‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 10 sur 33 · A M. ***, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

A M. ***, ÉDITEUR

Vous me demandez des détails sur une aventure qui fit autrefois beaucoup de bruit à Gènes. Ces détails, vous devez les savoir aussi bien que moi, puisque vous étiez à Gênes dans le même temps, et, Dieu merci, on en a assez jasé.

Cette aventure est aujourd'hui oubliée, et quoique vous la qualifiiez d'honorable pour moi, comme elle ne l'est pas pour tout le monde et qu'il faut laisser en paix la cendre des morts, j'aime autant qu'elle reste dans l'ombre.

Je ne m'étendrai pas non plus, quoique par un autre motif, sur mes courses en Calabre, en Dalmatie, en Hongrie, en Autriche, etc. Les circonstances que vous nommez curieuses ne l'étaient pas alors, parce qu'elles étaient ordinaires. Nous n'avons fait que ce qu'en ces

lenips d'orage chacun faisait bon gré, mal gré. Le douanier, et jusqu'au simple rat de cave, le sabre ou le mousquet au poing, se distinguaient aux avant-postes, comme eût fait un hussard ou un vélite de la jeune garde. Enfin, la bravoure et l'héroïsme étaient communs à tous les Français, et il y avait alors beaucoup de Français, caries Piémonlais, les Liguriens, les Toscans, les Dalmates, les Croates, les Savoyards et les Romains étaient Français comme vous et moi, et, en cette qualité, aussitôt que les balles commençaient à siffler et les coups à pleuvoir, ils se trouvaient également braves, et cela par celte simple raison qu 'il vaut mieux tuer le diable, que le diable nous tue. Enfin, là comme presque toujours, on devenait héros par peur.

Aujourd'hui, vous voudriez savoir si j'ai tué le diable, ou si le diable m'a tué?— Je vous répondrai comme Arlequin à qui on demande comment il s'appelle, et qui répond : C'est suivant. ... Or donc, si je me décide à vous dire quelque chose, je ne m'engage nullement à vous dire tout. Je n'aime pas à répéter les choses tristes et qui m'ont fait pleurer autrefois, et ceci par la raison que je suis trop vieux pour pleurer encore. Souvenez-vous de ce que disait un jour M. 0**: « Quand on raconte une histoire qui touche à notre cœur, il faut, par cela même qu'on peut la raconter, qu'elle ne soit pas bien douloureuse. »

M. 0** avait raison ; mais ce que je puis dire et ce qui me console, c'est que de toutes ces mauvaises passes où j'ai laissé parfois ma bourse et quelque peu de ma peau, je n'ai jamais laissé la moindre fraction de mou honneur, et que j'en suis sorti sans reproche.

Il est encore une cause à mon demi-silence: c'est qu'en fait d'aventures, il n'en est guère qui se passent dans la solitude. En écrivant sa confession, on se trouve ainsi obligé défaire celle des autres. Or, il est un axiome qui dit qu'il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse. Qu'un homme aime à se poser sur la sellette, il le peut, puisque c'est son goût ; mais il n'a pas le droit d'y mettre les autres. A lui est son secret, et non celui du voisin.

Lorsqu'il s'agit des femmes, la question est plus délicate encore. Sans doute l'amour-propre, ce mobile de toute chose en France, peut induire à parler, mais la raison nous fera taire, et un honnête homme ne livre jamais au public ni leur amour ni leur faiblesse.

Avec de telles idées, le moyen de faire des mémoires, et qu'y pourrais-je dire?— Je ne vous montrerais qu'un côté des choses, et ce côté ne serait pas le plus amusant, car on ne s'amuse guère que de la malice, c'est-à-dire de ce qui nuit à quelqu'un.

J'ajouterai que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et qu'il suffit d'un incident bizarre, romanesque pour donner une teinte douteuse à tout le reste, et même aux faits les plus simples. Quand le public est dans cette disposition d'esprit, l'auteur ne pourra plus rien avancer qui ne soit mis en doute; on lui contestera jusqu'à sa propre existence, il en viendra à n'être plus qu'un être problématique, qu'un mythe, et il en sera de même de ses récits.

Donnez-vous donc la peine de faire des mémoires pour qu'on vous croie vous-même une invention et l'œuvre d'une compagnie industrielle 1 Je ne ferai donc

pas de mémoires; seulement, je vais voir s'il me reste quelques notes ayant trait aux premières impressions de ma vie et aux souvenirs de mes voyages; et s'il y a du bon sens dans tout cela, je verrai avec vous ce qu'on en pourra faire.

LETTRE DCCXI.

Abbcville, 6 septembre 1838.

A MON PERE

Les voyages du roi, à Eu, présentent toujours les mêmes circonstances, et en ceci une année ressemble à l'autre. Cependant, puisque vous m'en demandez encore le récit, le voici :

Le samedi 1er septembre, je me suis rendu au château. Le roi y arriva vers six heures du soir, avec la reine, Mme Adélaïde, la princesse Clémentine et le duc d'Aumale. Les ministres qui l'accompagnaient étaient MM. de Salvandy et Martin (du Nord). Le premier aide-de-camp du prince était le général Heymez.

Le roi, d'accord avec son ministre de l'instruction publique, voudrait réhabiliter les sociétés savantes de province, et il m'a longuement entretenu de ses projets à cet égard. Il aura du mal à les faire réussir ; il a coutre lui les quatre classes de l'Institut et le dédain universel. Dès qu'un livre a été écrit et imprimé hors de Paris, personne ne veut le lire, et il meurt oublié.

M. Martin (du Nord) se rappelle au souvenir de de Vicq et de Léon. S'il peut s'échapper un jour, il ira

LETTRE DCCXI.

vous voir ; mais un ministre est à rattache et ne rompt pas ainsi sa chaîne. Je doute que vous le voyiez.

Le roi, comme de coutume, m'invita à dîner. Le cérémonial de ces dîners varie peu. Les invitations sont faites ordinairement par F aide-de-camp de service. L'invitation est pour six heures; on s'y rend un quartd'heure avant. On est reçu dans la galerie du bas. Le roi ne tarde pas à paraître, puis viennent la reine et les princes. Alors le roi fait 1b tour du cercle en parlant à tous les invités. La reine en fait autant de son côté. Tout le cercle est debout, même la reine et les princesses.

Les militaires, les fonctionnaires sont en uniforme; les magistrats et les bourgeois, en frac noir ou bleu, pantalon, souliers ou bottes. J'en ai vu venir en chapeau gris.

