A M. ***, DÉPUTÉ
Je regrette bien que les inondations vous aient si mal arrangé. Vos campagnes riveraines y sont fort sujettes : c'est chose véritablement fâcheuse. Mais ne pourrait-on faire qu'elles le soient moins? Nous faisons marcher des régiments en poste dès qu'un fou pend à sa fenêtre un étendard rouge ou blanc, et quand le Rhône déborde et inonde dix villes et cent villages, nous n'avons pas un seul bataillon pour aller réparer ses digues. C'est que le Rhône ne noie que le peuple, et que le drapeau rouge peut noyer un trône.
En votre qualité de député ministériel, vous allez encore dire que je suis frondeur. C'est possible, c'est même vrai, mais je commence à être si vieux que je n'ai plus le temps de n'être pas positif; les mais, les si, les car ne sont plus de mon âge. D'ailleurs, en toute chose, j'apprécie beaucoup les oui et les non. Remarquez bien que tout ce qui n'est pas l'un ou l'autre, n'a pour but que de gagner du temps, et plus souvent encore de tromper.
m LETTRE DCCXLIII.
Je ferai de mon mieux pour vous mettre en correspondance avec quelques sociétés d'horticulture d'Angleterre, mais ce n'est pas aussi facile que vous le pensez. Si mon père est membre de la Société de botanique de Londres et de celle d'agriculture, c'est parce qu'il était lié avec Pinkerton, Arthur Young, Joseph Bancks, etc.; et qu'en Angleterre, comme en France, les voix se donnent à l'amitié. Or, ni vous ni moi qui n'avons d'amis en Angleterre, n'y serons jamais lord-maire, soyez-en sûr. Y devenir académicien est tout aussi peu aisé.
L'envoi de vos ouvrages, malgré Iepr mérite, n'avancerait guère l'affaire ; il y a là prohibition qui n'est pas fondée sur les lois, mais sur le caractère national, et qui n'en est pas moins la plus sévère que je connaisse. Ouil l'Anglais a l'horreur des livres, non peut-être quand il les paie, car ils ont alors pour lui la valeur de ce qu'ils lui ont coûté, mais quand on le3 lui donne. Chaque fois que la Société d'Émulation, société royale s'il vous plaît, a fait imprimer un volume, j'en ai envoyé le bon aux Académies d'Angleterre avec lesquelles la nôtre avait été autrefois en relation sous la présidence de mon père. Ces bons pour retirer gratuitement les volumes étaient parfaitement explicatifs, ils n'entraînaient aucun frais, aucune démarche; ils ne m'en ont pas moins été constamment renvoyé avec ce mot : refusé.
Même chose vient de m'arriver pour mon ouvrage de la Création. Je crois de mon devoir d'en offrir un exemplaire gratis à ces mêmes sociétés dont mon père était membre. Point de réponse, ou refus.
Pensant que c'était le port qui les effrayait, ou peut-
être les droits d'entrée, j'ai pris le tout à mon compte. Dépense inutile.
Je me suis adressé à un Anglais, membre du parlement, très-haut personnage qui m'avait vingt fois offert ses services. Il paraît que celui-là dépassait son obligeance, car, bien qu'il m'ait souvent écrit depuis, il ne m'a jamais répondu sur ce point. Il craint évidemment de se compromettre en offrant un livre à la société des gentlemen qui, d'ailleurs, aurait certainement accepté sans difficulté une dinde aux truffes, ou un panier de vin de Champagne.
En désespoir de cause, je me rejette sur l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, et j'envoie quelqu'un, avec une lettre polie, prier son excellence de faire parvenir mon ouvrage à la Société Royale de Londres, sinon de l'expédier à une bibliothèque publique. Ma lettre fut lue attentivement, c'est une justice à rendre à l'ambassadeur. Cela fait, il fut notifié à mon envoyé de remporter immédiatement les volumes.
Croyant alors qu'on redoutait ici de la politique, peutêtre de la propagande, mon envoyé fit observer qu'on se trompait, qu'il ne s'agissait que de philosophie et de métaphysique. On lui répondit que ce n'était pas la question, mais que si on commençait à recevoir des livres à l'ambassade, il en arriverait pas chariot, et, sur ce, on jeta mon homme et le livre à la porte.
Ce nouvel obstàcle fit croître encore en moi le désir de le vaincre, je m'adressai à une dame, belle et noble baronette. Celle-ci réussit, et le don fut enfin accepté. Mais devinez où on l'a mis? est-ce à la Bibliothèque, à l'Université, à l'Académie? — Non, c'est au Bulock
Digiti
330 LETTRE DCCXLIV.
muséum, entre une macaque et ud crocodile, sous verre et sous clef, afin que personne n'y touche. Je suis sûr ainsi de sa conservation.
Mais voyez la bizarrerie de l'esprit humain! Les volumes de la Société d'Émulation que Ton avait refusés gratis, on a fait demander à les acheter a tout prix. J'ai répondu, chose vraie, que nous ne les vendions pas. Je répondrai de même s'ils veulent m'acheter mes œuvres (1).
Cette pluie, par un temps sans nuage, qui vous fait crier au miracle, n'est point chose insolite, et le 9 juillet 1841, le ciel était parfaitement serein, lorsque me promenant sur la route d'Abbeville à Amiens, j'ai reçu des gouttes d'eau, et mon chapeau était complètement mouillé.
LETTRE DCCXLIV.
Abbcville, 25 décembre I8ii.
Je vous félicite, monsieur et ami, de votre nomination à la pairie. Celle-là ne donnera pas lieu à réclamation ; elle est juste, elle est convenable.
Malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi.
(1) Les difficultés dont l'auteur se plaint et qui pouvaient avoir lieu alors pour l'expédition des livres en Angleterre ont cessé, et il existe aujourd'hui, comme on le verra par la suite de cette correspondance, une véritable confraternité entre les sociétés littéraires anglaises et françaises, et les savants des deux pays.
Parmi vos illustres confrères, S'il est des gens de grand renom, Il en est qui ne le sont guère :
Leur brevet nous apprend leur nom. Mais tout se compense en affaire; Mis l'un portant l'autre au décret, Ceux-ci pour ce qu'ils devaient faire, Ceux-là pour ce qu'ils n'ont fait.
Cependant, il faut rendre celte justice à nos pairs qui, bien qu'il y en ait de tous les acabits, ont, comme corps de l'État, montré phis d'équité que l'ancien sénat impérial. On n'y voit pas de ces flagorneurs qui, par leurs basses flatteries et le parti pris de dire toujours amen quand le maître parlait, ont contribué à sa chute presqu'autanl que l'Angleterre.
Parmi nos préfets, on n'en trouverait pas un qui, comme celui du Pas-de-Calais, oserait dire: « Dieu fit Napoléon et se reposa. »
Ce compliment ne conduisit pourtant pas au sénat ce digne M. de la Chaise qui le méritait autant que d'autres, car c'était un fort honnête homme, mais lui attira force épigrammes dont voici la plus connue :
Dieu n'en resta pas là, Car il a fait la Chaise; Puis il se reposa Beaucoup plus à son aise.
Les homélies adulatrices de M. de Fontanes ne réussiraient donc plus aujourd'hui. On est même tombé dans l'excès contraire : non-seulement on ne flatte pas Louis-Philippe, mais on peut même dire que jamais prince ne fut plus maltraité, plus injurié, plus calomnié par ses contemporains.
La postérité sera plus équitable. D'une instruction
LETTRE DCCXLIV.
profonde, parlant l'anglais et l'italien comme sa propre langue, ce fut, avec Louis XVI, le meilleur père de famille et le roi le plus moral qu'ait eu la France. Si Louis XVI avait eu sa capacité, sa fermeté, sa connaissance des hommes, peut-être ne serait-il pas tombé.
Je dis peut-être, car tant que Paris sera toute la France ou en dirigera l'opinion, il n'est pas de souverain, fût-ce le grand Salomon lui-même, qui pourrait dire : mon trône sera debout demain. N'avons-nous pas vu, en 1830, une demi-douzaine de journalistes révolutionner la France? Qui les empêcherait de recommencer?
Tenez-vous donc bien, messieurs les pairs, et serrezvous contre l'autre chambre. De la tourbe des vieux jacobins mal ensevelis s'élèvent des vapeurs mortifères, et l'ombre sanglante de Robespierre plane de nouveau sur Paris.
LETTRE DCCXLV.
Àbberille, 3 jtnyier 4942.
A ce que je vous disais l'autre jour sur l'emploi de P harmonie comme moyen civilisateur, j'ajouterai que la musique religieuse pourrait être appliquée utilement à la civilisation des prisonniers et à leur consolation dans l'emprisonnement solitaire.
Quand ils seraient réunis, elle les détournerait de bien des mauvaises pensées et de plus mauvaises chansons. Les chants graves disposent au repentir et à la piété.
Si l'on objecte que les détenus ne sont pas musiciens, nous répondrons qu'il n'est pas impossible de les rendre tels; que c'est même chose assez facile, si l'on veut s'y prendre convenablement.
L'un de mes voisins, M. de Rambures, a fait, sur l'enseignement de la musique, un travail dont les résultats sont étonnants. Sans être musicien lui-même, il parvient à faire chanter les morceaux les plus difficiles,
LETTRE DCCXLY
les plus compliqués, et chanter juste et en mesure, à des paysans qui jamais n'avaient su une note. Chose plus merveilleuse encore, c'est qu'en peu de mois, chacun de ces musiciens improvisés peut, à son tour, en improviser d'autres et leur faire exécuter une messe ou une scène d'opéra.
Que l'on crie à l'impossible, j'y consens; mais ceci, je l'ai vu. La méthode de M. de Rambures est, d'ailleurs, imprimée dans le volume de l'année 1841 des Mémoires de la Société d'Émulation.
Je ne doute pas que toutes les routines et tous les routiniers ne s'élèvent contre lui, et il n'en doute pas plus que moi, car déjà la consigne est donnée. Il est dur, en effet, pour des gens qui ont mis dix ans à apprendre à solfier, de voir des enfants, des manouvriers, des rustres en savoir autant qu'eux en six mois. Mais enfin qu'y faire? Il faudra bien le souffrir quand on lie pourra plus l'empêcher; mais M. de Rambures n'en passera pas moins pour un Turc, et sa méthode pour l'alcoran.
C'est à peu près comme on en a usé à l'égard de M. Sudre et de sa langue musicale, au moyen de laquelle on traduit les paroles par des sons d'instrument. En 1835, j'ai posé moi-môme à ce professeur plusieurs questions fort abstraites, et elles furent immédiatement résolues.
Voici comme se faisait l'expérience : On écrivait la phrase; M. Sudre la traduisait à l'instant sur le piano ou le violon, et un enfant son élève, placé dans un appartement dont la porte était fermée, la répétait mot à mot. On pourrait tirer le même parti des cloches.
Ce n'est, j'en conviens, qu'une simple transposition ou la traduction d'un son parlé par un son chanté, et tout le monde peut se dire : Comment n'ai-je pas trouvé cela? Il n'en est pas moins vrai qu'on ne l'avait pas trouvé, et qu'aujourd'hui même l'on ne s'en soucie guère, car on profite peu de la trouvaille.
On a, dit-on, l'intention de s'en servir dans les régiments pour transmettre le commandement à l'aide du clairon ou de la trompette. On pourrait en faire une application plus large; on le fera probablement un jour. Mais, en France, on a en horreur les inventeurs, et il faut un siècle pour faire prévaloir une découverte utile. Personne ne veut croire à mon homme antédiluvien et à ses œuvres, et dans dix ans, dans vingt peut-être, lorsque j'aurai réuni cent preuves de plus, on n'y croira pas davantage; et pourtant comment veut-on que cet homme n'ait pas existé, quand tout, sur la terre, était disposé pour son existence? quand toutes ces espèces qui ne peuvent vivre que dans les mêmes conditions que lui, y étaient déjà si nombreuses et si anciennes? Comment, lorsque la catégorie entière de ces espèces qui ont encore aujourd'hui leurs analogues ou leurs dérivés sur la terre, s'y montraient, lui seul y aurait-il manqué? Et s'il n'y manquait pas, comment n'aurait-il laissé ni traces ni œuvres?
Digiti
LETTRE DCCXLVI.
Abbeville, 17 janvier 1842.
Que vous ont donc fait ces malheureux sauvages pour que vous les traitiez ainsi? — Us mangent leurs ennemis; eh bien! où est le mal? Aimeriez -vous mieux qu'ils mangeassent leurs amis?
Mais, direz-vous, ils ne doivent manger personne. — Je vous répondrai : Vous en parlez bien à votre aise. De quoi vivront-ils, les bonnes gens? Ils n'ont ni dindes ni faisans truffés. Et puis, est-ce que vous ne mangez pas d'hommes, vous manufacturier? Ne dévorez-vous pas, bon an, mal an, quelques centaines d'ouvriers qui, pour vous engraisser, meurent de fatigue ou d'étisie dans vos ateliers, manquant d'air et de jour? Est-ce que vous ne tenez pas dix fois plus à la conservation de vos chevaux qu'à celle de ces hommes? Si vos chevaux meurent, il faut en acheter d'autres. Si le même accident arrive à vos ouvriers, il s'en présente immédiatement vingt pour en remplacer un.
Mais la question n'est pas là. Nous en étions sur la cuisine, et nous disions que le premier animal que mangea l'homme quand il fut dégoûté de légumes, fut probablement l'homme; et la preuve, c'est qu'il était convaincu que ses dieux en mangeaient aussi, et qu'il ne manquait jamais de leur en offrir de crus et de cuits pour varier le menu.
Aujourd'hui, nous ne mangeons plus d'hommes qu'au figuré, mais nous nous en dédommageons sur les animaux. De là cette bataille incessante entre les cuisinières et la volaille, entre les bouchers et les bestiaux, entre les chasseurs et le gibier. Puis, par contre, celle de mille et mille insupportables bêtes prenant leur revanche sur les dits chasseurs, cuisinières et bouchers qu'elles piquent, mordent, sucent avec une volupté sans égale. Le cousin (culex), qui voltige sur cet homme endormi, cherche le morceau le plus tendre, à peu près comme fait le gourmand qui va découper un chapon. N'en voulez donc pas tant aux sauvages; sauf quelque différence dans les préliminaires, ils font à peu près ce que fait tout le monde.
