À MM. LES DÉPUTES DU DEPARTEMENT DE LA SOMME
Messieurs,
En maintes circonstances j'ai eu l'honneur d'entretenir la députation de la Somme de M. Frédéric Sauvage, v 13
LETTRE DCCXXXV
l'un de nos compatriotes d'adoption, et dont la famille est domiciliée à Àbbeville.
. Aucun de vous, messieurs, n'ignore les services que M. Sauvage a rendus au pays. Ses belles découvertes sont connues; je vous rappellerai les principales :
1° Canot mécanique à rames;
2° Modérateur des moulins ;
3° Machine à scier le marbre ;
4° Le symétronome ;
5° Le pbysionotype;
6° Enfin l'hélice marine.
Ce fut à Boulogne-sur-Mer, en présence d'une commission composée d'ingénieurs, de marins et de fonctionnaires, que Sauvage appliqua pour la première fois, en 1831, son hélice à la navigation.
Dès cette époque, les hommes compétents jugèreût que cette découverte changerait tôt ou tard le système de marche des bâtiments à vapeur.
Des expériences faites en grand le 16 août dernier, au Tréport, ne laissent aucun doute à cet égard. Les journaux en ont rendu compte, et M. le ministre des finances, que j'avais entretenu de Frédéric Sauvage et des droits qu'il avait acquis à une récompense nationale, me répondait de sa main le 9 septembre dernier : « J'ai « recueilli avec soin vos diverses informations sur M. « Sauvage. J'en ai déjà entretenu mon collègue de la « marine pendant son séjour à Eu, et je me propose de « suivre cette affaire avec lui, à mon retour à Paris, « avec l'intérêt qu'inspire votre recommandé et l'esprit « de justice qui est dans mon devoir comme dans mon « inclination. »
Le duc de Joinville, à qui j'ai présenté les mêmes considérations sur le système Sauvage, en a également saisi les avantages.
Enfin, le roi, devant lequel se faisaient les essais du Tréport, et qui m'avait invité à l'accompagner à bord du Napoléon, navire monté à hélice, a paru y applaudir et sentir tout l'avenir de cette belle invention.
Mais ce qui seul en démontrerait l'utilité, c'est que la marine anglaise, après une étude approfondie de l'hélice, s'en est emparée, et ses ingénieurs Smith et Renie en ont fait l'application à divers navires, dont l'un, le Great Britain, est de trois mille six cents tonneaux.
Sans doute l'hélice Sauvage a reçu quelques modifications en Angleterre, mais l'expérience a prouvé que ces modifications, loin d'être utiles, étaient nuisibles, et que l'hélice simple, telle que Sauvage l'a inventée et appliquée il y a douze ans, était la plus puissante.
En France, le brevet d'invention accordé à Frédéric Sauvage en 183Î, fait foi de sa découverte.
Aujourd'hui, Sauvage désire que ce brevet reçoive une prolongation de cinq ans. Tel est, messieurs, l'objet de la réclamation que j'ai l'honneur de vous adresser au nom de la Société royale d'Émulation, dont M. Sauvage est membre.
La Société vous prie de vous intéresser également à ce que la pension que le gouvernement paraît lui avoir accordée, mais dont il n'a encore rien touché, soit proportionnée aux services qu'il a rendus. Quelle que soit cette pension, elle ne couvrira pas ses avances qui s'élèvent aujourd'hui à plus de trois cent mille francs, et qui ont englouti la totalité de son patrimoine.
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De même que la plupart des inventeurs, Frédéric Sauvage n'a pas, jusqu'ici, joui du fruit de ses découvertes. Homme de mœurs austères et n'ayant jamais rien donné ni au luxe ni au plaisir, il a tout sacriûé, fortune et santé, à l'art et au travail. Il était dans l'aisance; beaucoup y sont aujourd'hui par lui, mais ils y sont sans lui. Sauvage est un homme de génie, Sauvage est un homme utile, Sauvage est l'honneur et la probité même, et Sauvage est pauvre.
C'est à vous, messieurs, en secondant les intentions bienveillantes que le roi a bien voulu me témoigner à l'égard de Sauvage, de faire que justice lui soit rendue. C'est non-seulement au nom de la Société royale d'Émulation que je préside, mais à celui des Abbevillois de toutes les classes et de toutes les opinions que je vous soumets cette demande.
Agréez, etc.
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Abbeville, 22 mai 1841.
A MON FRERE ÉîIENNE.
Ma science héraldique, mon cher Étienne, ne va pas jusqu'à savoir bien positivement ce que voulaient dire, aux quatorzième et quinzième siècles, les dénominations de messire et damais elle, et, comme toi, je ne comprenais guère pourquoi, dans ce vieux portrait de famille qui remonte à trois cents ans et qui orne mon cabinet, la veuve de notre aïeul Jean Boucher de Crèvecoeur, mort
en 1500, était qualifiée damoiselle, bien qu'elle eût des enfants et petits-enfants.
J'ai soumis la question à M. Devismes, fort habile en ces matières. La note qui suit est sa réponse; elle détermine bien exactement la valeur du mot messire qui, à cette époque, quatorzième, quinzième et seizième siècles, n'était appliqué qu'aux chevaliers, comme celui de damoiselle à leurs femmes ou filles. Plus tard, le titre est devenu banal, et chacun s'est fait messire et damoiselle, comme depuis sieur et seigneur. Voici les explications de M. Devismes :
a Messire. C'est un titre honorifique qui n'appartient qu'aux chevaliers ou à ceux à l'office desquels cette qualité a été expressément attribuée. Plusieurs ordonnances, et notamment celle de 1703, défendaient aux simples nobles ou écuyers, ce qui est synonyme, de prendre le titre de messire. Mais la vanité l'a emporté sur les ordonnances, et bien avant la Révolution, les écuyers usurpaient la qualité de messire, ce qu'ils font encore aujourd'hui.
« Noble homme. Ce titre, loin d'annoncer la noblesse dans celui qui le prenait, dénotait au contraire qu'il était roturier. On le donnait à ceux qui exerçaient les états les plus distingués de la société, comme les conseillers des cours non souveraines et des juridictions inférieures, les gens du roi, les greffiers, les baillis, les licenciés es-lois, les avocats, les médecins, etc.
« Honorable homme. Cette qualification se donnait aux laboureurs, aujourd'hui cultivateurs, et aux marchands, aujourd'hui négociants. Les marchands, qui faisaient autrefois corporation, étaient beaucoup plus considérés
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qu'ils ne le sont maintenant. 11 ne suffisait point alors de prendre patente pour être marchand, il fallait être reçu par la corporation. Le commerce, il y a cent cinquante à deux cents ans, ne se faisait que par les familles de bonne bourgeoisie.
« Damoiselle. Ce nom ne se donnait anciennement qu'aux personnes nobles, aux filles de chevaliers et de barons. Depuis, il s'est donné indistinctement à toutes les filles non mariées, nobles ou roturières, pourvu qu'elles ne fussent pas dans les dernières classes de la société. Le mot damoiselle a vieilli depuis soixante à quatre-vingts ans, et il est remplacé aujourd'hui par celui de demoiselle.
« Seigneur, sieur. Le mot seigneur signifie autorité, supériorité; tandis que le mot sieur veut dire simplement propriétaire. Ainsi, pour se qualifier seigneur, il fallait que le fief que l'on possédait eût des mouvances et des censives.
« Au contraire, les possesseurs de simples fiefs qui n'avaient ni mouvances ni censives, et auxquels par conséquent n'était attachée aucune espèce de puissance publique, ne pouvaient pas se dire seigneurs, mais seulement sieurs, c'est-à-dire propriétaires de ces fiefs.