Quand on annonce le dîner, le roi prend la main de sa sœur et passe le premier ; puis la reine, les princesses, les dames d'honneur. Les ministres ou les généraux, les aides-de-camp de service leur offrent le bras. Sauf à la reine et aux princesses, le premier venu peut offrir son bras à toutes les autres femmes. Ce n'est pourtant pas l'usage, et lorsqu'une dame doit être placée près d'un invité, c'est elle qui vient prendre son bras.

Quand le roi, la reine, les princesses, les maréchaux, les ministres sont assis, chacun se met où il l'entend. À chaque bout de table est un aide-de-camp de service, ou à défaut, un officier d'ordonnance, pour en faire les honneurs. Du reste, la table est toujours servie avec un luxe vraiment royal, et le reproche d'avarice fait au roi est une absurdité.

Une musique de régiment joue pendant le dîner, ce

qui rend souvent la conversation impossible. Ces musiques, parfois bonnes, sont le plus souvent médiocres ou mauvaises. Elles m'ont plus d'une fois coupé l'appétit.

Le dîner dure une heure et demie; quelque fois moins. On garde son épée pendant le dîner.

Lorsque le roi se lève, tout le monde l'imite. Le roi s'arrête un instant pour se laver la bouche. On passe dans un salon où l'on prend le café. Le roi est servi d'abord, puis on verse à chacun de la même cafetière. On offre rarement des liqueurs : c'est prudent, car durant le dîner, on verse coup sur coup des vins dont pas un n'est médiocre, et j'ai vu des convives qui, se croyant obligés de faire sans relâche honneur aux vins de sa majesté, sortaient de table plus que gais.

Le roi reste jusqu'à neuf heures. Lorsqu'il se retire, la reine et les princesses le suivent. Les princes demeurent encore, mais peu de temps, et alors chacun s'en va de son côté.

Quand, le matin, le roi va au Tréport, on prépare des chars-à-bancs. Le roi, la reine, les princes, les princesses montent dans le premier, avec les dames et les principaux officiers. Dans les autres, se placent les personnes présentées ou en uniforme.

Lorsqu'il y a promenade en mer, on peut s'embarquer avec le roi, si l'on arrive avec lui ou si l'on se présente à sa suite. Quand je tarde à le faire, le roi m'appelle, ou l'aide-de-camp de service m'y invite de sa part. Ma personne ici n'est pour rien; c'est une déférence qu'il croit devoir à l'uniforme et au grade.

Puis, ainsi que je vous l'ai dit, mes hommes gardent le roi comme il veut être gardé, c'est-à-dire sans qu'il

LETTRE DCCXIl.

s'en aperçoive. — La reine est dans des transes continuelles. Elle n'a pas tort : l'Angleterre étant le refuge de tous les bandits politiques, le Tréport est un point où, à l'aide des bateaux de plaisance, de pèche et autres qui ne font qu'entrer et sortir, une bande d'assassins pourrait facilement s'introduire. C'est près du Tréport que, sous le Consulat, Georges Cadoudal et ses complices ont passé. La reine le sait; cela lui revient continuellement en tête, et la pauvre femme se recommande à tous les saints.

LETTRE DCCXIl.

Àbbeville, 26 décembre 1838.

Les orateurs chrétiens ont tort de parler de miracles en chaire ; ceci ne tend à convertir personne, pas plus ceux qui croient que ceux qui doutent. D'ailleurs, depuis une quarantaine d'années, les miracles sont plus politiques que religieux. Quand ils n'émanent pas de l'autorité ou de la police qui fait aussi les siens, ils viennent de l'opposition.

Pendant l'occupation française de l'Italie, à Naples comme à Gênes et à Rome, les miracles n'annonçaient rien de bon pour les envahisseurs ; toujours ils précédaient les émeutes et les insurrections. Quelques jours avant qu'elles n'éclatassent, on entendait dire immanquablement que les madones pleuraient.

En 1808, le bruit se répandit qu'elles ouvraient les

yeux. Notre-Dame des Anges, Notre-Dame de Lorelte, Notre-Dame de Montenero avaient fait leur miracle. La Vierge d'Ancône était seule en retard, et les habitants murmuraient. Un soir, une femme, pendant le salut, étant près de l'autel avec son fils âgé de quatre ans, V enfant lui dit : Vede marna, la madona apre li occhi. Aussitôt la femme se met à crier : Ah! madona, ah! viadona. Le peuple répond par des acclamations, et tout le monde voit le miracle, sauf un seul homme qui, probablement, avait la vue courte. 11 dit à son voisin qu'il ne voyait rien. Ce voisin était un portefaix qui lui déchargea un coup de poing sur la figure, ce qui lui fit crier aussitôt : La vedo, la vedo.

Si je m'étonnais, en Italie, de voir les ecclésiastiques se prêter à ces jongleries, je m'en étonne plus encore en France. Pourquoi la dévotion et la vérité ne marchentelles pas toujours ensemble?

En fait de miracles, en voici un arrivé le mois dernier dans une bonne ville tl'un département voisin. Un savant voyageur exhibait au public, moyennant cinquante centimes, une momie qu'il rapportait d'Égypte, disait-il.

A l'appui de son dire, ce savant vendait également des antiques, et je fus, comme tout le monde, visiter la momie. Comme tout le monde aussi, je fis emplette de figurines en pâte, en bois de sycomore, de cachets, de scarabées, etc., etc.

Le voyageur, bien accueilli à Abbeville, s'en fut à Amiens, puis à Boulogne, puis ailleurs où il le fut mieux encore, et les savants locaux furent si contents de leur confrère d'Égypte et de sa momie, qu'ils décidèrent le conseil municipal à en faire l'acquisition. Le

propriétaire assurait qu'elle était vierge, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais été ouverte, et qu'elle était de celles qui contiennent des papyrus ou manuscrits.

Il en demandait mille francs; on lui en offrit cinq cents. 11 accepta: c'était pour rien.

Le jour de l'autopsie fut annoncé longtemps d'avance; des invitations furent faites. Toute l'administration, toute la science s'y portèrent en corps.

On ouvre la boîte de sycomore ; on trouve une figure de femme pas trop belle : c'était une vieille négresse, et qui, malgré les aromates que le savant avait prodigués, ne sentait pas comme baume. Mais il s'agissait moins de baume que de manuscrit. Le scalpel est enfoncé dans le sein de la défunte. On entend un froissement de matière sèche: c'est le papyrus, il n'en faut pas douter. On tire avec précaution le précieux dépôt dont on commente déjà le caractère. Nos Champollions se frottent les mains. On tire toujours, on regarde : c'était un numéro du Constitutionnel.

Que M. ***, d'assez triste renommée, prenne le titre de comte, je le veux bien ; mais qu'il prétende aussi en affubler son héritier, c'est trop.

De chiens milords en Angleterre Chacun sait combien il en est ; Mais nul, par droit héréditaire, N'y prend le rang de baronnet.

