A M. L'ABBÉ D
Mon livre de la Création, mon cher abbé, ne supprime pas l'enfer, comme vous le pensez ; si j'avais fait semblable chose, j'en aurais un regret mortel en voyant l'inquiétude que cette suppression vous cause. Je supprime si peu cet enfer que vous aimez tant, qu'au lieu d'un qui, vraiment, ne pourrait suffire, vu la corruptiondu siècle, je vais vous en donner une demi-douzaine, en commençant par la terre, véritable lieu d'expiation, si
Ml
l'on considère la série d'agréments qu'on y trouve. Mais de ces agréments ne prenez qu'un seul, le remords ne serait-il pas suffisant pour châtier le coupable mieux qu'on ne le ferait avec une cravache ou le knout. C'est qu'à ce fouet-là, il n'y a nul moyen d'échapper, car il n'existe, ni en nous ni hors de nous, de force qui puisse en limiter les morsures. Le brigand dans sa caverne, l'assassin au coin d'un bois, quand il attend sa victime, est lui-même celle d'un autre bourreau qui le déchire et le tenaille.
En vain, il affiche la tranquillité ou l'audace, tout ceci n'est qu'un masque, qu'une hypocrisie: il souffre des crimes qu'il a commis, il souffre de celui qu'il va commettre.
Oui! notre enfer est sur la terre, notre enfer est partout, quand notre conscience n'est pas pure. Le Satan, le serpent vengeur, le vautour de Prométhée, c'est le remords, c'est le souvenir de nos fautes, ce souvenir qui nous poursuit , qui nous dit sans cesse : Malheur! malheur!
Vous le voyez : à la rigueur, il n'y aurait besoin ni de diable, ni de chaudière, ni de feu pour punir les coupables. Mais vous y croyez, et je dois y croire aussi, puisque le catéchisme nous l'enseigne. Je dirai donc : l'un n'empêche pas l'autre. Oui! il est un enfer en ce monde, et il en est un encore dans l'autre.
En ce monde, le coupable devenant son propre tortionnaire, y sent, par les tourments qu'il s'impose, un avant-goût de ce qu'il souffrira dans l'autre. Le démon y est-il aussi notre bourreau? — Oui, car selon vous, il est condamné à l'être et à nous faire du mal même sur la
terre. Mais dans ce mal, s'il trouvait joie et contentement, où serait sa punition ? Il faut donc que le mal qu'il nous fait, non-seulement ne soit pas un bien pour lui, mais qu'il en éprouve le contre-coup, et qu'il soit aussi son propre tourmenteur, souffrant à la fois du tort qu'il nous fait et de celui qu'il ne peut nous faire ; car ce type de l'orgueil doit cruellement souffrir quand nous échappons à ses pièges, à ses séductions, et que toutes ses malices ont tourné à sa honte. Le serpent, je n'en doute pas, se serait pendu de rage si, au lieu de manger la pomme, Ève la lui avait jetée au nez.
Quant à nous, environnés de tentations et d'occasions de forfaire, notre supplice et à la fois notre mérite est d'y résister. La propension au péché que nous éprouvons, est la suite de nos anciens vices. Elle est d'autant plus grande que nous avons été plus criminel. Le crime punit le crime, lequel est lui-même vengé par un autre crime; et c'est ainsi que le mal commis retourne toujours à celui qui le commet. Il a imposé la douleur, la douleur lui est imposée. Il a torturé et égorgé ; à son tour, il sera torturé et égorgé. H a donné mille fois la mort; il renaîtra mille fois pour recevoir la mort. Il Ta donnée mille fois atroce ; mille fois, il l'a recevra atroce.
J'en reviens donc à mon dire: Oui! il y a un enfer, puisque la religion nous l'enseigne; mais de cet enfer d'oulre-tombe, la succursale est ici, et nous y sommes pour expier les crimes que nous avons commis ailleurs. L'âme ne reprend son élan et sa marche ascendante que lorsqu'elle a mérité de quitter la terre, et elle ne peut le mériter qu'en revenant à Dieu et en obéissant à ses commandements, où à cette inspiration au bien qui est
2t»l LETTRE DCCXXVIIL
gravée dans le cœur de tous les êtres, et qu'ils ne peuvent jamais, malgré leurs efforts, y étouffer entièrement.
LETTRE DCCXXVIII.
Abbeville, 30 juin 1840.
A M. l'abbÉ D**.
* Vous n'êtes pas convaincu, mon cher abbé; vous êtes l'homme des anciens temps; vous tenez à votre vieil enfer, et vous n'admettez pas du tout mon système de tentation ; enfin, vous ne voulez pas qu'on se tente soimême, et, là-dessus, vous me faites de l'économie politique et presque du socialisme.
D'abord, je vous dirai que la tentation n'est pas moins forte chez les femmes que chez les hommes, et quoique plus faibles que nous, elles y résistent plus souvent. C'est qu'il est bien des vices que le préjugé pardonne aux hommes et n'excuse pas chez les femmes. C'est ce préjugé qui les arrête, bien plus que la raison. Le préjugé, dans notre chose dite civilisée, est à la fois la garantie et la torture des femmes.
Quant à ces tentations môme, si vous ne voulez pas qu'elles soient en nous, admettez du moins qu'elles n'en sont pas loin , car la civilisation semble à plaisir les semer sous nos pas. Les cabarets et les magasins de modes sont partout des pièges tendus à la raison des hommes et à la chasteté des femmes.
