LA VIE RU
a La poésie populaire et a des nalfvetez et des grflce pare h la principale beaul faicte seloD l'art, comme il les "de Gascoigne, et aux c rapporte des nations qui d'aulcune science, ny mes poésie médiocre qui s'arres desdaignée, sans honneur C'est Michel Montaigne i
LA PO&SIB POPDLAIRB
- et depuis lors la poésie populaire n'a >ccapé nos grands écrivains, prosaloètes. Molière cependant goûtait la ) Ma mû et du rot Benry, et la préfé- Ëciosités des faiseurs de madrigaux à ■e plus humain et le plus original de , avec la Pontaioe, s'est seul soûle grand siècle, qu'il y avait, loin des u Parnasse classique, un réservoirde >ésie dont les eaux vives arrosaient it tout le soldes provinces de France.
Qurant poétique officiel roulait dans lirection ; il s'alimentait aux sources )l latines, et ses eaux méttiodiquelisées reflétaient avec solennité les ^ologiques, lès charmilles taillées 1 et les grands arbres symétriques 'es étaient décorées. Ni le xvni' sièses préoccupations philosophiques, e romantique dont l'attention était ar l'étude des littératures du Mord, ïrent se douter qu'il y eût dans ne du pays natal une source bien vivace et rafratchissante que les tra- ;recques,. romaines ou anglo-saxon-
ET LA VIE RUSTIQUE
ces. Pendant ce temps, la poési contianait à répandre obscuréme' vierges; elle s'éparpillait eacentain lets, courant au hasarda travers ne sautillant sous bois dans les moi Vosges et du Jura, murmurant le 1 res à blé de la Lorraine, au bord creux du Poitou, ou se perdant en taires dans les landes mélancolique tagne et du Berry.
Je me souviens toujours avec émt ment où le charme de la poésie p< fut révélé. C'était dans une petite vine; je sortais du collège, saturé i scolasliques et grisé par les lectur qiies que je faisais en guise d'école b Un matin d'été, au petit jour, je de très ouvertes, quand je fiis réveillé d'un jeune garçon menant ses l'abreuvoir. Dans la rue vide et so] vers le piétinement des chevaux, m< paroles que le conducteur cbant gosier :
Slle a. son doux berger
tin LA POÉSIK POPULAIRE
— Hé I levez- vous, bergère.
Hél leTes-Toos, car il est jour; Les moutons sont en plaine, Le soleil luit partout...
Mais les paroles ne sont rien, détachées de la musique. Il fallait entendre cet air d*abord traînant et rtiythmé comme du plain-chant, puis tout à coup s'envolant en notes gaies, sonores, légères, comme autant d*alouettes à Tessor. 11 me sembla que je voyais soudain le ciel s'illuminer et que j'assistais au réveil de la terre. A partir de ce matin, je subis la séduction de la muse rustique et je me mis en quête de chansons paysannes. Ce coin de province était fait à souhait pour cette recherche; les chemins de fer ne l'avaient pas encore travei'sé et les traditions populaires s'y étaient conservées intactes. Je les retrouvais partout : à l'ombre des bouchures (haies) où les bergères chantaient en filant au fuseau, dans les ballades où la vielle et la cornemuse jouaient encore le bal poitevin et les bourrées limousines. Le soir, quand les pastoures bûchaient pour arauder leurs ouailles éparses dans les prés, les fuyantes vocalises de cette mélopée si bien en harmonie avec la tom-
ET LA VIE RU8TIQ
bée de la nuit se répétaient à cl vallée; il me semblait alors que mitifs se réveillaient, et que, auparavant, les bergères celtei servir de ce même chant pour troupeaux.