LETTRE DCCXIII.

Abbeviile, 24 janvier 4839.

Rien de plus naturel, mon cher magistrat, que les avanies que vous éprouvez. De noire temps, si vous voulez faire du bien, tout le monde crie : Au feu! et vous jette le seau à la tète. Il n'en sera pas de même, si vous voulez faire du mal : chacun s'empressera de vous y aider. Au surplus, cette question de la richesse et de la misère est un problème à peu près aussi difficile à résoudre que celui du bonheur et du malheur, car si c'est notre caractère qui nous fait heureux ou malheureux, c'est lui aussi qui, bien souvent, nous fait riche ou pauvre.

Deux hommes ont chacun dix mille francs de rente; ils habitent la même ville, ils ont les mêmes charges de famille, mais ils ont des goûts différents. Il en résulte qu'avec cette fortune, l'un a trop, et l'autre pas assez.

L'un ne dépense pas ce qu'il a, l'autre en dépense davantage. L'un ne veut pas dépenser moins, l'autre ne veut pas dépenser plus. L'un entasse, l'autre dissipe.

Enfin, vient un instant où l'un a le double de ce qu'il avait, tandis que l'autre n'a plus rien, et cependant ni l'un ni l'autre de ces individus n'ont joué ni spéculé. Us n'ont fait que vivre, et peut-être n'ont-ils pas mieux vécu l'un que l'autre ; seulement, leurs moyens de vivre n'étaient pas les mêmes.

Quant à la nécessité des migrations, voici ce que je dirai : Il y a tant de places en Europe pour y former des colonies, la population y est si peu en rapport avec l'étendue des terrains cultivables et non cultivés ou mal cultivés, qu'on ne voit pas ce que les émigrants vont chercher au-delà des mers.

Pour comprendre comment une immense population peut vivre dans un petit espace, il faut aller en Chine. On y fait des îles flottantes sur les lacs et les rivières, des étangs sur les toits, et des champs à trois et quatre étages.

La population delà France, qui était en 1815 de vingtneuf millions d'âmes, était en 1835 de trente-trois millions cinq cent quarante mille neuf cent dix. La production du blé, qui y était de trente millions quatre cent soixante mille neuf cent soixante-onze hectolitres, s'est élevée à soixante-onze millions soixante-huit mille quatre cent quarante-quatre hectolitres.

La superficie du sol cultivable est de trente-trois millions d'hectares, et il y en a environ vingt-deux millions huit cent dix-huit mille de cultivés. Comment donc se fait-il qu'il y ait des mendiants? Ne pourriezvous pas donner du travail à tout le monde? — On répondra à ceci que la difficulté n'est pas de trouver du travail à donner, qu'elle est bien plutôt à rencontrer les

gens qui en acceptent et veuillent le faire convenablement. — Rien déplus commun que d'entendre les ouvriers dire qu'ils manquent d'ouvrage, mais rien de plus rare que de les décider à aller où on en trouve; bref, ils veulent toujpurs du travail là où il n'y en a pas.

Pourquoi n'y aurait-il pas une association contre la misère volontaire, c'est-à-dire contre la paresse? Pourquoi la mendicité ne serait-elle pas repoussée comme une lèpre? Pourquoi tout vagabond ne serait-il pas, à l'instant même, arrêté et conduit dans un hospice, sauf à le punir s'il était valide, ou à le nourrir s'il était infirme.

Pourquoi tout individu ne serait-il pas tenu de justifier de ses moyens d'existence?

Pourquoi le nombre des cabarets, cause de perdition et de ruine, ne serait-il pas limité? Pourquoi ne serait-il pas défendu d'y vendre à boire jusqu'à l'ivresse? Pourquoi l'ivrogne vaguant dans les rues, ne serait-il pas arrêté et enfermé jusqu'à ce que son ivresse fût passée?

Pourquoi n'aurions - nous pas une garantie contre l'homme ivre, comme nous en avons contre les fous?

Pourquoi les foires, les marchés, les routes seraientils un lieu d'exposition journalière de tous les maux de l'humanité? Pourquoi chaque arrondissement, chaque commune, chaque ville ne seraient-ils pas tenus de garder leurs infirmes et de les nourrir?

Pourquoi n'imposerions-nous pas chacun à une somme qui serait remboursée en travail ou en produit?

Pourquoi ne mettrions-nous pas le prix des objets de luxe en rapport avec ceux de première nécessité, et ne ferions-nous pas contribuer le superflu au profit du nécessaire?

Îi4 LETTRE DCCXIII.

Pourquoi ne nous occupons-nous pas du logement du pauvre? Pourquoi des inspecteurs ne seraient-ils pas chargés de veiller à leur salubrité, à leur propreté? Pourquoi ne raserait-on pas les maisons insalubres pour en élever de plus saines?

Pourquoi l'air et l'eau ne seraient-ils pas partout gratuits?

Pourquoi n'arriverait -on pas aussi à fournir un chauffage et un éclairage public?

Pourquoi n'aurions-nous pas partout des salles d'asile, des colonies agricoles, des caisses d'épargne, des manufactures ouvertes à tout individu sans travail, etc.?

Pourquoi? pourquoi? pourquoi? — Je ne saurais répondre à tant de pourquoi; mais ce que je sais, c'est que le principe de la misère existe, et tendra à s'étendre tant que les nations persisteront dans leur système de prohibition et d'armée permanente, et surtout dans cette croyance à la nécessité de s'entre- nuire, la seule sur laquelle elles soient d'accord. En effet, qu'un peuple dépose les armes pour prendre la charrue ou la navette, qu'il détienne simplement travailleur ; au lieu de l'aider, l'entourant d'un cercle de fer, tous les autres s'entendront pour l'isoler, puis le piller et le détruire.

Parmi les remèdes à essayer contre la mendicité, un de mes voisins, M. d'Ancennes, proposait celui-ci: Tout individu qui voudrait mendier, viendrait faire «a déclaration au maire. On l'inscrirait sur un registre spécial. Il lui serait délivré une plaque sur laquelle serait écrit : Mendiant; plaque qu'il porterait à la coiffure. Il ne pourrait mendier que dans le canton où seraient domiciliés ses parents. Dans les cimetières, il y aurait

une place réservée, avec cette inscription : Cimetière des mendiants.

M. d'Ancennes assure que ces conditions suffiraient pour réduire la mendicité presqu'à néant. C'est possible.

Quoi que vous en disiez, il ne faut pas trop se plaindre du dénouement des journées de Juillet. Elles auraient pu beaucoup plus mal finir, et si Charles X eût résisté, la guerre civile aurait pu s'en suivre. Oui, nous devons une belle chandelle à la Providence.

Dieu souffla-t-il la tempête?