Combien d'hommes, combien de femmes, dans les
classes pauvres, échappent-ils à ces deux tentations?— Pas la moitié assurément. Les hommes volent pour boire; les femmes se vendent pour se parer et faire envie à leurs compagnes. Les hommes boivent toute leur vie. Les filles, en vieillissant, deviennent sages; elles ne tentent plus personne. Heureux si, à leur tour, la boisson ne les tente pas!
Chez les classes plus élevées, les tentations roulent sur des désirs de fortune et de dignités. 'On veut y arriver par la route la plus courte, mais celle-ci n'est pas toujours la plus droite : on se fait spéculateur, négociant, industriel, et on ne résiste pas à l'occasion de faire banqueroute. Ou bien on vise aux grands emplois, et Ton renverse un concurrent pour prendre sa place. Puis, la chose faite, on tâche de s'étourdir, on se dit que c'est pour le bien public; mais la conscience est là qui nous montre que c'est pour notre bien particulier.
La tentation, chez le pauvre, a un résultat moins grave pour la société; il y cède, mais il ne fait de mal qu'à lui-même. La tentation de l'ambitieux le conduit à nuire à un peuple entier et à l'exploiter à son seul profit ou à celui de son orgueil. C'est pour l'ambitieux surtout que l'enfer du cœur se prépare, et que le grand tortionnaire, le remords, met une mèche à son fouet.
Encore ici, le diable n'a rien à faire. Là où les hommes usurpent ses fonctions, son emploi y devient une sinécure et une superfétation. Il n'y est utile ni comme agent provocateur ni comme tourmenteur juré, car il n'y aura pas besoin de tentateur tant que nous aurons la tentation à nos portes et à tous les coins de rue, et que nous pourrons ainsi, presque sans nous déranger, . v 12
266 LETTRE DCGXXVIII.
nous tenter tout seul, ou ce qui est pis, nous tenter les uns les autres. Bref, l'enfer officiel restera vide tout le temps que notre conscience nous servira de tenaille et de roue.
Remarquez bien qu'après avoir torturé le criminel pendant cette vie, si la punition n'a pas expié le crime, la conscience le tourmente encore après; elle le suit et, comme un vautour, elle s'accroche à son âme.
Si cette âme affecte une forme nouvelle, forme décroissante, puisque le crime l'a abrutie, quelque chose de fatal va s'attacher à cette forme nouvelle et la conduire à tous les déboires, à toutes les misères, à toutes les douleurs, et toujours ainsi, jusqu'à ce qu'une longue expiation et un plus long repentir aient effacé le crime de cette âme et mérité son rapprochement de la Divinité.
Vous le voyez donc : il peut y avoir un enfer sans démon, comme il y a des tentations sans tentateur.
N'allez pourtant pas conclure que si, comme vous, je ne vois pas le diable partout, je prétende qu'il ne soit nulle part, ni surtout que je ne croie pas en Dieu. Nonseulement j'y crois, mais je considère comme un fou on un menteur celui qui dit qu'il n'y croit pas. C'est ce sentiment inné de la Divinité qui fait que l'homme est homme ; c'est cette conviction de son immortalité qui le sépare de la bête. Du jour où la bête apercevrait Dieu, elle serait homme à son tour, car nous ne l'avons été que du jour où il nous est apparu, et nous cesserions de l'être si nous cessions de le voir.
Abbeville, 10 juilllet 1840.
A M. l'abbé D**.
Abbé cruel et barbare, vous n'êtes pas encore content, et vous voulez un supplément d'explication sur mon orthodoxie. Soit !
Posons d'abord la question comme la posent les philosophes :
« Les démons, disent-ils, sont des êtres qui tourmentent les êtres, ou plutôt des êtres qui se tourmentent entr'eux, non dans le seul but de se tourmenter, mâis dans l'entraînement de leurs besoins ou de leurs passions.
« Tels sont les seuls démons dont Dieu ait pu tolérer l'existence, car des tortionnaires créés pour être tortionnaires, des bourreaux qui ne seraient et ne pourraient être que bourreaux, seraient une invention indigne de la Divinité.
« Nous savons, continuent-ils, que la croyance au démon existe chez tous les peuples de la terre, et y existera probablement toujours. Pourtant avec un peu de réflexion, on comprendrait que l'existence de ce tentateur ou de tout autre dont le rôle unique serait de pousser la créature au mal et de contre-carrer ainsi l'action de Dieu, serait injuste et attentatoire à la puissance divine.
« Attentatoire à la puissance divine, parce qu'il faudrait croire que Dieu tolère le diable et qu'il autorise
tous ses méfaits dont il devient ainsi le complice ; ou bien admettre qu'il ne peut les empêcher; dès-lors qu'indépendant de l'action divine, le diable, souverain de fait, serait une puissance rivale à qui on peut aussi élever des autels.
« Injuste, parce que laisser faire le mal quand on peut le prévenir, n'est pas déjà très-bien. Mais pousser à faire ce mal, tenter un être ou le laisser tenter pour avoir le droit de le punir, serait une véritable iniquité.
« Ajoutons que ce serait absurde, parce que ce serait inutile, et que cette injustice n'aurait pas même l'excuse de la nécessité. Bref, ce tentateur serait ce qu'on appelle une cinquième roue à un carrosse, puisque déjà la tentation existe en nous, qu'elle fait partie de notre être, et que pour nous tenter, il suffit des choses tentantes, sans qu'il soit besoin qu'un tiers s'en mêle.