« Voilà la règle, mais la vanité souvent l'enfreignait. Les propriétaires de simples fiefs, surtout dans les temps qui précédèrent la révolution de 1789, se disaient seigneurs de leurs fiefs; et cela avait lieu quand les propriétaires de ces fiefs, exerçant quelque charge de magistrature, voulaient se faire passer pour nobles. »
LETTRE DCCXXXVII.
Dieppe, 29 août 1841.
À MON PÈRE
Je m'étais embarqué à Àbbeville dans la nuit du 24 au 25, croyant, vu la belle saison, gagner paisiblement Dieppe; mais le temps en a ordonné autrement, et il s'en est fallu de bien peu que cette promenade ne fût la dernière.
Jusqu'à six heures du matin, il fit beau, mais au moment où j'entrais à Saint-Valery, le vent tourna et la mer commença à baisser. Je changeai d'embarcation, et nous fîmes voile vers le Crotoy. *
J'avais avec moi les capitaines Krabbe et Jouly. Malgré la pluie qui tombait à seaux, nous voguions assez paisiblement, et nous commencions à déjeûner, quand l'embarcation donna un premier coup de talon. Ceci ne mit pas mes compagnons en appétit, d'autant plus que le pilote en annonçait d'autres. Ils ne se firent pas attendre, et nous touchâmes vingt fois au moins avant d'arriver au Crotoy. Le danger, d'ailleurs, n'était que celui d'attendre quelques heures sur un banc de sable. Nous y échappâmes.
Tandis que nous étions au Crotoy, la bourrasque augmenta. Cependant, il fallait se décider à rester là toute la journée ou à reprendre immédiatement la mer. Ce dernier moyen n'était pas trop du goût de mes compagnons. Néanmoins, le pilote assurant qu'on pouvait
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tenter la traversée du Hourdel, je donnai Tordre du départ.
Nous n'étions pas à un quart de lieue, que je vis que nous avions fait une sottise. La tempête devint affreuse; notre pavillon, déchiré, s'envole par morceaux: c'était d'un mauvais augure.
Le vent était de ceux que les marins appellent vent à décorner les bœufs. Il fallait bien pourtant user de nos voiles, car rentrer au Crotoy était impossible, et force était d'arriver quelque part.
La mer perdait toujours, et notre salut était au large. Il ne s'agissait plus ici de rester quelques heures sur un banc: si nous touchions, il fallait périr, et pourtant nous talonnâmes une fois. Par un miracle, l'embarcation se releva immédiatement.
Pour arriver au Hourdel, qui n'était alors qu'à une demi-lieue devant nous, nous courions des bordées de deux à trois lieues, et nous ne pouvions espérer d'atteindre la côte qu'à la quatrième. Nous étions sous l'eau.
Un gros navire du nord, qui voulait aussi courir devant la tempête, se jeta sur un banc. La mer déferlait sur son flanc d'une manière effrayante; à chaque instant, on croyait qu'il allait s'ouvrir. Les matelots nous tendaient les bras en poussant des cris lamentables. Nous ne pouvions aller à eux, le vent s'y opposait. Nous le tentâmes, mais sans succès.
Je n'a} jamais rencontré, dans la baie, un si grand nombre de marsouins et de phoques. L'un de ces derniers vint toucher notre embarcation. Le chien du capitaine Jouly, qui, malgré la bourrasque, était resté assez gai, fut tellement frappé de l'apparition de cette
bète, qu'il alla se réfugier sous nos jambes, d'où il nous fut impossible de le faire sortir pendant le reste de la traversée.
Je tirai plusieurs de ces mangeurs de poissons qui font un tort énorme à nos pécheurs, notamment les phoques qui, depuis vingt ans, se sont multipliés à l'infini dans la baie; mais mes balles ne parurent pas leur faire grand mal. Il est vrai qn'avec un pareil roulis il était difficile de tirer juste. A marée basse, on les voit par troupeaux étendus sur le sable. Ils savent très-bien où sont les parcs et les filets des pêcheurs, et chaque nuit ils vont les visiter, emportant le meilleur, brisant les mailles et parfois les amarres.
Il a été question de mettre à prix la tète de ces flibustiers, et de donner une prime à qui en tuerait, mais ils sont si malins qu'on ne peut les joindre ; c'est tout au plus si les préposés et les pécheurs en détruisent trois ou quatre par année.
Quand on les prend vivants, il faut, à moins d'avoir un cœur de pierre, renoncer à les. égorger : ils ont l'œil si doux, si intelligent, si expressif, ils deviennent si vite obéissants, familiers et même fidèles, qu'on ne peut plus s'en défaire. On en a vu un que les pêcheurs, après l'avoir gardé quelques jours, avaient rejeté à la mer, suivre leur bateau et revenir à terre pour les rejoindre.
Je ne sais trop dans quel but ceux-ci s'approchaient de notre barque, mais je doute qu'inconnus comme nous leur étions, ils nous eussent fait un bon parti si nous eussions chaviré.
Nous finîmes pourtant par gagner, non le Hourdel dont nous manquâmes l'entrée, mais un point voisin v 13*
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où la petitesse de notre embarcation nous permit d'échouer.
Nous n'étions pas loin de Cayeux; j'allai m'y sécher et y déjeûner.
Une voiture et deux chevaux que l'inspecteur de la division avait eu la précaution de m'euvoyer, nous ramena ensuite à Saint- Valéry sous une pluie diluvienne. Notre équipage étant un char-à-bancs découvert, nous n'en perdîmes pas une goutte.
Le lendemain, je gagnai le Tréport. Le roi était à Eu, mais n'étant pas en uniforme, je ne me présentai pas au château.
Le 27, j'étais à Dieppe. M. Lemaître m'invita à déjeûner pour faire honneur à un saumon mystérieux qui lui arrivait pour la troisième fois, et qui, toujours mangé, toujours renaissait pour être mangé encore. Cette insistance des saumons anglais commençait à inquiéter ce digne receveur , car il comptait bien les payer , et pourtant il n'avait pas envie de se ruiner en saumons.
Le soir, nous eûmes, au salon des bains, un très-beau bal. L'orchestre surtout m'a paru excellent. J'y ai rencontré notre ami le comte de B** et un monsieur de sa connaissance qui s'était fait, il y a quelques années, une terrible réputation de duelliste. Il est fort riche et a épousé, m'a-t-on dit, une parente de la comtesse de Narbonne-Pelet, notre cousine.
Le 28, en allant à Saint- Valery-en-Caux par la voiture publique, je trouvai un jeyne paysan picard qui me dit qu'il était envoyé au Hâvrepar MM. Dyer, manufacturiers à Gamaches, pour y monter des mécaniques. Ce jeune homme, âgé de dix-neuf ans, et nommé Guérin, était
entré dans celte fabrique comme simple ouvrier forgeur, sans savoir lire ni même épeler, et il est parvenu, en moins de deux années, à écrire, à calculer fort bien, à être enfin un mécanicien adroit. Je rengageai à venir me voir à Abbeville', où je me chargerais de lui faire donner, avec la permission de MM. Dyer dont il se louait beaucoup, des leçons de dessin linéaire ou de géométrie appliquée aux arts.