Non. L'arche, avec vent debout,

Vogua, comme aux jours de fête,

La galiote à Saint-Cloud.

Conduite par la bonace

Mieux que n'eût fait uu nocher,

Sur le mont trouva sa place «

Gomme un coq sur un clocher.

Bref, Louis-Philippe se rencontra là à point, pour nous tirer d'un mauvais pas, et bien loin de lui en vouloir de son acceptation, tout bon Français doit lui en savoir gré.

LETTRE DCCXIV.

Abbeville, 7 février 1839.

A M. de C**.

La patrie est partout, même dans un faubourg, et les Jeanne d'Arc, les Jeanne Hachette, les amazones et héroïnes de toute sorte sont moins rares qu'on ne pense. Rentrant hier chez moi, je trouvai ma cuisinière, grande et forte jeune fille, aux cheveux noirs, à l'œil vif, dans

LETTRE DCCXIV

un état d'exaspération extraordinaire et brandissant un couteau en vraie Judith.

Douce ordinairement, je ne pouvais m'expliquer ce qui l'irritait ainsi.

Le sujet de sa colère était que le faubourg Saint-Gilles, où elle est né, n'imitait pas celui de Rouvroy qui venait de s'insurger et de déclarer la guerre aux commis à l'occasion du droit sur le petit cidre.

Après avoir vigoureusement admonesté ses frères, habitants de ce même faubourg, elle s'apprêtait à sortir pour aller aussi chapitrer ses compatriotes et leur reprocher leur lâcheté, lorsque peu soucieux des exploits de cette nouvelle Clorinde, je m'empressai de lui faire replacer son glaive dans le fourreau, ce qui parut la contrarier vivement, surtout quand je lui lis défense de quitter la maison.

Elle n'en eut pourtant pas le démenti; elle y fut le lendemain, pérora à sa manière, c'est-à-dire de façon à mettre le feu partout, et si Rouvroy n'avait pas, ce jourlà même, déposé les armes, je ne sais pas trop, grâce à son éloquence, ce qui fût arrivé.

Et pourtant mon héroïne souillant ainsi la discorde, est charitable et bonne et une pieuse fille. Vous me direz que Jeanne d'Arc l'était aussi.

En voilà assez sur les émeutes et les amazones, et j'en reviens à votre lettre.

Sans doute la voie qu'adopte M. *** pour arriver à la gloire ne ressemble pas à la voie lactée ; elle est un peu boueuse, et ses historiettes, imitées de Des Reaux, ne sont ni blanches ni propres. Enfin, s'il ne s'y crotte pas trop, il peut, lui aussi, obtenir son auréole académique.

N'avons-nous pas vu un homme, en France, qui n'avait pu se faire connaître par son esprit, y parvenir par des bêtises? Elles lui ont donné une réputation égale, sinon supérieure, à nos plus grands poètes, à nos plus beaux génies. C'est du marquis de Bièvre que je parle.

Pourquoi donc le mal, quand il est partagé, parait-il moins aigre? Un fiévreux croirait presque se porter bien, si tous les hommes avaieut la fièvre, et chacun craindrait moins la mort, si son dernier jour devait être aussi la fin du monde. Ce n'est pas là le beau côté du cœur humain, et pourtant c'est celui que votre élu, M. ***, aime fort à mettre en relief : « Mon ami, écrivait l'autre jour cet excellent camarade, je n'ai certainement aucun motif eje vous en vouloir ; aussi, je ne vous en veux pas. J'ai pour vous la plus grande considération, la plus grande amitié. Eh bien ! en dépit de cette amitié, de cette considération, peut-être môme à cause de l'une et de l'autre, si j'étais pendu, j'aimerais à vous voir l'être avec moi. »

Savez-vous à qui il faisait ce gentil compliment? — A L**, qui se croyait déjà la corde au cou.

M. *** n'en est pas moins nommé député; je ne sais s'il va nous débiter à la tribune ces charitables maximes. L'autre jour, il est revenu chez lui furieux, parce qu'ayant oublié sa carte ou sa médaille et n'étant connu de personne au Luxembourg, un factionnaire n'a pas voulu le laisser entrer. Assurément ce n'était ni sa mise ni sa figure qui pouvaient lui servir de laisser-passer. Il n'en déblatérera pas moins une heure durant contre ces difficultés de la porte, oubliant que c'est en partie cette grande négligence du costume qui a déterminé Finvcnv 10

218 LETTRE DCCXV.

tion des cartes ou des médailles d'entrée. Un concierge peu au fait des mœurs parlementaires, avait, un jour, refusé le passage à tout un bureau, prenant nos respectables législateurs pour des mendiants qui venaient, sous un titre d'emprunt, demander Paumône. Au titre près, peut-être ne se trompait-il pas.

Quoi qu'il en soit, pour ne pas augmenter le nombre des législateurs râpés et mal peignés, conseillez-lui de se faire donner un coup de brosse.

LETTRE DCCXV.

Abbcville, 17 février 1839.

Oui, monsieur, les journaux ont dit vrai; nous avons eiLaussi nos trois journées, et ni plus ni moins glorieuses que toutes celles qu'éclaira le soleil de Juillet. Il est vrai qu'il n'était question ni des élections, ni de la presse, ni d'aucune charte ou constitution, mais d'une chose bien autrement importante aux yeux de nos bons habitants : il s'agissait du petit cidre que l'on croyait, en raison de son jeune Age et de sa faible qualité, devoir vivre et mourir sans droits royaux ni constitutionnels. Quoi qu'il en soit, le 6 février 1839, dès huit heures du matin, les bruits les plus sinistres couraient dans la capitale du Ponthieu: on disait que l'exercice des cabarets avait été troublé; que les commis avaient été hués, injuriés, crottés et pelotés, et môme que le sang avait coulé du nez de l'un d'eux.

Ayant un poste de douaniers dans le faubourg Rouvroy, foyer de l'émeute, je m'apprêtais à m'y rendre, quand je reçus une lettre du sous-préfet qui me priait de lui donner un secours d'hommes, ce que je fis avec tout l'empressement d'un Français qui voit la patrie et le petit cidre en danger.

Après avoir donné l'ordre de prendre les armes, je partis pour me rendre sur les lieux, ainsi que doit le faire tout général qui veut livrer bataille en personne. Je trouvai mon armée en marche.

J'appris de l'officier comment l'émeute avait commencé. Les commis, entrés en fonction dans un cabaret, en avaient été expulsés, puis poursuivis par la populace qui les voulait battre.

Au bruit que faisaient ces pauvres rats effarouchés, les préposés étant sortis, les avaient dégagés des étreintes de l'émeute dont les ongles commençaient à les piquer, et ils leur avaient donné asile dans leur corps-de-garde.

La foule, qui les y avait suivis, environnait la place. Les préposés, craignant que la porte ne fût enfoncée, s'étaient armés et avaient fait une sortie ; puis, mettant les commis au milieu d'eux, ils les avaient conduits, sous une grêle de pierres, jusqu'à l'entrée de la ville où, sauf un blessé, tous étaient arrivés en bon état. .

Sur l'invitation du sous-préfet, je fis charger les armes et marcher ma troupe vers le faubourg. Lorsque nous fûmes au pont, nous aperçûmes le rassemblement s'avançant vers la ville. En tète étaient, en manière d'avant-garde et de troupe légère, deux à trois douzaines de jeunes filles plus jolies les unes que les autres. Elles avaient en main des bâtons , ou plutôt des ba-

220 LETTRE DCCXV.

guettes. Une seule, âgée d'environ dix-sept ans et belle à ravir, tenait un vrai gourdin : c'était la générale.

Après ces jeunes filles, venaient des groupes d'hommes à mines assez renfrognées. Nous fîmes faire halle à la force armée, et le sous-préfet, le maire, quelques officiers de la garde nationale et moi, nous marchâmes aux rebelles qui s'étaient eux-mêmes arrêtés au pont séparant le faubourg de la ville.

Là, le sous-préfet commença à pérorer, mais à ses paroles, les jeunes filles répondaient par des chants.

Ennuyé de cette immobilité, je quittai le sous-préfet, et, allant en avant, je traversai celte colonne de sirènes qui s'ouvrit galamment pour moi, et je fus au peloton placé derrière qui semblait être l'état-major des révoltés. Dans le nombre se trouvaient des ouvriers que j'avais souvent employés dans mes fouilles archéologiques; je tâchai de leur faire entendre raison. Ils m'écoulèrent avec assez de sang-froid, mais sans céder un pouce de terrain, disant qu'ils m'auraient obéi si j'avais été seul, mais qu'ils n'avaient pas confiance aux autres.

Cependant, le bruit augmentait. Je me retourne, et je vois que, non contentes de chanter, les jeunes filles s'étaient mises à danser. Elles avaient attrapé l'adjudant de la garde nationale, elles le faisaient pirouetter au milieu d'elles, et la générale, la belle au gourdin, pour le tenir en haleine, faisait de temps en temps un moulinet avec son instrument autour de ses oreilles, ce qui paraissait le divertir médiocrement.

Ne me souciant pas de figurer dans cette nouvelle pyrrhique, je retraversai l'émeute et fus retrouver le sous-préfet qui continuait à parler. Le commandant de

la garde nationale, ainsi que le maire de la ville, le secondaient de leur mieux : c'était vox clamantis in deserto, et, tout bien exécuté qu'était ce discours à trois voix, il n'avait aucun succès.

Il y avait là bon nombre d'officiers de la garde nationale; mais, voyez jusqu'où l'amour du petit cidre égare les hommes, il ne s'y trouvait pas un soldat. Enfin, on en vit arriver un en grand uniforme: c'était un grenadier de la plus belle taille. Tous les chefs l'entourant, le félicitèrent de ce que résistant au mauvais exemple, il était venu. « Oui, sans doute que je suis venu, s'écrie-t-il, et j'en avais hâte. — Bien, mon cher camarade, repond le commandant, voici du zèle. — Oui! continuait le digne grenadier qui paraissait fort ému, je craignais d'arriver trop lard. — Non, vous êtes encore à temps. — Ouil heureusement que je suis à temps pour dire à ces gens-là qu'ils ont parfaitement raison; que c'est une horreur de faire payer le petit cidre, et qu'ils ont bien fait de donner une peignée à ces canailles de rats. — Oui! mes amis, s'écrie-t-il en s'adressant aux émeutiers, vous avez bien fait! » Et il allait le leur prouver par une démonstration catégorique, lorsque le commandant effaré lui dit qu'il l'exemptait de service pour ce jour-là, et qu'il pouvait retourner chez lui.

Au milieu du groupe des danseuses, on en remarquait deux tenant un poteau qu'elles élevaient de temps à autre, comme un nouveau labarum. Il portait une inscription, et je n'en concevais pas trop l'usage, mais bientôt je l'appris : ce poteau était celui de l'octroi arraché à la limite extérieure du faubourg, qui était

LETTRE DCCXY

celle des droits qu'on voulait reporter jusqu'à la porte de la ville. Bientôt on le mit en effet dans un trou fait d'avance. A peine y était-il, sans être autrement assujéti, qu'un brave ivrogne monte dessus et, au risque de se casser cent fois la tète, s'y assied et se met à prêcher à la grande satisfaction de l'émeute et surtout de luimême, car il riait comme un bienheureux des gentillesses qu'il croyait dire.

Les choses en étaient toujours au même point; il fallait pourtant avancer ou reculer. On parlementa: les insurgés convinrent qu'ils ne passeraient pas le pont, et l'autorité dit que, pour l'instant, elle-même ne tenterait pas de forcer le passage. La concession était médiocre ; la force armée se composait de vingt douaniers, et ce faubourg contient trois mille âmes. Nous nous retirâmes donc avec les honneurs de la guerre soi-disant.

J'avais à côté de moi le contrôleur de l'octroi, M. Bultel, celui-là même à qui la populace en voulait particulièrement. En entrant dans la ville, quelques groupes parlaient de lui donner ce qu'en style populaire on appelle une raclée. J'aurais bien pu en recevoir les éclaboussures; cependant, je ne voulus pas l'abandonner. Arrivés à la maison des Rames, nous y entrâmes.

J'y trouvai les autorités civiles et militaires en grande délibération; je les y laissai, et la trêve étant signée, j'envoyai dîner mes hommes. Je fus en faire autant. Ainsi se termina cette première journée.

Le lendemain matin, je fus au faubourg ; tout y était calme. Les préposés me racontèrent que la veille, tandis que les commis étaient assiégés dans le corps-de-garde, une des jeunes filles passa son bras par la fenêtre, tenant

à la main quelque chose de fort sale qu'elle mit sous nez du contrôleur en lui disant: — Mange, cochon. — Je leur recommandai de garder l'histoire pour eux seuls, car l'héroïne du petit cidre aurait pu payer cher sa bravade.

L'interrègne des contributions indirectes dura la huitaine. Chaque jour, j'allais au corps-de-garde, et chaque jour j'étais témoin d'un nouveau meurtre. Le sang coulait à flot: c'était celui des porcs. Pour ne pas payer le droit de cinq francs par animal, on employait ce temps de jubilé à remplir les saloirs.

Cependant, l'autorité n'était pas oisive. On avait appelé à Abbeville un bataillon d'infanterie et un escadron de cavalerie, et le 15, la garde nationale et son artillerie, réunies à cette troupe, marchèrent vers le faubourg. Cette fois, c'était une véritable armée.

A l'entrée du faubourg, elle fit halte.

J'étais allé, dès le matin, au corps-de-garde placé au centre de ce même faubourg; j'en revenais, lorsque je rencontrai le peloton des commis qui allaient reprendre possession des pays insurgés. La troupe ne devait venir à leur aide que s'ils éprouvaient de la résistance, mais rien ne l'annonçait. Toutefois , j'étais curieux de voir commencer la campagne; je retournai donc sur mes pas, et j'assistai à l'exercice du premier cabaret. Tout se passa fort paisiblement.

A quelques cents pas derrière les commis, venait M. de Vauguerin, directeur des contributions indirectes du département. Il avait dû s'arrêter entre deux portes, car c'était seulement à sa requête , et en cas que les commis fussent repoussés, que la troupe devait aller en avant.

ÎU LETTRE DCCXVI.

Je lui dis que L'emploi de ta force serait probablement inutile; que j'avais vu ses agents opérer sans obstacle; que s'il voulait s'en assurer par lui-même, je retournerais sur mes pas pour l'y accompagner. Il y consentit, et nous allâmes voir exercer successivement dans tous les cabarets. Nous atteignîmes ainsi l'extrémité du faubourg, sans que personne nous eût dit un mot.

Nous rentrâmes en ville, et nous annonçâmes à l'artillerie qu'elle pouvait éteindre ses mèches.

Tels sont les faits. Ils ont bien lini, mais ils auraient pu fort mal tourner, car les tètes étaient montées. Les faubourgs s'étaient mis en communication pour organiser simultanément la résistance, et si l'on avait voulu forcer le passage les premiers jours, il y aurait certainement eu un combat. Presque tous ces faubouriens ont été militaires ; ce sont des hommes décidés et tous armés de bons fusils.

L'effervescence commençait même à gagner la ville, où les insurgés avaient de nombreux partisans.

LETTRE DCCXVI.

Abbeville, 4 mars 1839.

Vous donner un conseil sur le placement de vos fonds me serait assez difficile. Les mettrez-vous en rente sur l'État? Cette première proposition résolue, sur quel État les meltrez-vous? Et en quelles rentes? car il y en a de

bien des sortes, depuis la rente de saint Corenliu dont je vous ai parlé ailleurs, jusqu'au cinq pour cent dont je vais vous parler tout de suite. Voici, sur ces cinq, dits consolidés, la petite allocution que nous nous permettions l'année dernière, c'est-à-dire en mai 1838; elle est un peu impertinente, mais qu'y faire?

« Mes très-chers frères,

« Ne mettez jamais votre bourse dans la main des voleurs, car ce qui peut vous arriver de plus heureux , c'est qu'ils vous la rendent. Eh bienl avant de la leur confier, supposez qu'ils vous l'ont rendue, alors vous serez heureux d'avoir encore votre argent, et avec moi vous répéterez dans la joie de votre cœur : Ne mettons jamais notre bourse dans la main des voleurs.

« Savez-vous, mes très-chers frères, ce que c'est que les voleurs? Je ne parle pas du gouvernement que j'honore, vive le gouvernement! — Les voleurs sont ceux qui font un traité et qui ne le tiennent pas ; les voleurs sont les banqueroutiers ; ce sont ceux qui^ires que les voleurs et les banqueroutiers, spéculent sur les vols en général, et les banqueroutes en particulier.

« Les voleurs, mes très-chers frères, sont encore des individus qui se font juges dans leur propre cause. Donc, supposons ici que la propriété monte en baissant la rente, et que des propriétaires s'érigent en tribunal pour faire cette baisse et pour s'adjuger ainsi, de leur propre main, une partie du bien des rentiers; sout-ce ces rentiers qui seront les voleurs, ou les propriétaires?

« Or, mes très-chers frères, les députés sont propriétaires, puisqu'il faut l'être pour être député. Je ne parle v 10*

LETTRE IKXXVU.

pas de nos députés que j'honore, vivent les députés ! Je parle de ceux qui fouillent dans la poche des dits rentiers, et, je vous le demande, est-ce pour y mettre quelque chose? Si vous répondez non, je me permettrai de vous dire pour la troisième fois : Serrez vos poches et serrez fort, et au nom de Dieu, mes très-chers frères: ne mettez jamais votre bourse dans la main des voleurs. »

En résumé, je ne sais point lequel a gagné, depuis cinquante ans ans, du gouvernement qui vend des rentes, ou du particulier qui en achète; seulement, je lis dans un journal la petite note qui suit :

« Je n'avais pour toute fortune, disait un vieillard, que dix-huit mille francs gagnés par mon travail. Je les ai placés sur l'État en 1788, moyennant neuf cents francs de rente. En Tan VI, j'ai été réduit à six mille francs de capital et trois cents francs de rente. Aujourd'hui, on veut encore me prendre soixante francs sur mon revenu. Je mourrai bientôt, mais jusque là, comment vivre? »

LETTRE DCCXVII.

Abbeville, 29 mai 1839.

Les calembourgs des avocats ne prouvent rien ici en faveur des prévenus , c'est plutôt le contraire : s'ils avaient de bonnes raisons à dire, ils n'en donneraient pas de si mauvaises.

En France, le conspirateur plaisante le couteau à la main. Lisez l'interrogatoire du 1er février 1835 de

Fieschi, ce type mauvais du Corse et du Français : « Lorsque je fus présenté chez Pépin, dit Fieschi, il venait de faire peindre nouvellement sa boutique. Parmi les emblèmes, il y avait une poire (1) sans queue. Pépin, en me la montrant, me dit:— Je voudrais que celui qu'elle représente fût coupé en quatre. — Je lui répondis : On a bien fait de ne pas lui mettre de queue, car c'est un malin, et personne n'a pu encore la lui faire.

« Boireau, ajoutait ce même Fieschi, est comme les chiens : plus on lui donne de coups, plus il vous suit. »

Il disait aussi qu'il n'avait pas voulu le laisser entrer quand il était avec Nina, parce qu'on ne pouvait pas faire l'amour à trois.

La conduite de cet homme froidement scélérat et poliment atroce contraste bizarrement avec celle des prévenus d'avril, si emportés, si insolents. Us répondent par des injures à la cour. Fieschi ne parle que de l'honorable cour.

Revenons aux gens d'aujourd'hui. Je suis loin de désirer qu'on les condamne : ces hommes peuvent n'être qu'égarés, et c'est pour cela que je voudrais qu'on les défendît un peu mieux. Il est beaucoup de nos avocats qui, dans leur soi-disant défense, laissent douter s'ils sont pour ou coutre leurs clients. La vérité est qu'ils ne sont ni pour ni contre, qu'ils sont pour eux seuls, voulant produire de l'effet, sans s'inquiéter autrement du patient.

J'ai fait, en effet, un livre intitulé : Petit Glossaire,

(1) Parmi les nombreuses caricatures que Ton a faites de Louis- Philippe et dont il a voit le bon esprit de rire le premier, il y en avait une qui représentait sa ligure sous forme de poire.

228 LETTRE DCCXMLI.

mais non, comme on vous l'a dit, un livre où tout est bien. Ainsi que dans toutes les choses de ce monde, il y a du bon, du médiocre et du mauvais. Un jour, si quelqu'un a assez de charité pour cela, il rejettera le médiocre et le mauvais, et de deux gros tomes, il fera un tout petit volume.

L'histoire que vous me racontez est curieuse. Nous sommes donc revenus au bon temps des miracles; en voici trois en deux mois : c'est trop, beaucoup trop pour la saison. Il est temps que le clergé y songe, et qu'il comprenne combien ces jongleries lui font tort.

J'aime assez l'escamotage, Mais en religion, non.

On voit trop clair à notre âge Pour que ce jeu-là soit bon ; Et je dirais au saint père:

Je \ous rendrai votre dû Si, sous peine de galère, Tout miracle est de'fendu.

Mais halte-là! ne nous mettons pas en guerre avec l'Église,

Car si je lâche à saint Pierre Quelques lazzis maladroits, Il a sa clef et sa hairc Pour me donner sur les doigts.

LETTRE DCCXVUI.

Abbeville, 20 juillet 1859.

Il y a des jours de guignon, pendant lesquels on ne peut l'aire un pas sans une fâcheuse rencontre, sans

mettre le pied dans un tas de boue ou sans apprendre une mauvaise nouvelle. En vérité, dans ces instants néfastes, on devrait s'enfermer dans sa cave, en faire clore les portes et les soupiraux, et, pour plus de précaution, se boucher les oreilles avec de la cire, et se mettre des coquilles de noix sur les yeux.

Le samedi 13 juillet 1839, étant dans ma chambre à coucher, vers sept heures du soir, une petite bibliothèque de chêne se détache avec fracas et tombe : C'est, dit le proverbe, un signe funeste. En effet, un pied plus près, elle m'eût tombé sur la tète.

Le dimanche matin, 14 juillet, M. Barré, contrôleur des bois, que je rencontre au Pâtis, m'annonce qu'on vient de trouver dans la Somme une servante nommée Savary, percée de trois coups de couteau. Savary est le nom de ma cuisinière, excellente fille à laquelle je suis fort attaché. Je m'empresse de revenir au logis ; heureusement que je l'y trouve sans coups de couteau et faisant une omelette.

Après déjeùner, M. Delcuppe, mon tapissier, entre. 11 me dit, lui aussi, qu'on vient de trouver trois femmes mortes. Alors il me répète la première histoire. Puis une seconde, celle d'une demoiselle trouvée noyée dans le canal. Enfin, une troisième dont l'héroïne est une jeune fille nommée Thérèse, qui s'est jetée dans son puits.

Je ne connaissais pas la seconde, mais la fin de cette dernière me frappa : c'était la fille de notre scieur de bois. Grande et belle, elle avait dix-sept ans. Tous les jours, je l'apercevais en me rendant au bain. Je l'avais encore rencontrée la veille pleine de vie et de gaîté, et elle m'avait souhaité le bonjour. La motX d'une si chai -

LETTRE DCCXVU1

mante créature, et cette mort si funeste, me fit une impression cruelle. Toutefois, je doutais encore de la réalité de cet événement, lorsque M. Poultier étant survenu, je lui demandai quels étaient les bruits qui couraient. Il me répéta l'histoire de Thérèse, en ajoutant seulement qu'elle s'était suicidée à la suite d'une querelle avec sa mère, ce qui n'embellissait pas la chose.

Cette confirmation du premier dire m'ôta tout espoir, et je ne doutai plus que la mort de la pauvre fille ne fût vraie.

Étant sorti dans l'après-diner, il me semblait que tout le monde en parlait; partout je croyais voir encore cette figure fine et gracieuse que j'avais remarquée si souvent, et toute la journée je fus plongé dans une mélancolie noire.

Du vivant de Thérèse, je n'y pensais pas du tout, et depuis sa mort, je la regrettais comme si elle m'eût été quelque chose.

Le 15, en allant au bain, j'évitai de traverser la rue qu'elle habitait; je n'osais même pas y jeter les yeux, craignant d'apercevoir le convoi mortuaire. Cependant, je m'enhardis; au retour, je parcourus la chaussée danstoute sa longueur, et je ne vis rien.

Je commençais à avoir quelque doute. Je me dis qu'on avait peut-être exagéré la nouvelle. Rentré chez moi, je demandai au planton si les bruits des jours précédents s'étaient confirmés et si, en effet, on avait trouvé tant de femmes mortes? — Oui, me dit-il ; et il me raconta, dans les mêmes termes, l'histoire de Thérèse.

Pendant la journée, ces images de môrt ne cessèrent de me poursuivre. Le soir, triste et préoccupé, je fus me

promener, au Champ-de-Foire. En entrant, je vois parderrière une grande jeune 611e vêtue d'un caraco l de nankin et d'une jupe d'indienne, donnant la main à deux petits garçons en blouse bleue, et jouant avec eux. Je m'approche; elle se retourne: c'était Thérèse. Je n'en croyais pas mes yeux. Je passai de nouveau devant elle; elle riait et sautait avec les deux enfants, aussi pleine de vie que lorsque je la rencontrai chaque matin.

Était-ce elle? était-ce son ombre? — C'était bien elle, car elle m'aperçut et me salua gracieusement et comme si rien n'était.

C'est qu'en effet il n'était rien arrivé du tout, ni à elle, ni à personne ; et des trois femmes mortes, il n'y en avait pas une seule qui ne fût bien portante.

Croyez maintenant aux présages et aux nouvelles!

LETTRE DCCXIX.

Abbeville, 4 novembre 1839.

Savez-vous que pour un philhellène et négrophile, vous avez un furieux goût pour l'exploitation de l'homme par l'homme. Ce n'est plus le dénouement d'une rencontre ou le narré d'un voyage, ce ne sont plus quelques lettres, c'est mon histoire tout entière qu'il vous faut. Mais quelle bizarre prédilection avez-vous donc pour mon histoire, quand il y a tant de beaux contes qui courent les rues, quand vous en trouverez certaine-

232 LETTRE DCCXIX.

ment un meilleur sur le dos du premier venu à qui vous pourrez mettre la main au collet?

Aujourd'hui, il n'est pas un petit rentier, pas un simple contribuable, pas un innocent bourgeois, pour peu qu'il ait été, durant un an, soldat, comédien, commis, voyageur ou douanier, qui ne puisse être le héros d'un poème.

Je sais très-bien qu'il ne faut pas juger les gens sur l'étiquette du sac, et qu'un pauvre gabelou, un quas-tu là, comme on nous appelle, peut avoir figuré dans de grandes et belles aventures. N'a-t-on pas vu des rois épouser des bergères, et réciproquement? Pourquoi n'en aurions-nous pas épousé aussi? pourquoi même n'en épouserions-nous pas encore? — Vous me direz qu'autrefois les reines étaient en grande abondance, tandis que les bergers étaient rares.— Alors pourquoi ne sommes-nous pas nés dans ce bon temps ? Nous aurions aussi cueilli des myrtes et des lauriers. Mais aujourd'hui, la concurrence a tué l'amour et la gloire; non-seulement il n'y a plus de reines pour tout le monde, mais je suis tenté de croire qu'il n'y en a pour personne, et que la plus simple princesse fera fi d'un berger, fût-ce Endymion lui-même.

Or, dans mon histoire, qu'aurais-je donc à vous dire qui ne fût arrivé à dix mille autres avant moi? Bornonsnous donc, comme je vous l'ai dit, à mettre en ordre les quelques lettres que vous avez pu retrouver, auxquelles vous ajouterez les minutes et les notes que je prépare.

LETTRE DCCXX.

Abbeville, 6 novembre 1839.

Non, quoi qu'on en dise, la terre, mon cher collègue, n'est pas née d'hier. M. Élie de Beaumont, en calculant l'épaisseur des dépôts alluviens, a trouvé que cette terre, depuis le jour où les premiers sédiments fossilifères se sont formés à sa surface, aurait vu passer sept millions six cent mille ans, et ce géologue, chacun le sait, ne se prononce pas légèrement et sans compter.

Il dit aussi qu'en supposant la puissance de la végétation d'autrefois égale à ce qu'elle est aujourd'hui, il faudrait environ vingt-cinq ans pour produire une couche de houille épaisse de deux millimètres. Or, on en exploite en France qui ont plus de soixante mètres; leur formation aurait donc demandé plus de six cent mille ans, qu'il faut encore ajouter aux sept millions six cent mille ans ci-dessus. Voyez où ceci nous mène, et faitesnous croire que pendant tous ces millions d'années la terre est restée en friche, sans hommes, sans arts, sans monuments; et pourtant nous n'admettons pas d'oeuvre humaine qui remonte à plus de quatre à cinq mille ans, et nous n'en donnons pas beaucoup plus à l'homme. Mais qu'est-ce donc que cinq mille ans? A peine l'âge d'un arbre, d'une plante, et peut-être de certains animaux que nous foulons journellement aux pieds et qui ont l'air d'en mourir, mais qui ne meurent pas.

LETTRE DCCXX.

Ah ! que nous avons peu de sens avec nos idées sur l'âge! Nous croyons à tout, hors au temps, et nous voulons absolument qu'il ait commencé, sinon avec nous, du moins avec notre grand-père. Rappelons-nous donc que Dieu est éternel; le temps n'est rien pour lui, et si nous en jugeons aux productions de la nature qui toutes naissent, se développent et croissent, il ne fait rien spontanément.

J'en viens maintenant à votre question grammaticale. Vous me demandez si le mot grand posé avant le nom d'un homme, a la même signification que lorsqu'il est placé après? Par exemple: le grand Frédéric, le grand Napoléon seraient-ils plus honorablement désignés si l'on disait: Frédéric-le-Grand, Napoléon-le-Grand?

Je suis porté pour cette dernière qualification qui, d'ailleurs, me semble plus durable. On ne dit plus guère le grand Frédéric ou le grand Napoléon, et l'on dit toujours Charlemagne et Alexandre-le-Grand.

Un seul homme, Albert le philosophe, a joui et jouit encore des deux titres : les biographes et les savants l'appellent Albert-le-Grand, et le peuple le grand Albert. Hais son admiration pour lui vient, non de sa philosophie dont il ne se doute nullement, mais de sa sorcellerie qu'il considère extrêmement.

Ce qui a valu à Corneille le titre de grand, est moins son mérite et la beauté incontestable de ses tragédies que le bonheur qu'il eut d'avoir un frère qui en faisait aussi, mais de médiocres. S'il avait élé fils unique, ou si son frère n'eût pas écrit, il fût resté Corneille tout court.

Des grands hommes, je passe aux grands animaux. Vous décernez la palme au lion pour la bravoure ; moi,

je la donne au coq qui a des qualités plus solides ou un coeur plus généreux. 11 combat en face, ce que ne fait pas toujours le lion qui se sent de sa parenté avec le chat, et sait fort bien ruser pour surprendre une proie ou un rival qui l'inquiète. Le coq dédaigne un ennemi trop faible; il n'est jamais jaloux d'un poulet. J'ai vu souvent des moineaux s'abattre sur le plat ou sur le grain dont il faisait les honneurs à ses poules, car remarquez bien qu'il ne se sert jamais le premier; les poules chassaient brutalement les petits parasites; le coq les laissait manger en paix. S'ils devenaient par trop insolents et allaient jusqu'à lui arracher les morceaux du bec, il les écartait doucement et d'une manière toute paternelle.

Ce moineau lui-même est-il donc à dédaigner? Non; il a aussi ses qualités, disons plus, ses vertus. Modèle de charité, il donnera, sans se préoccuper de la différence de plumage ou d'espèce, la becquée à tous les jeunes oiseaux abandonnés. En vain leur langue n'est pas la sienne : il comprend leurs cris de détresse, et les soigne comme ses propres petits. J'en ai surpris un appàtelant uq poussin délaissé par sa mère et deux fois plus gros que lui.

Qui sait si saint Vincent de Paul ne l'avait pas pris pour modèle.

Avec cet esprit d'ordre et de ménage, il n'en est pas moins vaillant : il tient ferme là où l'aigle lui-même se sauve épouvanté.

Lorsque le canon du Palais-Royal, placé sous le verre ardent, se fait entendre à midi, ce pierrot flâneur le regarde faire. Seul de tous les habitants de l'air et des champs, il ne s'est pas sauvé au mugissement de la pre-

tu

LETTRE DCCXXI.

mière locomotive, et le premier aussi on Ta vu sauter dans les rails pour y ramasser les miettes tombées des wagons.

Pourquoi donc ne le rangerions-nous pas parmi les animaux héroïques?

LETTRE DCCXXI.

Abbeville, 21 novembre 1839.

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