« Maintenant, poursuivent toujours nos adversaires, si des fonctions du diable nous lui retirons la feuille des tentations, que lui reste-t-il, et en quoi consisteraient ses attributions? — Si nous y voyons clair, ce serait un ministère sans porte-feuille, une vraie sinécure; enfin, nous en ferions un chanoine in partibm, n'étant pas même tenu de chanter au chœur,
« Quand nous aurons réduit le diable à cet état de simple bénéficier ou d'administrateur honoraire, ne ferions-nous pas bien de supprimer sa place en décidant, car il faut être juste envers tout le monde, qu'il en jouira de son vivant, mais qu'il ne sera pas remplacé? Ceci conciliera l'économie avec les convenances; et les choses, soyez-en certain, n'en marcheront pas moins bien.
« Après avoir dit son fait au diable, que dirons-nous de son royaume? Quand le siècle marche, quand tout avance et progresse, comment Penfer seul est-il demeuré dans le statu quô, ou si perruque et si rococo? En vérité, c'est une honte ! Remisez donc toutes vos vieilles chaudières ou envoyez-les à la fonte, et quand vous avez là pour rien le gaz et la vapeur, servez-vous de nos machines à haute pression sans soupape de sûreté. »
Ainsi parlent les philosophes. Ont-ils tort, ont-ils raison? — C'est à vous de me le dire, en m'expliquant surtout pourquoi ils auraient tort, ou pourquoi ils ont raison. Si, depuis que le monde est monde, on a cru au diable, et même si bien et si fort que beaucoup de gens ont fini par n'adorer que lui; si l'Église, elle aussi, admet son existence, il faut qu'elle ait pour cela de puissants motifs et des preuves bien évidentes. Or, entre les philosophes et mon catéchisme, je ne dois pas hésiter, et, tout bien considéré, j'aime mieux y croire que d'y aller voir. Tenez-moi donc pour converti.
LETTRE DCCXXX.
Abbeville, 12 août 4840.
11 faut avoir habité la France et fait partie de l'administration , pour comprendre jusqu'à quel point est poussée, chez nous, la rage des places. C'est cette sollicitation incessante qui rend si fatigantes les fontions de chef. 11 se présente à moi, qui ne suis qu'un très-petit sire, au moins trois personnes par jour pour demander
LETTRE DCCXXX.
chacune un emploi, ce qui fait bien mille quatre-vingtquinze par an. Mettons mille pour avoir un compte rond : or, le nombre de places de brigadiers, sous-brigadiers, préposés et matelots est, dans ma direction, de six cents et quelques ; mais les vacances par mort, démission, retraite, ne sont, terme moyen, que de vingt : donc une place pour cinquante, et quarante-neuf personnes qu'il faut refuser pour une que Ton satisfait. Ces refus, il faut les faire passer ou les rendre le moins pénibles possible. Là est la difficulté, et je vous assure que je ne fais pas annuellement peu de frais d'éloquence à ce sujet. Depuis vingt-cinq ans que je commande, j'ai étudié toutes les formes de non, et les procédés qui peuvent le plus doucement les insinuer à des gens toujours disposés à les regarder comme un déni de justice.
Il est des individus devant lesquels ce non réussit tout d'abord, mais ils sont très-rares: un sur cent. Il en est d'autres qui se le font répéter deux et trois fois, toujours avec des formules différentes. Ceux-ci peuvent passer encore pour des gens traitables.
La troisième espèce exige aussi trois affirmations négatives, mais elle vient se les faire répéter de deux à quatre fois. Terme moyen: neuf refus en trois visites; c'est ce médium qui est le plus fréquent.
Les solliciteurs qui font de cinq, six, sept, huit, neuf et dix visites, ne peuvent pas passer pour rares, et il y en a même beaucoup des trois premières catégories.
J'en ai connu un qui est venu trente fois, ce qu'il regardait comme un titre, car il me dit: « Comment ne suis-je pas encore placé? voilà la trentième fois que je viens. »
Une calamité plus grande encore que les solliciteurs directs, ce sont les protecteurs, les protectrices. Il est tel curé, tel maire, lequel m'envoie ou m'amène cinquante personnes par an, c'est-à-dire tous les hommes valides de son village. D'autres, les députés par exemple, écrivent cinq à six fois pour le même recommandé, et ensuite vous le présentent autant de fois.
Un matin, arrive une lettre à mon adresse. Je l'ouvre; elle est en blanc. Deux jours après, j'en reçois une seconde, puis une troisième, toujours en blanc. Enfin, tous les jours une semblable. Comme elles n'étaient point affranchies, je finis par les renvoyer à la poste. Une fois pourtant, en voyant une dont l'intérieur annonçait quelques lignes, je la décachetai: on me donnait avis que ce déluge de lettres continuerait jusqu'à ce qu'un tel, qu'on m'indiquait, fût placé. Je ne le plaçai pas, et cependant les lettres cessèrent.
Un solliciteur menaça un jour de se tuer dans mon bureau, s'il n'obtenait pas l'emploi qu'il demandait. Son motif était qu'il mourait de faim. Je lui fis donner à diner. Mon domestique vint m'avertir qu'il ne mangeait pas et qu'il était ivre. Je m'en étais douté.