C'est là en effet un des préc ments de la poésie populaire ; q contre, on croît ressaisir le fll <:
dition nationale, on se sent e communication avec ses plus très. En face de ces monuments pulaire, — contes, supersUti chansons, — on est ému cou mis brusquement en préseucf inconnu dans les traits duquel des airs de famille. On se sent r roir de sa province par des racii plus profondes. C'est qu'on a U tendu sourdre sous le sol le gn poésie primitive, qui est en q fonds commun de la race et qi plus vivace en pleins champs et
La vie rustique est imprégnée élémentaire. Le paysan, qui es
communication directe avec le sol, la porte inconsciemment avec lui. Elle se révèle dans tous leS actes de son existence; dans ses chants, ses croyances, ses proverbes, ses mots de les jours. Quand on étudie attentivement igue campagnarde, on est tout étonné d'y ivrir & chaque instant des images saisissan- , colorées. S'il vente frais, le paysan vous le l'air est gat; si la chaleur est lourde et il couvert, le temps est malade. A-t-on japeint la physionomie capricieuse et perdes jours d'avril avec plus de bonheur lans ce proverbe rustique?
11 n'est ù joli moia d'avril
Qui n'ait Koa chapeau da grésil.
Tonraine, les femmes qui ont reçu une tion par contrat de mariage disent que mari " leur a payé leur jeunesse ». Nul I mieux que le paysan n'est prompt à perifier les objets inanimés. — Ces terres ne mt rien, me répétait un jour un laboureur; beau les fumer, elles ne sont pas reconnais- I. — Une autre fois un braconnier, voulant, ua récit de chasse, me décrire, la pbysio-.
ET LA VIE RUSTIQUE
Domie du terrain où il chassait et 1 température, me disait : — II n'avaii dru, mais il était tombé une sucrée de i il en est ainsi de toutes choses dans tique; l'imagination enfantine du pa] peint immédiatement sous une forn pittoresque toujours, etsouventpoétif dans la poésie des lettrés un cri plus plus passionné que ces quatre vers d son de l'Angoumois :
Ahl soleil, fonds Isa rocheni Ah I lime, bois les rivières !
Que je puisse regarder Mon amant, qui est derrière...
Hélas 1 la centralisation arrive c marée montante, et, en France sï pousse de tous cbtés dans les pr flots ternes et limoneux de ses gra Même quand ce flot banal ne séji après l'inondation le sol reste ensal place où s'épanouissait l'originale Iti coutumes et de la langue rustiques, on plus qu'une couche uniforme de gr tre. De jour en jour les costumes \
disparaissent, les usages se perdent ; les enfants d'à présent ne savent plus parler le patois de leur pays, et les jeunes gens ont oublié les chansons de leurs pères. L'antique province avec sa physionomie si personnelle et si variée de couleur n'existe déjà que comme une aïeule agonisante. Elle ne se rappelle plus la langue d'autrefois ou elle n'en répète plus que des lambeaux incohérents. Encore un peu de temps, et elle sera tout à fait morte ; alors on s'apercevra qu'elle avait du bon et on se disputera ses reliques.
Depuis une vingtaine d'années, on a commencé à comprendre qu'on possédait un trésor et qu'on le laissait s'éparpiller. Voilà longtemps que chez nos voisins, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, on s'est occupé de recueillir pieusement les vieilles traditions et les chants populaires ; chez nous, on a procédé lentement et dédaigneusement à ce travail tardif. Un grand romancier, George Sand, et un poète, Gérard de Nerval, furent les premiers à signaler les richesses qu'on laissait perdre. Un peu plus tard, M. Fortoul, pendant son passage au ministère de l'instruction publique, conçut le pro- -
■BT LA VIE RUSTIQUE
jet de publier un recueil de nos cha laires ; maïs il confia le soin d'utilis ments recueillis en province à des '.
à des érudits qui n'avaient pas la fc rent à la besogne sans conviction, ( riaux amassés dorment encore aujo quelque coin de bibliothèque. Comi l'initiative privée a obtenu de raeil tats. En 1860, un admirateur de la que, M. Champfleury, publia, avec savant compositeur, M. Wekerlin, chansons glanées dans tontes les France. Trois recueils d'une vérit tance : le Romancero de Champagne (1863-64), les Chanta populaires dupe M. de Puymaigre (1865), les Chants et pulaires des pf-ovinces de tOuest de W (1866), vinrent s'ajouter au travail de M. MaxBucbon sur les chansons d Comté, et au livre de M. de Bea celles de la Normandie. Enfin, de[ recueil dont le titre rappelle ingéni fée poitevine qui bâtissait de^ chi seule vertu de son chant merveillei une, — paraît sous la direction de 1
doz et E. Rolland, et se propose de devenir une sorte de répertoire périodique de la littérature mythologique et des traditions populaires des provinces de France.