Mais vous étiez, en m'écrivant, dans une veine de misanthropie. C'est ensuite à ce pauvre Héliogabale que vous vous en prenez, lui, ce bon gros joufflu d'enfant de chœur, auquel on a attribué mille horreurs, mille saloperies, et qui n'en a peut-être pas fait le quart, qui n'a peut-être rien fait du tout, mais sur le dos duquel on a trouvé commode de mettre ce qu'avaient fait les autres. Rappelez-vous que le dit empereur est mort à dix-huit ans. Or, quelque pressé qu'il ait pu se montrer de devenir horriblement célèbre et ridicule, il fallait du temps pour tout : il est certaines choses qu'on ne peut faire qu'une fois à la fois.
Ce n'est pas encore assez : vous vous en prenez aussi aux réfugiés politiques. Il est vrai que j'en connais, soidisant officiers, victimes de leurs exploits et de leur dévouement à la patrie, qui, les mains pures de sang, ont coupé plus de bourses que de têtes. Les dignes gens v 15
LETTRE DCCXLVII
n'ont quitté leur pays que par modestie, et pour n'y être pas décorés de la corde qu'ils avaient bien méritée. Mais est-ce une raison de leur en vouloir? Ne pouvant rester chez eux, ils sont aujourd'hui chez nous par cette seule raison qu'il faut bien être quelque part.
Quant à nos élégants, je vous les abandonne. Nous n'avons pas gagné dans la science de vivre, et pas plus dans celle de savoir vivre. Nos lions du jour ne sont forts ni d'une manière ni d'une autre, si toutefois il y a lions. Beaucoup de ces soi-disant rois des animaux n'ont, à proprement parler, que le dernier de ces titres; encore tiennent-ils plutôt du renard que de l'autre bête.
Je vous dirai que notre province aussi a voulu avoir ses lions, lions innocents qu'auraient pu étrangler les chats.
Quant aux lionnes, on ne rencontre guère, dans nos départements, que les émigrantes de Paris où elles n'ont plus rien à faire lorsqu'elles ont perdu leurs dents. C'est donc encore une espèce assez peu redoutable et qui finira par s'y éteindre.
LETTRE DCCXLVII.
Abbeville, 27 janvier 4812.
A M. l'abbé ***.
Le bon sens, mon cher abbé, je vous l'ai dit déjà, n'est pas toujours ce que professe l'homme de votre robe. En chaire surtout, il le modifie et l'atténue selon l'espèce ou la qualité des auditeurs, et hors de là, trop
souvent il l'asphyxie dans l'encens, et le noie dans Peau bénite.
Ce n'est pas en haine du prêtre que je dis cela, mais bien à la défense de la religion, à laquelle certains bavards en soutane nuisent plus que les philosophes et les incrédules.
Je ne le dis pas non plus pour vous ni pour le clergé de cette bonne ville, généralement discret et sage, mais pour ces prédicateurs ambulants qui, visant à l'effet ou simplemement à gagner leur argent, disent en chaire des # choses plus qu'aventurées, ou cachent si bien la vérité sous leurs fioritures, qu'on ne l'aperçoit guère plus que si elle était sous le boisseau.
Le sermon d'hier, entr'autres, semble être un factum contre Dieu. Dieu n'est-il pas le père de la miséricorde? L'appeler deux heures durant le Dieu terrible, le Dieu des vengeances, c'est blasphémer. Si croire en Dieu c'est croire au pardon, renier l'espérance c'est renier la Divinité même.
Je suis furieux contre vos potentats ; ne vont-ils pas encore se mettre en guerre, et pourquoi? — Pour quelques salamalecs. — S'égorger pour un coup de chapeau 1 Si vous voulez à toute force des rois absolus, obligez-les à vivre entr'eux, non comme des rivaux, mais comme voisins et bons pères de famille, toujours prêts à améliorer le sort de leurs sujets, même aux dépens de leur amour-propre.
Quant à la ligne de démarcation que vous établissez entre les deux monarques objet de votre admiration, et les preuves que vous donnez à l'appui de vos conclusions, je vous dirai : la différence de générosité du lion au tigre
LETTRE DCCXLVIII
n'est que dans la différence de leur appétit: le tigre digère plus vite.
Vous n'êtes pas de bonne humeur aujourd'hui; que vous ont donc fait les pétitionnaires et les pétitions? Il y a trente ans que j'en reçois, moi pauvre petit douanier; j'en ai reçu de généraux, de députés, de pairs, de ministres, de princes, de princesses, etc. ; j'en ai reçu sous tous les régimes, mais jamais autant que depuis qu'il est défendu de solliciter. Aussi, ne vous gênez pas si vous avez à m'en adresser. Quelques douzaines de plus ou de moins font peu de chose, et mes poches sont grandes.
Je ne blâme pas du tout les paroles de M. R**; il faut avoir le courage de son opinion, « A bas la canaille î s'écriait M. de P** ; moi, mes bons amis, je suis parfaitement aristocrate, féodal, gentillâtre et baron. »
LETTRE DCCXLVIII.
Abbcviile, 2 avril 184*.
Pourquoi vous étonner de ce qu'on dit de vohs? n'en a-t-ii pas été ainsi dans tous les temps? dès qu'un homme a du talent, il est sûr d'avoir contre lui tous ceux qui n'en ont pas, et, parmi ceux-ci, plus spécialement encore ceux qui croient en avoir.
Quand Paganini parut en France, chacun l'entourait de flatteries, louait son jeu jusqu'à l'exagération; mais d'un autre côté, on attaqua son caractère, on en dit mille horreurs : c'était autant de faussetés. Voici comment
Paër, un jour, le défendait lorsqu'on disait devant lui qu'il avait tué sa femme, bien qu'il n'ait jamais été marié : « Oui, le monstre 1 et après l'avoir tuée, il lui a tiré les boyaux du corps et il en a fait le sol de son violon, et c'est pour la tourmenter après sa mort qu'il joue de préférence sur la quatrième corde. »
J'ai vu votre dernier tableau , et je l'approuve sur bien des choses ; néanmoins, je ne suis pas entièrement d'accord avec vous sur ce que vous entendez par la beauté féminine, et il me semble, si j'en juge aux angles un peu trop prononcés de vos contours, que vous la confondez avec la beauté monumentale.
J'ai lu, je ne sais où, qu'il fallait, pour faire une belle femme, trente perfections ou trente choses diverses :
Trois choses blanches: la peau, les dents, les mains.
Trois noires : les yeux, les sourcils et les cils.
Trois rouges: les lèvres, les joues, les ongles.
Trois longues : le corsage, les cheveux, les cils.
Trois larges : la poitrine, le front, les hanches.
Trois étroites: la bouche, la ceinture, le cou-de-pied.
Trois grosses: l'avant-bras, le bras et le mollet.
Trois arquées : la taille, les lèvres, les sourcils.
Trois rondes: le sein, le cou, le menton. *
Trois petites : le pied, la main, les oreilles.
En me promenant, le 20 mars dernier, j'ai vu la comète découverte le 17, et à laquelle on s'attendait si peu. Elle n'était pas encore annoncée par les journaux, et je ne savais ce que j'apercevais; je la prenais pour un nuage ou pour la voie lactée. C'était vers huit heures du soir, et j'étais sur le chemin qui longe le canal de Transit.
Digiti
LETTRE DCCXLIX
Je l'examinai ensuite du quai de la Poinle, et je fus confirmé dans ma croyance que c'était un astre nouveau par les groupes de curieux qui en raisonnaient à leur manière.
Voici, d'ailleurs, ce qu'en disent les savants : « Elle s'est approchée du soleil d'environ cent soixante quatorze mille lieues, le 27 ; mais à minuit, elle a passé entre le soleil et la terre. Elle faisait cent quatre lieues par seconde, tandis que la terre ne fait que huit lieues. Sa plus petite distance de la terre a été de trente-deux millions de lieues; sa queue en avait quatre-vingt-trois millions. Elle a dû toucher la terre. »
Vous savez que la queue des comètes n'est qu'une traînée de lumière ou quelquefois une sorte de brouillard. Ici, le contact de cette queue n'a donc rien de bien dangereux, et il est à croire que la terre en a souvent été atteinte.
LETTRE DCCXLIX.
Abbcville, 4 avril 1842.
Vous voilà donc devenue persécutrice, vous la bonté même, et vous voulez imiter Pierre-le-Grand et faire sauter les tètes pour en faire tomber la barbe. Que vous fassiez la guerre aux pipes et même aux cigares, je vous aiderais; elles ont conduit les hommes au cabaret, puis à l'estaminet, etc. Mais la barbe, pourquoi lui en vouloir? La barbe ne conduit qu'au bien, et je m'en déclare le
défenseur, car c'est la seule chose utile et rationelle que l'on ait ajoutée à la parure depuis un siècle. Elle tient les mâchoires saines, et complète le visage.
Il ne s'agit plus, pour lui restituer toute sa grâce, que de nous débarasser de nos ridicules cravates et d'harmonier à notre figure nouvelle notre ignoble costume, notre habit étriqué, notre absurde gilet, enfin de nous habiller en homme : peut-être alors cesserons-nous d'être enfants.
Il est de fait que les Turcs, les Arabes, tous les Orientaux l'emportent sur nous en gravité et en tenue. Ceci, je l'attribue à leur barbe. On ne voit, chez eux, ni pantins ni arlequins, et les pierrots turcs sont encore à venir, sauf pourtant aux marionnettes.
Parmi vos objections contre la barbe, vous dites qu'elle empêche de paraître comme il faut. Ceci mérite explication, car comme il faut, veut dire plus d'une chose. « Mme de B** est-elle comme il faut? demandait M. M** à M. D**. — Elle est jolie, répondait celui-ci. — Et le mari? — 11 est laid. — Je vous demande s'il est comme il faut? — Mais oui; ne vous ai-je pas dit qu'il était laid? »
Sans doute, dans notre jargon de société, comme il faut veut dire distingué; mais dans son sens moral et académique, il signifie comme il le faut pour notre plaisir ou nos intérêts.
Ensuite, si nous reportons le mot à la question, c'està-dire à la barbe, je vous dirai que son absence annonce moins l'homme comme il faut, que l'homme comme il ne faut pas. C'est ce que vous diront tous les physiologistes.
Que trouvez-vous de si étrange dans l'affaire de M. et
Digitiz
LETTRE DCCL
M*e de Une femme a un mari. — Cela se voit. — Ce mari a un nom. — Cela se voit encore. — Ce mari et cette femme ont des enfants. — C'est chose assez ordinaire. — La nature et le sens commun leur disent qu'il faut leur transmettre ce nom sans tache. — La nature a raison.— La femme croit avoir des reproches à faire à son mari. — C'est possible. — Que ces reproches sont fondés. — C'est probable.— Elle dit qu'il est fou. — On en a des exemples. — Elle trouve un avocat qui le dit avec elle. — Rien de mieux. Or, la femme sacrifie ses enfants à son dire, sans compter son mari. Et l'avocat exploite mari, femme, enfants, et les livre en masse au scandale pour faire un beau plaidoyer et gagner un millier d'écus. Rien de plus simple et de plus ordinaire. En vérité, vous vous étonnez de tout.
LETTRE DCCL.
Abbcville, 18 avril 1842.
A M. de Cayrol, ancien député, a Compiègne.
Votre septième lettre a eu, pour moi, le même intérêt que les précédentes. Votre manière d'écrire, toujours claire, donne du charme à la science; mais de cette science je suis effrayé, car il me semble que vous devez avoir toujours raisou.
Vos lettres seront de ma part l'objet d'une étude sérieuse et de réponses approfondies. Seulement, je relèverai tout de suite l'une de vos objections qui me paraît basée sur un malentendu. Si j'ai dit que la forme
est toujours la représentation de Pétai de l'âme, je n'en induis pas que l'âme ait commencé par un état infime; je dis seulement qu'immortelle et conséquemment incréée comme Dieu et pourvue des qualités qui sont en lui, cette âme ne tombe dans un état infime que par sa faute.
J'en induis que la forme infime n'est que la conséquence de cet état, dont toujours pourtant, par suite de son essence immortelle et de l'impulsion divine, l'âme peut se relever. A mes yeux, la forme n'est rien; c'est l'ombre qui varie selon la position du corps ou l'intensité du foyer de lumière.
Si Dieu, comme vous le pensez, avait imposé cette forme à l'être, et si quelque chose, dans les actes de cet être, pouvait dépendre de sa forme, où en serait alors la liberté? Et comment l'être se trouverait-il responsable des effets dont la cause lui serait imposée?
Dieu est le principe de toute justice. Ce qui n'est pas juste, ne peut donc émaner de Dieu.
Dieu est le type de la perfection. Le corps est imparfait; il est sujet à mille maux. Là encore, ou dans ces maux et cette imperfection, est la preuve que le corps n'est pas l'œuvre de Dieu qui ne saurait faire ce qui n'est pas bien.
Croire que les animaux n'ont pas d'âme, c'est, selon moi, se refuser à l'évidence. S'ils pensent, s'ils sentent, s'ils veulent, s'ils vivent enfin, ils ont donc une âme.
S'ils souffrent, et nous n'en pouvons douter, cette souffrance est une expiation d'une vie précédente ou une préparation à une vie future; car pourquoi souffriraient-ils? Et comment Dieu, qui est la bonté même, aurait-il permis cette cruauté gratuite?
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LETTRE DCCL.
Rien de faux, rien de superflu, rien d'inique n'est donc ni ne peut être dans la création ou dans la base primitive des choses, parce que cette création ou cette base vient de Dieu, parce qu'elle est Dieu lui-même, Dieu principe de la vie.
Le panthéisme, non moins que le matérialisme, est pour moi une impossibilité, un non-sens. Je n'ai.essayé , de combattre ni l'un ni l'autre, parce qu'il me semble que personne n'y croit, bien que tout le monde en parle.