Un autre me posa un pistolet sur la poitrine. Je lui demandai s'il était chargé. 11 l'était, mais il ne tira pas. Je le mis à la porte; il ne reparut plus.
Des imbécilles vous offrent quelquefois un présent. J'en ai vu arriver dans mon cabinet avec des chapons, des canards, des pièces de gibier ; d'autres, avec des vieilleries de toute nature qu'ils prenaient pour antiquités ou objets d'art. Il y en eut un qui me proposa de me faire donation d'une terre; un autre, d'une maisou.
LETTRE DCCXXX.
Ce dernier y mit quelqu' adresse: c'était pour faire un corps-de-garde, disait-il.
Les plus déhonlés vous annoncent brutalement une somme d'argent. — C'est pour la masse commune, disent les moins sots; c'est pour vous, disent les plus bètes. — Dans le principe, ces propositions me faisaient mal. Ai-je donc la mine d'un malhonnête homme? me disaisje. A la longue, j'ai fini par en prendre mon parti, et à voir plus de stupidité et d'ignorance que d'indélicatesse dans ces impertinentes propositions.
Aujourd'hui, je ne leur oppose qu'une impassibilité complète: c'est le meilleur moyen d'en finir. Faire du bruit, jeter l'homme à la porte, amèneraient des scènes et du scandale sans le convaincre de son tort ou de sa bêtise. Il croirait seulement que son présent est trop modeste, qu'il n'a pas offert assez. Le plus sage est donc de faire semblant de ne pas comprendre et de congédier" le malencontreux pétitionnaire, le tout sans geste ni menace, et sans lui montrer de mauvaise humeur.
Au fait, pourquoi lui en vouloir? Ne vous a-t-il pas rendu service en vous faisant, sans autre étude, juger de sa moralité, et en vous préservant ainsi à l'avance du chagrin de le refuser, chose qui coûte toujours lorsqu'un homme est malheureux et père de famille?
En général, quand aucun motif de refus n'existe, les qualités qui déterminent mon choix parmi un si grand nombre sont une haute taille, une constitution robuste, une figure ouverte et honnête. Je me trompe rarement sur le caractère en l'appréciant d'après les signes extérieurs et l'expression de la physionomie. J'ai remarqué que parmi les individus très-grands, les mauvais sujets,
AOUT 1840. m
les esprits quinteux et hargneux sont plus rares que parmi ceux d'une petite taille.
On se trompe plus facilement sur la vigueur physique, et le médecin déclare souvent impropres au service ces hommes si forts de mine.
D'autres, extrêmement faibles en apparence, sont pourtant très-solidement constitués, et aptes à supporter longtemps les plus rudes travaux.
Il est une classe d'aspirants qui m'inspirent presque toujours confiance et qui la méritent : ce sont les sousofficiers sortant du régiment avec leur grade. Il est rare qu'ils ne réunissent pas toutes les qualités voulues pour faire un bon employé ou un bon serviteur. J'en ai pris plusieurs à mon service sur celte seule recommandation, et jamais je n'ai eu à m'en repentir.
Si les sollicitations sont puissantes et tenaces pour les admissions, elles ne le sont pas moins pour les avancements, changements, etc. Là est une autre source de tourments, et l'administration de cette famille de six cents préposés ne serait rien s'ils n'avaient femme, enfants, père, mère, cousins, protecteur, et, ce qui est pis, des filles, des sœurs, et souvent de jolies filles et de jolies sœurs, toutes tentatrices intéressées. Mais, grâce à Dieu, ici je suis de glace; jamais je n'ai cédé à une belle solliciteuse, pour sa beauté du moins, et en me l'envoyant, on m'a souvent mis en défiance contre l'affaire qu'elle venait plaider.
Ce n'est pas, d'ailleurs, chose toujours facile de se débarrasser de ces dames. 11 y en a qui y mettent une adresse, une coquetterie que ne désavouerait pas la lionne la mieux dressée ou la plus rusée coquette. Je me souviens v 12*
LETTRE DCCXXX.
d'une jeune paysanne de dix-huit ans, ayant cinq pieds deux pouces, créature fort belle et pourvue surtout d'une poitrine riche en appas. Ce n'était pourtant qu'une présomption, car, selon l'usage campagnard, le tout était défendu par un triple rempart de fichus ; mais il paraît que la belle solliciteuse n'entendait pas qu'il restât quelque doute à cet égard. Comment s'y prit-elle pour faire sentir ce qu'elle ne voulait pas laisser voir? Le voici : tout en insistant pour que je lui accordasse une demande qu'elle faisait en faveur de son frère, elle s'approche doucement de mon bureau, et se baissant sur mon épaule, sous prétexte de me montrer un certificat, elle en vint à me toucher de son sein de marbre. J'eus l'air de ne pas y faire attention. Elle appuya plus fort, et elle ne se releva que lorsque je fis un mouvement. C'était véritablement une manœuvre de coquette, et des plus lestes. Pourtant je suis convaincu que cette jeune fille était sage et n'avait nullement envie de cesser de l'être; elle plaidait sa cause à sa manière. Elle s'est mariée depuis, et après comme avant son mariage, elle a toujours joui de la meilleure réputation.