Malheureusement pour Fart, presque toutes ces tentatives sont faites par des philologues, plus préoccupés de Fintérètde la science que de celui de la poésie. Les érudits qui se dévouent à ce travail de sauvetage y recherchent avant tout la solution de certaines théories scientifiques encore très-obscures ; ils laissent négligemment à récart le côté esthétique du sujet. Or, en ma-* tière de poésie, je me défie un peu de tout phi* lologue qui n*est pas doublé d'un poète. Le travail de ces terribles grammairiens me cause le même effroi que celui d'un entomologiste arrachant les ailes d'un papillon pour.eà analyser les écailles chatoyantes. Us traitent .comme une chose morte cette délicate fleur ailée qu'il ne faudrait toucher que du regard. Il est regrettable qu'il ne se soit pas trouvé en France de poètes assez érudits et patients pour rendre à la poésie le service qu'ont rendu aux lettres allemandes Achim d'Amim et Clément Brentano, lorsqu'ils ont rassemblé les chansons populaires
ET LA VIB RUSTIQUE
de leur pays dans le recueil de VEn enchanté {des Knaben Wunderkom).
livre de l'Allemagne, Henri Heine pro haut l'iaflueace considérable qu'a ei cation de ce recueil sur l'esprit de) soD temps. « Je ne saurais trop, ditouvrage; il renferme les fleurs les pi de l'esprit allemand, et quiconque i naître le peuple allemand sous un a:
ble, que celui-là lise ce livre. Il est oi moi en ce moment, et il me seml:
parfume de l'odeur de nos tilleuls VEnfant au cor merveilleux est un bien remarquable de notre litté exercé une trop noble influence sur de l'école romantique, particuliëi UhUnd, pour le passer Sous silence.
Dans une étude très-complète qu'i le lied et la poésie populaire en M. Edouard Schuré démontre trèstour quel proflt ont tiré de l'étude d( populaires les grands poètes de Vi Goelbe, Heine et Uhland. II fait i nombreux exemples quel sang jeui du peuple ont infusé à la poésie ty
tm LA POftSIB POPULAIRE
em s'assûaSanl celte poésie mstîqoe où le sentiaienl édôt arec U spontanéité et la simplicfté d*iiBe ieor, qae Goethe, Uhland et Heine . ont trooré poor leurs poèmes une forme coî lorée. Tirante, précise et en même temps exempte de rhétorique et de déclamation. Après nous afoir rérélé tontes ces merveilles lyriques qoi sont le trésor de TAllemagne lettrée , M. Edouard Schuréa été amené à conclure que, malgré le magnifique épanouissement de 1820, la poésie, chez nous, est, sur plusieurs points, inférieure à celle des Allemands. « Elle est, dit-il, plutôt un art de lettrés qu*une force vive, sortant des profondeurs de la nation et y faisant circuler la joie et Tenthousiasme. » A propos de cette infériorité, M. Schuré rappelle une observation qui lui a été faite à Tétranger, et que j*ai eu également Toccasion d'entendre formuler par des écrivains anglais et allemands : « Lorsqu'un étranger lit la plupart de nos grands poètes, il est frappé tout d'abord par le caractère oratoire qui défigure parfois leurs plus belles créations. Pourquoi tant de rhétorique et de vains ornements? nous disent-ils. Vos poètes méditent, raisonnent et font la philosophie de
BT LA VIE RUSTIQUE. m
leurs sentiments... G*est là de Téloquence; mais le vrai poète n'a pas besoin de démonstration, sa muse le transporte bien au-dessus des luttes de récole... Gomment songerait-il à démontrer son amour et sa foi, puisqu'il en est pénétré jusqu'au fond de l'àme et ne fait qu'un avec eux?... Vous autres, vous voulez tout dire et ne laisser rien deviner. Vous déclamez admirablement en vers, vous ne chantez pas. >>
11 y a beaucoup de vrai dans cette critique.