C'est précisément parce qu'il n'y a qu'une nature d'âmes, qu'il ne peut y avoir qu'un Dieu. L'âme de l'homme, l'âme de tout ce qui vit, n'est que l'analogue de celle de la Divinité, et la démonstration de sou existence.
L'âme est une unité, une individualité, comme Dieu est une unité, une individualité. La seule différence est du petit au grand, ou du type qui est Dieu, à ses conséquences qui sont les êtres.
Ces êtres, qui ont en eux l'immortalité, la vérité, la volonté et le pouvoir, c'est-à-dire tout ce qui fait la force de la Divinité elle-même, doivent, s'ils obéissent à l'impulsion divine, à cette propension au bien qui fait partie de leur nature, croître indéfiniment; comme ils peuvent toujours décroître s'ils s'en écartent ou s'ils font ce que réprouve la raison ou la conscience, ce flambeau qui brille pour tous.
Oui! le sentiment du bon et du mauvais, du juste et de l'injuste, j'en ai la conviction intime, vit à un degré quelconque dans le cœur de toutes les créatures, même de celles que nous considérons comme les plus stupides.
Si vous me demandez où est la preuve de ce sentiment
du juste et de l'injuste dans les animaux, je vous dirai qu'elle est dans leur asssociation, et, pour les animaux solitaires, dans les instincts de famille. L'association, comme la famille, est impossible, même chez les brutes, sans un aperçu du tien et du mien, du juste et de Tinjuste, du bien et du mal.
Maintenant, j'en viens à la matière. Peut-être sommesnous d'accord sur ce que j'entends par ce mot. La matière, pour moi, est le contraire du vide; et comme je n'admets pas le vide étendu ou l'absence de toute chose, je dois dire : la matière a toujours existé.
Elle a toujours existé, parce que rien n'est possible où il n'y a rien. Or, selon moi, croire que Dieu a pu exister seul dans le vide, c'est admettre l'impuissance de Dieu ; à moins qu'on ne suppose que toute la matière
était en lui. Mais cette supposition même ne détruirait
pas son état d'impuissance, car la puissance n'est pas seulement dans la pensée ou la volonté; elle est dans son application, et, encore une fois, pas d'application possible où il n'y a pas une base, un élément, un contre-poids, quelqu'obstacle enfin.
En somme, Dieu n'a pu créer que parce qu'il y avait matière à créer. Ensuite, Dieu a pu prendre en lui cette matière ; mais jusqu'à ce moment, il serait resté inerte, il n'aurait pas été créateur.
Je profiterai du retour de M. de Roquemont pour vous envoyer une brochure ayant pour titre : De l'éducation du pauvre.
Digiti
LETTRE DCCLI.
AbbcviUe, 2 mai 1842.
À M. LE BARON DE HaMMER-PURGSTALL, CONSEILLER
auuque, a Vienne.
Monsieur le baron,
Je profite de l'occasion que m'avait annoncée M. Dcrache, pour vous envoyer, comme vous me Pavez demandé, mon portrait lithographie par Grevedon. Il est fort ressemblant, ou du moins il Tétait, car il remonte à dix ans.
Je joins au paquet : les quatre petits volumes de M. Cristophe, et deux gros volumes Petit Glossaire, autre ouvrage un peu criard, un peu frondeur, mais pas méchant. Il n'y a pas une personnalité, chose que j'ai en grande horreur. Guêtre aux choses; paix aux hommes.
Mon livre est une critique de tous les petits abus qui nous rongent. Il a fait crier les uns et rire les autres, mais au total il n'a tué personne.
J'ai, jadis, griffonné bien des vers; vous en trouverez deux volumes pour l'arrimage du paquet : Chants armoricains, et Romances, Légendes, Ballades, etc. Si vous supportez la chose, je doublerai la dose. Vous voyez que je ne suis pas un médecin homéopathe, et que je délivre mon opium en gros.
Vous trouverez encore, dans le paquet, trois volumes des Mémoires de la Société d'Émulation.
M. Vion, professeur de philosophie, a entrepris la
traduction de l'ouvrage que vous m'avez donné, et si vous nous y autorisez , nous insérerons tout ou partie de cette traduction dans le volume de nos Mémoires qui paraîtront à la fin de Tannée courante. Le manuscrit de M. Vion vous sera soumis avant l'impression qui n'aura lieu, je le répète, qu'avec votre approbation et si vous jugez la traduction bonne.
Selon nos règlements, dans le cas de votre assentiment, cinquante exemplaires du tirage à part vous seront gratuitement envoyés. Notre Société donne tout ce qu'elle imprime; les correspondants même ne sont soumis à aucune cotisation; les résidants seuls font tous les frais. Je vous dis cela, parce que bien des Sociétés n'agissent pas de même, et qu'on vous y offre un laurier pour vous tirer une carotte. J'en sais quelque chose.
J'ai reçu de M. Ferdinand Wolf, une 'lettre toute bonne et obligeante ; je lui écris pour le remercier.
M. de Lamartine, notre poète, m'a écrit il y a quelques jours, qu'aussitôt qu'il aurait quitté les travaux de la chambre, il me donnerait son opinion sur chacun des volumes de la Création. Il n'a encore lu que le premier; il n'en a pas été mécontent. Mais ce qui vous paraîtra assez bizarre, c'est que notre vieux maréchal Soult, malgré tous les tracas de la présidence du conseil, s'occupe de matières métaphysiques. 11 a lu trois de mes volumes, et m'en a écrit quatre fois. Au mois de septembre dernier, j'ai passé une journée chez lui àMeudon, et nous n'avons pas parlé d'autre chose ; je vous assure qu'il en parle bien. Pourtant tous nos journaux impriment que c'est un vieux soldat qui ne sait ni a ni b. Voilà comme on écrit l'histoire!
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LETTRE DCCL1I.
AbbcTille, 12 mai 1842.
Nous sommes tous ici dans l'inquiétude; plusieurs de nos amis étaient à Paris le dimanche 8 , et avaient annoncé qu'ils iraient à Versailles. Depuis ce moment, on n'en a plus entendu parler.
Quel terrible accident! En trente minutes, soixante personnes brûlées vives lî Tandis que celles qui ne l'étaient pas encore, se voyaient, par une force irrésistible, poussées vers le foyer de l'incendie pour y brûler comme celles dont elles entendaient les cris, et ceci parce qu'enfermées dans les wagons, dans ces cages de mort, elles ne pouvaient s'en échapper. Jamais l'Espagne, jamais Goa n'ont eu de plus sanglants auto-da-fé. Ici, la spéculation l'a emporté sur l'inquisition.
On ne sait pas encore si le nombre des morts n'est pas autre que celui que je vous annonce. Quelques journaux le portent à cent dix, et celui des blessés à deux ou trois cents. D'après leur calcul, il y avait sept cents personnes dans les wagons. Cinq de ces wagons ont été brûlés.
II faut avouer que les essais de la science coûtent souvent cher. L'étude de la vapeur est tout-à-fait dans son enfance. Nous sommes à l'époque où le premier navigateur attachait la jupe de sa femme à une perche pour faire une voile, et nous naviguons dans nos rails
sans compas ni boussole : aussi, au bout du fossé, la culbute. Ce n'est pas d'un accident par mois ou par semaine que je m'étonne, c'est de ce qu'il n'y en arrive pas un par jour.
Je ne vous donnerai pas de bien bonnes nouvelles du nouveau ménage. Si Mmo de *** rend son mari heureux, ce ne sera certainement pas en ce monde; elle lui ouvre le paradis, car elle en fait un martyr.
Au sujet de votre dernière question, je vous répondrai comme lord Byron : Mes bras ne saisissent qu'une ombre, et se croisent en frémissant sur mon cœur solitaire. — Mais je ne suis pas convaincu par vos raisonnements, et je tiens à ce que j'ai avancé sur la destruction des êtres par les êtres, destruction qui est certainement une des lois les plus générales de la nature. Chacun la subit à son tour : poursuivant, puis poursuivi, c'est la danse de la vie et de la mort. Si cette égalité n'existait pas, si les bourreaux n'étaient pas à leur tour les victimes, qui pourrait alimenter et produire cette succession continuelle d'êtres? Qui entretiendrait les espèces? Comment ne les verrait-on pas disparaître?
Cette destruction n'est donc que le préparatif de la naissance. L'homme peut nuire ou faire le mal sans doute, mais c'est seulement à lui-même. Lorsqu'il a frappé ou dévoré des milliers de créatures en croyant les détruire, il n'a effectivement détruit que l'enveloppe, et n'a fait que donner une nouvelle impulsion à la vie.
LETTRE DCCLIII.
Abbeviile, 22 juin 1842.
Rien ne change plus que les idées des hommes sur la beauté des femmes. Quand j'y réfléchis aujourd'hui, je dois citer, parmi les plus beaux types de femme que j'ai admirés, ma mère, ma grand'mère, ma sœur, et une personne de leur maison, simple femme de chambre, mais remarquable parmi les plus remarquables, car ma mère a toujours aimé être entourée de belles figures, et en ceci, je crois qu'elle avait raison. Cette fille se nommait Hélène; nous en parlerons bientôt.
Mon père, de son côté, ne pouvait souffrir de valets petits, laids où mal bâtis. De manière que notre entourage, sous le rapport des formes et de la tournure, a toujours été soigneusement composé.
Il en est encore de même aujourd'hui, sauf l'âge, et ces domestiques mâles et femelles sont devenus de beaux vieillards.
Néanmoins, dans ma petite enfance, l'aspect de ces visages, quoiqu'également agréables, était loin de produire ëur moi une même impression. Les uns étaient la gentillesse; les autres, la laideur.
Ma grand'mère maternelle a été jusqu'à sa mort, pour moi, une beauté céleste. C'était une grande femme, aux cheveux blonds, à la taille svelte, ni grasse ni maigre, ayant un bras, une main admirables. Yeuve à vingt-et-un ans, elle ne se remaria pas, fut adorée, toute sa vie, et
mourut par suite d'un accident, âgée de plus de cinquante ans, mais me paraissant toujours jeune et belle. Mon père, ma mère, tous ceux qui l'ont vue, m'ont dit que mon goût d'enfant ne me trompait pas, et que jusqu'à son dernier jour elle avait été véritablement charmante.
Ma mère, dans un autre genre, ne l'était pas moins; elle était plutôt brune que blonde, et aussi très-grande (cinq pieds deux pouces). Cependant, elle ne m'inspira jamais la même admiration que mon aïeule. Je l'aimais beaucoup, mais il m'eût été alors impossible de dire si elle était belle ou laide, et quand elle commença à engraisser, j'aurais été beaucoup plus porté à la trouver laide, et c'est surtout alors, m'a-t-on dit, qu'elle était dans toute sa beauté.
Ma sœur était fort pâle, ses cheveux très-noirs. Sa taille de cinq pieds deux pouces et demi était si bien proportionnée, sa main, son pied si petits qu'elle ne paraissait que d'une taille ordinaire. Mais fière et froide en apparence, elle me faisait, dans mon enfance, l'effet d'un camarade qui ne veut pas jouer ou d'un esprit boudeur et mal appris, et elle m'était alors désagréable en tout point.
Mais mon opinion à cet égard avait changée trois fois avant l'âge d'homme. Ma mère m'a dit souvent que la première fois que je vis ma sœur, je poussai des cris d'effroi en disant : Elle est noire.
En grandissant, sa peau blanchit, et l'horreur qu'elle m'inspirait s'adoucit avec sa couleur. A six ans, je la trouvais très-bien, je l'aimais beaucoup et presqu'autant que mon frère. Je la battais rarement, peut-être parce que je savais qu'elle me le rendrait.
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354 LETTRE DCCLIIl.
Lorsqu'on me mit au collège, sa taille excédait la mienne; elle n'avait que quinze mois moins que moi, elle était fort maigre et me semblait laide. Ce ne fut que lorsqu'elle eut seize ans et qu'elle fut devenue véritablement belle, qu'enfin je la trouvai telle.
Reste un quatrième type de la beauté d'un autre caractère, et dont l'effet sur moi était aussi bien différent : c'était celle de la domestique dont j'ai déjà dit un mot, et que tout le monde, et ma mère elle-même, nommait la belle Hélène' C'était une jeune fille aux yeux noirs, aux sourcils arqués et se joignant, à la taille de guêpe, aux épaules carrées, à la gorge prononcée, au bras rond et fort. Cette fille, d'ailleurs douce et sage, avait dix-sept ans quand j'en avais cinq à six. Elle resta seize ans à notre service, et n'en sortit que pour se marier après avoir refusé vingt partis, car tout le monde voulait la belle Hélène; bref, elle faisait tourner toutes les tètes.
Eh bien! pour moi, enfant, la belle Hélène était le type de l'horrible, et j'étais convaincu que c'était par dérision qu'on l'appelait belle. Ses sourcils, qui se joignaient, me faisaient peur; mais ce qui, selon moi, était une monstruosité, une chose atroce, c'est qu'elle avait un léger duvet noir sur la lèvre supérieure, une moustache imperceptible à d'autres, mais très-visible pour moi, et cette moustache en miniature était, dans mes idées, la plus ridicule chose, la plus affreuse infirmité qui pût affliger une femme. Elle aurait eu dix verrues sur la face, qu'elles m'eussent moins choqué. Quand la belle Hélène voulait m'embrasser, je ne puis exprimer la répugnance que cela m'inspirait. Ma mère n'y voyant qu'un caprice d'enfant, m'y contraignait
quelquefois. J'aurais préféré le fouet ou le pain sec, et à peine avait-elle éloigné ses lèvres de ma joue, que je m'essuyais avec une vivacité qui faisait rire tous les spectateurs.
La belle poitrine d'Hélène, chose qui ne me blessait en rien dans ma mère et mon aïeule, me choquait dans Hélène, peut-être parce qu'elle était fort jeune, et que cela contrastait davantage avec sa taille fine et souple.