La circonstance où j'ai vu les jeunes solliciteuses le plus embarrassées, c'est lorsqu'elles demandaient le rapprochement de leur futur placé dans quelque poste éloigné du lieu où elles-mêmes demeuraient. Elles ne voulaient pas laisser voir que le but de leur pétition était de hâter le jour de la noce; alors elles tournaient autour de la question, et après bien des hésitations, elles finissaient par dire crûment la chose. Quelquefois même elles donnaient pour motif qu'elles étaient enceintes et que la noce pressait. Or, ceci n'était pas toujours vrai,
et j'ai vu de ces «soi-disant victimes de la séduction qui, des années après avoir épousé le séducteur, n'avaient pas encore d'enfant.
Parfois la solliciteuse agit sans l'attache de son protégé. Il en résulte que celui-ci réclame contre la protection.
Le nombre des bons ménages est grand parmi les préposés. Il y a cependant des exceptions : il est des femmes qui ont, dans les brigades, une réputation terrible de méchanceté. Une femme D**, épouse d'un brigadier, avait rendu le poste où commandait son mari, un lieu de punition. Jamais pacha n'a traité ses esclaves comme elle traitait les malheureux subordonnés de son époux.
Elle n'était pas plus douce pour ses voisins : une commune entière porta plainte contre elle. Par la seule puissance de sa langue, car jamais elle n'allait jusqu'aux voies de fait, elle en était devenue la terreur.
Je vous ai déjà, ailleurs, donné ces détails. Pardonnezmoi ces répétitions; c'est le fait de ceux qui vieillissent : ne pouvant plus faire du neuf, ils redisent du vieux.
P. S. — Voici encore une petite histoire de solliciteuse qui me revient à l'esprit : Un jour, deux jeunes paysannes proprement mises se présentent à mon bureau. L'une semblait à peine avoir seize ans, et pourtant elle était dans un état de grossesse avancée. Elle était fort émue; aussi ce fut sa compagne, un peu plus âgée, qui prit la parole. Elle accusait un jeune sous-brigadier nommé Lambert, dont le poste était voisin de leur village, d'avoir abusé de sa cousine en lui promettant le mariage, et elle demandait que je l'obligeasse à tenir sa parole.
LETTRE DCCXXX.
Je connaissais ce sous-brigadier pour un sujet range, fort désireux d'avancer, et je m'étonnais qu'il se fût compromis à ce point. Toutefois, comme la jeune fille était fort jolie et que son état confirmait en tout point le dire de la cousine, je leur promis d'examiner l'affaire et de faire justice.
Je mandai le sous-officier, garçon bien tourné et fort intelligent. Il vint au jour dit. Je lui fis connaître l'accusation portée contre lui.
A cette déclaration, il resta comme frappé de stupeur. Ce silence me parut un aveu. — Vous n'avez qu'un moyen d'éviter la révocation, lui dis-je, c'est de tenir votre promesse. D'ailleurs, ce mariage, d'après les renseigne* monts que j'ai pris, ne saurait nuire à votre avenir : la jeune fille appartient à une famille honnête et jouissant , d'une certaine aisance, et elle-même passait pour sage avant que vous ne l'ayez débauchée.
Mon jeune homme m'avait écouté sans mot dire, mais reprenant de l'assurance, il soutint qu'on m'avait trompé; que non-seulement il n'avait pas abusé de cette fille et ne lui avait rien promis, mais qu'il la connaissait à peine et seulement pour avoir dansé une fois avec elle à la féte du village.
Je crus qu'il m'en imposait, et je le congédiai en lui disant que je lui donnais trois jours pour réfléchir, et que ce terme expiré, s'il persistait dans son refus, il
serait rayé des cadres.
Cependant, ses dénégations étaient si positives que je crus devoir prendre de nouvelles informations, et j'écrivis à son capitaine.
Celui-ci me répondit ce que je savais déjà : que Lam-
bert était un excellent employé, qu'il niait absolument le fait dont il était accusé, et que personne dans la commune ne s'était aperçu que cette fille fût enceinte.
Cela me parut étrange , car lorsqu'elle était entrée dans mon bureau, elle était si ronde qu'elle pouvait à peine marcher.
J'écrivis au capitaine d'aller trouver le curé, de lui dire confidentiellement de quoi il s'agissait, et de l'engager à en parler aux parents.
Les choses furent ainsi faites. Les parents, en apprenant cette nouvelle, furent bien étonnés, car eux non plus ne savaient rien. Puis, ils entrèrent dans une furieuse colère contre leur fille qui, alors, était chez une de ses tantes habitant Amiens. Bientôt leur colère tomba sur le malheureux Lambert. Le père courut chez lui, l'accabla de reproches, lui signifiant de réparer le tort fait à sa fille. Sur son refus, il pria le curé de demander sa punition et son renvoi du pays.
Cependant, l'affaire s'était ébruitée : on avait vu, à Abbeville, la jeune fille portant toutes les marques d'une grossesse fort avancée, mais arrivée chez sa tante, cette grossesse avait disparu. Le procureur du roi en fut averti. On crut à un infanticide, et une enquête fut ordonnée.
Elle eut lieu. L'accusée fut soumise à la visite d'un médecin et d'une sage-femme. Il fut reconnu que nonseulement elle n'était pas accouchée, mais qu'elle était vierge, ce dont elle finit par convenir, ajoutant que, conseillée par sa compagne, elle avait imaginé cette fausse grossesse pour épouser Lambert qui lui plaisait et qui ne semblait pas faire attention à elle.
LETTRE DCCXXXI
Ce que femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe. Dieu le voulut encore cette fois, et un an après, Lambert épousa la demoiselle qui, aujourd'hui, grosse pour de bon, se pavane au bras de son mari devenu brigadier.