Comme remède, M. Schuré propose à nos poètes de suivre l'exemple des Allemands et de chercher dans les chansons populaires ce qui manque trop souvent à notre poésie lyrique : la sincérité, la sobriété et le sentiment spontané. Le conseil est excellent, et je suis persuadé pour ma part que, si notre art doit se renouveler, c'est là qu'il trouvera un rajeunissement; mais il est un point sur lequel je ne suis plus d'accord avec l'historien du lied, c'est lorsqu'il doute que notre poésie populaire ait le sang assez riche pour nourrir un art nouveau, et lorsqu'il engage les poètes à étudier surtout les chants populaires des nations voisines. Il me semble au contraire que c'est en s'assimilant
les éléments tirés de notre propre fonds que nos' poètes pourront se refaire un tempérament lyrique. Les poésies rustiques écloses dans nos provinces sont nombreuses et variées; elles ont le même charme que celles de nos voisins, les mêmes vertus et bien souvent la même origine. Les fleurs du bouquet sont nées de semences également répandues sur tout le sol européen ; seulement à celles qui ont germé en France, le terroir, la lumière et Tair ambiant ont donné une couleur et un parfum tout français. C'est cette couleur caractéristique qu'il faut se mettre dans les yeux ; c'est ce parfum dont il faut, s'imprégner pour redonner à la poésie française^ une saveur vraiment originale»
L'ensemble des poésies rustiques déjà recueillies dans nos provinces permet d'embrasser tout le développement de la vie du paysan. La poésie populaire nous le montre depuis l'heure où, dans sa barcelonnette, il ouvre pour la première fois ses yeux au clair soleil» jusqu'au
ET LA VIE RUSTIQUE. 273
jour OÙ il s'endort dans la bière ^aite avec les planches qu'a façonnées le ségar (1),
Dont la scie alerte et blanche Danse et reluit au courant du moulin.
Dans les campagnes, la vie n'est pas toujours douce pour le nouveau-né. Le père et la mère sont aux champs, le marmot reste souvent seul à pleurer dans son berceau. Je me souviens d'avoir vu, au fond d'un village de la Touraine, une maison de paysans dont les maîtres étaient en méttve (en moisson). Au milieu de la chambre, il y avait une sorte de pilier auquel on avait accroché par. des lisières deux enfants en bas âge. Leurs petits pieds encore mous chancelaient sur le pavé humide, et, pour toute distraction, les marmots tournaient le jour durant autour du poteau comme une chèvre autour de son piquet ; mais, bien que l'enfant du paysan fasse de bonne heure l'apprentissage des rudesses de la vie, il n'en est pas moins aimé d'une certaine façon, et sa mère a un répertoire de jolis petits airs pour le bercer le soir dans
* èegaVf scieur de lon^ ( patois Yosgien).
tT4 La poésie
son lit d'osier. Ces berceuses, qu'on nomme en Lorraine des endormemet, ont toutes une mélodie le et attendrie ; les paroles n'y brillent pas la logique, mais elles sont ingénieusement oprîées à l'intelligeDce naissante de l'enfant, phrases, sans rime ni raison, sont compode mois lumineux et sonores destinés & sur la fraîche imagination du bambin ;
Petite aile de Paria, Préte-moi tes Bouliers gri»
Pour aller en paradis.
Au chemin des saints, Deux à deux Dans le diemin des cieni...
rfois la berceuse se développe et prend les es d'un petit drame, comme dans la Noce ipillon; l'enfant écoute avec ravissement ce où jouent un r&le tous les animaux que ses BS yeux ont déjà remarqués :
Ahl ahl papillon, marie-toil
— Hélas '. mon maître, je n'ai pas de quoi.
— LA, dans ma bergerie, j'ai cent moutons, ' Ce s'ra pour faire la aoce du papillon.
alors dénient toutes les bêtes du voisinage,
BT LA VIE RUSTIQUE. ÎJS
chacune ayant un caractère et tenaol un discours en rapport avec son genre de vie : le chien, le renard, le moineau, le goret, la perdrix et jusqu'au héron :
Ah 1 ah I que dil le hérouf — J'ai les ailes et le cou long.