Étant un jour à la campagne chez des amis, on n'avait pas de lit pour moi. 11 fut décidé que je coucherais avec ma mère, ce qui me rendit fort joyeux, car c'était ma place ordinaire quand nous étions en voyage; mais ma mère, que mes coups de pied empêchaient de dormir et qui était très-fatiguée, dit à Hélène de me prendre dans son lit. ' '
On m'aurait condamné à mort que j'en aurais été moins consterné que de cette proposition. J'en tombai dans un état de stupeur. Hélène, qui s'était fort bien aperçue des grimaces que je faisais lorsqu'il fallait l'embrasser, riait comme une folle de ma frayeur. « Venez, yenez, me disait-elle; vous m'embrasserez tout à votre aise. » Moi, je me mis à pleurer, puis à sangloter, puis à hurler. Ma mère n'y comprenait rien. Hélène, qui était une excellente fille, lui expliqua la chose, c'est-à-dire mon dégoût pour elle. Ma mère n'y pouvait croire, car Hélène était admirablement propre, fraîche et rose, toujours bien mise, enfin avait tout ce qui doit attirer un homme, et rien de ce qui peut dégoûter un enfant. Quoi qu'il en soit, mon anxiété était telle, mon effroi si visible, qu'il fallut se rendre à l'évidence.
Ma mère alors me dit que je coucherais dans son lit,
LETTRE DCCLIV
mais à la condition que j'embrasserais Hélène deux fois, pour lui prouver que je l'aimais. Le mal était petit au près de celui que je redoutais, et j'embrassai Hélène sans trop rechigner, en évitant d'ailleurs, autant que possible, ses damnées moustaches que je voyais toujours et partout.
Hélène continua à embellir. Quand, à trente-deux ans, elle se maria, elle était dans toute sa beauté. Eh bien 1 ma première impression n'était pas dissipée ; elle ne l'a jamais été. Cette excellente femme vit encore; c'est aujourd'hui une vieille leste et proprette. Jugez de ce que peuvent les premières impressions. J'ai toujours ses moustaches devant les yeux, et ces moustaches si mignonnes, si peu visibles dans sa jeunesse, apparaissent encore à peine aujourd'hui. Expliquez -moi pourquoi j'ai tant eu peur de la belle Hélène.
LETTRE DCCLIV.
Abbeville, Ujuilllet 1842.
Allaut au bain, ce matin, vers sept heures et demie, un vieux marin manchot que je connais de vue, m'aborde pour me dire que le duc d'Orléans s'était tué la veille en tombant de son tilburi. J'ai douté d'abord de la vérité de cette triste rumeur, mais à neuf heures, M. Van Robais m'a répété la même chose.
A dix heures, M. Watel me dit que le duc n'avait été que blessé, et qu'il était hors de danger.
A onze heures, le capitaine Jouly m'assure que le prince est mort.
A midi, cette nouvelle déplorable se confirme; elle est officielle. C'est une perte irréparable. Je connaissais personnellement le prince, et j'avais appris à l'apprécier.
Je fus, le même jour, témoin et partie obligée d'un fait qui aurait pu finir aussi tristement. Arrivé au Pâtis, à l'endroit de mon bain quotidien, j'y trouve M. Augustin Devismes, que vous connaissez, faisant nager son fils encore écolier. Le jeune homme voulut traverser la Somme, et quoiqu'il fût tenu par une corde, il s'effraya, perdit la tète, et, par suite de ses mouvements, la corde ayant touché le fond, s'y accrocha, et il se trouva dans un véritable danger.
Je me jetai immédiatement à l'eau, à cet endroit trèsrapide; mais entraîné plus loin que le point où il se débattait, je ne pus le joindre. Il disparaissait par moment. Je faisais des efforts inouïs pour arriver à lui, mais la force du courant qui tourbillonnait, était telle, que je ne parvenais pas à le remonter.
Le pauvre jeune homme était devant moi. Dans l'impossibilité d'arriver à lui, je lui tendais les bras, et je ne pouvais comprendre comment il n'y étaifpas porté par la force même du courant qui m'avait fait le dépasser ët m'empêchait de le joindre. C'était cette malheureuse corde dont il ne pouvait se dépêtrer, et qui, accrochée à une pointe de rocher ou au fond de la rivière, le retenait comme un navire à l'ancre.
Après de nouveaux efforts, toujours inutiles, je gagnai le bord, et je me rejetai à l'eau un peu plus au-dessus de l'endroit où il se trouvait. Cette fois, ce ne fut plus
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LETTRE DCCLV.
inutilement, je pus l'atteindre, et aidé par un autre baigneur, M. Tellier, qui était survenu, je le ramenai à terre.
LETTRE DCCLV.
Abbeville, 22 juillet 1842.
M. G** est charmant quand il veut faire de son livre une histoire morale et même un traité d'éducation.
Peste 1 quelle éducation 1 II ne nous reste plus qu'à conseiller aux mamans de le déposer sous l'oreiller de leur fille, et à nos ministres de remettre en vigueur la loi de 1793, qui promettait aux filles-mères une récompense nationale. Vivent donc M. G** et son livre!
Jeunes beautés, cessez donc la lecture
De froids romans, ennuyeux séducteurs.
Lisez Cora; cette douce écriture
A la sagesse attachera vos cœurs.
Vous y verrez une fille jolie
À dix-sept ans mourir innocemment,
Et son chagrin n'est de perdre la vie,
Mais de l'ennui de n'avoir pas d'amant.
Fille ainsi faite était digne de vivre
Un siècle au moins, toujours à son printemps.
Qu'allez-vous donc chercher dans les romans?
Y trouvez-vous plus beau modèle à suivre,
Y trouvez-vous des exemples plus grands?
Je n'ai jamais oublié M. Chaslon, l'homme le plus marieur que j'aie connu. 11 a bien ébauché vingt mariages à mon intention, mariages qui ne réussissaient jamais pour deux raisons : la première, c'est que je ne
voulais pas de la future ; la seconde, c'est que la future ne voulait pas de moi.
Avec de l'esprit et de l'instruction, c'était le caractère le plus étrange qu'on pût rencontrer, et aussi l'homme se gênant le moins, et cela pour qui que ce fût. En voici un exemple :
Un jour, lorsqu'il était administrateur des douanes, entre dans son cabinet un solliciteur. M. Chaslon, trèspressé de travail, lui dit tout en continuant d'écrire : « Exposez-moi votre affaire. »
Le pétitionnaire en était au milieu de son récit, quand M. Chaslon l'interrompant, lui demande : « Voulez-vous me rendre un service?— Lequel, monsieur l'administrateur?— C'est de prendre cette serviette et de chasser les mouches qui ne me laissent pas finir ma lettre. » — L'autre prend la serviette, et le voilà émouchant M. Chaslon. — Il en était au plus fort de sa besogne, quand arriva M. de Sussy qui m'a raconté la chose.
Pendant la Révolution, M. Chaslon, pour sauver sa tète ou plutôt celle de ses amis, car il était essentiellement serviable, avait momentanément figuré dans un club. Il ne s'en cachait pas, et on l'entendait souvent dire : « Moi, ancien jacobin, ancien bonnet rouge. » Ce qui ne l'empêchait pas d'être au mieux avec le duc et la duchesse d'Angoulème.
Il ressemblait beaucoup à Louis XVIII. Un jour qu'il promettait à Robert Lefebvre de lui rendre service s'il en trouvait l'occasion, celui-ci le prit au mot, et l'obligea à poser pour finir un portrait du roi.
M. Chaslon avait aussi son sosie : c'était l'huissier qui gardait et ouvrait sa porte. Gros comme lui, rouge
360 LETTRE DCCLV.
comme lui, poudré comme lui, la ressemblance était d'autant plus frappante qu'il était toujours vêtu des habits de son maître. Enfin, le hasard avait fait qu'il se nommât aussi Chaslon.
Bien des solliciteurs qui venaient voir l'administrateur, se trouvant en face du serviteur, le prenaient pour son maître. L'autre ne s'empressait jamais de les détromper. Il en résultait des scènes dont il régalait son patron, gros rieur, comme vous savez.
S'il était sans gêne dans ses faits et gestes, il ne Tétait pas moins dans ses propos. Aussi, quoique sa femme ne négligeât rien pour rendre sa maison agréable, il n'y venait guère de dames que des étrangères ou des femmes d'employés. Un soir, il s'en présenta une qui, probablement, était habillée pour un bal, car son costume était un peu décolleté pour la saison. D'ailleurs, elle était jeune et jolie, et ce qu'elle montrait si généreusement valait certainement biep la peine d'être vu. Tout autre se serait contenté de voir, mais M. Chaslon était en verve de gaité. Voici qu'en face de la dame et de son mari, il se met à vanter l'agrément et l'utilité des belles poitrines pour la nourriture des enfants et l'embellissement des bals et des cercles. Cette savante démonstration avait lieu devant cinq à six hommes qui ne se gênaient guère pour rire. Jugez où en était la dame, et quelle figure faisait son mari.
A ces petites malices près, M. Chaslon était l'obligeance même. Heureux l'employé auquel il avait donné un coup de patte ou fait quelque niche: craignant d'avoir un tort envers lui, il en devenait le protecteur*
On dit que nos ministres reviennent encore à leur
projet de réduction des rentes. Gare à vous! gare à moi 1 Je ne suis pas heureux dans mes placements: la loi sur les sucres indigènes m'a déjà coûté ici vingt mille francs, et une conséquence de cette même loi, en ruinant le fermier de ma propriété de Chalais, a fait tomber à mille écus un loyer de cinq mille francs.
Si j'ajoute à cela les fraudes, pilleries et autres vols partiels qu'on m'a faits, et ces trois mille francs annuels dont les journées de Juillet ont réduit ma place, je puis aussi m'écrier comme M. de Ségur :
Moi j'ai payé mon quart, et dis avec Voltaire : A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!
Enfin, ma perte effective, depuis 1830, peut approcher cent mille francs : ce n'est déjà pas trop mal pour un petit rentier.
C'est égal 1 j'en donnerais bien le double pour que le duc d'Orléans ne fût pas mort. Non que j'aie personnellement un sou à gagner à son existence, mais j'étais convaincu, d'après ce que j'avais su et vu de lui, qu'il aurait dignement succédé à son père, et contribué à la prospérité de la France.
LETTRE DCCLVI.
Àbbeville, 27 juillet 1842.
L'autre jour, mon cher Nemrod, dans notre dîner de chasseur, j'ai eu avec vous, à l'occasion d'une bécasse en salmi, une très-savante et très-chaude discussion sur v 16
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362 LETTRE DCCLVI.
le nez des chiens et l'arrêt du gibier. Je disais que la cause de l'arrêt était une sorte de fascination qu'éprouve ce gibier à l'aspect du chien, et j'ajoutai à celui du chasseur, ce qui excita une risée universelle, car on en concluait que, selon moi, le chasseur avait aussi le don d'arrêt.
Ce matin, une circonstance bien légère m'a à peu près démontré que j'avais raison. Je venais, comme à mon ordinaire, de me baigner dans la Somme, lorsque regagnant le bord, je vis devant moi un jeune rat d'eau qui tenait ses petits yeux brillants fixement attachés sur les miens. Je le considérai ainsi pendant quelques minutes. Immobile, il suivait tous mes mouvements. Je le touchai légèrement ; il fit un petit saut et toujours me regardant, puis 11 s'arrêta. Un trou était à côté; il n'essaya pas d'y entrer, non plus que de sauter à l'eau, ce qui lui eût été facile. Ses yeux, éclatants comme deux escarboucles, me considéraient toujours avec la même attention. Je le touchai de nouveau ; il recula, puis s'arrêta encore.
Un bruit s'était fait entendre derrière moi, je détournai la tête. Conséquemment mes regards cessèrent de tomber sur les siens. La fascination cessa, et à l'instant même il disparut en plongeant dans la rivière.
Il est un autre sentiment qui retient les animaux et les engage même à s'approcher de l'homme, mais il ne faut pas le confondre avec la fascination de la peur: c'est le contraire. Ce sentiment est la curiosité qui attire les alouettes sur le miroir, et les papillons à la chandelle.
Cette espèce de badauderie existe surtout chez les jeunes quadrupèdes. Les poulains accourent quand ils voient venir un homme ou un animal qu'ils ne connaissent
pas. Beaucoup de bêtes sauvages, notamment les daims, les gazelles et, ce qui est plus étrange, les jeunes phoques font la même chose.
D'autres créatures naturellement farouches, cessent de Tètre quand elles vous trouvent dans une position autre que celle où elles vous voient ordinairement. Par exemple : des bergeronettes que je n'aurais pu approcher qu'à trois ou quatre pas en marchant sur la rive, me laissaient venir à un pas quand je me dirigeais vers elles en nageant.
Un petit plongeon de l'espèce qu'on nomme ici raguet, avait son nid à proximité du lieu où je me baigne d'habitude. Chaque jour, je le retrouvais à cette place. Aussitôt qu'il m'apercevait sur la rive, il se cachait, mais dès que j'étais à l'eau, je le voyais reparaître, nageant ou plongeant. Bientôt il se familiarisa si bien avec moi, qu'il se laissait approcher, et un jour je parvins à le toucher.
J'ai vu, dans ma cour, les moineaux venir à l'appel d'une jeune servante qu'ils étaient habitués à y voir, et se percher sur sa tête ou son épaule.
Mais ceci sort de la question ; nous en étions sur l'ascendant qu'un animal prend sur un autre. De l'homme à l'animal, le fait n'est pas douteux. Je ne parle pas ici de l'ascendant physique ou de l'emploi de la force; je parle de l'ascendant moral, et il est beaucoup d'animaux que l'on conduit par celui-là. Ils ont compris la supériorité intellectuelle de l'homme qu'ils mesurent souvent mieux que cet homme ne les mesure eux-mêmes, car il est des individus dits civilisés, il en est même beaucoup, qui considèrent ces animaux comme de simples machines et
LETTRE DCCLVH.
qui semblent ne pas soupçonner qu'ils peuvent souffrir. Je pense donc qu'on a trop souvent recours aux mauvais traitements pour dompter, instruire et diriger les bêtes, et qu'on arriverait plus vite au même résultat, d'abord par la fascination du regard, ensuite par la douceur, la persuasion ou un appel à leur intelligence.
Cette fascination du regard et son action sur certains êtres, qui trouvera ici bien des incrédules, n'était pas inconnue des anciens ; elle est encore pratiquée par les dompteurs ou charmeurs d'animaux que nous voyons dans nos foires.
LETTRE DCCLVII.
Abbeville, 7 août 1842.
Paris a bien ses avantages, et j'applaudis, mon cher ami, au magniûque éloge que vous en faites. Mais je ne suis pas de votre avis quand vous dites que c'est le seul séjour où un littérateur puisse travailler. Je soutiens, moi, que c'est celui où il a le moins de facilité pour le faire, et qu'il n'est pas de pays où, dans les incidents ordinaires de la vie, on perde plus de temps pour arriver à moins de choses. Une simple visite de politesse, si vous n'avez pas une voiture à vous, vous donnera autant d'embarras qu'un long voyage. Vous irez, au coin de la rue, attendre l'omnibus: il sera plein.— Vous courrez retenir votre place au bureau ; « La voiture, vous y dirat-on, sera ici dans cinq minutes. » Mettez-en dix ou
quinze. Elle arrive enfin, mais il n'y a pas de place. Autres dix minutes à attendre. En voilà déjà vingt de perdues. Comptez-en dix encore à la correspondance, puis quinze pour faire la route, et additionnez.
Ensuite, vient l'attente de l'antichambre, puis le retour, puis les retards imprévus, etc. Enfin, jpour savoir d'un homme comment il se porte, ou tout simplement pour remettre une carte à son portier, vous aurez perdu quatre heures.
Quant aux plaisirs ou ce qu'on nomme ainsi, il n'en est pas un seul, surtout si vous avez une femme, que vous puissiez atteindre sans mille fatigues ou démarches préliminaires ; et pour obtenir trois heures de spectacle bon ou mauvais, vous y aurez, grâce à la queue ou aux courses qu'il vous aura fallu faire pour louer une loge ou une stalle, perdu les trois quarts de votre journée.
Ceci, d'ailleurs, est un inconvénient qui n'est pas spécial à Paris, mais qu'on peut considérer comme inhérent aux capitales. On y achète tout au poids de l'or, et ce qui est pis, à celui du temps, et le temps est la moins réparable de toutes ces dépenses : il n'est poimt de spéculation qui vous en rapporte, ni d'héritage qui vous en donne. »
Nous disions que les spectacles à Paris, ou plutôt les moyens d'y arriver, étaient, parmi ces causes de perte de temps, l'une des principales, et pourtant ce serait une des plus faciles à éviter. Pourquoi, au lieu de vingt théâtres qui chôment la moitié de l'année, et où l'on étouffe pendant l'autre moitié, n'en aurait-on pas seulemont cinq à six, mais assez grands pour contenir quatre fois plus de spectateurs?
LETTRE DCCLVIL
Chacune de ces salles pourrait suffire à diverses entreprises théâtrales qui en jouiraient tour à tour. Je ne vois pas pourquoi une salle d'opéra ne servirait pas à jouer la comédie, et je me demande s'il ne vaudrait pas mieux, pour l'opéra comme pour la comédie, de ne jouer qu'un ou deux jours par semaine et d'avoir, en deux jours, autant de spectateurs qu'on en a aujourd'hui en six ?
—Voilà une amélioration à faire, me dira-t-on, et il y en aurait bien d'autres. Mais à quoi bon? Paris, avec tous ses défauts, en est-il moins le point de mire et l'Eldorado d'assez de gens, notamment des hommes de science, d'ambition ou de plaisir?
— Je répondrai: oui. Or, qu'en résulte-t-il? C'est que quelques-uns y réussissent, mais que beaucoup y perdent leur temps, leur fortune et leur santé. Néanmoins, s'ils y restent, je n'y vois pas de mal, puisque cela leur plaît; mais ce que je trouverai moins bien, c'est que ce provincial transplanté, cet homme de science, ce littérateur ou ce poète qui a pris le gros lot à la loterie de la gloire, n'a pas plus tôt reçu ses lettres de grande naturalisation ou son diplôme d'une académie parisienne quelconque, que, reniant sa province, il devient plus Parisien que les Parisiens même, et, en cette qualité, hostile à tout ce qui arrive de celte même province, et l'ennemi de tous les débutants. Combien de talents, de grands talents même, n'ont-ils pas été découragés et étouffés par cette prévention malveillante de la capitale!
Chose bizarre, mais pourtant dont il ne faut pas se plaindre, c'est qu'elle ne s'étend pas aux savants étrangers qui y sont, au contraire, toujours accueillis avec
une bienveillance marquée. — Pourquoi? — C'est qu'ils sont Allemands, Italiens, Anglais, Espagnols ou Russes, et non Picards, Normands, Provençaux, Bourguignons, Gascons ou Bretons.— Un académicien de Falaise, de Carpentras, de Péronne ou de Quimper, ah! fi donc! Est-ce qu'en de tels climals on peut avoir le sens commun?— Non ; et s'il a le malheur d' être né dans quelqu'une de ces résidences maudites, si, par un long séjour à Paris, il n'a pas expié cette tache originelle, eût-il fait le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre et la plus belle découverte des temps modernes, il sera, s'il a l'audace de se mettre au nombre des candidats à quelque chose, repoussé, hué, sifflé, et les voix tomberont à l'unanimité sur son concurrent parisien, qui a fait l'Oiseau bleu ou le conte de ma mère Voie.
Nonobstant ces obstacles trop souvent insurmontables, si, de loin à loin, quelqu'un de ces parias de province parvient, en déguisant sa qualité ou à l'aide de quelque puissante parenté, à passer les portes du sanctuaire, il n'a pas plutôt pris raug parmi les immortels, qu'oubliant ce qu'il était lui-même et les déboires sans nombre dont il a été abreuvé, il fera comme on lui a fait, et loin de tendre une main secourable à ceux qui le suivent, il les repoussera du pied.
Pourquoi encore? — C'est que partout où il y a beaucoup d'hommes, il y a aussi beaucoup de rivalités : de là l'égoïsme.
L'air des grandes villes sèche le cœur, étouffe la générosité, et tue jusqu'à la charité et l'équité même. L'amour exclusif de soi, voilà ce que cet air fait naître et fructifier.
LETTRE DCCLVlll.
Pour conclusion , j'en reviens à mon dire : Paris a ses charmes et ses profits. Il a, par le contact plus fréquent des idées et des grandes idées, des avantages réels pour l'homme d'étude, mais ces avantages sont balancés par la perte de temps, à laquelle il n'y a ici-bas ni remède ni compensation.
LETTRE DCCLVIII.
Àbbeville, 7 septembre 1842.
Mon frère Jules est mort à Abbeville, le vendredi t septembre, à une heure et demie après-midi, âgé de quarante-cinq ans et dix mois. Il était né le 21 novembre 1793. Pendant ses premières années, il avait été d'une délicatesse extrême, et ma mère qui l'avait nourri, comme elle nous a nourris tous, disait qu'elle l'avait élevé dans du coton, et qu'il lui avait donné autant de peine que ces cinq autres enfants, et c'était *rai. Quoi qu'il en soit, grâce aux soins et au bon lait de ma mère, il échappa aux périls de cette première enfance.
Jusqu'à quarante ans, il ne fut jamais malade, mais vers cet âge, il fut atteint, aux articulations, d'une affection rhumatismale qui, d'année en année, se manifesta en accès plus fréquents et plus douloureux. Néanmoins, les médecins n'y voyaient aucun danger, et ils persévérèrent jusqu'au bout dans cette opinion. C'est donc à une autre cause qu'ils attribuèrent sa mort prématurée.
Marié à quarante-deux ans, à une femme jeune et belle
qu'il aimait beaucoup, ces accès, qu'il avait toujours supportés patiemment, lui parurent plus pénibles. 11 voulut s'en débarrasser à tout prix et, dans cet espoir, deux ans et demi après son mariage, il se rendit à Aix (Savoie) dont on lui avait signalé les eaux comme souveraines contre les douleurs articulaires.
Utiles sans doute dans bien des cas, mais dangereuses dans d'autres, ces eaux doivent être employées avec prudence, et surtout n'être pas brusquées ou prises en temps inopportuns. Le pauvre malade, pressé de revoir sa femme et son enfant, crut hâter sa guérison en multipliant les douches. Ce traitement, trop violent, mina son tempérament déjà affaibli. Il rentra à Abbeville fatigué et plus souffrant qu'avant son départ, et de ce moment, il ne fit que languir. Ce furent donc ces eaux dont il a fait abus qui hâtèrent sa fin, du moins telle fut la conclusion de son médecin.
Il est mort sans souffrances. Ses douleurs s'adoucirent dès qu'il fut alité ; alors le sommeil, dont il était privé depuis longtemps, commença à revenir, mais aussi, en cessant de faire de l'exercice, il perdit l'appétit, et, de jour en jour, on vit qu'il s'affaiblissait.
Lui seul ne s'en apercevait pas ; il ne së croyait nullement en péril. Le mercredi 31 août, il causait encore de ses projets, de sa guérison prochaine, et d'un nouveau voyage aux eaux où il voulait conduire sa femme et sa fille. Quoique ses mouvements eussent quelque chose de fébrile, il n'y avait dans ses paroles aucune apparence de délire. Sa respiration était facile, son pouls bon, son regard paisible; enfin, nous le croyions près d'entrer en convalescence, lorsque le soir, je reconnus que la tête v 1(5*
LETTRE DCCLVIÏl.
commençait à s'engager, et que son raisonnement n'était plus si sain. Cependant, quand on l'interrogeait, il répondait aussitôt; sa prononciation était nette, mais ses idées se confondaient. Il se répétait; il revenait à ses projets de voyage; il parlait finances, puis économie politique. Le docteur rejetait ce délire sur sa faiblesse ou le vide de son estomac, et n'y voyait pas un symptôme bien alarmant.
La nuit du 31 août fut très-agitée; il voulait se lever, il demandait son déjeûner, ou le miroir pour se faire la barbe, en assurant qu'il se portait bien. Il ne souffrait donc pas.
Néanmoins, il me semblait que son état empirait, et j'attendais avec impatience l'arrivée du médecin.
Quand il entra, je cherchai avec anxiété dans ses yeux ce qu'il allait dire du malade. Il l'examina longtemps, mais il restait silencieux et semblait craindre de me répondre.
Dès-lors, je prévis cette réponse. Après quelques instants d'hésitation, il finit par me dire que la nuit avait été funeste; l'état du malade pouvait se prolonger, mais qu'il était sans ressource.
A cette sentence, je sentis mon cœur se briser; j'étais attéré. Cependant, je pris le dessus ; je fis prier notre curé, ami de la famille et qui venait nous voir chaque matin, de hâter sa visite.
Il me restait un devoir plus terrible à remplir : c'était de préparer ma belle-sœur à cette séparation qu'elle n'avait pas même prévue. Jamais elle n'avait cru son mari sérieusement malade ; elle ne voyait dans cet état que son indisposition habituelle ou un reste de la fatigue
du voyage. Aussi, cette annonce, malgré toutes les précautions que je pris pour en adoucir l'effet, la frappa comme d'un coup de foudre; elle fut prise de convulsions, puis de délire, et un moment je craignis pour sa raison.
Les idées du malade devenaient de plus en plus confuses. Pourtant il entendait encore; il me serrait la main quand je l'en priais. 11 acceptait aussi la boisson que je lui offrais, et semblait la boire avec plaisir, mais ses sensations morales étaient faibles. Il souriait à tous ceux qui entraient, mais sans les reconnaître : c'était une suite de son habitude de politesse et d'une bienveillance qui semblait lui survivre.
Par instant, il parlait à voix basse, comme dans une causerie intime avec quelqu'un qu'il croyait voir à son chevet ; puis, il fredonnait l'une de ces romances qu'il chantait si délicieusement dans sa jeunesse. Quoique sa voix fût bien faible, je reconnaissais l'air et les paroles. Il continua longtemps ce fredonnement dont les sons s'affaiblissaient toujours : c'était comme le chant d'un rêve pendant un sommeil paisible.
Le docteur me dit que c'était la preuve qu'il ne souffrait pas, et qu'il s'éteindrait ainsi; et notre vénérable curé, M. de Raisinés, ajouta: « C'est la mort du juste. Dieu la lui accorde, car il le fut toujours pendant sa vie. »
Cependant, un peu plus tard, le râle le prit; il recommença à agiter les bras. Quand j'aidai la garde à le soutenir pour replacer son oreiller sous sa tête, il fit un mouvement comme pour nous repousser; ses traits se contractèrent légèrement, et pendant les quelques minutes que cette contraction dura, il cessa de râler et de gesticuler. Le râle ne le reprit que lorsque son visage
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LETTRE DCCLV1IL
fat redevenu serein. J'en conclus que ce râle et ces mouvements qu'avait suspendus une souffrance locale, étaient tout-à-fait mécaniques ou en dehors de la pensée et de la sensation morale, conséquemment de la douleur ou de la sensibilité physique.
Cet état végétatif se prolongea jusqu'à une heure après midi, du i septembre. Il mourut alors, ou plutôt il s'éteignit. Non-seulement sa figure, quand je lui fermai les yeux, n'annonçait aucune souffrance, mais elle était heureuse et souriante.
En ce moment, j'aurais voulu être à sa place; oui! tout en le pleurant, j'enviais son sort. Heureux ceux qui meurent ainsi 1
Avec un caractère ferme et même tenace, car il ne revenait guère sur ce qu'il avait décidé, il était d'une patience à toute épreuve. Non-seulement il ne se mettait pas en colère, mais je ne l'ai jamais vu sortir des convenances , ni prononcer contre qui que ce fût , même ses domestiques, une parole blessante.
Tout en aimant le luxe, il avait essentiellement l'esprit d'ordre, et avec une fortune médiocre, il savait représenter et se faire honneur.
D'un jugement sain, d'une droiture parfaite, il portait la délicatesse jusqu'au scrupule. Aussi, lors de la mort de notre mère et du partage de son héritage qui était assez considérable, quand mon père voulut que nous prissions immédiatement possession des biens que nous le priions de garder, ce fut Jules que, d'un commun accord, nous chargeâmes de faire les lots, et chacun fut satisfait du sien.
Comme nous tous, il avait horreur des procès, aussi
SEPTEMBRE 18i2.
nous n'en avons jamais eu; et entre nous les partages se sont toujours faits à l'amiable.
Ennemi du mystère, il aimait que tout se fit au grand jour, et, sous ce rapport, il eût été un fort mauvais diplomate. Aussi, je ne crois pas que dans toute sa vie, il ait commis un seul acte qu'il n'eût pu avouer ou dont il eût à rougir : il portait au plus haut point le sentiment de la dignité humaine.
Au premier aspect, on aurait pu le croire fier et hautain ; mais dès qu'il ouvrait la bouche ou à son premier sourire, on perdait cette idée, et il exerçait sur vous une séduction inexprimable. D'une taille élevée, bien fait quoiqu'un peu maigre, d'une figure charmante, toujours parfaitement mis, c'était un modèle d'élégance et de distinction, et à Paris même, il se faisait remarquer parmi les plus fashionables. Aussi y était-il fort recherché.
11 parlait peu, mais toujours bien. 11 narrait avec grâce, sachant dire beaucoup en peu de mots. Fort bon musicien et doué d'une jolie voix, il chantait agréablement et jouait très-bien de la basse. Il écrivait purement, mais froidement, à la Spartiate, c'est-à-dire avec un laconisme un peu sec. Il détestait les phrases, et n'en faisait jamais. On voyait qu'il n'aimait pas à écrire. Toutefois, ses récits de voyages qu'il n'a pas voulu qu'on imprimât, annonçaient qu'il observait bien : c'est la première qualité d'un écrivain.
Il avait la science des chiffres; il était fort habile en comptabilité, et s'il eût eu de l'ambition, il aurait pu s'élever dans la carrière financière ; mais il tenait trop à sa liberté pour la sacrifier à la fortune.
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LETTRE DCCL1X.
Dans sa jeunesse, il avait visité la Suisse, l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, etc. Puis, il avait repris ses habitudes sédentaires, partageant son temps entre Paris et la maison paternelle qu'il continua, même après son mariage, d'habiter avec sa jeune femme et son enfant.
Son existence y fut toujours douce, et il est mort où il était né, entouré de ceux qu'il aimait et dont il était aimé.
Il n'a laissé qu'une ûlle, Marie -Mathilde Boucher de Crèvecœur, pauvre petite orpheline qui n'avait pas encore l'âge de raison lorsqu'elle a perdu son père, mort à quarante-cinq ans et dix mois.
C'est son camarade et l'ami de la famille, le comte Alphonse de Boubers-Abbeville, qui a conduit le deuil à l'enterrement où s'étaient rendues toutes les notabilités de la ville.
LETTRE DCCLIX.
Dieppe, 13 septembre 1842.
A MON PÈRE
Si mon service ne m'y avait pas contraint, je ne me serais pas rendu ici. Après le malheur que nous avons éprouvé, je n'étais guère disposé aux voyages, et je semblais prévoir tous les ennuis que me causerait celuici. Toutefois, je vais vous en rendre compte, puisque c'est votre désir.
Parti d'Àbbeville le dimanche 11 septembre, à sepl heures du matin, j'étais à Eu à neuf.
La première personne que j'y aperçus fut M. de
Clermont-Tonnerre, notre député. Il me dit qu'il venait présenter au roi la députation de Saint-Valery-sur- Somme, et il m'engagea à me joindre à lui, honneur que je déniai. Nous sommes trop vieux amis pour qu'il s'en soit formalisé. D'ailleurs, je lui en dis le motif : Abbeville et Saint- Valéry, cités rivales et aussi déraisonnables l'une que l'autre quand il s'agit de leurs intérêts commerciaux, sont, comme vous le savez, à couteau tiré, s'entre-nuisant de leur mieux, malgré ce que vous et moi avons fait pour les amener à s'entendre. Ne doutant pas que les députés de Saint-Valéry ne fussent venus pour renouveler leurs plaintes annuelles, je ne voulus pas les appuyer de ma présence.
M. de Clermont-Tonnerre ne s'en souciait pas plus que moi, mais représentant l'arrondissement dont Saint- Valery fait partie, il avait fallu s'exécuter. Je le quittai un peu contrarié de mon refus; cependant, il tourna la chose en plaisanterie, et il me dit, en faisant allusion à notre alliance de famille (1) : « On n'est jamais trahi que par les siens. »
Je me rendis donc seul au château. Onze heures sonnaient ; le roi ne recevait pas encore. Je fus dans la salle d'attente où je trouvai le colonel de Chabannes, officier d'ordonnance, dont je vous ai déjà parlé, et M. Vatout. En semblable compagnie, je ne pouvais pas m'ennuyer. Plusieurs personnes entrèrent successivement, parmi lesquelles M. de la Gatinière, commissaire général de la marine au Havre, où il a remplacé M. Denoix dont j'ignorais la mort.
(1) Une sœur de M. de Clermont-Tonnerre avait épousé le marquis de Bellabre, parent de l'auteur.
LETTRE DCCLIX.
Cette nouvelle m'attrista. Les rangs de mes amis de Gênes s'éclaircissent; c'est que déjà un tiers de siècle s'est écoulé depuis que j'ai quitté cette ville qui m'a laissé tant de souvenirs. Ces belles Génoises resplendissantes de jeunesse, que j'admirais tant, et que, plus tard, avait également admirées notre pauvre Jules quand il visitait l'Italie avec son ami le comte Tullio Dandolo, ces beautés, aujourd'hui douairières, n'entrouvrent plus leur mezzaro pour laisser voir leur taille svelte et leurs yeux si vifs et si doux.
M. de Clermont-Tonnerre arriva bientôt avec son troupeau qui était au grand complet, car à la commission municipale s'était joint le tribunal de commerce. À la vue de ces moutons tout prêts à montrer les dents et à la mine effarée du pasteur, je jugeai que la séance serait chaude. I
Contre l'ordinaire, nous attendîmes longtemps le roi, I ce qui m'étonna, car sa majesté est l'exactitude même, et M. Vatout n'était plus là pour nous faire de ces bons contes dont il a toujours provision.
Vers midi, les membres de la députation furent mandés dans le cabinet du roi. Je leur souhaitais bon voyage et je m'en croyais quitte, lorsqu'on m'invita à monter. |
Nos municipaux, ainsi que je m'y attendais, se plai- | gnaient fort vivement des entraves qu'apportait, selon I eux, à leur commerce, Abbeville qu'ils comparaient à Rome voulant détruire Carthage. Sa majesté les écoutait avec son sourire imperturbablement poli, qui semble I toujours approuver, même quand il désapprouve, mais que nos Valericains, prenant pour argent comptant, savouraient comme l'annonce d'une victoire. I
Quant à M. de Germon t, sa satisfaction paraissait moins grande; il était entre l'enclume et le marteau. Député des deux villes, il fallait donner raison à Saint- Valery sans donner tort à Abbeville, et c'était assez difficile. Il se tournait par instant de mon côté comme pour m'appeler à son aide; mais assuré que j'étais, si je disais un mot, de voir tout ce qui représentait Saint- Valéry me prendre à parti comme si j'avais été Abbeville même, je n'avais garde d'ouvrir la bouche.
D'un petit mouvement de tête, je conseillai à notre député de faire comme moi, et de laisser ses moutons bêler à leur aise.
Cela lui réussit à souhait. Nos gens, s'en donnant à cœur joie et parlant tous à la fois, ne lui laissèrent rien à dire.
Le roi leur répondit gracieusement en excellent français; mais quoique chaque mot fût des plus clairs et les phrases très-ronflantes, bien malin eût été celui qui aurait deviné ce qu'il en fallait conclure.
M. de Clermont, très-pressé de s'en tirer, n'attendit pas même que le roi levât la séance, et à la dernière syllabe de sa réponse, il s'empressa de saluer et d'emmener son monde.
A peine étaient-ils sortis, que le roi vint à moi et me demanda ce que je pensais de ces réclamations. Alors je repris la question dès son principe ; j'expliquai à sa majesté quels devaient être, relativement à la navigation de la Somme, les intérêts de Saint-Valery, d' Abbeville et d'Amiens. Ils étaient les mêmes, et la prospérité de l'un assurait celle des autres. Mais malheureusement, depuis dix-sept ans que j'administrais les douanes du
LETTRE DCCLIX.
département, c'est ce que je n'avais pu leur faire comprendre. 11 en résultait qu'au lieu de s'entendre pour leur bien commun, ils usaient leur temps et leurs capitaux en procès, en vaines querelles, entassant mémoires sur mémoires, et entravant, par des difficultés incessantes, les mesures libérales de l'administration, mettant opposition même aux travaux qui leur étaient utiles, de peur qu'ils ne profitassent à leurs voisins.
Dans tout ceci, rien de nouveau pour le roi; il l'avait deviné, car sa perspicacité est extrême.
Je lui citai ensuite quelques faits qui montrent jusqu'à quel point d'aberration peuvent conduire les rivalités de clocher et l'amour séculaire des guenilles locales. J'avais entendu les Bretons réclamer contre les moyens pris pour les préserver de la gale. J'ai vu les Abbevillois lutter pendant plus d'un quart de siècle, parce que pour les sauver de la fièvre et amener de grands navires dans leur port, on voulait resserrer dans un canal les eaux stagnantes et pestilentielles de la Somme; enfin, ne consentant à avoir ce canal qu'à la condition qu'on leur laisserait aussi leur rivière, c'est-à-dire qu'on diviserait la masse d'eau en deux lits : division qui eut lieu en effet, et dont la conséquence, d'ailleurs prévue par tous les ingénieurs, fut qu'on ne put plus naviguer ni d'un côté ni de l'autre.
Ceci sans doute désilla les yeux des bons habitants qui durent se mordre les doigts de ce qu'on eut exaucé leurs vœux? — Non, ce fut le contraire, et leur joie fut à son comble : ils avaient deux rivières pour une. Elles n'étaient plus navigables, il est vrai, mais qu'est-ce que la navigation comparativement à l'honneur de conserver
leur marée ou ce reflux qui, trois fois par an, venait inonder leurs quais et remplir leurs caves d'eau saumâtre? Abbeville ne restait-il pas port de mer, comme Brest et Toulon? Donc ils triomphaient.
Hélas! en ce bas monde, il n'est pas de bonheur durable. Ce qu'ils ne prévoyaient pas, c'est qu'en une seule nuit et une seule marée, quatorze pieds de sable poussé par cette marée si chérie et si ingrate, vinrent encombrer, sur une longueur de quatre lieues, le vieux lit du fleuve, et transformer son cours en prairies.
Naturellement le canal en profita; il hérita de l'eau du lit parasite, et Abbeville vit bientôt son port se remplir de navires. Néanmoins, l'eau douce seule les y avait amenés, et la bonne ville, enrichie mais désolée, en recevant ses caisses de sucre, ses balles de café et, par suite, d'assez beaux bénéfices, pleurait encore sa marée chérie, versant plus de larmes qu'elle ne lui avait donné d'eau.
De leur côté, Saint-Valery et Amiens n'avaient rien, en fait de brioches, à envier à Abbeville, et des vaisseaux, comme jadis ceux de Xercès, arrivant par terre de Picquigny à Amiens, pour donner à Charles X une haute idée de la navigation intérieure de son royaume, méritaient bien aussi une mention honorable.
Vous comprenez que j'abrégeai beaucoup ces détails. Quoiqu'un peu long, ce résumé de l'histoire maritime du département de la Somme parut intéresser le roi, et même la reine qui était survenue.
En définitive, cette audience, de laquelle je craignais qu'il ne sortît mille tracasseries pour l'administration et pour moi-même, finit le plus gaîment du monde et le
LETTRE DCCLIX.
plus utilement, je crois, pour les trois villes qui cesseront peut-être de s'entre-manger quand elles auront reconnu que cette nourriture est indigeste, et qu'aux maux divers qu'elles se sont faits par cette guerre de trente ans, il faut encore ajouter le ridicule.
Au sortir de chez le roi, j'allai voir le duc de Dalmatie, qui m'avait fait appeler. 11 me dit qu'il avait demande pour moi le grade d'officier de la Légion d'honneur, et que le roi était disposé à me l'accorder, ou plutôt que la chose était faite.
L'illustre maréchal, qui m'a toujours témoigné de l'amitié, croyait me faire grand plaisir, mais c'était tout l'opposé: il -me mettait dans un cruel embarras: vous allez en juger. J'avais certes des titres à cette faveur; dès 1812, j'avais été porté pour la croix par l'empereur lui-même, et si on ne me Ta donnée qu'en 1831, c'est par une circonstance que je vous ai dite. 11 n'y avait donc aucun passe-droit dans cette promotion; aussi l'embarras me venait d'ailleurs.
Depuis longtemps, les employés sous mes ordres, abusant de la popularité du roi pendant ses séjours à Eu et de la facilité qu'ils avaient de l'approcher, l'assommaient de pétitions pour obtenir ce qui, bien souvent, ne leur était pas dû. Aûn de mettre un terme à cet abus, j'avais fait défense à tous d'adresser des demandes sans qu'elles fussent aposlillées par leurs chefs.
Ne prétendant à rien et n'ayant dès-lors jamais rien demandé, j'étais en mesure pour tenir la main à ma prescription, d'ailleurs parfaitement logique, puisqu'elle avait pour but de sauver sa majesté de ces importuns, et d'empêcher l'intrigue de l'emporter sur le droit. Mais si
j'acceptais une faveur quelconque, nul n'aurait voulu croire qu'elle fût venue toute seule, et chacun en aurait tiré la conséquence qu'en interdisant aux autres les sollicitations, je m'en réservais le monopole.
Ainsi, cette croix d'officier, bien loin de m'honorer, me déconsidérait aux yeux de mes subordonnés et me posait mal à l'égard de l'administration qui, déjà, voyait d'assez mauvais œil mes rapports directs avec les ministres. Je ne savais donc que dire au maréchal.
Toute réflexion faite, le mieux était de lui exposer franchement ma position. C'est ce que je fis.
Il la comprit, mais il me dit qu'il ne pouvait revenir sur la demande, et qu'il m'engageait à m'en expliquer avec le roi.
Je lui fis observer que cela serait bon si le roi m'en avait parlé, mais qu'il ne m'en avait pas dit un mot. Alors il me conseilla d'aller voir le ministre qui devait contre-signer l'ordonnance, si toutefois il était encore à Eu qu'il devait quitter ce jour même.
J'y courus. La course n'était pas longue, car tous les ministres logent au palais.
Je le trouvai. En me voyant entrer, il me dit : a Je sais pourquoi vous venez ; je m'occupe de votre affaire. »
Elle n'était donc pas faite, comme me l'avait dit le maréchal. Cela me soulagea d'un grand poids, car en ce moment je craignais cette croix d'officier autant que bien d'autres la désirent. Je répétai à son excellence ce que j'avais dit au maréchal et ce qui motivait mon refus. Il l'approuva, et c'est ainsi que je m'en tirai.
11 est probable que cette rosette ne me reviendra plus, mais je m'en passerai, et je ne me passerais pas de l'es-
LETTRE DCCLIX
time de mes camarades. J'ai vu et vois encore ici bien des gens pour lesquels la croix est devenue une sorte dè stigmate, car on entend sans cesse répéter presqu'à leur face : « Où diable ont-ils gagné cela? »
Le roi voulut aller au Tréport ; et nous l'accompagnâmes. Plusieurs dames étaient du voyage, et je trouvai parmi elles une personne que j'avais connue à Morlaix : c'était MUe de la Monneray, depuis Mme Sauvan. Je renouvelai connaissance avec elle et son mari, colonel du premier léger, officier très-distingué qui m'a promis de venir nous voir à Abbeville.
Le général Àthalin était avec lui; je lui rappelai que depuis longtemps, lui aussi, me faisait cette promesse. Il s'excusa sur ses nombreuses occupations. Il est vrai que son service lui laisse fort peu de temps. Voilà encore un de ces hommes qu'on est toujours heureux de rencontrer : c'est le type du gentilhomme, ce qui rffe l'empêche pas d'être aussi un artiste et un savant.
Au retour à Eu, le maréchal Soult me présenta à M. Guizot que je retrouvai ensuite à dîner chez le roi. M. Guizot connaissait mon livre de la Création et mes études sur le diluvium. C'est probablement par M. Al. Brongniart ou M. Élie de Beaumont qu'il en avait entendu parler.
Après le dîner, le roi, à mon grand étonnement, m'a aussi dit un mot de Jtf. Cristophe qu'il a lu ; et ce qui me surprit plus encore, c'est qu'il paraissait être de mon avis ou partisan de la liberté du commerce. 11 aura pu en prendre le goût en Angleterre; peut-être aussi n'estce qu'une politesse de maître de maison et le compliment de digestion.
>I . de Boislandry, qui est venu me rejoindre ici, vous présente ses respects. Il a paru fort affecté de la perte que nous avons faite. Jules est regretté de tous ceux qui l'ont connu. Nous en avons causé longtemps. Je ne puis me faire à l'idée que je ne le verrai plus, et si ce brouhaha de la cour me distrait un instant, aussitôt que je suis seul, je retombe dans mon deuil. • Le 13, je ne pus m'embarquer sur le cutter, comme j'en avais l'intention, pour gagner Dieppe. J'en fus fort contrarié, parce que le duc d'Aumale, qui affectionne ce petit bâtiment, le meilleur marcheur de cette côte, m'avait dit qu'il viendrait avec moi. Mais le vent étant contraire et le temps assez mauvais, nous aurions pu passer une nuit à la mer, ce qui n'eût pas amusé le prince qui, non plus que moi, n'aime à rester en route.
Je suis parti par le courrier. Dans la voiture était un petit enfant de six mois mangeant des grappes de raisin et tétant alternativement, puis chantant pour faire passer le tout.
A mon arrivée à Dieppe, j'appris que l'inspecteur, M. Cenay, était fort malade. J'allai le voir; il était horriblement changé. Pris de crampes et de nausées, il avait tous les symptômes du choléra qui, en effet, règne ici. J'ai recommandé au docteur de ne pas le lui dire : ce brave inspecteur n'est déjà que trop disposé à se tourmenter.
J'ai passé l'inspection des brigades de Dieppe, et je verrai demain celles de la division de Saint-Valery-en- Caux.
Sou9 deux à trois jours, je serai près de vous.
LETTRE DCCLX.
Abbeville, 4 novembre 1843.
A M. de B**.
L'ange, mon cher camarade, vendit un grand service à Tobie : il lui rendit la vue. En cela, il fit fort bien, mais il aurait mieux fait encore s'il avait empêché qu'il ! ne la perdît.— Eh bien ! faites ce qu'aurait dû faire l'ange, empêchez que votre serviteur ne devienne aveugle, et vous y parviendrez en écrivant vos lettres, très-intéressantes d'ailleurs, en caractères qui puissent être lus sans microscope.
Autre observation sur les belles lettres. Un préjugé généralement reçu, c'est que la ligne droite est la plus courte, et l'empereur Napoléon était, en sa qualité de grand tacticien, très-opposé à l'ordre oblique si vanté du grand Frédéric. Eh bien! vos lettres encore m'ont convaincu que le préjugé avait raison, et que l'empereur n'avait pas tort. Néanmoins, si vous tenez à l'ordre oblique ou à cette manière de poser vos lignes, veuillez me dire si on doit les lire de bas en haut ou de haut en bas: alors, après quelques jours de préparation et à l'aide des savants dans ces matières hiéroglyphiques, je pourrai peut-être y déchiffrer quelque chose, si toutefois votre oblique n'arrive pas à la perpendiculaire, ce qui nécessiterait un nouveau genre d'étude.
Généralisant la question, je prétends qu'on devrait forcer les gens à écrire droit et lisiblement, et surtout à
signer véritablement leur nom, ou tout au moins un nom quelconque, et non point de ces gribouillages qui n'appartiennent à aucun caractère connu, ni à aucun être vivant.
Maintenant j'arrive aux nouvelles; elles ne sont pas gaies, tant s'en faut. Il y a trente ans, un corsaire vint se briser sur la jetée de Boulogne, et en un quart-d'heure cent dix hommes périrent sous nos yeux sans qu'il fût possible de les sauver. Le même malheur vient de se renouveler. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, le navire VAmphitrite, capitaine Hunter, allant de Wolwich à Sidney (Nouvelle-Hollande) , a touche à l'entrée du port de Boulogne. A bord de ce bâtiment étaient cent huit femmes déportées, douze enfants, seize hommes d'équipage. Tous ont péri, à l'exception de trois hommes.
Depuis trois jours, on ne relève, sur la côte de Boulogne et sur celle de ma direction, que des femmes noyées, presque toutes belles. On en a trouvé qui étaient liées à leurs enfants.
On assure qu'on aurait pu les sauver. Un matelot de Boulogne, nommé Hénin, est parvenu à bord en nageant. Le capitaine l'a repoussé. Oh dit que responsable de ces condamnées, ce capitaine a craint qu'elles ne s'évadassent s'il touchait les côtes de France, et qu'il a joué leur vie et la sienne. Il a péri en effet, victime de son entêtement.
LETTRE DCCLXI.
Abbeville, 2 janvier 1843.
A M. LE MARQUIS DK FoRTIA D'URBAN, A PARIS.
L'article de M. Miller, sur mon livre de la Création, a contribué à lui donner du retentissement en Allemagne, car en France, personne n'en parle ni ne veut en entendre parler. Quoi qu'il en soit, ce que vous m'en dites et ce que m'en écrit M. de Hammer m'encouragent à m'occuper de la suite ou des deux volumes non imprimés, et qui traitent de la partie astronomique ou de la sphère céleste telle que je me la représente. Ici encore vos bons avis me seront utiles, car je ne suis qu'un ignorant, et j'ai grand besoin de l'appui des hommes de science.
J'ai connu fort bien M. Robert, sous-chef au personnel des douanes, où il fut mon collègue pendant quatre ans. C'était un beau grand vieillard, toujours frisé, toujours poudré, et, quelque temps qu'il fît, marchant tète nue pour ne rien défriser, ni rien dépoudrer, ce qui le faisait remarquer de tous les passants. On ne le désignait,
dans Paris, que sous le nom du monsieur sans chapeau. Bref, votre usage constant, sous %ce rapport, était le sien; mais bien que vous ne missiez pas de chapeau, vous en aviez un; lui n'en avait point.
Vieux garçon, son intérieur était un mystère. Vivant seul, nul n'avait accès chez lui, et nous ignorions tous où il logeait, et si même il logeait quelque part.
A sa grande dévotion, à son éloignement du monde et à son air paterne, nous l'aurions volontiers pris pour un ancien curé, quand un beau matin, en 1814, nous fûmes étonnés de le voir arriver décoré de la croix de Saint-Louis et de celle de la Légion d'honneur. Qu'avaitil fait, et d'où cela lui venait-il? C'est ce que chacun se demandait sans en savoir davantage, car il ne disait rien à personne. M. Chaslon seul était du secret, il me le confia.
M. Robert, pendant la Révolution, avait commandé les grenadiers du bataillon de la section dite des filles saint Thomas, peut-être de la butte des moulins, car il est possible que je confonde, et, par une conduite pleine de vigueur, et en montrant autant de sang-froid que de courage, il avait, un jour, préservé d'un grand danger le roi Louis XVI, la reine et quelques autres membres de la famille royale. Il était donc connu de Louis XVIII et de toute la famille royale.
Toutefois, il n'aurait tiré aucun parti de la circonstance, si M. Chaslon l'administrateur, à la division duquel il était attaché, et qui le connaissait de longue main, ne s'en fût mêlé, et c'était M. Chaslon qui lui avait fait avoir ses décorations bien méritées d'ailleurs.
L'existence de M. Robert avait été fort aventureuse.
LETTRE DCCLXI.
Dénoncé pour des services qu'il avait rendus à la cause royale, et mis en accusation, il échappa à grand'peine à la hache révolutionnaire. 11 émigra, et servit à l'armée de Condé ; mais aussitôt que la tourmente fut passée, il s'empressa de rentrer en France.
Il était à Besançon, dans un dénuement absolu, n'ayant pas même l'argent nécessaire pour se rendre à Paris, quand il lui vint l'idée de se présenter au directeur des douanes de la localité; et, sans lui dire qu'il avait été chef de bureau dans cette administration et capitaine de grenadiers, il lui demanda une place de préposé qui lui fut accordée.
Deux ans plus tard , le hasard fit découvrir que le douanier Robert, qui remplissait très-exactement ses pénibles fonctions et ne demandait rien, était le Robert si connu à Paris. Il y fut rappelé bientôt après pour être sous-chef de division , où on le laissa vingt ans sans avancement, parce que là encore il ne sollicitait pas. Si je ne vous ai pas donné plus tôt ces détails, c'est que dans votre lettre j'avais mal lu son nom; j'avais lu Gobert, et je ne connaissais personne appelé ainsi.
Je vous prie de me rappeler au souvenir de MM. de Vitrolles et de Santarem. Ma belle-sœur, qui vous présente ses respectueux hommages, savait très-bien qu'elle vous était un peu parente par les d'Eyragues. Son nom, d'ailleurs, n'est point d'Eyragues, mais deGraveson. Le marquis de Graveson, son père, avait épousé une d'Eyragues; d'Eyragues est donc le nom de sa mère.
LETTRE DCCLXII.
Abbeville, 8 janvier 1843.
Ne vous effrayez pas des obstacles qu'on vous oppose. C'est l'usage ici de crier quand il s'agit d'une nouveauté quelle qu'elle soit. Mais si vous persévérez, les choses n'en iront pas moins bien. Qu'on veuille, je le suppose, construire une halle à Abbeville, tout le monde se prononcera contre la halle qu'on va faire, puis contre la halle qu'on fait, puis contre ceux qui la font; puis, sans marchander, tout le monde donnera pour faire la halle.
C'est ainsi que, dans cette bonne ville, on procède et qu'on y arrive à tout, si, sans s'effrayer des propos, on ne s'occupe que des faits. On n'a donc pas trop à se plaindre des dires rétrogrades quand les choses ne rétrogradent pas.
C'est peut-être parce qu'on connaît cette disposition du caractère abbevillois, que, malgré plus d'un déboire et beaucoup d'inconvénients, on y trouve encore des magistrats municipaux; je ne dis pas toujours, mais souvent.
Sous la Restauration, et précédemment sous l'Empire, l'état de maire, de conseiller, de député était assez apprécié. On cite même un riche propriétaire qui s'humanisa jusqu'à souffrir qu'on le mît sur la liste des pairs. Or, sur cinquante marquis, comtes et seigneurs terriens du pays, c'était le seul capable de faire cette abnégation de soi-même.
m LETTRE DCGLXII.
Mais peu importe qu'on ne trouve à Abbeville qu'un seul pair de France, si Ton peut s'y procurer vingt conseillers municipaux, ou vingt chrysalides de maires et adjoints.
À cette époque, on les obtenait donc sans difficulté ; mais depuis, ce ne fut pas de même : les fonctions d'adjoint vaquèrent longtemps, et l'on ne put pourvoir à celle de maire qu'en élisant des étrangers.
Ces étrangers étant propres à l'emploi, il n'y avait pas grand mal; il y avait môme un bien, puisqu'ils étaient, par cette qualité d'étrangers, plus indépendants de l'esprit de coterie et en dehors des petites passions de voisinage et de rue. Cependant, l'Àbbevillois n'en cria pas moins ; il ne voulait pas de fonctions pour lui, mais il trouva fort impertinent que quelqu'un en voulût sans lui, ou quand il n'en voulait pas. Néanmoins, il se soumit comme toujours, et, tout criant, tout murmurant, il aida aux nouveaux magistrats, et les renomma quand leur temps fut expiré.
11 en fut de même des députés. La ville en avait deux à élire. Vingt propriétaires, négociants ou industriels locaux y étaient propres. Pas un seul ne s'en soucia : il fallut nommer encore des étrangers.
Les Abbeviliois crièrent fort dans cette circonstance. — Des députés étrangers! quelle ignominie! Il n'y a donc personne dans notre ville qui soit capable de l'être? — Or, remarquez bien que ceux par le refus desquels ceci arrivait, ou qui n'avaient pas voulu du mandat, étaient les plus furieux. Dans leur indignation, ils ne criaient plus, ils tonnaient, et tout le monde tonna avec eux. Cela fait, je n'ai pas besoin de vous dire que,
vu cette criaillerie universelle, ces étrangers ont été réélus, et le seront toujours tant qu'on criera.
11 arriva pourtant un jour que, sur l'hésitation de l'un d'eux, ou pour mettre fin à un ballottage, nos Abbevillois nommèrent l'un de leurs compatriotes. C'était malgré lui, en son absence et avec l'entière certitude qu'il crierait avec eux contre sa nomination. Cela ne manqua pas ; pourtant il eut l'air de s'apaiser, de céder et d'accepter; il se laissa même féliciter.
Comme c'était un homme de sens, malgré la contrariété qu'il éprouvait, il lit pour le mieux, il fit même bien et très-bien. Il savait ce qui allait arriver. En effet, il n'eut pas plus tôt bien fait, qu'on s'apprêta à crier ; mais au premier coup de langue, il envoya sa démission, laissant aux électeurs un pied de nez et des votes à donner.
Il fallut donc se remettre en quête pour des candidats, et, faute d'en trouver parmi les habitants, ils en revinrent aux étrangers. Comme le choix avait été bon la première fois et qu'on prit les mêmes, il le fut encore.
Ici on nous demandera: — Pourquoi ne veut-on pas être député à Abbeville? — Je répondrai: pour plus d'une raison. D'abord, parce que la chambre ne tient pas ses séances à Abbeville ; ensuite, parce que la députation peut conduire à une place, ou ce qui est pis, à une décoration. On refuse la place, mais une décoration c'est plus embarrassant : on peut se compromettre en l'acceptant comme en ne l'acceptant pas; et que, dans tous les cas, cela gène pour crier, chose à Abbeville de première nécessité, comme déjà on l'a dit.
Avec de semblables dispositions, allez donc chercher
392 LETTRE DCCLX1II.
des solliciteurs! Je ne parle pas des mendiants, on les aime beaucoup à Àbbeville; je ne parle pas non plus des employés, ils sollicitent partout et toujours; mais à ceux-ci près, c'est probablement la ville de France où l'on sollicite le moins.
LETTRE DCCLXIII.
Abbeville, 11 février 1843.
A M. LE MAIKE d'AbBEVILLK.
. Monsieur le maire,
J'ai l'honneur d'offrir à la ville d'Abbeville, pour son musée communal (1), les objets dont la liste suit :
1° Un sabre du moyen-âge, trouvé dans la Somme, lors des travaux du quai de la Pointe, en 1841.
2° Agrafes en cuivre, portant des caractères et appartenant au ceinturon du même sabre.
3° Deux fers de chevaux et un demi-fer, trouvés dans une fouille faite sur le champ de bataille de Crécy.
4° Trois bas-reliefs en albâtre, dont un entier, représentant divers sujets de la religion. Ces trois bas-reliefs paraissent provenir de la chapelle de l'ancien château de Mareuil, ou peut-être même de l'église actuelle dont ils auraient été enlevés en 1793. Dans ce cas, messieurs les administrateurs du musée auraient, dans l'intérêt de
(I) C'est la Société d?Kmulation, dont M. Boucher de Pcrthcs était président, qui, sur sa proposition, a fondé ce musée.
MARS 18i3.
l'art, à examiner s'ils ne devraient pas être remis à leur place primitive.
D'après une autre version, un des deux fragments aurait appartenu à la chapelle du Saint-Esprit de Rue. C'est à M. Louandre, qui connaît si bien nos antiquités, à décider la question. Je fais don de ces objets à la ville, qui en disposera de la manière la plus utile à la science et à l'histoire locale.
5° Un grand vase romain, en terre, trouvé dans les fondations d'une cave, rue de la Boucherie, à Abbeville.
6° Un bas-relief en pierre, origine inconnue, mais qu'on croit provenir d'un des anciens monuments de la ville.
7° Un buste de marbre blanc, endommagé, trouvé dans la Somme, au Pont-Neuf.
Ces divers morceaux sont chez moi, à votre disposition ou à celle de messieurs les administrateurs du musée communal.
LETTRE DCCLXIV.
Abbeville, 20 mars 1845.
Empêchez donc votre neveu de faire cette folie. Un duel pour un chien!! on se moquera de lui. Un procès, passe encore. Mais il est des cœurs qui donneraient un homme pour une bête; que dis-je, un homme... vingt, et à les en croire, il faudrait s'en laisser manger.
Je me rappelle toujours une scène que j'eus dans une occasion semblable. J'étais, un jour, dans mon cabinet, v 17*
Digit
:i!»4 LETTRE DCCLXV.
quand je vois entrer M. M**, homme ordinairement doux et pacifique, les yeux hors de la tête et la face crispée de fureur: « C'est un assassinai, me dit-il, c'est un crime; mais cela ne se passera pas ainsi, et je me rends de ce pas chez le procureur du roi ! »
Je demande à M. M** ce qu'il avait; mais au lieu de répondre, il continue ses apostrophes. Je vis que c'était à moi qu'il en avait. Quant au motif, impossible de le deviner; et comme sa colère ne diminuait pas et que je ne voulais pas que la chose me gagnât, je pris M. M** par les épaules et je le jetai à la porte.
Savez-vous le sujet de son indignation? — C'est que son chien ayant voulu mordre mon domestique, celui-ci lui avait donné un coup de pied.
LETTRE DCCLXV.
Abbeville, 6 avril 1845.
Ce que vous éprouvez ne m'étonne nullement. Il est certains effets atmosphériques, certains temps ou certaines saisons qui rendent plus sensibles les impressions morales, et qui les tournent à la tristesse, au dégoût de la vie, puis au suicide. Cette disposition s'est surtout manifestée dans notre département en mars 1848 : en moins de quinze jours, à Abbeville et à Amiens, il y eut
dix-huit suicides.
Ceux qui ne se tuaient pas et n'en avaient même nulle envie, éprouvaient une mélancolie indéfinissable. Il y
avait aussi beaucoup de malades de corps ou d'esprit. La comète, qui brillait au ciel, donnait lieu aux bruits les plus sinistres. Cependant, le temps était doux ; en avril, les arbres étaient couverts de feuilles, et pendant presque tout le mois de mars, la douceur de l'air était telle, que mon vieux père restait des heures entières assis dans la cour au soleil.
J'ai passé rarement un hiver aussi exempt de petites souffrances physiques, telles que rhumes, douleurs; mais aussi jamais non plus, sauf une seule année, je n'ai été plus porté au chagrin, aux idées noires et désespérantes.
J'en ai conclu que le plus malheureux des êtres terrestres était l'homme, et la preuve, c'est qu'il est le seul qui désire la mort, qui l'appelle et qui se la donne. Jamais l'animal ne se suicide. On a dit que le scorpion entouré de charbons ardents, perdant l'espoir d'échapper, mettait un terme à ses souffrances et se perçait de son dard. C'est un conte auquel a donné lieu l'effet naturel d'un corps qui se dessèche et se racornit. Jamais l'animal ne se tue, et quel que soit le danger qu'il court ou la souffrance qu'il éprouve, quand il ne peut plus ni se défendre ni se sauver, il se résigne et attend patiemment la mort.
Il est vrai que cette souffrance, que ce danger, que cette mort ont évidemment un aspect moins terrible pour lui que pour l'homme, comme ils l'ont moins pour l'enfant, pour l'idiot que pour l'homme intelligent.
Je réponds à votre dernière demande. L'opération d'horticulture dite caprification n'est pas un conte; c'est une pratique très-connue et fort utile. La caprification
LETTRE DCCLXYI.
s'effectue par un insecte du genre des cinips, qui pique les figues et les fait grossir et mûrir. Cette pratique était connue des anciens; elle est décrite par Aristote et Théophraste; elle a encore lieu dans tout le Levant.
LETTRE DCCLXVl.
Abbeville, 5 mai 1843.
Ourlon, ourllm, vint-en vir à min ramon, chante le gamin picard en promenant dans Pair une branche ou un balai. Ces mots veulent dire : hanneton, vient voir à mon balai; ce que le hanneton, curieux et musard, manque rarement de faire à la brune, pour se voir le lendemain matin attacher un fil à la patte.
Hélas ! je crains bien qu'ici notre pauvre ami ne soit V ourlon, et que la belle dame à grand panache ne joue le rôle du gamin et de son ramon. Enfin, que Dieu le garde I et si sa patte ne reste pas au fil, je dirai : il n'y a que demi-mai.
Frédéric Sauvage n'a jamais prétendu qu'il avait inventé l'hélice, et encore moins la vapeur. Il a dit qu'il avait, le premier, utilement appliqué l'hélice à la navigation à vapeur.
Quant à l'application de la vapeur au mouvement, elle est fort ancienne, et il y a des siècles qu'on fait marcher des tourne-broches par ce moyen : la vapeur remplaçait les chiens. Salomon de Caux, qui prit son
nom de son pays Datai, est le premier qui a découvert l'effet de la vapeur appliquée au mouvement, et il a fait paraître en 1636 un livre intitulé : les Raisons des forces mouvantes avec diverses machines. Il se présenta devant le cardinal de Richelieu pour lui expliquer sa découverte. Le cardinal ne voulut pas Pcntendre. Salomon vint se mettre sur son passage, et renouvela sa demande sans plus de succès. Il la renouvela encore, et le cardinal, blessé de cette insistance, le fit mettre dans une maison de fous où, après quelques années, il perdit effectivement la tète et mourut.
Un Anglais, le marquis de Worcester, qui l'avait visité en prison, déclare qu'il était plein de raison et de génie, et c'est après avoir étudié sa découverte qu'il fit imprimer, en 1663, un ouvrage intitulé : Century of inventions.
Papin, qui conçut sa première machine en 1698, n'était donc que le troisième. Ce fut en 1707 que parut son livre ayant pour titre : Manière d'élever Veau par la force du feu. 11 attribue sa découverte aux Anglais, parce que Salomon de Caux ne lui était pas connu. 11 mourut en 1709.
Le quatrième est l'anglais Watt, qui a perfectionné l'emploi de la vapeur. Au surplus, si voulez en savoir davantage, prenez le Journal de la inorale chrétienne, tome 22, n° 4, octobre 184Î. C'est là que j'ai puisé ces détails.
A présent revenons au tourne-broche. Je voudrais que nous puissions employer la vapeur aux usages habituels et aux instruments de ménage. Nous avons les grands moyens ; il faudrait nous occuper des petits qui,
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LETTRE DCCLXVII
remarquez-le bien, pourraient servir à perfectionner les grands.
On a calomnié notre Picardie. Une justice à rendre aux habitants de cette ville, c'est que le désintéressement y est fréquent, on peut même dire habituel, et que l'on y trouve toute facilité pour y pourvoir aux fonctions dont le seul bénéfice est d'être utile.
LETTRE DCCLXVII.
Abbeville, 19 mai 1843.
A M. LE BARON DE HâMMER.
Votre lettre du 14 mai m'a été remise aujourd'hui; je l'attendais avec impatience, car j'avais bien peur que tout ce bavardage de Cristophe ou du Petit Glossaire ne vous eût déplu, et que vous en eussiez conclu que l'auteur n'était qu'une commère babillant de tout et sur tout, et conséquemment n'était bon à connaître ni de loin ni de près. Mais, comme toujours, vous avez été indulgent pour moi; vous n'avez pas vu de personnalité là où il n'y en a pas, là où je n'en ai pas voulu mettre. J'ai parlé des choses et non des hommes, mais il est des hommes qui ont pris parti pour les choses, et, en résumé, ce livre, fort innocent, m'a valu mille et mille tracasseries; si bien que pour en finir, je l'ai ôté de la circulation, et remis dans mon sac les troisième et quatrième volumes formant supplément.
Avant d'aller plus loin, il faut que, pour l'acquit de
ma conscience, je rectifie une double erreur que vous avez commise, non à mon préjudice, mais à mon profit. Je ne suis pas officier de la Légion d'honneur, mais simple chevalier.
Je ne suis pas non plus membre de l'Institut. C'est mon père qui l'est, comme associé, depuis l'origine. Mon père, aujourd'hui âgé de quatre-vingt-six ans, fut autrefois un des jalons de la science, de la botanique surtout. La note biographique ci-jointe vous donnera un aperçu de ses ouvrages. Je vous envoie aussi l'extrait de sa Flore.
Il faut que vous sachiez pourquoi je ne signe pas comme lui : c'est tout uniment par paresse. Mon nom est aussi Boucher de Crèvecœur, et c'est le nom que portent tous mes frères; mais il faudrait signer Boucher de Crèvecœur de Perthes, et c'est un peu long quand on a beaucoup de signatures à donner.
Savez-vous que la place que vous avez octroyée à mon portrait me cause vraiment de l'orgueil? J'irai moimême vous demander le vôtre.
Depuis longtemps, je connaissais, de réputation, M. le maréchal de Fiquelmont. Je suis heureux de voir mon livre de la Création entre ses mains, et je le tiendrai pour doublement brave s'il a le courage de le lire jusqu'au bout.
Ce que vous me dites sur la réunion des âmes me touche et m'intéresse. J'ai bien peu de science, mais il n'en faut pas pour vous comprendre, car vous savez tout de suite parler au cœur.
Si vous avez occasion de voir M. J. Wolf, je vous prie de me rappeler à son souvenir.
400 LETTRE DCCLXVlil.
MM. V** et L** n'ont pas encore terminé la traduction dont je vous parlais. C'est que c'est fort difficile, et qu'hommes de conscience tous deux, ils ne veulent rien faire à peu près. D'ailleurs, M. L** vient de se marier : autre problème à résoudre.
LETTRE DCCLXVIII.
Abbeville, 50 mai 1845.
A M. Viollet-Leduc, conservateur des maisons