Ces MM. Dyer, jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, sont fils d'un riche fabricant de Manchester, qui a neuf enfants, tous bien tournés. A leur majorité, il leur donne, en attendant mieux, à chacun un million : aux filles, pour se marier ; aux garçons, pour faire quelque chose. Deux de ceux-ci se sont réunis, chacun avec son million, pour fonder la belle fabrique de machines à Gamaches. Ils n'ont d'abord employé que des ouvriers anglais; puis ils en ont réduit le nombre de moitié; enfin, ils n'emploient plus que des Français. Les Anglais gagnaient jusqu'à dix francs par jour, mais en vrais enfants de John Bull, ils étaient ivres-morts trois jours par semaine. Les gens du pays sont moins ivrognes, bien qu'ils le soient un peu aussi.
MM. Dyer fils vivent à Gamaches en vrais gentlemen ; tout, chez eux, est très-confortable: beaux chevaux, beaux équipages, table toujours servie, et du vin à flot. D'ailleurs, grands originaux. L'un d'eux entre un jour dans un café d'Abbeville; il se fait servir un verre d'eaude-vie, il le prend, puis demande le prix? — Deux sous. — Il les paie, puis donne cinquante francs au garçon.
Un autre jour, en passant devant l'hôtel Saint- Antoine, il se trouve accidentellement au milieu de v ingt
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officiers qui sortaient de table. Il entame la conversation, les engage à boire avec lui une bouteille de Champagne. Ils acceptent. 11 leur en fait avaler deux caisses, et ne les quitte pas qu'ils ne soient tous ivres.
A Saint-Valery-en-Caux, je ne me suis occupé que de mon service.
. De retour à Dieppe, on nous y donna une fête aquatique dite à la vénitienne. Une demi-douzaine de navires illuminés en verres de couleur, croisaient devant la terrasse des bains. Une musique militaire s' éloignant, se rapprochant, produisait un effet bizarre et assez agréable. Malheureusement, la mer devint houleuse, et les musiciens furent pris du mal de mer qui n'est pas commode pour jouer de la flûte ou du hautbois.
Je pars ce soir pour Paris ; je ne m'y arrêterai qu'un ou deux jours. Je vous écrirai de Bourges, et vous dirai ce qu'est ma propriété de Chalais, avec laquelle je vais enfin faire connaissance.
LETTRE DCCXXXVIII.
Paris, 15 septembre 1841.
À MON PÈRE
Je vous écris en étouffant, car il fait une chaleur atroce, et mille fois plus lourde dans son atrocité que celle de Naples ou de Gènes où l'on n'en souffre que dans la rue. Ici, c'est dans la rue qu'on respire; les maisons sont des fournaises, et l'eau des hôtels est tiède.
Voici d'ailleurs, en peu de mots, le résultat de mes courses. La première ne fut pas heureuse. En passant dans la rue Saint-Lazare, je me souviens qu'un M. N** m'avait, il y a quinze ans, emprunté douze cents francs. Il était homme de lettres et malheureux, je n'avais pas cru devoir lui refuser cette somme qu'il m'empruntait, disait-il, pour huit jours. Je lui en donnai quatre cents dont je pouvais disposer, en lui disant, sans m'engager pourtant, qu'à mon retour à Abbeville j'aviserais à envoyer le reste.
Avant de partir de Paris, je pris quelques renseignement s sur ce monsieur que je n'avais vu qu'une fois. . On me dit qu'ancien professeur aujourd'hui vivant de plume et auteur de plusieurs volumes, c'était un savant criblé de dettes, et que j'en étais pour mes quatre cents francs.
Arrivé à Abbeville, je lui écrivis que sa position n'étant pas celle qu'il m'avait annoncée, il ne pourrait probablement jamais me rendre ma première avance, et que dès-lors je ne croyais pas devoir lui en prêter huit cents encore. Il me répondit qu'il en était bien fâché, que j'aurais dû plus tôt prendre mes renseignements, mais que lui ayant dit que je lui prêterais douze cents francs, je ne pouvais lui manquer de parole. Je vis bien que j'avais à faire à un fripon éhonté, mais à un fripon même on doit tenir sa promesse : je lui envoyai les huit cents francs par le même courrier. Lorsque ce brave homme les eut, il oublia de m'en adresser le reçu. Convaincu qu'il ne me servirait à rien, je ne le réclamai pas, et depuis, quand je le rencontrais, il m'évitait ou éludait la question.
m LETTRE DCCXXXVIil.
Passant donc dans son quartier, il me prit la fantaisie d'aller savoir de ses nouvelles. 11 était mort depuis deux ans, et mort insolvable.
Les jours suivants, je vis mon vieil ami le marquis de Fortia d'Urban, parent de ma belle-sœur par les d'Eyragues. M. de Fortia, qui a quatre-vingt-six ans, a conservé toutes ses facultés. C'est un beau et excellent vieillard, aimable et savant. Il a écrit énormément, et ses ouvrages sont, par balles, entassés dans ses greniers. Les libraires en vendent peu, mais il en donne beaucoup.
A son vaste et bel hôtel de la rue de la Rochefoucauld est joint un jardin d'un hectare dont il a refusé quinze cent mille francs, et il en a dépensé quatre-vingt-dix mille pour y faire arriver l'eau du canal de Lourq. Cet hôtel, qu'il habite seul avec sa femme, représente un loyer de cent mille francs. #
L'autre jour, me promenant, avant dîner, dans son potager avec le vicomte de Santarem, l'ancien ministre de Portugal, il me dit : « Ayez bien soin de goûter des carottes du marquis. — Pourquoi? lui demandai-je. — C'est qu'elles lui reviennent à trente francs pièce. »
Quoique M. et Mme de Fortia vivent dans le meilleur accord, et qu'il en ait toujours été ainsi, jamais ils ne mangent ensemble : être invité chez monsieur, ce n'est pas l'être chez madame, et réciproquement. Mais après le diner, on va chez madame prendre le café. C'est le ménage de Philémon et Baucis, avec cent mille écus de revenu.
Il y a eû, l'année dernière, une cérémonie assez rare à laquelle j'étais invité : c'était celle de leur renouvellement de mariage ou ce qu'on appelle cinquantaine. Il y
a aujourd'hui cinquante et un ans qu'ils sont mariés.
Avant-hier 13, j'allais, en me promenant, au boulevard Saint-Antoine, visiter la fabrique de cadres et moulures en bois de MM. Junod, Minten et Lorimier. Vint à passer le dix-septième léger. J'en vis défiler une partie, et je continuais ma route, lorsque j'entendis une sorte de rumeur , puis je vis courir vers la tête du régiment. Je m'avançai pour en savoir la cause. L'on me dit qu'on venait, à environ cent pas de l'endroit où j'étais, de tirer sur le duc d'Aumale. Les journaux vous ont appris la suite de cette affaire, et l'arrestation de l'assassin.
Il semble qu'on soit maintenant accoutumé à ces choses là. Le prince et le régiment continuèrent leur marche, et les passants en firent autant; et une demiheure après, quand je revins de la place de la Bastille, la présence de deux à trois groupes annonçait seulement qu'à cet endroit même venait de se passer quelque chose d'insolite.
J'oublie de vous dire que pendant que j'étais dans les ateliers de ces messieurs, un de leurs associés rentra soutenu par deux hommes. Il s'était trouvé presqu'à côté de l'individu qui tira, et il en avait éprouvé un tel saisissement, qu'il était malade et qu'on a été obligé de le coucher. J'étais à cinquante pas plus haut, et je n'ai même pas entendu le coup.
Le lendemain 14, ayant été à l'Opéra, j'ai vu le duc d'Aumale qui ne paraissait pas se rappeler l'accident. 11 est grandi et très-bruni; c'est maintenant un beau et fort garçon. Je l'ai rencontré dans le corridor; il m'a reconnu, et nous avons causé quelques instants. Sa
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barbe blonde et ses yeux bleus forment un contraste bizarre avec sa figure brune.
