‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 11 sur 33 · A M. DE · texte numérisé non relu

A M. DE

Vous me remerciez, mon cher colonel, du conseil que je vous donnais il y a trois ans, en vous disant: Cueillez des lauriers et craignez les myrthes, et vous me racontez le triste dénouement de l'amour de ce pauvre N** qui, moins sage que vous, a élé se brûler à cet astre brillant, mais dont l'éclat m'avait paru sinistre et tenant de ce feu-follet qui voltige toujours au-dessus du précipice.

A ce sujet , vous me rappelez une aventure que je vous citais et dont un de mes amis, lui aussi, manqua d'être victime, et vous me sommez de tenir la promesse que je vous ai faite de vous en conter une autre.

Puisque vous avez si bonne mémoire, je tiendrai ma parole. Cette aventure, la voici. Elle est courte, et vous n'y trouverez pas le temps de vous ennuyer. Nous laissons encore parler notre ami. Ici, point de grande dame; il s'agissait simplement d'une bourgeoise, riebe pourtant, et d'une famille tenant le haut bout dans sa petite ville. Elle était fort jeune, dix-huit ans, et mariée depuis peu. Fort jolie d'ailleurs, elle avait la réputation de sagesse la mieux établie.

« Quant à moi, c'est toujours mon ami qui parle, vivant assez retiré, occupé de travaux sérieux, je n'avais point remarqué cette jeune femme, bien qu'elle fût ma voisine. Cependant, je finis par m'apercevoir qu'elle paraissait à sa fenêtre aussitôt que je me montrais à la mienne.

Tout en attribuant ceci au hasard, ma curiosité fut excitée. Je demandai qu'elle était cette demoiselle, car je la prenais pour telle, et c'est alors que j'appris son histoire, et son mariage qui avait précédé de peu de jours mon arrivée.

Si elle eût été à marier, l'espèce d'attention qu'elle m'accordait m'eût paru toute naturelle ; mais nouvellement en ménage, et passant pour dévote, je ne pouvais pas croire qu'elle voulût faire sitôt une brèche au contrat. Dans tous les cas, je n'avais nulle envie de profiter de ses bonnes intentions. Il faut bien que je le confesse, j'étais fort refroidi sur les bonnes fortunes; je les avais même prises en une sorte d'horreur : Chat échaudé craint Veau froide, dit le proverbe, et depuis mon aventure d'armoire, j'avais, ce que j'ai omis de vous dire, reçu un coup d'épée; je ne voulais donc pour rien au monde me jeter dans de nouveaux tracas.

Cependant, les œillades de ma voisine continuaient avec d'autant plus d'activité que je semblais ne pas m'en apercevoir ; elle y mettait tant de persévérance et faisait tant d'efforts pour les rendre visibles, qu'elles l'étaient à peu près pour tout le monde. 11 n'y avait donc plus moyen de s'y tromper. Ses regards, sans cesse arrêtés sur ma fenêtre, ne se bornaient déjà plus à exprimer des soupirs; ils en étaient venus aux reproches et jusqu'à la

LETTRE DCCXXÏ.

colère, et sans avoir encore parlé à cette belle, je voyais que son âme était de feu. Raison de plus pour me tenir à l'écart : je cessai donc de me mettre à la fenêtre.

Dès qu'elle reconnut que c'était, chez moi, un parti arrêté, elle prit celui de m'écrirc. C'était chose hardie de la part d'une si jeune personne. Le prétexte de sa missive était de me recommander quelqu'un. Sa lettre, convenable en tout point, pouvait être lue de tout le monde et de son mari même, et sans une petite phrase ûnale, je n'aurais pu en deviner l'intention; mais cette phrase indiquait clairement qu'elle désirait que je me présentasse chez elle.

Je ne m'y présentai pas; je tardai même à lui répondre. Elle s'impatienta, et un beau matin je reçus la visite... devinez de qui? — De son mari. Elle me l'expédiait. C'était la première demande qu'elle lui adressait, me dit le brave homme, et il n'avait pu la lui refuser.

La recommandation en faisait encore les frais. Il plaida chaudement la cause du protégé de sa femme. Il y mettait une insistance telle, qu'on l'aurait pris pour un amant, bien plutôt que pour un mari. Hélas ! il n'était ni l'un ni l'autre, et rien n'annonçait qu'il dût l'être prochainement : elle ne l'envoyait vers moi que pour qu'il m'amenât vers elle. Il le lui avait promis sans doute, car il mit dans son invitation tout autant de conscience que dans sa recommandation.

Je m'excusai de mon mieux, en alléguant le travail dont j'étais chargé et l'intention où j'étais de ne pas voir la société. Je ne sais si mon refus le chagrina beaucoup, mais il partit, me laissant ébahi de l'audace de l'une et .de la faiblesse de l'autre.

Je montais à cheval presque tous les jours, et je faisais une promenade de deux ou trois heures, ordinairement suivi de mon domestique, parfois seul. Un jour, je vis ma voisine sortir sur un joli cheval qu'elle maniait fort hardiment, comme d'ailleurs presque toutes les femmes de ce pays. Son mari raccompagnait, également à cheval.