J'irai à la rivière pécher le poissoû, Ce l'ra pour faire La noce du papillon.,.
A chaque apparition d'un nouveau personnage, Ja scène change et une nouvelle perspective s'ouvre àl'esprit de l'enfant, jusqu'à ce que, charmé, il glisse doucement de la rêverie dans le rêve, et du rêve dans le bon sommeil profond de l'enfance.
Peu & peu les années s'ajoutent aux années, les jambes du bambin deviennent plus solides, le sang coule dans ses veines comme du vif-argent; il lui faut remuer sans cesse, gibier au grand air comme un écureuil. Alors les rondes succèdent aux berceuses et retiennent le soir des bandes de garçonnets et de fillettes devant les portes ou bien dans les granges. Le répertoire de ces rondes françaises, si alertes, si sautillantes et si gaies, est aussi varié et abondant
ra LA. POESIE POPULAIRE
me les herbes d'une prairie. Il y en a de draitiques comme le Pont du nord, de galaotes nma les Trois ftlUs dans un pré ou Cécilia, roniques comme celle-ci, qui est originaire Poitou, et dont le mouvement est si bien flhmé, qu'on croit voir à tout moment tourner la chaîne des danseurs :
Derrlâre chei mon pfcre 11 ; a nn étang, Trois jeuaea demoiselles S'y vont promenant.
Voua qui menez la ronde, H«n«t-la rondement.
Sn chemin, les trois demoiselles rencontrent pèlerin qui les implore, mais les belles n'ont i le cœur tendre et elles rabrouent le queiDdeur indiscret :
Avoir pitié des hommes, Nous n'avons pas le temps.
Les garçons sont TOlages Comme la feuille au vent.
Von» qui menez la ronde, Menet-la rondement.
Ivec l'arrière-saison finissent les rondes en
ET LA VIE RUSTIQUE. 277
plein aîr, mais, l'hiver venu, les chansons ne chôment pas ; au contraire, elles éclatent de plus belle dans le fournil où Ton brise les noix pour faire de Thuile, dans les veïlloirs oh Ton teille le chanvre et où les grands garçons viennent daïlkr aux fenêtres, c'est-à-dire intriguer du dehors les filles blotties autour de la lampe. C'est alors que les enfants écoutent, bouche bée et les yeux écarquillés, les noëls, les complaintes, les chansons d'aventure, que psalmodient les vieilles fileuses et où le merveilleux joue un rôle important. Dans ses chants, le paysan semble poursuivi du besoin d'oublier les laideurs de sa vie de tous les jours. Il n'y parle que de châteaux, de princesses, de jardins pleins de fleurs, de vaisseaux chargés d'or et d'argent. Toutes les filles y ont la main blanche, tous les galants portent des habits « bordés de dentelles » et des chapeaux de velours. Le journalier en sabots, aux habits terreux, occupé à remuer la glèbe, trompe sa misère avec des mots tout reluisants de richesse, comme certains pauvres diables trompent leur faim en lisant les descriptions savoureuses d'un livre de cuisine» Parfois ces ballades de la veillée ont
tn LA POESIE POPOLAIEE
uoe certaine valeur historique. En voici une, par exemple, qui donne en quelques couplets,
ilief étonnant, le caractère et les
ne époque :
9 roi a fsit battra tambour Pour voir toutea ces dames, l la premiers qu'il a voe Lui a ravi son Ame.
- Marquis, dis-moi, U coonajs-tut Qui est cette jolie dameT..
t le marquis a répondu :
— Sire roi, c'est ma femme.
t amoureux, et le marquis est ambinse, comme dans Amphitryon, que :
n partage avec Jupiter
i rien du tout qui déshonore.
e fera « beau maréchal de France», a guerroyer au loin, et la marquise une maîtresse royale. Tout cela est ;e vers, et le pauvre mari, moitié de de force, prend congé de sa femme :
Ldieu, ma mie, adieu, mon craur, Uieu, mon espérance I iequ'il te faut servir le roi jéparons-noua d'ensemble... ■
ET LA VIE RUSTIQUE. »T9
— La reina a fait faire un bouquet
De belles fleurs de li/se.
