement ( nées. —Puis, se tournant d'un ai notre jeune faucheur ; — Et quai driez femme, je vous confesserais rierais...
— Oh I a répliqué le camarade sa faux d'épaule, vous me marier sible ; mais, pour ce qui est de □enni da !
La réplique de ce faucheur a ci les effusions lyriques de notre ai moue et s'est renfermé dans ur deur.
LA CHANSON DU
Éperonnés par Tristan, qui craignait de manquer rarrivée des pèlerins, nous étions sur pied à l'Ançeha. Le jour commençait & poindre et les bois de Bellefontaine étaient surmontés de cette aimable couleur aurore qui fait plaisir à voir , comme les premières rougeurs sur les joues d'une fille de quinze ans. Nous avons quitté le village, emportant dans nos sacs de quoi déjeuner, et nous étonnant de voir la route encore déserte. Nul n'est prophète en son pays; aux Islettes, on nous avait semblé tiède à l'égard de saint Rouin ; à Futeau, la population est positivement indifférente. A l'endroit où s'embrancbe le chemin de Bellerontaine , nous avons tu passer deux bu trois paysannes et autant d'enfants. Peu après, une voiture de maître nous a frMés au passage : sur les coussins, en face de deux dames ensommeillées, se dandinait un abbé pimpant et satisfait, ayant à ses c6tés un jeune garçon dont il est sans doute le précepteur. Un peu plus loin, nous avons rencontré
tin char à bancs plein de boit bourgeoises endimanchées, et
— Il me semble que la foré remarque Éverar'd, est-ce que rait un four7
— La plaine est plus ferven tan ; vous verrez tout à l'heure zeaux, de Passavant et de Wal cession.
Si le défilé des pèlerins mai en revanche, la roule qui coud tient toutes ses promesses. Le raies nous découvrent de jolis — ravins fuyants, mares omb ensoleillées où des écureuils ga en arbre. A un détour, les ma la surface unie el bleue d'ui dans la profondeur du bois, ai ment de joncs, de bouleaux et hutte de chasseur aux canardt bord son toit de chaume en rui à demi enfoncé dans la vase; di un bouillonnement monte ent poule d'eau émerge à la surfa& et à gauche son cou fin et sa ti
^yr^fc^r;
replonge au fond de Tétang. — Pendant que nous sommes en contemplation devant cette nappe d'eau solitaire, une cloche au son grêle résonne dans l'air matinal. — C'est la messe des pèlerins, s'écrie Tristan, nous arriverons en retard !
En effet, en débouchant dans la prairie plantée de pommiers où se trouve l'ermitage, nous avons entendu bourdonner les voix des chantres. La chapelle s'élève au bout du pré, presque à la lisière du bois; c'est une bâtisse modeste, surmontée d'un clocheton en auvent où se balance la cloche, et flanquée d'une maisonnette qui sert de sacristie. En avant, un réservoir bordé d'une margelle de pierre reçoit les eaux de la source miraculeuse et sert de piscine à l'usage des fidèles. — Dans l'allée qui conduit à la chapelle, des voitures de toute forme et de toute provenance : coupés de maître, cabriolets de louage, charrettes de paysan, font comme un rempart autour de l'autel de feuillage où l'on célèbre la grand'messe en plein air. On en est déjà au Kyrie quand nous pénétrons dans l'enceinte réservée aux pèlerins. Notre apparition ne laisse pas de donner de notables distractions à
LA CBANSOK DD JABDIN
l'assistance. Nos sacs de touristes, 1 leurs et surtout le costume excent tan causent une surprise mêlée d' Nous demeurons impassibles, et peau bas, nous nous accoudons à de la piscine. 11 y a tout au -pli personnes autour de l'autel. Le gr blée se compose de femmes et d vingtaine de prêtres et de sémir cances sont agenouillés çà et là, i nés jettent des notes noires au mi voyantes des femmes. Quelques ] des sièges réservés et écoutent <i messe, assis à l'aise dans des faut majeure partie des assistants s'in elle peut sur l'herbe des pe)ous< bancs de la piscine. La matinée e une dévote a apporté une chaud quelle ses pieds sont pieusement dames plus frileuses encore sont leur voiture et lisent leur paroissii rant l'une contre l'autre sur les jeune abbé, frisé et content de avons remarqué sur la route, se marchepied avec son élève. C'est
«l'abbé,
frais et uicuâm-c, aiu iBi^uu» jii-ci>icuh:3 ci djijiii^
tées ; ses gros yeux noirs semblent pleins d'ad miration pour sa propre personne, et ses lèvres rouges ont l'air de se murmurer à elles-mêmes des compliments. Il se penche respectueusement du c6té des deux dames et nous signale k leur attenlion avec un petit rire sec.