Le lendemain, elle sortit encore, et cette fois un petit groom avait pris la place du mari et montait l'autre coursier.

Étonné de cette subite manie de cavalerie, je chargeai mon domestique d'en demander la raison. On lui répondit que la dame avait des éblouissements, des vapeurs, etc., et que le médecin lui avait ordonné de reprendre l'exercice du cheval qu'elle avait abandonné depuis son mariage.

Le surlendemain, je sortis. Ma voisine n'avait, de toute la journée, donné signe de vie; mais je n'étais pas à une demi-heure de la ville, quand j'entendis, derrière moi, deux chevaux galopant, et, au milieu d'un nuage de poussière, j'aperçus ma belle amazone escortée de son jockey. Elle passa à côté de moi; je la saluai, et bientôt je la perdis de vue.

Elle s'attendait, je pense, à me voir la suivre. Je n'en fis rien, et je revins au logis par une traverse.

Elle en fut sans doute fort courroucée, car deux jours entiers s'écoulèrent sans qu'elle se montrât à sa croisée. Le troisième, elle n'y put tenir, elle y parut. Moi, je me tins coi. Alors elle m'écrivit. Sa lettre me fut remise à l'heure du courrier, et avec beaucoup d'autres. Je la décachetai donc sans me douter d'où elle venait, mais au premier mot, je le devinai.

LETTRE DCCXXl.

Je ne savais que répondre, et, pour me tirer de passe, je ne répondis pas.

Le lendemain, seconde missive. Puis une troisième. Enfin , un jour que j'étais sorti à cheval , j'entendis encore le bruit d'un cavalier qui me suivait : c'était la jeune femme, mais seule. Cette fois, elle arrêta son cheval tout court, à côté du mien. Ses yeux lançaient des éclairs; ses paroles étaient brèves, saccadées. Elle tenait une petite cravache qu'elle secouait résolument. En vérité, je croyais à chaque instant qu'elle allait m'en frapper. Enfin , il était impossible de distinguer si le sentiment qui agitait cette jeune et belle créature rougissant, pâlissant, était ou de l'amour ou de la haine.

Je balbutiai quelques mots pour m'excuser, mais j'avais probablement l'air bien stupide, car à chaque parole, elle haussait les épaules, et sa colère semblait en augmenter. Tout-à-coup, sur une dernière observation, elle tourna bride et repartit au galop, comme elle était venue.

Quant à moi, immobile sur la route, je ne savais si je devais avancer ou reculer. Mais la peur que cette femme exaltée ne fît quelque coup de tête, ou bien que son cheval, qu'elle poussait sans précaution, ne s'abattit, me réveilla, et je m'élançai à sa poursuite.

Bientôt je l'aperçus au loin , continuant sa course désespérée. Je gagnai du terrain et j'aurais pu la joindre, mais son domestique était alors près d'elle. J'arrêtai mon cheval et changeai de route.

Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, des lettres m'arrivaient, et quelles lettres I Non, jamais le délire n'a écrit d'une manière plus brûlante, plus éche-

velée; et les sens, j'en suis convaincu, n'étaient pour rien dans cet amour, si ce qu'elle éprouvait était bien de l'amour.

D'après le caractère de cette femme, je ne doute pas que si les avances fussent venues de mon côté, ou si même j'avais cédé à son premier regard, elle ne m'eût repoussé avec mépris. Mais la contrariété avait développé en elle, sinon l'amour, du moins la volonté bien prononcée de le faire naître. Habituée à être courtisée, elle s'indignait de courtiser à son tour, et de courtiser inutilement. Ici, les rôles étaient changés : c'était elle qui avait pris celui du jeune homme ardent, passionné, fou, qui veut vaincre ou mourir.

Elle en était venue au point de ne plus rien ménager. Elle m'écrivait, je ne puis en douter, sous les yeux de sa mère, de son mari, de ses gens, de tout le monde, car à l'activité de sa correspondance, il fallait qu'elle y passât ses jours et ses nuits.

Je ne lisais point toutes ses lettres; il en était même que je ne décachetais pas, pour n'être point tenté de les lire, car elles me faisaient mal. Des propositions les plus étranges, des protestations les plus tendres, elle passait aux: insultes, aux injures poignantes, aux menaces atroces.

J'avais d'abord pris la résolution de ne jamais lui répondre, mais espérant la ramener à la raison, je me déterminai à le faire. Je lui dis tout ce qu'on pouvait dire pour la guérir et l'éloigner de moi, mais j'y réussissais mal : mes lettres l'exaspéraient. Tout raisonnement lui semblait un signe de mépris, une offense qu'elle relevait avec rage. Son refrain éternel était qu'elle v 11

LETTRE DCCXXI.

voulait partir, partir avec moi, et qu'il fallait que je l'enlevasse.

Rien ne pouvait la faire sortir de ce^cercle vicieux. Elle se croyait libre ou voulait l'être.

Attentive à toutes mes démarches, il m'était impossible de faire un pas sans qu'elle le sût : elle interrogeait mes voisins, elle questionnait mon domestique, elle m'espionnait elle-même.