Et la senteur de ce bouquet
Fit mourir la marquise.
C'est tout. Je ne crois pas qu'il y ait dans les Volkslieder ni dans les Novelliert italiens un récit plus court, plus net, ayant en même temps plus de mouvement et de couleur poétique que cette chanson de vingt-huit vers. Les figures y sont peintes d'un trait, et elles vivent. On voit le roi vert-galant et tout-puissant, le courtisan ambitieux, amoureux et obéissant, la femme à la fois éblouie et craintive, et la reine jalouse et sacrifiée, qui se venge à la façon du xvi* siècle, en empoisonnant sa rivale dans un bouquet.
A côté de ce petit drame, voici la Complainte de Jésm-Christ, colorée et mystique comme un vitrail du moyen âge. — Pour éprouver les cœurs de deux époux, Jésus-Christ s'habille en pauvre et va demander à la porte de leur logis » les miettes de la table ». Le mari repousse ce mendiant avec la rudesse d'un rustre avare et positif :
Les miettsE de notre table, Les chiens les mangerout bien;
ttO LA POÉSIE POPULAIRE
Ds novi rapportent des liëTres, Toi, ta ne n^portes rien.
Mais la femme est charitable, elle fait entrer le vagabond, qui tout à coup se transfigure devant elle :
Comme ils montaient les degrés, Trois beaux anges les éclairaient...
— Ahl ne craignez rien. Madame, Cest la lune qui parait.
En quatre vers, on a un tableau d'une exquise délicatesse. Rien de plus charmant que la façon dont Jésus-CSirist rassure cette femme effrayée de se trouver en face d'un dieu au cortège resplendissant.
Si la Complainte de Jésus-Chrtst a un caractère mystique, la ballade du Moi Renaud, telle qu'on la chante dans le pays messin, a une tournure grandiose et épique. On la croirait détachée d'une chanson de geste :
Le roi Renaud de la guerre revint^ Ses entrailles portait daus ses mains.
Sa mère l'aperçoit venir^ Elle en a le cœur réjoui :
— Mon fils Renaud, réjouis-toi.
Ta femme est accouchée d'un roL
BT LA VIR RUSTIQDE.
Hais le roi ReQaud n'est plus d'bi réjouir, il se fait dresser « un blaac 1 meurt en recommandant que l'aecoL sache rien. Pendant ce temps, dans sa la jeune reine entend le bruit des ap] bres et s'inquiète. La mère s'efforce pour la rassurer, mais elle est vite
Qu&Dd Gommettceiit les litanies et ch, Lei pilureaui s'en vont disant:
• Voil& la femme de ce grand roi Qu'on enterra hier au soir, n
— Dites-moi, ma mfere, ma mie, Qu'est-ce que ces pitureaui ont dit
— Ma fille, je ne puis le cacher.
Le roi Renaud est décédé.
L'épouse alors s'en va dans l'église, tombeau de son mari, et elle a u» cri fois doit réjouir le mort dans son cerc
Prenet mes bagnes et joyaux, Ajei soin de mon Ris Renaud, Je («ni movir sur ce tombeau.
Pour montrer combien est variée et riche cette mine des chansons populaires , je yeux citer encore une sorte de féerie dont la fantaisie eût été digne d'inspirer le Plongeur de Schiller ou la Lorelei de Heine. C'est la ballade poitevine des CUs (for. Un amoureux croit entendre son amie pleurer au sommet d'un rocher qui surplombe aurdessus de la mer ; il accourt et questionne la jeune fille éplorée :
— Ohl qa*aT6z-Yoiu, la belle, Qa*aYei-Y0Yi8 à pleurer?
— Les clés d*or de mon père Dans la mer sont tombées...
J^aimerai toujours ma Nanon Qui tient mon cœur en prison.