LETTRE DCCXXXI.
Abbeville, 17 août 1840.
Allons, mon cher poète, ne criez pas tant après nos Apollon en commandite; ils ont aussi leurs qualités :
De rongeur, de parasite, On leur a donné le nom ; Mais le rat a son mérite :
Il ne ronge que du bon.
Us obstruent, dites-vous, toutes les voies du théâtre; il n'y a place au répertoire que pour eux; ils n'y veulent pas souffrir de concurrence. — De quoi vous plaignezvous, n'en est-il pas ainsi dans toutes les industries? Faire des pièces est une industrie comme une autre: or, il faut bien que les intéressés la réglementent, puisque le gouvernement ne veut pas s'en mêler.
On ne peut être notaire Sans acheter son emploi.
Pourquoi l'état littéraire Est-il exempt de la loi?
Exigeons qu'un laurier vaque Pour le nouvel Apollo; Que chaque auteur ait sa plaque Ainsi que son numéro.
Vous prétendez aussi que la censure théâtrale vous en veut. Heureux mortel,
Quant aux examinateurs ou ex-comédiens, je vous les abandonne, car j'ai été, dans mon adolescence, à même d'apprécier leur aménité.
Mais vous courtisez toutes les muses. La gloire de notre amphion bordelais vous empêche de dormir, et vous voulez être aussi un grand homme en musique, un compositeur célèbre, un nouveau Gluck, un second Rqssini. Soyez donc satisfait; voici la recette, elle est sûre :
Tout en déjeûuanl ou faisant toute autre chose, chantonnez ou sifflotez un petit air ; persuadez-vous que vous ne l'avez entendu nulle part et que cela sort, non de votre gosier, mais de votre cerveau.
Votre déjeûner fini, allez trouver le ménétrier votre voisin, rechantonnez, resifflotez devant lui votre petit air, en l'invitant à le répéter sur son violon ou sa clarinette, puis conduisez-le chez l'accordeur du coin que vous priez d'écotUer la chose et de vous l'écrire sur un quart de feuille de papier apporté à cette intention.
Cela fait, demandez à monsieur le maître ou madame la maîtresse de piano de votre fille, de votre nièce ou de votre cousine, d'y plaquer quelques notes de basse en
Sachez qu'en littérature Être un peu persécuté,
Si le mal pas trop ne dure, Ne nuit pas à la santé.
Faut voir de quel air superbe Le ci-devant cabotin Reçoit ce poète en herbe, Le manuscrit à la main.
LETTRE DGCXXX11.
manière d'accompagnement. Envoyez le tout à un éditeur de Paris pour être gravé, en payant, bien entendu, les frais de port, de copie, de correction de gravure, de papier et de tirage. Puis servez chaud, c'est-à-dire à coups d'annonces , de réclames et d'articles que vous aurez soin de faire vous-même et de payer grassement au journaliste.
Toutes ces conditions exactement remplies, il ne vous restera plus qu'à faire entrer le chef-d'œuvre dans la tête du public à l'aide de ce titre en lettres majuscules : Romance, valse, galop, contredanse, caprice, par M. ***, et vous voilà à jamais inscrit parmi les grands hommes, successeur de Mozart, en marche pour la postérité.
LETTRE DGGXXXII.
Abbevilie, 25 septembre 18i0.
Je suis loin de partager les idées des saint-simoniens sur le mariage, mais pourtant je pense qu'il y aurait quelque chose à faire pour rendre moins fréquents les mauvais ménages et les crimes qui s'en suivent.
Ces crimes, j'en ai fait le tableau dans un petit article que je vous ai lu et qu'on va imprimer. J'y dis que les coups que les femmes reçoivent, en Europe, de la main de leur époux, excèdent en nombre et en pesanteur, ceux que les planteurs distribuent aux nègres, et les Maures aux chrétiens.
On criera à l'exagération, on dira que s'il est bien
vrai qu'on bat les femmes, elles n'en meurent pas; qu'il en est même qui ne sont que plus vivantes, et que chaque soufflet qu'elles reçoivent de leur mari vaut dix caresses à leurs amants.
On pourrait môme ajouter que celles qui ont des frères ou des cousins trouvent moyen, en tout bien tout honneur, de faire rembourser à leur cher époux les bourrades qu'elles ont reçues, et qu'il en est même qui ne dédaignent pas de se charger elles-mêmes de la besogne.
Je pourrais même citer une femme très-respectable qui, après avoir été battue par son mari pendant dix ans, le battit à son tour pendant quinze, et ceci par la simple circonstance qu'elle s'était aperçue qu'elle avait la poigne plus forte que la sienne. Ce cas est exceptionnel, et ne le fût-il pas, je me garderai d'en faire aux épouses une prescription qui pourrait avoir des inconvénients. Mais encore une fois, je crois qu'il y a quelque chose à faire pour alléger le lien conjugal dont, pourtant, la fidélité doit rester la base; mais il se peut qu'en ôtant à la constance son aspect un peu trop magistral, en la rendant moins officielle, c'est-à-dire moins politique et municipale, enfin en réglementant moins le cœur, on aurait moins d'hypocrisie en amour et plus de constance réelle.
Une chose assez remarquable chez nous et probablement dans beaucoup d'autres États, c'est que l'amour libre, l'amour sans contrat, est souvent plus durable que l'autre, et que c'est là peut-être où l'on pourrait trouver les longs exemples de constance.