Le soir, en rentrant chez moi, je l'apercevais souvent marchant sur mes pas, et s' esquivant comme une ombre quand elle se croyait reconnue. Une fois pourtant, au lieu de s'éloigner, elle se précipita vers moi avec une sorte de fureur; puis, au moment de m'atteindre, elle s'arrêta et s'enfuit. Ceci se passait dans une obscurité profonde; je ne la reconnus qu'à un mot convulsif qu'elle laissa échapper. Que voulait-elle? Je ne l'ai pas su.

Dans ses excursions nocturnes , elle n'élait jamais seule : une autre femme la suivait. Était-ce une amie ou une femme de chambre? Quelle qu'elle fftt, elle était nécessairement dans sa confidence.

J'ai lieu de penser que pendant mon absence, elle entrait chez moi. Les gens de la maison le niaient. L'ignoraient-ils, ou ne disaient-ils pas la vérité?

Une circonstance qui manqua d'être bien funeste me prouva la réalité de ces mystérieuses visites. Sur ma cheminée était un couteau d'acier poli, sorte de stylet corse fort effilé , dont je me servais indifféremment comme d'un poinçon ou d'un couteau. Je tenais à cette arme, parce que je l'avais depuis longtemps. Elle était toujours posée à la même place où mon domestique la remettait quand je m'en étais servi. Néanmoins, deux

fois je la trouvai dérangée; je lui en demandai la raison. Il me dit qu'il ne l'avait pas touchée.

Une après-midi , j'étais seul. Mon domestique était sorti avec mes chevaux, et mon secrétaire était malade. J'entends entrer dans mon antichambre, puis tourner la clef en dedans. Ceci me sembla étrange, et j'allais me lever, lorsque la porte de ma chambre s'ouvre, et je vois paraître ma jeune voisine. Elle se jette dans un fauteuil sans prononcer un seul mot, mais ses larmes coulent, et bientôt elle sanglote.

Je m'efforce de la consoler ; je lui parle de sa mère, d'un frère qu'elle semble chérir : rien n'y fait. Je me hasarde à lui dire un mot de son mari. Tout-à-coup elle se lève, elle saisit ma main et la presse convulsivement. Puis, par un mouvement aussi rapide que l'éclair, elle prend le couteau qui était sur la cheminée, et avant que j'aie pu faire un pas pour le lui arracher, elle s'en donne trois coups. Le sang jaillit sur moi. Elle tombe à mes pieds.

Vous dire ce que j'éprouvai est impossible. Appeler, c'est la perdre; ne pas appeler, c'est la laisser mourir. J'arrache le fichu qui la couvre; j'ouvre son corset. Le sang coule, mais peu abondamment. Je crois remarquer qu'un coup a glissé sur une côte; que les autres n'ont pas pénétré. Je me souvins alors que le matin môme, en voulant me servir de mon couteau, j'en avais brisé la pointe. Ce fut cette circonstance qui la sauva, car c'était au cœur qu'elle s'était frappée.

Bientôt elle reprit connaissance. Je pansai ses blessures; elles étaient légères. La pauvre jeune femme paraissait si heureuse des soins que je lui donnais et de

LETTRE DCCXXI

la crainte qui m'agitait, car j'aurais alors donné ma vie pour assurer la sienne, qu'elle oubliait toutes ses douleurs. *

Combien de fois j'ai béni le hasard qui avait brisé la pointe du couteau 1 II est certain que c'est à cette circonstance qu'elle a dû la vie, et moi plus que la vie : l'honneur; car, ne vous y trompez pas, c'était à l'ignominie qu'elle me vouait en se frappant, peut-être même à l'échafaud. Supposez un instant que vous êtes juge ou juré, et pesez les circonstances : toutes m'eussent accusé. Cette femme trouvée percée de trois coups au cœur, dans ma chambre fermée à la clef, frappée de mon propre couteau ; oui! cette femme avait été assassinée.

Quel pouvait être l'assassin? — Mon domestique?... Il était loin. — Mon secrétaire?... Il était malade. — J'avais donc choisi ce moment. Non-seulement il y avait meurtre, mais il y avait préméditation.

Quels motifs pouvais-je avoir de commettre ce crime? — Ces motifs, on les aurait trouvés. Chacun savait que cette femme m'obsédait de ses poursuites, de sa jalousie. Elle pouvait me faire manquer un riche mariage, et un mariage que je désirais depuis longtemps : j'avais donc intérêt à me débarrasser d'elle. Voilà ce qu'on aurait dit.

Ses lettres même, que j'avais conservées, auraient été autant de preuves contre moi. Dans son égarement, elle m'y traitait de son bourreau; elle disait que je voulais sa mort, que je l'assassinais : toutes ces exclamations insensées qu'arrache la colère ou Famour dédaigné, ces phrases qui semblent banales par l'abus qu'on en fait, et qui sont sans conséquence tant que la personne qui les prononce existe et les dément par sa présence,

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deviennent des inductions, des preuves même, quand elle ne vit plus. Tout est positif alors, car la tombe est là qui témoigne et dit: Vous voyez, ces menaces n'étaient pas vaines.