Cependant on a lu l'ÉTangile, et un certain remue-ménage annonce qu'il va se passer quelque chose d'important. Eu elTet, deux prêtres escortent jusqu'à l'estrade de l'autel un évêque à cheveux gris, k la tête bienveillante et Une, qui bénit l'assemblée et commence en style fleuri le panégyrique de saint Rouin. Le soleil, qui s'est élevé au-dessus des arbres, se met de la fête et darde ses rayons obliques sur l'autel. L'eau du réservoir chatoie, les chandeliers d'argent jettent des éclairs, les chasubles des chantres, les calottes rouges des enfants de chœur, les toilettes bariolées des dévotes s'épanouissent dans la verdure comme des fleurs dans un pré, et le prélat lui-même, avec sa robe et son camail de cérémonie, ressemble & un magnifique iris violet. Ce charmant tapage de lumière et de
couleurs fait la joie du Primitir, mai»
celle de monseigneur. Ce Irattre d( lui vieut droit dans les yeux gène foi tfuence. En vain il se sert de son bon d'un écran, les rayons empourpren l'obligent à cligner les paupières e) toute la belle ordonnance de son s plus, un bruit de vaisselle et dowo tant de la maisonnette où des paysar rent le déjeuner des officiants, disl toire et déconcerte l'orateur. Auss galope à bride abattue vers sa péror; panégyrique tourne court.
Le sermon fini, on entonne le Cre allons déjeuner dans un coin, A no nous trouvons la grand'messe term pèlerins éparpillés dans la prairie, moment de commencer mon étude, mitif. — 11 s'installe sous un pommii sa botte. Éverard, Tristan et moi, promenons à travers les groupes.
des pèlerins mangent sur l'berbe, de femmes emplissent des bouteilles à sous un baut couvert de hêtres, d sout attablés, et à travers la feuiU
lANSOK DU Ji.RDINIBK.
!s gouttelettes de lumière sur les ■■ et sur les figures hâlécs. Tout I dévisage avec des mines ébahies Jn se donne des coups de coude ;he, et derrière nous il me semnurmurer le mot : « Prussiens 1 »
son pommier, le Primitif est enis et de paysans qui le regardent it préparer sa palette. Notre ami litage et les bois sur un panneau encore les vieux fonds d'une ievée, il y pose rapidement de de couleur, de sorte que, pour re, le panneau ne présente aux ;és qu'un mélange confus de tons îin ce moment, une ombre noire côté de moi, je me retourne et bé frisé et content de lui, qui lir ironique l'étude du Priniitif, sment, sans même nous saluer, conversation ;
js vous supposez en ballon pour sage?
étrange d'entrer en matière nous s bumilie; pourtant le Primitif,
qui croit avoir affaire à un homme prend la peine de lai expliquer c qu'une ébauche. — Je ne fais qu'i valeurs, ajoute-t-il, revenez dans q\ tants et vous y verrez plus clair.
L'abbé jette un coup d'oeil circula sant sur notre entourage campagna que d'un ton bref: — Si je fais celte i c'est que je crois m'y connaître.
— 11 y a des grâces d'état, mumo entre deux bouffées de pipe.
L'abbé, piqué, foudroie le maui de ses grands yeux noirs, et reprem moi-même de la peinture de paysag
— Ahl vous peignez le paysage Primitif en poursuivant son ébauc vousl'Argonne, monsieur l'abbé?
— Pourquoi, Monsieur?
— Parce que je vous en aurais fa pliment ; pour un paysagiste, c'est fortune de vivre dans ce pays -ci.
L'abbé, dédaigneux et tranchant, suis Parisien et j'aieupourmaitrev qui est professeur à l'École des Bei
Le PfiiiuTiF. — Vraiment?... Vou
LA CHANSON DU
Toix claire et lente de !'< foule agenouillée.