Je n'ai jamais tant souffert de la chaleur que dans cette salle de l'Opéra. Comment se fait-il qu'en Italie il y a, dans tous les lieux ouverts au public et même dans les églises, de la fraîcheur l'été, et de la chaleur l'hiver? A Paris, les mêmes lieux, et notamment les théâtres, sont inhabitables en toute saison. Nulle intervention de la police en ce qui concerne la salubrité ; le spectateur est livré, pieds et poings liés, à l'entrepreneur qui se soucie fort peu de sa santé, ou plutôt qui lui prend à la fois sa santé et son argent : c'est la bourse et la vie qu'il lui demande. Aussi, lorsque ces gens-là se ruinent, ils n'ont que ce qu'ils méritent.
La musique des Huguenots offre de belles choses et en grand nombre, mais c'est d'une longueur assommante. D'ailleurs, nul intérêt dramatique; c'est magnifiquement ennuyeux. Ne pourrait-on donc faire les opéras moins longs?
Dans une autre soirée de musique, j'ai rencontré le duc et la duchesse de Noïa que j'avais vus autrefois à Naples. Ils sont venus pour consulter sur la santé de la dernière de leurs filles, jeune personne de seize ans, qui devient sourde.
Je ne connaissais pas encore le chemin de fer de Versailles, rive gauche. On fait la route en une demiheure, mais ensuite il faut perdre trois quarts-d'heure pour regagner le centre de Paris. 11 en résulte que de la rue Richelieu on met près d'une heure et demie pour arriver à Versailles.
C'est, d'ailleurs, ici comme dans le théâtre : tout est
pour l'entreprise; rien pour le public. Je suis étonné qu'il n'arrive pas plus d'accidents : nulle attention de la part des conducteurs; nulle prudence du côté des voyageurs. Un Anglais qui accompagnait une belle jeune dame, sa femme ou sa sœur, eut la fantaisie de sortir la moitié de son corps par la portière, pour voir de plus loin ou de plus près. Je ne sais par quelle inspiration soudaine, inquiet de son mouvement, je le saisis à brasle-corps et l'entraînai dans la voiture. Une seconde plus tard, il avait la tête emportée, car nous atteignions une voûte. Sa compagne fut si fort effrayée qu'elle tomba sans connaissance, et telle était la stupéfaction de mon gentlemen qu'il ne bougea pas. Je la secourus de mon mieux, et elle revint bientôt à elle; mais lui était encore sous le poids de la réflexion quand on ouvrit la portière pour nous dire que nous étions arrivés et que la liberté nous était rendue. 11 faut que vous sachiez que lorsqu'on voyage sur le chemin de fer, on est enfermé sous clef, comme les voleurs que l'on conduit à Bicètre dans le panier à salade.
Je m'empressai de descendre. Je voulais visiter les nouvelles galeries, l'heure avançait et je marchais grand train, quand j'aperçus mon Anglais qui, revenu enfin de sa stupeur, courait après moi en me faisant des signes. C'étaient sans doute des remerciments à l'anglaise qu'il voulait m'administrer, c'est-à-dire des poignées de main et des thank you; mais n'ayant pas de temps à perdre ni d'épaule à me laisser démettre, je fis semblant de ne pas le voir.
Je parcourus toutes les galeries, mais si rapidement que je n'en puis encore parler. J'ai remarqué seulement
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que le portrait de notre parent, le maréchal Rouxel de • Grancey, n'y est pas. Je crois vous avoir entendu dire que vous Paviez vu chez ma grand9 mère ou mon grandoncle. Peut-être est-il dans quelque coin du grenier, où il aura été relégué avec les croûtes. Ici, un croûton de plus ou de moins ne paraît pas, mais une lacune historique s'aperçoit tout de suite. S'il existe dans la maison, nous pourrions en faire don au musée qui l'ac ceptera avec reconnaissance.
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Paris, 17 septembre 1841.
A MON PÈRE
Parti de Paris le 2 septembre, j'ai eu pour compagnons de voyage M. M**, architecte à Paris, et sa famille composée de sa femme et de ses deux enfants. J'ai rencontré rarement, en diligence, une société plus aimable.
Nous nous arrêtâmes un moment à Vierzon, et je lis connaissance avec le Cher, dont les bords offrent plusieurs beaux points de vue.
N'ayant pas le temps de retourner à l'hôtel, je m'attablai chez un tailleur qui tenait une espèce de cabaret. 11 me donna du vin du pays, des pèches et je ne sais trop quoi encore, qui suffirent pour mon déjeûner et celui d'un pauvre ouvrier voyageur que le hasard conduisit au même lieu. Tout ceci, le déjeûner et l'hospitalité, me coûta deux francs cinquante centimes.
Après la triste Sologne où Ton ne voit que sables et bruyères, Vierzon et ses campagnes me semblaient la terre promise.
Le soir, nous étions à Bourges. Je descendis à un hôtel qu'on me dit le plus confortable, et dont la porte était gardée par deux artilleurs en l'honneur de je ne sais quel prince qu'on y attendait, ce qui n'en rendait pas le séjour plus commode.
Bourges ne brille ni par la propreté de ses rues, ni par celle de ses hôtels, et le meilleur de la ville ressemble beaucoup au plus mauvais de quelques bourgs de Flandre ou de Picardie: il est vrai que sur la route d'Angleterre, on est gâté sur ce point. Mais tout se compense, et si, à Bourges, le local n'est pas brillant, la chère y est bonne. On me servit, à mon souper, d'énormes écrevisses, des truites, du gibier, et tout cela pour quatre francs, en y comprenant de très-bon yin que le maître d'hôtel me donna pour vin du pays, car je lui avais déclaré que je n'en voulais pas d'autre, dût-il me coûter le double du meilleur bordeaux. En ma qualité de propriétaire dans ce département, je tiens à en apprécier les productions.
Le lendemain matin, mon premier soin fut de m'informer s'il y avait une rivière navigable, c'est-à-dire assez profonde pour y nager. On m'indiqua l'Auron. Le bain était de saison; la poussière et la chaleur me poursuivaient depuis mon départ. Je me fis conduire, car l'Auron n'était pas facile à trouver; enfin, nous le découvrîmes dans une jolie vallée, et en cherchant bien, j'eus le bonheur de rencontrer un trou où je pus m'en mettre jusqu'au cou, mais pas davantage.
Digiti
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Je visitai ensuite la cathédrale, la maison de Jacques Cœur, le musée, etc. Les vitraux de la cathédrale sont fort beaux; ils ont été miraculeusement conservés pendant la Révolution. 11 n'en est pas de même de la maison de Jacques Cœur, elle a été indignement dévastée. Et par qui?.... vous ne le devineriez pas?— Par les tribunaux et par la mairie qui ont divisé la chapelle en deux étages, et fait pis que mal dans tout le reste. La bande noire n'est rien à côté de l'administration en France. Laissez le génie militaire et civil, l'autorité municipale et notre clergé villageois continuer leur œuvre de destruction, avant un demi-siècle vous n'aurez pas un monument historique, ou s'il en reste, il les auront si bien maçonnés, coupés, badigeonnés, que vous n'y pourrez plus rien reconnaître. Nous sommes véritablement de drôles de gens! Les Vandales dévastaient les édifices pour en avoir le fer; nous, c'est pour y mettre du plâtre et de la couleur.
En entrant à l'hôtel qui se nomme, je crois, Royal ou de la Poste, on me dit que M. L** était arrivé. En effet, il parut peu d'instants après, et nous nous mimes en route pour sa campagne.