En face de présomptions si accablantes, quel jury ne m'eût condamné? S'il ne l'eût pas fait, un acquittement m'eût-il sauvé? — Non; l'opinion m'eût poursuivi, et mon nom , accolé à celui d'assassin , eût été voué à l'exécration publique. Voilà pourtant ce qu'on appelle une bonne fortune et un homme heureux 1

Si ce bonheur vous apparaît, s'il se présente à votre porte, fermez-la et mettez-y les verrous. »

LETTRE DCCXXII.

Àbbeville, 29 décembre 1839.

Qui de nous n'a pas répété

Cette phrase ronflante :

Moi, je m'en fiche en vérité

Comme de Tan quarante.

Aujourd'hui, ce n'est plus le cas,

C'est chose mal sonnante; Mes amis, voici l'an quarante,

Je ne m'en fiche pas.

C'est ainsi que je vous souhaite la bonne année. No vous fichez pas de l'an quarante, mais fichez -vous de M. **, et n'oubliez pas cet axiôme :

Pour éviter un mal, on tombe dans un pire.

Tenez, il n'y a pas un quart-d'heure que voulant, dans mon jardin, caresser un jeune chat, il allongea la patte ;

LETTRE DCCXXII.

je relire ma main, et je la déchire à un rosier voisin. Si j'avais eu confiance au chat, je n'aurais pas d'égralignure.

Ceci est venu à propos pour décider mon opinion et vous donner le conseil de vous tenir coi. Quand l'orage est sur notre tête, il y a toujours plus de péril à fuir qu'à rester en place, et ce promeneur n'est foudroyé que parce qu'il a craint la pluie, et qu'il s'est mis à courir pour trouver un abri.

Que vous veut-on et que peut-on vous faire? Vous avez raison, et vous êtes un honnête homme. Laissez le calomniateur se démener ; il finira par se prendre dans le piège qu'il vous tend.

Dans tous les cas, sa griffe n'a pas tant déchiré ni pénétré si avant qu'elle ait pu empêcher votre élection: vous avez été nommé à une très-grande majorité. Je vous en félicite, mais à condition toutefois que vous ne ferez pas comme les autres, et que vous ne flagornerez pas plus la canaille que le pouvoir. C'est aujourd'hui la plèbe qui a ses courtisans.

Avant votre départ pour le palais Bourbon, voyez si, parmi vos champêtres voisins, vous ne pourrez pas me trouver un jardinier. Nous venons de perdre votre vieille connaissance, Pierre, qui, depuis vingt-cinq ans, en remplissait les fonctions, et qui s'était fait surnommer dans la ville Pierre l'imbécille, parce que des haricots poussaient toujours où il plantait des pois, et des carottes où il mettait des laitues. Nous y tenious à cause de son grand âge : il y avait dix ans et plus qu'on prétendait qu'il en avait quatre-vingts; il devait approcher la centaine, ce qui ne l'empêchait pas de monter à l'échelle et de se griser lorsqu'il le pouvait.

Ses ennemis jurés, ses persécuteurs étaient les moineaux. Toujours il en parlait: — Ils viennent se poser sur mon chapeau, s'écriait-il. — C'était vrai, car ces oiseaux clairvoyants savaient, par expérience, qu'ils n'avaient rien à craindre de ses mains ; qu'il se contenterait de les apostropher, de leur reprocher leurs rapines, et de les inviter à laisser au moins la moitié des fruits au propriétaire.

Ce qu'il abhorrait le plus après les moineaux, c'étaient les plantes dites d'agrément, les plantes de botaniste. 11 les poursuivait avec un acharnement sans pareil, il les regardait comme une hérésie de la nature; et tout ce qui n'était pas chou, carotte, ognon, fève ou pois, était pour lui une mauvaise herbe. Aussi, il fallait voir mon père bondir d'indignation quand il faisait, le matin, la visite de son jardin, devenu très-propre selon Pierre, mais qui était ravagé selon mon père.

Ce n'est pas comme modèle à suivre par son successeur que je vous donne la biographie de notre vieil ami; c'est, au contraire, pour en trouver un qui ait des dispositions moins destructives. J'use et j'abuse de votre obligeance; mais pourquoi ètes-vous mon cousin et mon ami, deux qualités pour être victime en tout pays civilisé.

LETTRE DCCXXI1I.

Abbeville, 10 février 1840.

En vous parlant de l'aristocratie de notre bonne ville et de l'ancienneté de ses gentilshommes, j'ai oublié la noblesse de ses chats, la moins contestée de toutes. Oui ! la ville possède ses chats aristocratiques, animaux vivant noblement et datant incontestablement de la fondation de l'hôtel qu'ils habitent de père en fils depuis un temps immémorial. En cas d'extinction de la famille du maître, considérés comme branche collatérale de la ligne du fondateur, ou seulement par suite de la prescription légale et d'antique possession, ils deviendraient, s'ils étaient aptes à succéder, les héritiers de fait et les légitimes propriétaires.