La cérémonie est termir dispersent, et une bonne p; s'attrouper curieusement ai mier. Plus de cinquante pa:
visagent. Les propos qu'on de flatteur pour nous,' et il spectateurs sont mal dispo!
tinue à peindre sans s'émoi nutë, le cercle s'épaissit, et diapason. En bons campag beaux parleurs de la ban murmuré leurs réflexioni voyant que nous n'en prei que le Primitif poursuivait son travail, deux ou trois se formulé à haute voix leui- c
— Sais-tu ce qu'ils font I -^ Tu le vois bien, nomn
de la forêt.
— Est-ce qu'ils n'étaien La Ghalade?
— Oui ; ah ! ils spnt malii les plans de toutl
poches, et chacun de nous remet au pièces qui peuvent établir notre idei cartes de visite, des lettres et un | chasse. Le forestier met ses lunettes e tout cela longuement, tandis que les i penchent pour lire par -dessus son ép
— Le permis est expiré depuis de remarque un maître d'école poinlilleui batif.
— Et puis, ajoute un autre, descai site, ce n'est pas des papiers.
Le brigadier est perplexe, la foule e ment hostile, et d'instant en instant la devient plus critique.
— D'ailleurs, qu'est-ce qui prouve qi pas fabriqué leurs cartes de visite expr Prussiens en font bien d'autres.
Je m'emporte, Éverard bondit et Tristan se démène et commence un si trois points pour prouver aus paysans dant deux ans d'occupation, les Pruf eu le temps de prendre les plans des l'Argonne. Seul, le Primitif garde u sang-froid et continue de jeter rageuf petites touches de couleur sur son
IAKSON DD JARDtKlER.
sont agressirs, toutes les toû lateDt à l'unisson et couvrent le )auTre Tristan ; on se croirait au trième acte d'opéra, quand tout lire et douce vois de femme s'éi le connais Ul n'est pas Prussien lille est de B..., c'est H. Tristan!
i retourne, pâlit, rougit et s'exur: — Francelinel : un coup de théâtre. Le nez àa >nge, le maître d'école pointilleux : regards s'adoucissent et les lisent. — Tristan s'est hâté de lîssance avec sa Francelîne si ent retrouvée. Une nous avait pas harme de sa personne, et, bien Lgtemps sa trentaine soit sonnée, jolie : grande, svelte, les cheveux I petits bandeaux, elle a de longs teint blanc, et les deux fossettes ristan se marquent encore sur ses Ire sourire des lèvres, e les remerciments expansifs de ice avec une réserve embarrassée, larque auprès d'elle un homme
LA chauson du jab
déjà mûr, ayant la tenue corn militaire et qui me fait pense méthodique Albert, ce mari àt Goethe. C'est en effet le mari ( sa présence jette naturelleme cette réunion de deux amourev pas vus depuis vingt ans. La i nieuse do l'époux intimide Ti plus rappeler le temps passé, même semble mal à l'aise; maii laisse deviner son émotion c yeux noirs racontent mélancoli SCS lÈvres sont forcées de tair mari lui fait remarquer qu'il tend alTectueusement la mair Nous sommes, dit-elle, en visitée à la maison forestière des étang vos promenades vous mènent d bliez pas de venir nous voir.
Tristan, adossé au tronc du pom fuir sur la route, appuyée au bra et seigneur...
Je me rapproche alors de ne je lui fais un bout de morale su:
<de prendre des moulins à vent f
et des promeneurs inoffensifs pour des Prussiens. — Que voulez-vous? répond le brave homme un peu décontenancé, il ne faut pas vous offenser... Tous les gens vous accusaient de parler allemand, et votre ami a un si drôle de costume!... Ma fi, nous faisions notre devoir.. Si nous vous avions arrêtés et si vous aviez été réellement des Prussiens, savez-vous que ça aurait été une bonne note pour le pays?
— On vous aurait peut-être décoré? dit le Primitif, qui a terminé son étude et qui se retourne d'un air gouailleur vers le garde; je suis sûr qu'au fond vous regrettez que nous ne soyons pas des Prussiens?
— Ma fi. Messieurs, bien sûr. C'aurait été tout de même un honneur pour le pays.