La cause de ceci, c'est qu'il n'y a pas d'amour sans un peu de crainte, c'est-à-dire qu'on ne peut pas aimer
LETTRE DCCXXXIl.
beaucoup celui qu'on ne craint pas un peu. Lorsqu'on a la peur d'être abandonnée, on prend quelque soin pour ne pas l'être, et si c'est la figure qui fait naître l'amour, ce sont les soins de l'amitié qui le maintiennent.
Ce n'est pourtant pas l'amour libre que je vous demande. La sainteté du mariage est l'axe de la famille et de toute société. Je voudrais seulement que, dans les classes riches, on fît moins du mariage une spéculation d'argent, et que, dans les classes pauvres, on donnât à la femme plus de garantie contre les maris et l'abus qu'ils font de leur puissance. Je connais de ces époux ivrognes et paresseux qui n'apportent rien ou presque rien dans la communauté, qui souvent même vivent du labeur de leur moitié, contrainte à ce travail forcé par des menaces et des coups. N'est-ce pas là une véritable exploitation? Quelle différence voyez-vous donc entre le sort de ces malheureuses et celui de l'esclave? Peutêtre celui-ci est-il le moins à plaindre; il a la chance d'être racheté ou de briser sa chaîne. La femme ne l'a pas.
Mes conclusions sont donc que les dispositions du code civil, en ce qui concerne le mariage, sont à revoir, et qu'il n'y a pas de temps à perdre, parce que les célibataires deviennent de plus en plus nombreux dans toutes les classes; et, nonobstant, le nombre des mauvais ménages ne diminue pas.
LETTRE DCCXXXI1I.
Je conçois l'engouement de votre société pour l'héroïne du drame qui occupe en ce moment les assises, et les doutes qui s'élèvent partout sur la possibilité de son crime.
Le crime ne s'explique nulle part, parce qu'il est partout contraire à la raison et même à la nature. S'il est dans celle de quelques êtres, c'est que l'habitude du meurtre ou des excès, suite des mauvaises passions, les a conduits à l'état de brutes et de bèjtes féroces. Ce sont des hommes devenus tigres, loups ou renards. Mais une colombe peut-elle se transformer en vipère? Comment croire à la méchanceté d'une jeune et belle femme, d'une créature pourvue de toutes les grâces, de tous les talées, d'un ange
Dont le regard pourrait donner la vie?
Pourquoi faut-il qu'une main si jolie Aille s'armer d'un instrument de mort?
En vérité, parfois le ciel a tort, Ou si c'est là sa sagesse vantée, Celte sagesse est loin de ma portée.
S'il faut, hélas! s'il faut, ô mes amis, Chez les humains que le mal soit commis. Qu'il le soit donc par la vieille édentée, Et non jamais par la jeune beauté Au doux regard, au sourire enchanté.
Ah ! le chardon et la rose nouvelle Ont l'un et l'autre une épine cruelle.
Mais du chardon l'aspect nous avertit,
LETTRE DCCXXX11I.
On voit l'épine et Ton s'en garantit.
La rose, hcias! perfide autant que belle, Par son parfum, nous charme, nous appelle Et nous déchire
Oui, je me rappelle très-bien MUe Marie, sa figure piquante et ses manières candides. Je l'ai rencontrée, je crois, une fois à Dieppe, et deux ou trois fois à Paris chez les Nicolaï. Cependant, n'en parlez point, car je n'ai nullement envie d'aller, moi aussi, poser comme témoin dans une affaire dont je ne sais pas un mot, et qui, dans tous les cas, est bien postérieure à ma connaissance très -superficielle avec MUe Marie Capelle. C'était, d'ailleurs, une personne spirituelle, gracieuse, agréable en tout point et capable de faire une passion. C'est donc avec un sentiment de tristesse, je dirai môme de douleur profonde, que je la vois sous le poids d'une accusation capitale. Espérons qu'elle prouvera son innocence.
Je serais fort embarrassé pour vous donner des renseignements sur la famille du général Moulin, l'ancien membre du Directoire. Sa femme et sa fille ont habité Bellancourt près Àbbeville pendant un an ou deux, y vivant très-obscurément et presque dans la pauvreté. Elles en sont parties, et je n'en ai plus entendu parler.
Bellancourt, à cette époque, renfermait encore une ex-notabilité républicaine. On voyait souvent arriver à la ville, avec un panier au bras et un parapluie à la main, un grand vieillard droit comme un cierge, et vendant fièrement ses œufs. Il se nommait Tribout. Ancien général de division, il avait commandé en chef dans la Vendée peu de temps avant le général Rossignol, autre héros de même force.
OCTOBRE 1840. 28.!i
Homme remarquable par sa taille et sa figure, disons plus, par son bon naturel, Tribout, au commencement de la Rqvolution, était tambour-major d'un régiment alors en garnison à Abbeville. Il passait un matin sur le pont de Talance, quand il entendit une femme dire: « Voilà un bien bel homme. » Il se retourne, demande le nom de cette femme. On lui répond qu'elle est veuve, qu'elle est marchande et a quelqu'aisance. Ces renseignements lui suffisent. Il se présente chez elle, lui rappelle son propos, lui demande sa main, et avant la fin de la quinzaine, le mariage était fait.
Sur ces entrefaites, parut une loi qui conférait aux soldats la nomination des officiers : c'était confier aux ânes la nomination des âniers. N'importe! le tambourmajor Tribout, en sa qualité de plus bel homme du régiment, en fut nommé colonel.
Le régiment fut envoyé en Vendée, et l'état-major logé chez un curé. Le colonel, qui lisait tout juste et signait à peine, avait besoin d'un secrétaire. Il prit le curé : c'était un homme instruit et de bon conseil. Sa rédaction, qu'on attribuait à Tribout, fit à celui-ci un honneur infini, et comme les savants étaient rares dans l'armée à cette époque, il fut nommé général de brigade.
Ses ordres du jour et une affaire heureuse élevant encore sa réputation, le voici général de division, enfin général en chef. Malheureusement on changea de cantonnement, le curé n'avait pu suivre, et le général, réduit à lui-même, se retrouva ce qu'il était véritablement : un imbécille.
Sa dégringolade fut aussi prompte que son élévation, et quand je l'ai connu à Bellancourt, tenant un petit
m LETTRE DCCXXX11I.
cabaret et vendant les œufs de ses poules, il ne jouissait que d'une retraite de chef de bataillon, mais en même temps de la réputation d'un parfait honnête homme.
Il y a peu de temps qu'il est mort. Son nom est resté historique, et vous le trouverez plus d'une fois cité dans les Victoires et conquêtes, pour des défaites il est vrai ; mais, je vous le répète, ce fut un brave soldat, un honnête cabaretier, et, les commis des droits réunis vous le diront comme moi, il ne faisait presque jamais la fraude.
L«TTHE DCCXXX1V.
Abbeville, 18 janvier 4841.
Le plus ou moins de saveur ou d'attrait que nous trouvons aux mets qu'on sert sur notre table , vient ordinairement de l'état plus ou moins prospère de notre santé physique et morale. Faudrait-il en conclure que la mesure de l'homme est dans sa cuisine? — Non, mais souvent dans son estomac, et l'amour d'un bon plat et d'une table confortablement servie, entre, pour plus qu'on ne pense, dans les actes de notre vie : il est des gens dont le cœur est tout ventre. Un livre de cuisine n'est • donc pas, comme vous le dites, un ouvrage futile, tant s'en faut; il ne l'est pas plus qu'un livre de philosophie, qu'un traité de médecine ou qu'un codex de pharmacie. Il faut autant de temps, de pratique et d'étude pour former un bon cuisinier que pour faire un bon médecin, et beaucoup plus que pour dresser un apothicaire, ou un pharmacien comme ils veulent qu'on les nomme aujourd'hui.
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LETTRE DCCXXXIV.
Un livre de cuisine peut donc toucher à toutes les sciences, surtout à celle du cœur humain. On ne peut faire l'histoire de l'homme que par l'étude de ses goûts et de ses appétits; goûts et appétits parmi lesquels celui de la bouche tient toujours la première place. On vit sans satisfaire ses autres désirs; on ne vit pas sans celui-ci. Aussi, la gourmandise, commune à tous les êtres, est-elle innée en eux. La première volonté de l'enfant est de manger. La dernière jouissance du vieillard est encore de manger, et ce n'est pas seulement manger que l'un et l'autre souhaitent, c'est de bien manger.
Malheureusement les hommes ne sont point entièrement d'accord sur ce que c'est que bien manger. Ce qui est bon pour l'un ne l'est pas toujours pour l'autre. Pourquoi telle nourriture excite-t-elle l'appétit de l'enfant, tandis que cette autre lui répugne? Pourtant il n'a goûté ni l'une ni l'autre, et il les voit pour la première fois. Il y a donc un rapport entre telle production et notre constitution, ou la matière de nos organes et le principe dont ils émanent, c'est-à-dire les sens, l'âme, la vie.
Pour qu'un fruit soit, pour notre palais, acide ou sucré, fade ou piquant, ce n'est pas assez que notre palais soit sensible, il faut que sa sensibilité ait une analogie avec les qualités de ce fruit; il faut, pour nous servir d'une parabole, que ce fruit parle une langue qu'entende notre palais.
Dès-lors il faut admettre une sorte d'expérience, de souvenir, et conséquemment quelque chose d'inné ou d'antérieur à la vie présente. Vous voyez bien qu'un bon cuisinier doit être un peu métaphysicien et toujours
grand philosophe, parce que la science des bons plats, établie sur celle des goûts et des fantaisies, nécessite une certaine connaissance de l'âme.
Pour parler d'autre chose, j'en viens au mariage de votre parent E**. En vérité, riche comme il est, je ne vois pas ce qui lui a fait chercher une alliance qui l'enrichisse encore, mais qui, certes, ne l'ennoblira pas: tout le monde sait de quelle manière son futur beaupère a fait fortune. Napoléon disait : « Les hommes sont des pourceaux qui se nourrissent d'or. » Aussi, comme ici il y en a beaucoup, on le lui pardonnera, et il n'a pas à craindre qu'on le chansonne comme vient de l'être M. D**. Mais cette chanson contre le pauvre amoureux est plus méchante que spirituelle, et ne vaut pas l'épigramme que fit Domergue dans une circonstance à peu près semblable contre le poète Lebrun dit Pindare, qui épousait sa cuisinière :
Qui pourrait s'empêcher de rire?
Lebrun, d'un vol audacieux, Se précipite dans les cieux Et tombe dans la poêle à frire.
LETTRE DCCXXXV.
Abbeville, 25 janvier 1841.