Ces nobles chats qui, de siècle en siècle, et à travers tant d'épreuves et de révolutions, sont arrivés jusqu'à nos jours sans jamais forfaire à l'honneur, n'ont pas de parchemins sans doute. Us n'ont pas non plus d'arbre

MO

généalogique, d'acte de maintenue, et Ton n'en parle ni dans le nobiliaire de la province, ni dans l'Histoire généalogique de Saint-Allais; mais ils ont des titres non moins certains, et les signes indélébiles de leur origine, armes parlantes, sont si bien inscrits sur leur fourrure, qu'il n'est aucun de ces gentilshommes chats qui, sans autre preuve, ne puisse entrer d'emblée dans l'ordre de Malte ou dans le chapitre des comtes de Lyon.

Quoi qu'il en Soit, ces braves animaux n'ayant ni cuisines ni cuisinières attachées à leur service, trop fiers pour travailler et trop sensibles pour tuer des rats et des souris, ont toujours compté sur la table des habitants de l'hôtel. Ils n'y comptaient pas en vain : ils étaient véritablement les chanoines du logis, et n'avaient rien à envier aux hommes. Mais qu'y a-t-il de stable en ce monde? Une partie de ces propriétaires, citadins depuis la création, furent un jour, à l'instar de leurs voisins. les nababs d'Angleterre, pris d'une passion de villégiature. Ceux qui avaient des campagnes voulurent les habiter; ceux qui n'en avaient pas en achetèrent ou en louèrent.

Cependant, la mauvaise saison les chassait des champs. Mais peu satisfaits de notre dernière révolution, quelques-uns d'entr'eux se mirent à bouder, et, sous prétexte de faire valoir leurs biens et d'encourager l'agriculture, ils résolurent de quitter tout-à-fait la ville. En cela, eurent-ils tort ou raison? Les ouvriers des campagnes gagnèrent-ils de leur présence ce que ceux de la ville perdaient à leur absence? — Je ne saurais le dire; mais ce qro je puis affirmer, c'est que par suite de cette résolution, les malheureux chats, qui n'avaient

250 LETTRE DCCXXIU.

pas été consultés, se trouvèrent dans une cruelle perplexité.

Les premiers jours qui suivirent le départ des maîtres, nos chats, devenus souverains au logis, débarrassés qu'ils étaient des chiens et des enfants, et d'ailleurs l'estomac encore garni du repas de la veille, éprouvèrent peu de regret. Ils jouirent même d'une liberté qui leur sembla du bien-être. Ils se partagèrent les lits, les fauteuils, les canapés, et y prirent joyeusement leurs ébats. Mais à l'heure ordinaire du repas, quand, se rapprochant de la cuisine, ils la virent froide et déserte, ils commencèrent à concevoir quelqu'inquiétude. Cependant, leurs craintes ne furent pas encore sérieuses; ils pensèrent qu'il ne * s'agissait que d'une promenade, d'un dîner en ville, d'une noce où étaient allés les maîtres et leurs gens. Une journée est bientôt passée; d'ailleurs, quelques rogatons échappés à l'appétit de la veille suffirent à la faim du moment.

Le lendemain, à l'heure du déjeftner, ils retournent au réfectoire. Nouveau désappointement : point de pâtée î La chose commençait à devenir sérieuse, et il en est un qui se décida, non sans quelque répugnance, à croquer une souris qui, sur la foi des traités, jouait à portée de sa patte.

Le troisième jour, pas encore de pitance. Cela devenait inquiétant. On attend une heure, deux heures : c'est en vain. Il faut bien en venir aux expédients, puis au pis-aller, c'est-à-dire à cette nourriture véritablement indigne d'aussi nobles chats, bref, à cette misérable chair de rats et de souris. Mais rien n'assaisonne un mets comme la faim, et malgré la grossièreté de celui-ci et

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son fumet peu appétissant, ils finirent par le trouver supportable, puis assez bon.

Dès ce moment, ils auraient pu, avec un peu de prévoyance, conserver cette ressource pour toute la saison ; mais en chats gentilshommes accoutumés à bien vivre, ils voulurent se dédommager de la qualité par la quantité. Ils ne ménagèrent pas celte gent souricière qu'ils dédaignaient si fort, et la destruction en devint si active que bientôt il n'y en eut plus. C'est alors que les malheureux, réduits, comme jadis les Juifs dans Jérusalem, à se manger les uns les autres ou à abandonner leurs pénates, prirent un terme moyen : ce fut de se faire bédouins ou chats coureurs, et d'aller, en partisans, butiner dans le voisinage.

Ces razzias ne furent pas infructueuses, mais à combien de dangers n'exposèrent-elles pas ces hardis maraudeurs! Partout des embûches, partout des pièges sous leurs pas. Entourés d'ennemis, poursuivis par le fer et le feu, beaucoup y succombèrent. Ceux qui survécurent menèrent et mènent encore une existence déplorable.

Sous le rapport de la tranquillité et du bien-être, il faut donc avouer que personne n'a plus perdu qu'eux à la révolution de 1830, et s'ils regrettent la branche aînée, on n'a certainement pas le droit de leur en faire un crime.