La chapelle était close, et le sacristain de Futeau, après l'avoir verrouillée, s'en retournait, emportant dans une boîte oblongue le calice qui avait servi pour la messe. La petite prairie était redevenue solitaire et les ombres
des pommiers s'allongeaient. Nous avons plié
bagage, afin de visiter avant la nuit 1 Diabk qu'on nous a beaucoup vani nier incident du pèlerinage nous pensifs et taciturnes. Tristan, seul, sa Francelinc, aussitôt perdue que exbalc tout haut sa mélancolie : heureuse, elle, soupire-t-il en secoua dres de sa pipe; elle a un mari, des elle se console dans ce milieu réchai famille. Quand le nid est bâti, l'oisea bonde plus à travers la forêt. A me^ devient plus intense, la vie de fami de plus en plus son rayonnement. S( bataire est semblable à ces ronds que la chute d'une pierre produit dai paisible; il étend de plus en plus ondoyants, et les pousse élargis et in des rives désertes. , .
Je ne sais quelle fée nous a engi mais nous errons comme des âmes dans la foret de Beaulieu, sans pouv l'entrée de la Gorge-au-Diable. Le jou futaie s'enténëbre; impatientés, nou par prendre le premier sentier venu iuivons à l'aventure. Au bout d'une h
CII&NSON DU JARDIKIEK:
1 espace vague et découvert qui, nous fait l'eiTet d'une vaste claise. — Où diantre sommes-nous?
le poule d'eau et l'air plus humide 'esse le visage nous apprennent point nous nous sommes four-
! s'écrie Éverard, depuis deux liétinons sur place, et nous revoilà t de départ. Ce que nous prenions riÈpe est un étang, et ces formes dansent là-bas comme des fantout bonnement des buées de
, ajoute le Primitif, que Tristan exprès, afin de nous ramener vers la dame de ses pensées I répond rien et fait de vains efrienter. — Nous ressemblons, dit Petit-Poucet, perdu dans les bois ES, et je vais comme lui grimper Dup essayer de voir par-dessus la
imps, il escalade un tremble et se la fourche des dernières branches.
— Sauvés ! nous crîe-t-il, j'aperçois ui à l'autre extrémité de l'étang. Ce d logis de l'Ogre ; allons-y bravement.
Nous nous remettons à longer pn la lisière. Peu à peu la lumière ann Éverard commence à percer la brume aboie ; nous nous dirigeons de son cô distinguons une petite croisée à trave brillelelumignond'uno lampe. Encor< pas, et la maison forestière, — cai une, — dresse devant nous sa façade son toiten colombage. Nous poussons d'un potager et nous heurtons timide
Une porte s'ouvre, — et c'est Franc même qui vient au-devant de nous el d'introductrice. Nous sommes chez ; le garde do la forêt de fieaulieu. Nous tons comment nous nous sommes foi cherchant la Gorge-au-ùiable. — Ass Messieurs, dit te forestier, et chauffe; la soirée est fraîche... A cette heur trouverez plus rien à manger à Fui allions justement nous mettre à tab partagerez notre souper.
On nous a fait une bonne flambé
S assis sous la cheminée, ea face d»
qui déshabillait son plus jeune':
is que deux autres garçons s'amuer un château de cartes. Le mari r ces entrefaites, et, après un prenent de surprise, il nous a cordia- I la main. La glace était rompue, 1 forestier a posé sur la table une ne de pommes de terre fumantes, sommes mis k table, osant de claire piquette les pommes lées et farineuses, on a reparlé du
:, a dit le garde, qu'il n'y avait pas i ; tous les ans le nombre des pël&- .. Si vous voulez voir la vraie fSte lia, il faut venir ici le lundi de la ors il y a un rapport auprès de a goûte sur l'herbe, on danse dans ilus gai et il y vient souventes fois !r sonnes.
ation ne tarissait plus. Tristan et estaient seuls silencieux. Ils ne as encore remis de l'émotion de re inattendue, et l'ombre du temps
LA CHANSON DU JA.RDtHI
■passé, qui venait de ressusciter poi sait à occuper leurs esprits. Pei
' constataient-ils mutuellement le:
phoses inévitables que vingt ans p debors et au dedans de nous? En t pensée était mélancolique et atte que joyeuse, car leurs yeux restaien parfois un soupir passait sur leur temps à autre, Tristan caressait le des bambins, assis entre lui et Frani ci, à sou tour, prenait la tête de 1 déposait un baiser. Cet heureux 1 comme une sorte de jeune dieu discrétion duquel les deux anciei confiaient leurs muettes effusions. '.
dessert, Tristan, d'une voix mal demandé à sa voisine si elle se soni de la chanson du Jardinier.