La belle promet « ses amours » à celui qui ira chercher les clés. L'amant se déshabille, plonge dans la mer une première fois et ne trouve rien :
Du second coup qu*il plonge
Jusqu*au sable a été ; Du troisièm* coup qu*il plonge.
Dans la mer s*est noyé...
J*aimerai toujours ma Nanon Qui tient mon cœur en prison.
ET LA TIE RUSTIQUE
Qui n'*n usDt pas pleuré, N"; & que la sirboe
Qni a toujonra chanté.
J'aimerai tonjonra ma Naaot Qni tient mon cœnr en prisoi
Gomme on l'a deviné, l'amo trompé par une fausse apparenc perfide fée des eaux qui se plaida des roches, et non la bien-aimée court, désespérée, sur le rivage, et imprécations contre la sirène maa
Chante, «irène, chante 1 Tas nojea de chanter, Tu as la mer i boire.
Hou amant k manger...
Avec ses procédés naïfs, cette cl sit parfaitement à exprimer les fai l'ondine, la dangereuse fée des i frain amoureux : « J'aimerai touj non, etc., » qui revient comme une ajoute encore à l'effet et donne bi sion d'un cerveau hanté par le ver
Dans la poésie populaire, l'en fa m
ttt LA FOeSIE POPtrLAIRB
pas h être un simple auditeur, il est lui-même acteur, quand reviennent certaines époques so- f lennelles comme la Noël, la nouvelle année, le prenier mai. Dans l'Angoumois, au 1" janvier, des bandes d'enfants vont chanter aux portes YAagtiilanneu (au gui l'an neuf) :
Nou «ommes de pauvrea gent,
Boonee gêna, Qui na soDt gubrea riches; Nous cherchons de l'argenti
Bonnes geu.
Pour nourrir nos familtei.
Failee-noUB la charité, Donnei-Doas un «ou marqué.
Si les BOUS marqués manquent.
Donnez-nous de l'argent ItUuc.
En Bourgogne, c'est pendant la semaine sainte que les enfants vont quêter des œufs en chantant la complainte de la Passion, et en promettant à ceux qui donneront de bon cœur qu'ils iront tout droit en paradis :
Droit comme un ange auprès de Jésus-Christ, Au 1" mai, dans la Meuse et le pays
les fillettes, vêtue de brancbes verte en chantant, cé\i pour l'autel de h crées pour ce jo Dans quelques-ui printemps revenu ble qu'on y ente sève en fermentai plantes 1
En paui
Les aToines Les aubépine
Tout en chanta avec l'âge il pre loisirs de l'enfanc çon atteint ses qi 1er. Voilà les ban viennent apprenti vont bûcherons d.
sur la mer ou me
Me LA POfiSIE POPULAIRR
au milieu de leur travail ils chantent toujours.
C'est le cycle des cbansoDS de métiers et de eomie. L'apprenti se console de la monosa tflche avec un peu de musique, et hanson on entend, comme un écho, le bruit de ses instruments de travail.
la chanson du batteur en grange ; on > le refrain est rhythmé par le choc des abant en cadence sur l'aire :
Dftns la peine, dans l'ouvrage, Dans lea divertissemeata, Je n'oublie janaÎB ma mie.
C'est ma pensée en tout temps.
— Ho 1 batteui, battons la gerbe.
Compagnons , j ojeusemen t.
ïeron, solitaire dans la forêt profonde, des cb a usons toutes poétiques, pleines ODS idéales et fleuries, où le gazouille- 1 oiseaux se mêle à chaque instant, ' .n refrain, aux rôves scandés par lo a cognée :
Il y avait trois petits fendeui,
Fendeui dessus l'berbette,
(J'entends le roisignolet}; 11 7 arait trois petits reDileni Causant <Ie leurs amourettes.
Le métiveur (le n juillet qui lui tombe d'aplomb des rêves plus hardis et commi grande lumière de midi. Dans voit passer des princesses paré « portant coiffures de dentelh satin blanc ».
Voici la ainte-Màdelein Où l'on coupe dans les cl Tous les garfona sont en Depuis la soleil levant.
Hoi, j'ai bien pris ma fa Toute en or et en argeni Pour m'encourir au plus A non sillon de fromeal
Mais tout en liant ma g Je cueille trois boulons 1 Les rassemble ieuille à I Les accroche à mon rub:
Ce sillon de froment esf fréq grand chemin, il y foisonne de là passent trois belles filles : ui fille de président et une trois!
et sans ajustement, mais bell
LA FOËSIE POPULAIRE
rit au rosier blanc ». Le moissoiineDr on bouquet aux deux premières :
Uaii quand puis 1k iroiaième,
Elte rougit ea me Topant.
Je me suU approché d'elle :
— Prenez mon bouquet des champs.
celle-là qu'il veut aimer, c'est avec elle a Toussaint prochaine » il veut dormir lit i< couvert de roses blaoches » :
La petite alouette grÎM Y chantera dans son doux chaut :
Vivent les constantes fillM, Vivent !<■ gargoui constants I
!sir amoureux, mais chaste et contenu, : déjà cette dernière chanson. Avec la
, l'amour a poussé au cœur du jeune I lèvre supérieure s'estompe maintenant igëre moustache, la vingtième année ap-
et, avec elle, une nichée de chants ssionnés gazouille dans son cerveau.
la jeunesse arrive, il se fait comme une
KT LA VIE RUSTIQUE
joyeuse explosion de tendresse au coe les et des garçons. On se promène, I dimanche, jusqu'à l'orée du bois; par bandes aux rapports, aux ballades, lées. Expansive et tumultueuse, lei d'autant plus violente qu'elle est coui lieu de cet éblouissement de la ving née , un pressentiment leur dit qu bâter, que la jeunesse passera comn:
et jusque dans leur allégresse on sen lancolie :
Tandis que nous aominea flUes et gar Dansons et noue dhertissons.
Car le temps qui nous mène Noua fora endurer eraud'peine.
Cbez ces natures primesautières éclôt brusquement, sans toutefois vivace explosion du désir se manifes brutalités d'expression. Au contrairi pas rare de rencontrer dans leurs cb; notes de mélancolie, de délicates r tendresse qui feraient envie à plus d'i rique. Ici, c'est un garçon encore tii déjà travaillé par le mal d'amour, q
:iE POPULAIRE '
demande au rossignol son aimer. Là, c'est un amou-
auz jeunes gens des épipasse la nuit couché à la
raconte sa veillée avec un Lchante :
[e Quitt J'ai passé!
[ita malheureiues, te j'ai couché, Sëvre dangereuse :œur eiuhalé (embrué).
e sa bieu-aimée endormie croirait lire une idylle de luplets oîi est décrit le som-
s soua sa tête ■ d'oreiller; •ke ïermeille
évBÎIIer.
e sommeille, • au jardin, se pour la belle
La fraîcheur <
La réveilla
C'était bien m
Quand ils font le ; peignent en deux i d'une touche si ex( achevé :
Elle est Tâtue Et dans eei a Ses clieTeai q Ont une odeui
D'ordinaire dans le rAIe du garçon es l'amoureuse. Celle-c son sang-froid. Parfi l'indifférence, que It
Les filles n':
Cem-là qi
Que les ama Ho 1 ho ! qi Ont de pei
A son tour, il es
bomme qui s'est console ailleurs, il cbercbe k exciter la jalousie de la cruelle en vantant la beauté d'une fille qui l'aurait épousé, s'il avait voulu :
Elle est bien aussi droite Que le joDC dons les prés.
Et bien aussi vermeille Que la rose en été ;
mais sa douleur perce à travers ses vanteries, et après chaque couplet le refrain éclate comme un sanglot :
Vous m'avez tant aimé, Vous m'avei délaissé !
D'autres fois l'amant est moins endurant, moins respectueux, et la fllle a fort à faire pour se défendre. L'aventure tourne même au tragique comme dans la cbanson lorraine de la Fille du pâtissier. Un garçon emmène une jeune fille à son logis et veut lui faire violence. Sous prétexte de couper le lacet de son corsage, la belle emprunte l'épée du galant et se la plante dans le *=œur. Dans une cbanson de la môme province, ® J^une fille, mieux avisée, sauve à la fois sa