LETTRE DCCXXIV.

AbbeTille, M février 18*0.

La sanlé de moo vieux père est toujours bonne; seulement, il perd de plus en plus la mémoire: il n'a plus ridée du temps ni de la marche des heures, et dix minutes après avoir dîné, il ne se rappelle même pas qu'il s'est mis à table, et ainsi du reste.

Chose étrange! c'est que cette absence de souvenir ne se fait sentir que pour les faits nouveaux. Parlez-lui du passé, et sa mémoire est parfaite. Il nous demande des nouvelles de personnes mortes depuis trente ans, qu'il croit avoir vues la veille.

S'agit-il de science, d'histoire, de numismatique, et mieux encore, de botanique, son étude favorite, il en raisonne en professeur, cite les auteurs textuellement en latin ou en français, avec indication du volume et de la page.

Quant à son âge, il ne croit jamais avoir dépassé soixante ans, et lorsqu'on lui dit qu'il en a quatre-vingtquatre, il hausse les épaules et vous croit fou. Il n'y a pas longtemps que, se promenant avec moi, il aperçut M. de Florival père. Il me dit: « Que ce pauvre bonhomme a l'air vieux. »

Bien portant et d'appétit excellent, sans regret du passé, sans souci de l'avenir, ayant toujours des idées riantes, mon père n'annonce aucune souffrance, et son

défaut de souvenir présent en est, je crois, la cause principale. Si l'homme pouvait toujours diriger sa mémoire à sa guise, c'est-à-dire oublier à volonté, il serait certainement plus heureux qu'il ne l'est. En perdant la conscience de son âge, il se croirait toujours jeune. En perdant celle de ses fautes, il ne verrait que ses bonnes œuvres.

Quant à la mort, comment s'en soucierait-il plus que l'enfant qui n'en a pas l'idée? D'ailleurs, pourquoi s'en effraierait-il quand il n'a pas de remords? Est-ce la souffrance qui lui ferait peur? Mais l'être souffre-t-il plus en mourant qu'en naissant? — C'est ce que je me suis demandé. L'enfant, en venant au monde, passe d'une chaleur de trente-trois et même trente-huit degrés à une température qui est quelquefois à zéro, et les poumons, qui sont à un état de chaleur également de trente-trois à trente-huit, reçoivent souvent un air glacé. Mais l'enfant naissant, comme l'homme mourant, n'a, dans beaucoup de cas, que peu ou point le sentiment de sa souffrance. Elle est à peu près nulle dans l'un comme dans l'autre.

En définitive, qu'est-ce que la mort? — Le renouvellement de la vie, et, pour l'être innocent, le passage à un état meilleur, le premier pas vers une jeunesse nouvelle.

Peut-être aussi est-ce un temps de repos, sommeil dont la vie terrestre, la vie de ce corps fragile et souffreteux n'est que le mauvais rêve. Àhl la fragilité même et l'imperfection de cette machine corporelle que le moindre choc peut détruire, prouvent assez qu'elle est d'une mince importance dans la vie de l'anic.

LETTRE DCCXXV.

Abbeville, 30 avril 1840.

Per non restarsi colle mani in mano, dit l'Italien. C'est la meilleure raison que je puisse vous donner pour expliquer la cause de toutes les sottises que font nos bureaux. On a dit que l'oisiveté était la mère de tous les vices, c'est souvent vrai ; mais ce qui l'est toujours, c'est qu'en administration , cette oisiveté est mère de la paperasserie. La lenteur des écritures vient du grand nombre des écrivains. Il y en a pour toutes les lettres de l'alphabet. Chacun fait la sienne, et n'en fait pas d'autre ou n'en veut pas faire ; de sorte qu'une affaire qu'on pourrait terminer en trois jours, en dure trente, si toutefois l'inspecteur ne s'en mêle pas, car alors elle durera trois mois.

C'est encore une conséquence de l'oisiveté, et dans certaines administrations qui aiment à avoir des places à donner, il y a presqu'autant d'inspecteurs que d'affaires à inspecter. Aussi, chacun se saisit de la sienne, et met tout son savoir à l'éterniser.

Dans les douanes, par exemple, quand un inspecteur suffirait pour une direction et même pour deux^il n'en est pas de si exiguë qui n'en ait de deux à quatre. 11 s'en suit que chacun de ces chefs, après avoir strictement rempli tous les devoirs de sa place, mis au courant ses écritures, fait ses tournées et ses vérifications, n'a pu irouver à s'occuper que pendant quinze jours au plus,

et, pour l'ordinaire, seulement pendant huit ou dix.

Tout le reste du mois, s'il n'a aucun goût d'art ou de littérature, aucune occupation en dehors de ses fonctions, il faut qu'il se creuse la tète ou se batte les flancs pour s'en créer une, et cette occupation est ordinairement d'allonger les affaires, ou ce qui est pis d'en forger.

Aussi, la surabondance de ces agents, bien loin d'être utile au service, est une véritable plaie pour ce service; ils enraient tout, embrouillent tout, dénaturent tout, et les directeurs locaux et l'administration elle-même perdent un temps infini à débrouiller les malheureuses élucubrations de ces pauvres désœuvrés qui, il faut le dire à leur louange, ne demanderaient pas mieux que d'être occupés réellement et d'être dispensés d'une partie de leur oisiveté.

En attendant, il n'est pas moins vrai que ce qu'ils font pour gagner leur traitement n'est utile à, personne, et devient même souvent nuisible à beaucoup.

Sans en venir aux autres griefs, ne parlons que de l'emploi de leur journée que le contribuable paie, ne vous y trompez pas, et paie assez cher. J'en ai vu mettre deux jours pour inspecter dix hommes et faire une tournée de trois lieues et demie.

J'en ai vu un employer toute une matinée à compter les lils qui entraient dans chaque boutonnière d'un pantalon, en prétendant que c'était une chose essentielle à connaître pour voter dans une adjudication d'habillement.

L'aune à la main, j'en ai vu mesurer la distance d'un bouton à une boutonnière sur deux ou trois douzaines d'habits, ne voulant rien signer que l'on n'eût constaté cet important objet.

LETTRE DCCXXV.

J'en ai vu écrire trente pages, interroger cinquante personnes et leur faire signer leur interrogatoire pour établir qu'un tel avait appelé son confrère, non pas imbécille tout court, comme le prétendait i'insulteur, mais bien fichu imbécille comme le soutenait l'insulté.

Les plus inoffensifs, et c'est le grand nombre, se bornent, quand ils ne sont ni chasseurs, ni pêcheurs, ni joueurs de whist ou de boston, à aller commérer de bureau en bureau, de corps-de-garde en corps-de-garde: c'est ce qu'ils appellent faire leur tournée. Le seul inconvénient que j'y trouve, c'est qu'ils y parlent beaucoup, qu'on les écoute toujours, et que pendant ce temps on ne songe pas à la besogne.

.Une remarque que chacun a pu faire et que je ne cite ici que pour mémoire, c'est qu'il n'y a rien de si rare qu'un inspecteur qui parle peu. Quant à moi, je n'en ai jamais rencontré: parmi ceux que j'ai connus, une bonne moitié parlait beaucoup, et l'autre moitié parlait toujours.

Aussi, quiconque n'a pas assisté à un conseil d'inspecteurs ne sait pas à quel point de volubilité peut parvenir une langue humaine , et combien de paroles un homme peut prononcer en une heure.

Malheureusement, cette grande éloquence a, pour lui, des inconvénients graves : peu à peu, il délaie sa qualité d'homme dans ce flux de paroles. De bonne heure, il tourne à la commère, puis à la cigale: sa voix s'amaigrit et se perd. A quarante-cinq ans, s'il est encore intelligible, ce n'est que pour lui seul. Mais à cinquante ans, cette dernière lueur s'éteint; il est complètement usé. C'est alors qu'on le fait directeur.

Dans cette position, ayant une responsabilité réelle et conséquemment l'obligation de réfléchir, il lui arrive, par instant, de se taire et même d'écouter. Alors, il y a quelquefois en lui une sorte de recrudescence de bon sens; il ne redevient pas homme tout-à-fait, mais il n'est plus précisément en enfance.

On saisit ce moment lucide, on le fait administrateur. C'est son coup de grâce: dans cette sinécure complète, sa langue reprend son mouvement perpétuel et, en peu d'années, il meurt étique.

, * LETTRE DCCXXVI.

Abbevillc, 1" mai 1840.

A M. de S**.

Votre aventure me rappelle celle d'un chansonnier amateur et homme de bonne société, qui fut célèbre il y a trente ans, et qu'on nommait Armand Gouffé. Il avait un sosie portant à peu près son nom, ayant assez de sa figure, et qui, lui aussi, faisait des chansons. Elles ne ressemblaient en rien à celles du véritable Gouffé; mais s'il avait moins d'esprit, il avait beaucoup plus d'appétit, sans préjudice d'une soif inextinguible : c'était armé de l'un et de l'autre qu'il se présentait partout où l'on ne connaissait pas le vrai Gouffé, et qu'il se faisait, en cette qualité, traiter, héberger et désaltérer, si faire se pouvait.

Pendant quatre ans, il a mené cette vie, et fait le désespoir du chansonnier qu'il entourait de ridicule, et à qui même il attira quelques fâcheuses affaires.

LETTRE DCCXXVI

Quoiqu'il n'y ait jamais de ressemblance complète d'un homme à un autre, il y a pourtant des rapprochements qui peuvent causer de ces méprises, et il est peu de personnes qui n'en aient fait l'épreuve.

Un jour, je suis accosté, dans la rue Richelieu, par un monsieur et une jeune femme. Le monsieur fait une exclamation ; la jeune femme se trouve mal. J'aidai sou cavalier à la transporter dans une boutique. Elle revint à elle et se mit à pleurer à chaudes larmes. Je pris congé sans qu'ils me lissent aucune question, ni moi à eux. J'ai présumé que ma figure leur rappelait quelqu'un qui n'était plus.