— Certainement, et je la chante endormir les enfants.
" — Voudrîez-vous nous la chao
avant que nous prenions congé do
Elle a rougi légèrement, puis,
regard rapide sollicité et obtenu
ment du mari, elle a commencé
Kt LA CHANSON DU JARDINIER.
qui avait fait passer tant de nuits blanches à Tristan.
C'est, comme celui-ci me l'avait dit, Thistoire d*un jardinier galant et volage, qui a encouru la disgrâce de son amoureuse, une vraie fille d*Ève, qui, lasse de bouder, rappelle bien vite Tinconstant:
Reviens demain, reviens ce soir,
Mon bel ami !
Oui, je le jure, je veux l'attendre
Toute la nuit.
Le galant n*a pas manqué Theure Que sa maîtresse lui avait dit, Et à la porte il a frappé Trois petits coups :
— Hé! dormez-vous, sommeillez-vous^
Mon cœur joyeux ?
A votre porte est arrivé Votre amoureux.
— - Non, je ne dors ni ne sommeille, Toute la nuit je pense à vouts.
Parlez tout bas, marchez tout doux.
Mon bel ami, Car si mon père vous entend,
Morte je suis...
Ils ne furent pas le quart d'une heure ensemble Que le coq a chanté minuit,
— Oh! je voudrais, ohl je voudrais
LA CHANSON DU JARDINIER. iS$
Pour cent louis, Que le coq qui chante minuit Soit bien rôti I
Ils ne furent pas le quart d une heure ensemble Qve Talouette chanta le jour.
» Belle alouette, belle alouette,
Tu as menti t Tu as chanté la pointe du jour,
Il n*est que minuit...
Puis, après ce cri passionné, qui ressemble en effet à Texclamation de Roméo sur le balcon de Juliette, le poète rustique, tout échauffé par son amoureux récit, prend la parole pour son compte et s'écrie, en guise de moralité :
Ah I si Tamour prenait racine, J*en planterais dans mon jardin ; J'en planterais si long, si large,
Aux quatre coins.
Que j'en donnerais à toutes les filles
Qui n'en ont point.
— Penh! a dit le vieux garde, m*est avis que ça serait de la semence perdue, car il n'est si laide fille qui n'ait son brin d'amour aU cœur dès qu'elle attrape ses quinze ans*
Il se faisait tard, et nous devions le lend8IMi9i
lit LA CHANSON DU JARDINIER.
quitter l'Argonne. Nous avons pris cordialement congé de nos b6tes. Tristan et Pranceline se sont serré la main une dernière fois, puis, ayant gravi la chaussée, nous avons aperçu devant nous la route de Futeau. Le brouillard s'était dissipé, le premier quartier de la lune brillait encore et faisait courir des moires argentées sur les eaux de l'étang. Tristan s'est retourné vers la maison forestière et s'est accoudé un moment aux poutres de l'écluse. Le rez-de-chaussée de la maison était resté éclairé, une ombre a passé dans la baio de la fenêtre, puis, quelques minutes après, une petite lumière grésillante s'est montrée à une chambre haute, dont la croisée paraissait ouverte.
Tristan ne bougeait pas. 11 lui coûtait trop de s'en aller. Tout à coup, dans le silence des bois et l'atmosphère sonore de l'étang, une voix claire et bien timbrée s'est fait entendre, et ce couplet est venu jusqu'à nous :
Ils ne furent pai le quart d'une heure ensemble Que l'alouelte chanta le jour.
Belle alouette, belle alouette,
Tn u menti 1 Tu as chanté ta pointe dn jour,
LA CHANSON DU i
C'étiEiit Pranceline qui co Par un délicat sentiment envoyait à son ami d'cnfanc jeune temps, en guise de de: