‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 9 sur 33 · A M. DE V · texte numérisé non relu

A M. DE V

Le courage, mon cher ami, n'est pas toujours dans l'action d'affronter une batterie de canons et d'avancer tète baissée contre un carré de baïonnettes. Il y a aussi le courage civil qui consiste à vaincre bien des répugnances. Le premier qui s'est déterminé à avaler une médecine noire et puante ou à recevoir un lavemeul, avait certainement le courage civil. Ce n'est pas pourtant le trait xjue j'ai pris pour texte dans mon discours à la Société d'Émulation.

Si vous comptez sur notre théâtre pour passer votre temps ici, vous aurez à décompter. Je ne vous dirai pas si la troupe est bonne, car je ne l'ai pas vue, mais je me défie des troupes ambulantes.

Les comédiens sont comme les canards qui, toujours, s'accouplent un gras avec un maigre. Ils s'associent, eux aussi, un bon et un mauvais. Mais vous aurez une autre distraction : ce sont nos cloches. On n'en a jamais tant fait usage que depuis nos dernières révolutions, et si le clergé abbevillois en a été privé en 1793 et un instant en 1830, il s'en est bien dédommagé depuis, notamment notre bon curé qui, dans son innocente jubilation au chant de ses cloches chéries, me fait toujours l'effet d'un enfant auquel on a rendu son tambour. Mais ne plaisantons pas là-dessus, car il est des geus

LETTRE DCCIX.

qui croient qu'on ne saurait se sauver sans cloches, et qui leur sacrifieraient tous les saints du paradis.

En parlant d'enfant, donnez des nouvelles à M. d'A** des deux siens. Ils profitent beaucoup au collège, ils sont gros et gras. Quant au grec et au latin, je n'en dirjri rien; je serais même tenté de croire, en voyant leur bonne santé, qu'ils en usent modérément et qu'ils se nourrissent de tout autre chose.

Ont-ils tort? Ne ferait-on pas mieux de leur apprendre le bon sens? Comment un enfant, vécût-il cent ans, deviendrait-il un homme avec l'éducation qu'on lui donne dans les États dits civilisés? Saisi, dès le berceau, par la routine qui l'entoure de compresses et de ligatures, arrêtant ainsi sa sève et son développement, il tombe, aussitôt qu'il veut marcher, sous la griffe scholastique qui, s'armant, contre sa raison, de pensum et de férules, et lui appliquant son syphon absorbant, vide ainsi son cerveau des vérités que Dieu y a mises, et les y remplace par les sottises classiques. De sorte qu'il est obligé, pour redevenir lui-même, d'employer la seconde moitié de sa vie à oublier ce qu'on lui a appris dans la première. Alors quel temps lui reste-t-il pour apprendre?

D'ailleurs, à quoi lui servira la science du passé, s'il lui est défendu de marcher vers l'avenir? Le but de nos institutions, si nous les admettons comme on les interprète dans les trois quarts de nos écoles où les mots progrès et impiété sont synonymes, est bien moins d'aller en avant que de nous ramener en arrière.

Vous direz que j'exagère. — J'exagère si peu que j'en appelle, sur ce point, à nos professeurs eux-mêmes,

ceux dont nous allons lous les jours admirer l'éloquence. Ajoutons-y l'honnêteté, car ils sont, en ceci, de bonne foi. Ils haïssent le progrès pour lui-même, ils ne vous en feront pas mystère. Dans le développement des idées, dans la marche ascendante du bon sens, dans l'appréciation juste de l'histoire du passé et la rectification des erreurs de nos pères, ils voient un esprit révolutionnaire, une tendance impie, presqu'une révolte contre Dieu, enfin un piège du mauvais esprit. En avez-vous jamais entendu un seul crier : en avant! et vous dire que Dieu vous a donné des yeux pour voir et une tète pour raisonner? — Non, ils ne vous l'ont pas dit, et ils ne vous le diront pas. C'est tout le contraire qu'ils vous prêchent : ne croyez ni à vos yeux ni à votre bon sens,* tel est leur texte ordinaire. « Vos yeux sont des guides trompeurs, votre raison n'est qu'erreur et mensonge. Les nôtres seuls peuvent vous montrer la route. Renoncez donc à vous-mêmes, et serrez-vous contre nous. »

Là-dessus, mettant cette raison au poteau, ils ne lui permettent pas de s'étendre plus loin que la longueur de la chaîne qui l'y attache.

Sont-ce là ou ne sont-cc pas là le langage et les gestes de nos docteurs? Non-seulement ils voient la perdition dans le moindre pas en avant, mais le statu quo luimême nous met, selon eux, en danger de mort : « Le philosophisme règne, s'écrient-ils encore; l'irréligion nous déborde; les loups hurlent jusqu'au milieu du bercail; des rhéteurs éhontés y professent hautement l'athéisme (le progrès), versant leurs poisons dans le sein d'une jeunesse aveuglée par les fausses lueurs d'une doctrine impie (le progrès). »

Vous le voyez : le progrès, toujours le progrès. Le progrès, c'est la bête noire de l'école, c'est son antechrist. Avec le progrès, c'en est fait du trône et de l'autel, c'en est fait de la société, car le progrès c'est la lumière, et la lumière c'est l'impiété. Arrière donc la lumière , et guerre à la raison ! Oui 1 lumière et bon sens, tels sont les ennemis qu'il faut combattre.

De là cette croisade que ces aveugles appellent sainte, et que, moi, je nomme impie, car elle est dirigée contre Dieu même, père de toute vérité.

Abbeville,25 août 1838.

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