Peu de temps après, en 1816, je fus encore le héros d'une scène analogue. .Cette fois, j'en sus la cause : elle provenait d'une ressemblance réelle ou imaginaire qu'une femme avait cru trouver entre ma personne et Labédoyère, fusillé l'année précédente.

Quelquefois la similitude des traits n'est pas même nécessaire pour amener ces quiproquo. C'est ce qui arriva assez désagréablement à un homme fort respectable de ma connaissance, M. N**.

11 se rendait à Paris pour un procès, et se trouvait seul dans la diligence, lorsqu'une jeune personne fort jolie, sortant d'un chemin de traverse, accompagnée d'une paysanne qui portait son paquet, fit arrêter la voiture et y monta après avoir congédié sa porteuse. La demoiselle était fort émue et pleurait beaucoup. Notre voyageur, attendri de l'état de cette jeune fille, essaya quelques paroles de consolation. La confiance s'étant établie, elle accepta son bras au relai pour entrer dans l'hôtel où l'on allait déjeûner. Ils y furent

suivis par un gendarme qui, après avoir examiné la demoiselle et confronté sa figure avec un signalement qu'il avait à la main, dit à son cavalier qu'il allait le cooduire, ainsi que sa compagne, devant le procureur du roi.

En vain la demoiselle se serra contre M. S**, en vain celui-ci attesta qu'il n'avait rien à démêler, avec la justice, et que la jeune personne lui était inconnue, il fallut marcher.

Arrivé au parquet, le procureur du roi lui dit qu'il était accusé de détournement de mineure.

Père de famille et très-dévot, M. N**, à cette inculpation, manqua de tomber à la renverse. Il raconta les faits tel qu'ils s'élaient passés, et appela le conducteur en témoignage.

Le conducteur dit qu'en effet la demoiselle n'était pas partie avec M. N**; mais interpellé si celui-ci n'avait pas donné à la jeune fille rendez-vous sur la route, il ne put répondre, parce qu'il ne pouvait le savoir. Sa déposition n'éclairait donc rien, et il fallut une circonstance fortuite, c'est-à-dire l'arrivée d'un des voisins de campagne de M. N**, pour le tirer de ce mauvais pas. Mais la diligence était partie.

Après avoir perdu le prix de sa place qu'il avait payée d'avance, il perdit aussi son procès. Il en appela et le gagna; mais en définitive, ce retard de vingt-quatre heures lui coûta plus de mille écus. Faites donc des politesses en diligence!

Quant à la jeune fille, son histoire était simple : elle s'était sauvée de chez ses parents pour aller rejoindre un amoureux avec lequel elle entretenait une corres-

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pondance; mais signalée immédiatement à la police, des ordres avaient été donnés par le télégraphe. On était à sa poursuite, et l'homme qu'on avait vu à son bras, avait dû nécessairement être considéré comme le coupable.

Je me rappelle que, moi aussi, j'ai passé pendant tout une après-dinée pour un ravisseur, et j'ai cru que je serais obligé de me battre avec un Anglais qui voulait absolument que je fusse le séducteur de sa femme ou de sa sœur que je n'avais jamais vue.

Cet homme véritablement endiablé m'avait tellement poussé à bout, que j'avais accepté la partie, et si la belle dame, sujet de la discussion, n'était pas sortie de terre comme par miracle et n'avait pas fait éclater mon innocence, le duel eût été inévitable.

Parmi les quiproquo, un des meilleurs est celui qui a donné le canevas de la pièce intitulée : la Femme du sous^préfet. Le fait est vrai.

Un marchand d'orviétan, couvert d'un habit brodé et porté par une voiture ornée d'un cocher et de deux laquais en livrée, arrive dans une ville où l'on attendait un nouveau sous-préfet. Ayant à prendre un permis de séjour, notre marchand de drogues se fait conduire droit à l'hôtel-de-ville où était réuni le conseil municipal. A la vue de l'équipage et des broderies, nos magistrats descendent en toute hâte, entourent la voiture, et, chapeau bas, le maire adresse un discours au charlatan ébahi.

Celui-ci, sans trop savoir ce qui lui valait un si bel accueil, répond de son mieux en protestant de son désir d'être utile à l'humanité en général et à la ville en particulier. Les autorités municipales n'étaient pas en-

core détrompées, quand une dame ou demoiselle que notre opérateur avait à côté de lui et qu'on prenait pour la sous-préfète, se levant armée d'une trompette, sonne une fanfare et annonce l'incomparable élixir.

Dans la pièce, on a modifié le fait, sans trop s'écarter du thème historique.

J'espère que votre aventure ne fera pas le sujet d'une nouvelle comédie. Véritablement elle en vaudrait la peine. Vous êtes bienheureux que je n'en fasse plus.

Quant aux gens dont vous me parlez, je n'en dirai pas grand chose. J'approuve seulement la remontrance ; ils la méritent, et même quelque chose avec.

Dieu, dans sa miséricorde»

Leur a dit: Soyez meilleurs; Au cou leur laissant la corde Pour se faire pendre ailleurs.

Abbeville, 21 juin 48iO.

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