M. L**, que je connaissais depuis longtemps et qui jouissait de la meilleure réputation , m'avait vendu Chalais quatre ans auparavant. Je l'avais acheté de confiance et sur la seule parole du vendeur. Je l'avais payé cent mille francs comptant, et pendant six mois j'étais resté sans même avoir un reçu. Aujourd'hui, M. L** demandait à résilier son bail fait pour vingt ans, bail qui, seul, m'avait décidé à acheter. Cette demande si prompte de résiliation me donnait à penser. En effet, je
ne tardai pas à m'apercevoir que la situation financière de H. L** n'était rien moins que brillante et que cette acquisition que j'avais crue fort belle, n'allait être pour moi qu'une source d'embarras.
Il fallait m'en tirer le mieux possible. M. L**, n'ayant pas d'autre fermier à me présenter, un gérant et le cheptel devenaient mes seules ressources. M. Girault, homme des plus recommandables et régisseur des biens de M. de Narbonne, m'avait été indiqué ; malheureusement, il était absent. M. de Narbonne, dont il me fallait le consentement, l'était aussi; ceci me contraria fort.
Le 4, je fus à Chalais : c'était ma première entrée. J'y fus accueilli par les métayers en habits de fête, comme un seigneur qui prend possession. Cependant, ce n'était point pour moi qu'ils s'étaient faits si beaux, car ils ne m'attendaient point : c'était pour un des enfants de la maison, âgé de douze ans, qui faisait ce jour même son début dans la conduite de quatre bœufs attelés. Jusqu'alors il n'en avait conduit que deux. Je donnai à ce nouveau Phaëton plus habile que l'autre, une belle pièce d'or de vingt francs qui produisit un merveilleux effet dans cette campagne isolée où l'on n'en voit pas beaucoup.
En arrivant à Chalais, je fus frappé de la beauté d'une pâture qui conduit à la ferme, et plus encore de celle des bestiaux, bœufs et vaches. Ils étaient brillants de santé, et le poil aussi luisant que ceux de nos chevaux de course.
Les métayers de Chalais forment une famille de seize personnes : leur nom est Baster. Us occupent les lieux de père en fils depuis un grand nombre d'années. Le
LETTRE DCCXXXIX
père, homme capable, est mort. C'est aujourd'hui le frère aîné qui se trouve le chef de famille. Sa femme commande aux autres femmes, bien qu'elle soit l'une des plus jeunes, et ceci sans réclamation: c'est l'usage.
Ces gens ont une bonne renommée, et ils la méritent. Ils sont grands, maigres et laids, comme tous les paysans et paysannes que j'ai vus dans ce pays.
Pas un des seize individus de la ferme ne sait lire. La pauvreté n'est pas la cause de cette ignorance; chez eux, tout annonce l'aisance : des lits garnis de bons matelas, de belles couvertes, du linge propre, des armoires luisantes et bien tenues, enfin des aliments de bonne qualité prouvent qu'ils ont des ressources et âe l'ordre.
J'assistai à leur diner. On servit une tourte aux pommes de terre très-appétissante et dont je goûtai, ainsi que du fromage et du vin. Le fromage était passable; le vin est rose et ressemblant, par son goût aigrelet, à notre cidre de Picardie.
Il est à remarquer que dans cette ferme isolée au milieu des forêts, les métayers n'achètent que le sel. Le pain, la viande, le vin, le beurre, le fromage, les légumes, et même la laine pour les habits, et le cuir pour les souliers, sont fournis par la propriété.
A leur cuisine, ils pourraient ajouter du gibier, car les bois foisonnent de sangliers, de chevreuils, de lièvres, de lapins. Un des métayers s'en plaignait et disait : — Nous sommes dévorés par les mauvaises bêtes. — Je lui demandai qu'elles étaient ces bêtes? — 11 me nomma celles que je viens d'indiquer. — Que ne vous en débarrassez vous? lui dis-je.— Nous n'avons pas de fusils. — C'était Yrai.
Us n'en ont guère besoin ; il n'y a pas de voleurs dans ce canton; il n'y a pas non plus de mendiants. Des mois entiers se passent sans qu'ils aperçoivent la figure d'un étranger. De loin à loin arrive un colporteur qui demande l'hospitalité, et à qui on l'accorde toujours. Tant qu'il reste à la ferme, il y est nourri gratis.
Je parcourus la propriété; elle se compose d'une belle prairie, de plusieurs beaux champs de blé, de cent cinquante journaux de bois et de quelques bruyères. La grande majorité de ces terres est susceptible d'être mise en culture. Tout le domaine est entouré de fossés et de haies. On trouve l'eau à quelques pieds. Il y a, dit-on, du minerai de fer et de la houille.
La ferme m'a été vendue cent mille francs et pour cent quatre-vingt-dix-neuf hectares, plus ou moins, car d'après le contrat, je devais l'accepter telle qu'elle était. Depuis le cadastre, on a reconnu qu'elle avait deux cent onze hectares. Sous ce rapport, la chance m'a été favorable. C'est un terrain de près d'une lieue de longueur, d'un seul tenant. J'ai entrepris d'en faire le tour : après deux heures de marche, je n'étais pas à moitié ; je remis la suite à un autre voyage. Je n'ai que deux voisins, MM. de Mortemart et de Narbonne. La propriété de M. Mortemart traverse la mienne à une de ses extrémités.
Les bâtiments, sont très-laids, mais assez solides. Ils ne sont pas logeables pour un maître. Le plus prochain village, Uzay, est à une demie-lieue; la grande route à cinq quarts de lieue.
Si cette terre de Chalais était à dix lieues de Paris ou dans un pays plus habité , elle vaudrait six cent mille
LETTRE DCCXXXIX.
francs, et rapporterait vingt-cinq mille francs de rente. Mais aujourd'hui, dans l'état où elle est, si j'en obtiens mille écus par an, je serai fort heureux.
Nous en étions à la résiliation et à la recherche d'un gérant. Le soir, j'appris le retour de M. Gérault par lui-même, car il vint me voir, et nous fûmes bientôt d'accord. 11 avait, d'ailleurs, toute autorisation de M. de Narbonne.
Le 5, je fus faire une visite à M. de Narbonne que je ne trouvai pas, puis à M. de Mortemart que je ne rencontrai pas davantage. Je fus reçu par son intendant, M. Gaucher, avec lequel je visitai le château de Maillant, monument féodal fort remarquable, mais qui a grand besoin d'être réparé.
Les campagnes qui entourent Saint-Amand, où je me rendis ensuite, me parurent charmantes. Il n'en fut pas de même des affaires, et cette résiliation, qui me faisait perdre plusieurs mille francs de rente, ne se termina pas même sans difficulté. M. L**, au lieu d'une indemnité que je pensais qu'il allait m'offrir, sauf à moi à la refuser, prétendait, à ma grande surprise et même à celle des gens de lois, que le bois qu'il n'avait pas coupé devait être mis en déduction de ce dont il m'était redevable; qu'il y en avait pour quatre mille francs, et que cette somme était à défalquer de celle de quatre mille huit cents francs du fermage échu. Comme je ne voulais pas adhérer à ces conditions, il partit en disant qu'il reviendrait le lendemain. Je me couchai fort fatigué, et plus ennuyé encore de la tournure que prenait l'affaire.
Le lendemain, il faisait un temps détestable. Je fus voir M. de Gerando, directeur des contributions indi-
rectes, pour lequel j'avais une lettre. Nous allâmes ensemble visiter la ville qui est jolie. Quant à des monuments, je n'en ai point aperçu.
M. L** arrive; il tenait à ses prétentions, mais elles tombèrent tout-à-coup à la lecture du bail. Le cas était prévu. La résiliation se fit alors sans difficulté.
L'acquisition de Chalais et ce qui s'en suivit était mon début en affaires; j'aurais beaucoup mieux fait de ne pas débuter.
Le 7, au matin, j'allai prendre un bain dans le Cher. Je trouvai une rivière large, peu profonde, coupée de bancs de sable et de cailloux, ayant un courant trèsrapide et qui m'emportait où je ne voulais pas aller. Je le traversai pourtant, mais je manquai d'échouer contre un groupe de blanchisseuses battant leur linge sur la rive, et qui paraissaient assez disposées, bien que je fusse en tenue convenable, à me recevoir à coups de pierres. Heureusement qu'un coude du courant me remporta au large et me permit de prendre terre un peu plus loin, sinon j'aurais pu finir comme saint Etienne le lapidé. De ceci, j'ai tiré encore cette conséquence : qu'il ne faut jamais se baigner à portée des lessiveuses quand elles sont de mauvaise humeur et qu'elles ont des cailloux sous la main.
Je fus ensuite déjeûner chez M. ***, avoué à...., qui m'avait invité dès mon arrivée. Le déjeûner était bon, mais les politesses d'avoué coûtent cher, car à mon retour à Paris, je trouvai une traite de deux cents francs que celui-ci avait tirée sur moi en sus des frais ordinaires. En principe général, gardez-vous des déjeûners d'avoué et des dîners de notaire.
m LETTRE DCCXXXIX.
Mes intérêts eussent exigé que j'attendisse l'expertise, mais j'en avais assez comme cela, et la voiture de Montluçon à Bourges arrivant à cet instant, je m'empressai d'y monter. Elle était remplie de baigneurs revenant des eaux de Néris. Il y avait, entr'autres, un gros monsieur en robe de chambre, suivi de sa femme et de sa gouvernante, et qui pestait contre les médecins en jurant que les eaux ne lui avaient fait que du mal. Je calmai ce digne homme en lui disant qu'il n'en pouvait rien savoir, et que les eaux, qui faisaient mal d'abord, amenaient plus tard une crise salutaire; dès-lors qu'il se plaignait précisément de ce qui annonçait sa guérison.
Je ne savais ni quel était ce monsieur ni quelle pouvait être sa maladie, mais je n'ignorais pas l'influence d'une bonne parole sur les malades, quels qu'ils soient. La prédiction calma presque subitement l'agitation de celui-ci, qui me prit certainement pour quelque habile médecin. Il est possible qu'ici je l'aie été.
Le coupé étant retenu et la caisse pleine, je grimpai sur l'impériale. Là, je me trouvai dans la compagnie d'un piqueur et du conducteur armé de pistolets qu'il chargeait de bonnes et belles balles, je ne savais à quelle intention. Mais je l'appris bientôt : le plaisir de cet homme était de faire la chasse aux chiens, et tout autant qu'il en venait aboyer autour des chevaux, il leur envoyait une balle et même deux, sans pourtant leur faire grand mal. Je crus d'abord que le pays était infesté de chiens enragés, mais je vis bientôt qu'il n'y avait de rage que du côté du conducteur, et comme il pouvait atteindre les passants et même les chevaux, je lui signifiai de cesser ce jeu, sinon que je ferais en son
honneur, à mon arrivée à Bourges, une visite au procureur du roi. Cet avis eut un effet immédiat.
A Bourges, en descendant de voiture, je trouvai la gouvernante de mon malade qui me dit qu'il désirait me parler; mais je ne voulais pas compromettre ma* réputation de grand docteur, et comme la suite de mon ordonnance m'aurait fort embarrassé, je l'esquivai prudemment.
C'était l'époque des voyages, l'hôtel était rempli, et l'on m'assura qu'il en était de même de tous les autres. Je parlementai et j'obtins, non sans peine, une petite chambre ressemblant au poulailler dans le voisinage duquel elle était située.
J'avais retenu ma place pour Paris. J'eus pour voisin, dans le coupé, un homme de bonnes manières, avec lequel je liai vite connaissance.
J'admirai, en passant, un château appartenant au duc de Rivoli, fils du maréchal Masséna. Je vis aussi avec non moins de plaisir, en approchant d'Orléans, les rives du Loiret et celles de la Loire.
Il restait un peu de jour; je proposai à mon compagnon de voyage de monter sur les tours de la cathédrale d'Orléans , ce que nous fîmes immédiatement. Nous y trouvâmes une troupe d'enfants de chœur en soutane et calotte rouge, et une demi-douzaine d'abbés à mines refrognées. Nous les laissâmes, et nous jouîmes de cette admirable vue tant que le jour nous le permit.
L'heure qui sonna nous rappela qu'il fallait partir. Nous étions en retard, et nous craignions que la diligence ne nous eût pas attendus; heureusement nous la trouvâmes encore, mais il était temps.
m LETTRE DCCXL.
Dans la cour des messageries se passait une scène tragi-comique : Un grand Auvergnat, Tenant de Clermont et ayant tout l'air d'un marchand de chaudrons, réclamait sa malle, et la réclamait inutilement, car elle avait été chargée sur une autre voiture. On l'assurait que c'était sur celle de Paris où il allait, mais l'assurance était problématique, et c'était ce problème qui faisait l'objet de la dispute. La colère de notre homme était arrivée à un paroxysme effrayant. 11 disait au commis de la diligence, jeune fashionable, les injures les plus atroces que celui-ci lui rendait avec une volubilité sans pareille. Ceci dura jusqu'au départ, et probablement sans cette querelle, nous n'eussions plus trouvé la voiture. Ici encore, mûri par l'expérience, je vous dirai : ne montez pas dans les clochers quand vous êtes en diligence.
Le 8, j'étais à Paris de bonne heure. Je descendis à l'hôtel d'Angleterre. Je vous écrirai encore une fois avant mon départ.
LETTRE DCCXL.
Paris, 25 septembre 1841.
J'ai vu, le 17, M. ***. 11 n'est fort ni comme écrivain, ni comme orateur, ni comme causeur: c'est une médiocrité bien caractérisée, comme on les aime aujourd'hui, notamment au conseil d'État.
M. *** est de la même création. C'est un pauvre petit gabelou de deux liards, encore plus petit d'esprit que de
taille. C'est, comme M. ***, ud homme au-dessous de sa position : c'est ce qui les sauve Pua et Pautre. Ils ne font ombrage à personne : aux ordres de tout le monde, ils conviennent à tous les règnes.
Je n'ai point réussi dans mon acquisition d'un petit hôtel. J'en ai vu beaucoup, et pour soixante-dix mille francs, j'aurais pu, au boulevard Mont-Parnasse, avoir une maison très-habitable et un jardin d'un arpent. Mais ce quartier n'est pas tenable, c'est le pays des ivrognes et des filous. 11 faut remarquer aussi que dans les rues éloignées des marchés et des halles, la vie est bien plus chère.
J'avais, à mon arrivée, mis une carte chez le maréchal Soult, sans autre intention que de faire acte de politesse; mais il m'écrivit qu'il voulait me voir, et me donna rendez-vous au château de Meudon. J'y fus le 20, par le chemin de fer et une chaleur de vingt-cinq degrés. Au débarcadère, je demande la route du château; on me l'indique mal, et me voilà perdu entre Meudon et un autre village horriblement noir, et qu'on aurait pris pour le trou le plus sale de la Basse-Bretagne.
Enfin, j'arrivai, et ayant représenté ma lettre d'appel, je fus introduit dans un grand salon où il n'y avait personne. Il était midi; j'attendis jusqu'à une heure, convaincu que j'avais été oublié. J'allais m'en aller, lorsqu'une dame passa: c'était la maréchale. Elle repassa avec un domestique portant un pot à fleur; elle me dit quelques mots de la fleur, et s'en alla.
Bientôt arriva un personnage sans uniforme, mais que je reconnus pour un militaire; puis un second, qui ayait une tournure de fournisseur.
318 LETTRE DCCXL.
Le maréchal parut; il appela le fournisseur et sortit avec lui, puis le militaire. Je croyais que mon tour était arrivé, car il n'y avait plus personne; mais dans ce moment, j'entendis rouler une voiture, et j'en vis descendre un général avec uniforme et plaque. Il eut encore le pas sur moi.
Enfin, mon tour vint. Le maréchal me parla de mon ouvrage, m'en fit le plus grand éloge, et me demanda s'il pouvait faire quelque chose pour moi? Je le remerciai en lui disant que mon ambition se bornait à n'être rien, et que je prendrais ma retraite dès qu'on voudrait me la donner.
Ce point éclairci, quand il vit que je n'étais pas là en solliciteur, nous causâmes de choses et d'autres. Il me parla du marquis d'Eyragues, ambassadeur à Bade, cousin-germain de mon frère Jules par sa femme (1). Le maréchal, dont il a été le secrétaire au ministère, parait l'aimer beaucoup. Il se trouve, d'ailleurs, son allié : la marquise d'Eyragues, née de Morel, est la nièce de M. de Mornay, gendre du maréchal.
Il m'invita beaucoup à aller le voir lorsque je reviendrais à Paris, en me disant que sa maison me serait toujours ouverte.
J'y retournerai volontiers, si, toutefois, il n'y faut pas faire antichambre : c'est bon pour une fois.
Le M, je fus faire une visite à M. ***. Quand j'entrai, il était en grande conversation avec trois personnages très-loquaces, journalistes probablement. Je les laissai
(1) M. Jules Boucher de Crèvecœur, deuxième frère de l'auteur, avait épousé, le 28 mai 1858, MHe Louise de Graveson, fille du marquis de Graveson. La marquise de Graveson était née d'Eyragues.
à leur besogne, et je fus causer avec sa lanle qui me dit qu'ils étaient en discussion sur la solution à donner à une affaire entre M. Veron et MUe Rachel, affaire qui commençait à s'ébruiter. Elle ajouta que si j'étais arrivé la veille à la même heure, j'aurais trouvé MUe Rachel en personne, mais qu'elle reviendrait le lendemain, et elle m'engagea à venir déjeûner avec elle.
LETTRE DCCXLI.
Abbeville, 15 octobre 1841.
Les objections que vous me faites, monsieur, ont un fond de vérité, et je suis de votre avis sur plusieurs points qui, d'ailleurs, ne s'écartent que peu de ce que j'ai dit moi-même.
Vous avez vu, dans mon livre de la Création, que j'ai tâché de démontrer que chaque individu, homme, animal ou plante, doit porter l'empreinte du terrain où il est né et où il vit. Examinez la nature du sol, et vous aurez une notion des êtres qui l'habitent. Étudiez ensuite les passions de ces êtres, et vous y verrez que les formes s'accordeut aussi avec elles. C'est donc à la fois le caractère et la localité qui ont contribué à la forme ou à l'enveloppe corporelle de chaque être.
Les causes qui ont agi dès le principe, agissent-elles encore aujourd'hui? — C'est probable; les formes vivantes ne sont pas tellement arrêtées que les circonstances ne
m LETTRE DCCXLl.
puissent les modifier. L'homme s'en est aperçu depuis longtemps: aussi, quand Dieu eut fait les créatures, l'homme les a refaçonnées à sa fantaisie, c'est-à-dire selon ses intérêts ou ce qu'il croit tel.
Nous en avons partout la preuve sous les yeux. Voyez nos jardins, car je comprends les végétaux parmi les créatures; voyez nos basses-cours, nos haras, nos bergeries: là, nous savons, par des soins, augmenter ou réduire la dimension des plantes, de leurs fruits, de leurs fleurs, et aussi celle des animaux. Témoins nos moutons, nos chiens, nos chevaux qu'en Angleterre on crée presqu'à volonté. Il y a ici une action bien positive de la créature sur la création.
Quant aux effets de la matière sur la forme, ils sont non moins palpables et plus directs encore, car ce n'est qu'à l'aide de cette matière que l'être parvient à avoir influence sur l'être. Chaque modification des éléments a dû modifier l'ensemble des formes; aussi, dans le principe de la population du globe terrestre, ces formes étaient autres qu'elles ont été depuis. Beaucoup d'animaux qu'on regarde aujourd'hui comme apocryphes ont existé, et l'on a trouvé des débris fossiles d'espèces d'une dimension telle, que les plus grandes de notre époque semblent petites à côté. Il est des dents fossiles de requins de trente-cinq lignes de hauteur sur trentedeux de circonférence à la base, ce qui indique un animal de quarante-cinq pieds de long environ, et il y en a de plus grands.
On voit aussi des ossements d'éléphants, de bœufs, de daims qui annoncent des individus d'une taille bien supérieure à celle des espèces vivantes.
Le docteur Klippstein, savant allemand, a découvert) en mai 1836, près d'Alzei dans la Hesse rhénane, une tète du dinotherium giganteum, le plus Colossal des animaux antédiluviens. Cette tète mesure six pieds de longueur sur trois et demi de largeur; son poids est d'environ cinq quintaux. On a recueilli également un os huméral de six pieds de long, et pesant deux quintaux.
On a trouvé, en Amérique, des traces d'oiseaux dont quelques-unes, imprimées sur des couches de grès, présentaient une empreinte de seize pouces et demi ; les enjambées étaient de quatre à six pieds. L'autruche, qui a huit pieds de haut, n'offre qu'une empreinte de dix pouces. L'oiseau dont on a trouvé ces vestiges devait avoir une taille de douze à quinze pieds. On cite aussi des tortues de douze pieds de hauteur sur douze de longueur.
Ces dragons, ces serpents ailés, auxquels personne ne voulait croire, ont bien réellement existé, et on en a des débris fossiles.
On pourrait en induire que les tritons, que les sirènes n& sont pas des créatures purement idéales, et que dans la profondeur des mers , vit peut-être encore une race rapprochée de la nôtre par la forme et l'intelligence.
Voici sur quelles données on pourrait établir cette opinion :
Lorsqu'à la suite du choc d'une comète ou par tout autre accident, la terre, tournant sur son axe, a vu ses mers couvrir sa surface, une multitude d'animaux ont péri. Cependant, beaucoup d'êtres terrestres, très-jeunes encore, dans l'œuf ou dans le sein de leur mère, ont dû éclore sous les eaux, et n'ayant pas respiré à l'air libre, ils ont pu continuer à vivre dans ce nouvel élément, v 14*
LETTRE DCCXLI.
Ainsi parurent les premiers mammifères aquatiques dits amphibies, et tous les cétacées.
Plus tard, par une révolution opposée, ces mêmes espèces mises à sec par le dessèchement des mers intérieures ont pu également, de génération en génération et par une modification successive, reprendre leurs formes et leurs habitudes terrestres.
Si Ton adopte cette hypothèse quant aux quadrupèdes, on peut rétendre aux hommes, et croire qu'il existe encore une race humafne sous-marine.
Un grand nombre de récits dont malheureusement on n'a pas suffisamment constaté l'authenticité, attestent que des créatures ayant une apparence humaine ont, sous certaines latitudes, paru à la surface des flots. Les Américains du Brésil parlent d'une femme marine qui attire les hommes et les étouffe. Ceci n'est probablement qu'une réminiscence des sirènes, mais il n'en est pas moins vrai que cette croyance générale chez les anciens est encore très-répandue chez les modernes.
En outre des analogues humains habitant les mers, l'antiquité reconnaissait des êtres vivants dans les bois, des faunes, des satyres, des égipans. Presque semblables aux hommes, les uns n'avaient que des pieds de bête, les autres n'en avaient que les oreilles. Ces espèces appartenaient-elles à la race humaine, ou n'étaient-ce que des singes? — C'est ce qu'on pourra décider un jour si on en retrouve les ossements et, mieux encore, des analogues vivants.
L'anglais Grant raconte qu'en 1800, étant à la Nouvelle-Hollande à reconnaître l'embouchure du fleuve Coal river, à deux journées de Port-Jackson, on amena
à son bord un naturel de l'espèce qu'on appelle, dans le pays, homme des bois, et qu'on croit d'une intelligence inférieure aux autres sauvages. Il n'y avait aucune proportion entre ses bras, ses jambes et son corps. Son langage, si c'en était un, ressemblait plutôt à des sons qu'à des mots. Il montait aux arbres avec une facilité singulière, et sautait d'un arbre à l'autre. Grant lui trouva si peu de rapports avec l'espèce humaine, qu'il ne savait s'il devait le placer au-dessus ou au-dessous des singes.
D'autres voyageurs nous citent des peuplades entières aux jambes grêles, aux longs bras, à la mâchoire proéminente, au front déprimé, et qu'on aurait pu prendre pour un type inférieur à l'homme.
Si ces êtres peuvent engendrer avec l'espèce humaine et se multiplier ainsi, ils appartiennent à notre espèce et sont, comme nous, ûls d'Adam. Dès-lors, si les habitudes ou les circonstances qui ont modifié leur forme cessent, ils doivent, à la longue, revenir à leur figure originelle ou à la forme adamique.
C'est ainsi que les races nègres finissent par devenir blanches, par leur croisement avec les blancs. Si le premier couple avait été noir, c'est noir qu'elles redeviendraient.
Il a dû en être de même des faunes, des satyres, des égipans de l'antiquité, si réellement c'étaient des hommes, c'est-à-dire s'ils en avaient l'âme et l'intelligence. Mais leur race, étant moins nombreuse, a dû se perdre dans les croisements et disparaître tout-à-fait ou à peu près, car il est encore, chez nous, des individus qui ont conservé quelque chose des traits et du caractère
LETTRE DCCXLl.
que les anciens attribuaient à cette variété d'hommes qu'ils qualifiaient de demi-dieux.
Si ces satyres , faunes , égipans n'étaient pas des hommes, mais de véritables singes, ils se sont éteints comme tant d'autres familles d'animaux, à mesure que les hommes se multipliaient, et que, devenus les plus forts, ils ont anéanti les races qui leur faisaient ombrage.
Mais admettons que ce fussent des hommes, cette extinction de certains types ne peut être considérée comme une anomalie ou un désordre de la nature ; ce serait plutôt le contraire. Chaque fois qu'un type de forme représente le même degré d'intelligence qu'un type voisin et qu'il est apte à agir dans les mêmes localités, il doit disparaître, parce que faisant double emploi, il est inutile. C'est ce qui est arrivé de toutes ces races intermédiaires se rapprochant, quant à l'intelligence, des individus les moins intelligents de la race supérieure.
Cependant, ceci n'a eu lieu que lorsque ces races se sont trouvées en contact avec celles qui pouvaient les remplacer. Isolées, elles eussent conservé leur type originel. Il est donc possible que la découverte de nouvelles terres, amène celle d'un nouveau type d'homme ou d'un être analogue quant à l'intelligence, quoique sous une forme différente.
Il se pourrait même que ce type existât dans quelque partie non exploitée du monde actuel. La science des êtres est encore dans son enfance; nous connaissons la peau des animaux, leur pelage, leur plumage ou leur écaille; nous savons qu'ils sont rouges, verts ou gris. Quant à leur caractère, on s'en inquiète peu, ou si nous
nous en occupons, ce n'est pas pour l'étudier, mais pour l'étouffer. C'est comme nourriture, meubles, machines ou jouets que nous les envisageons. Aussi, bien loin de vouloir les rapprocher de nous et d'augmenter ainsi le nombre des races intelligentes, nous avons souvent rabaissé l'homme au niveau de l'animal, et l'on a nié longtemps que les nègres fussent véritablement des êtres humains.
En citant ici les types éteints de formes humaines différant de ceux qui existent aujourd'hui, je ne veux pas dire qu'il y ait plusieurs espèces d'hommes; non, les races ne forment pas espèces. Les races d'une même espèce peuvent produire entr'elles. Les espèces ne produisent pas en s'unissant à d'autres espèces, ou quand cela arrive, leur fruit reste stérile. — Pourquoi? — Parce qu'elles n'appartiennent pas à un même degré de la création ou de l'échelle progressive.
Cependant, des formes extérieures différentes en apparence, peuvent représenter un même degré d'intelligence. Preuve : les nombreuses races d'hommes et la diversité des figures des individus de chacune de ces races.
Je vous demande pardon de cette dissertation d'autant plus longue qu'elle n'est probablement qu'une répétition de ce que j'ai dit dans mon livre. Je n'aime pourtant pas ennuyer deux fois les gens de la même mauière. Ainsi, ceci n'étant qu'exception, vous ne m'en porterez pas rancune, et n'en continuerez pas moins la lecture de mes cinq volumes, poids un peu lourd, je l'avoue, pour nos estomacs français.
LETTRE DCCXLII.
Abbcville, 16 novembre 1841.
A M. S**, a Dieppe.
Je réponds à votre lettre d'hier, en vous renvoyant les journaux que vous m'avez communiqués. Je ne vois là rien qui puisse vous donner du souci : c'est du gazouillage de journaliste, et pas autre chose. Laissezles dire, et grand bien leur fasse 1
Le seul moyen de faire cesser ces commérages, si vous y attachez quelqu'importance, c'est de n'y faire nulle attention, et même pour plus de sûreté, d'adopter le procédé que j'emploie depuis plus de vingt ans : dès que mon nom, ou même celui d'un de mes ouvrages, est prononcé dans un journal, sans m'enquérir si c'est en bien ou en mal, je saute l'article, et quand j'ai lu tout le reste, c'est-à-dire tout ce qui ne me concerne pas, je jette la feuille au feu pour n'être pas tenté d'y revenir.
M. D** s'est enfin décidé à prêter serment, me ditesvous. Ce n'était pas la peine d'attendre si longtemps. Quoi qu'il en soit, son refus, quand il l'a prononcé, a été d'un bon exemple : si tout le monde avait fait comme lui, peut-être le gouvernement aurait-il renoncé à cette mesure inutile et mauvaise en ce qu'elle démoralise un peuple de fonctionnaires qu'elle accoutume à regarder le serment comme une grimace ou une simple formalité.
Toujours le serment politique Fut un serment diplomatique,
Un contrat conditionnel, Acte constitutionnel Fort sujet à la variante Du thermomètre de la rente.
A la Bourse on en dit le cours, Et le rentier jure toujours.
LETTRE DCCXLIII.
Abbeville, 22 novembre 1841.