A M. LE GÉNÉRAL COMTE DE MONTESQUIOU
Monsieur le comte,
J'ai reçu la très-obligeante lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je vous remercie pour moi et pour Frédéric Sauvage, à la famille duquel j'ai fait part de vos bonnes intentions.
11 vient d'être frappé d'un nouveau malheur : son fils ainé, qui dirigeait ses affaires à Paris, est mort la semaine dernière.
Puisque vous voulez bien lire mon livre sur la Création, et l'origine des êtres, je vous l'envoie en vous priant de l'agréer.
Il est quelqu'un qui a eu le courage de le lire aussi, de l'étudier même, qui m'en a écrit plusieurs fois, et vous ne le devineriez pas : c'est le maréchal Soult , qui raisonne fort juste sur ces matières. Si vous voulez bien lui en parler, vous en aurez la preuve.
Par un hasard singulier, un autre maréchal, qui occupe ou doit occuper une position presque semblable en Autriche, s'est également intéressé à mon livre : c'est le maréchal de Fiquelmont. Je ne le connais point, mais M. le baron de Hammer, avec qui je suis en relation, me l'a écrit.
En Angleterre, on s'en est occupé aussi, et un digne homme s'est mis en tète de le traduire.
LETTRE DCCLXXIX.
En France, quand j'en parle, tout le monde me rit au nez, et il n'y a guère que M. le duc de Dalmalie et moi qui l'ayons lu. Vous serez le troisième. En dédommagement de cet acte d'abnégation et de courage civil, je vous envoie quelques autres essais bien faibles encore peut-être, mais un peu moins lamentables : Chants armoricains,— Romances^ Légendes et Ballades, — Opinions de M. Cristophe, — Petit Glossaire. Pour ce dernier ouvrage, vous ne me dénoncerez pas, car il se sent de l'école de Cinglant, frappant un peu sur tout. Mais le roi est du secret; il a bien voulu l'accepter.
Revenant à Frédéric Sauvage, j'ai écrit aussi à M. Conte pour le prier de faire l'essai de l'hélice simple sur l'un des bateaux-postes. Ceci ne coûtera rien, car Sauvage et son frère se chargeront de diriger l'opération, et l'hélice peut s'appliquer à toute machine , à tout • bâtiment.
La ville de Boulogne, où notre inventeur est né, va faire aussi une démarche en sa faveur.
Si jamais je puis vous être bon à quelque chose en ce pays, disposez de moi, et veuillez agréer, etc.
LETTRE DCCLXXIX.
Dieppe, 12 septembre 1843.
A MON PÈRE
Voici les détails que je puis vous donner sur l'arrivée à Eu de la reine d'Angleterre, sur son séjour et sou départ.
Je n'avais été averti officiellement de ce voyage que le 1er septembre, pap l'aide-de-camp de service qui m'écrivit que le roi avait témoigné le désir qu'un détachement en grande tenue et aussi nombreux qu'on pourrait le réunir, fut, au moment du débarquement, placé sur le quai du Tréport, avec tambours et clairons.
Cet avis me fut remis un peu tard pour l'exécution, car nos hommes, divisés par brigades, sont, comme vous savez, disséminés sur une grande étendue de côte. Cependant, je suis parvenu, non sans peine, à réunir un détachement de deux cent dix hommes, dont une compagnie de marins. A leur arrivée, ils ont été passés en revue par M. de Chabannes, aide-de-camp du roi, qui les a mis à un poste d'honneur devant la tente royale. Ils étaient commandés par un sous-inspecteur, deux capitaines et deux lieutenants, MM. de Bousingen, Krabbe, Thierry, Lubais et Oger. Quant à moi, je devais accompagner le roi.
Les choses ont eu lieu comme les journaux l'ont annoncé. Le 1 septembre, le roi, parti d'Eu vers six heures du soir, était au Tréport à six heures et demie. 11 s'est embarqué immédiatement dans le canot royal, et est allé en rade prendre la reine d'Angleterre. Une partie de sa famille accompagnait le roi.
Au débarquement, les autorités d'Eu et du Tréport, et tous les chefs civils et militaires ont salué, mais sans discours. Après la salutation, le roi est entré, avec sa majesté britannique et la reine de France, sous la tente où l'on est resté quelques instants. Ensuite, on s'est rendu au château d'Eu.
J'oubliais de dire qu'au débarquement, le roi et la
428 LETTRE DCCLXXIX.
reine de France avaient embrassé la reine d'Angleterre. La reine des Belges était avec sa mère, et je crois aussi, m'a-t-on dit, l' ex-reine d'Espagne Marie-Christine, mais je ne l'ai pas vue.
Les bâtiments en rade étaient neuf bateaux à vapeur et trois cutters à voiles, plus le yacht de la reine.
A terre, on apercevait un nombre immense de curieux. Sous les armes étaient le premier régiment de carabiniers, quelques compagnies de ligne et les douaniers. Tous ces corps se sont fait remarquer par leur belle tenue. Il y avait aussi quelques compagnies de gardes nationaux.
Le 3, le roi n'a reçu personne.
Le 4, j'ai été au château, et j'y ai vu la reine d'Angleterre et le prince Albert, mais sans être présenté, je ne l'avais pas demandé. Je ne pense point, d'ailleurs, que personne l'ait été.
La reine d'Angleterre est une assez jolie petite femme toute grassette, qui n'a pas l'air fort distinguée. Le prince Albert est un très-bel homme, avec l'air noble et la tenue convenable. L'un et l'autre sont gracieux avec tout le monde. Comme tout le monde, j'ai donc eu aussi ma part de leurs gracieusetés.
La cour est allée, à deux heures, au rond-point de la forêt d'Eu. L'un des aides-de-camp m'a ofifert une place près de lui dans une des voitures, mais l'invitation n'étant pas officielle et seulement de tolérance, je n'ai pas cru devoir l'accepter , et j'ai , dans ma propre voilure, été voir les choses en amateur.
Le même soir, je suis parti pour Dieppe, et la voiture ayant versé, j'ai bien failli être tué.
Le 6, j'étais de retour au Tréport pour le départ qui devait avoir lieu le lendemain.
Sa majesté britannique, conduite par le roi et la reine de France, s'est embarquée vers huit heures du matin. Nos hommes étaient sous les armes à la même place qu'à l'arrivée. Nous avions à gauche une compagnie de grenadiers; à droite, la garde nationale; et dans nos rangs, la fille du ministre, MUe Lacave-Laplagne, que son père avait ainsi placée pour qu'elle pût voir la reine : encore ne l'a-l-elle pas vue. A peine descendue de voiture, la reine Victoria est entrée sous la tente, et s'est embarquée immédiatement dans le canot royal où le roi, la reine et toute sa famille ont pris place.
De même qu'à l'arrivée, l'artillerie des forts et de tous les navires a salué.
Le roi et sa famille, qui avaient conduit la reine Victoria jusqu'à son yacht , y sont restés près d'une demi-heure. Pendant ce temps, on a beaucoup crie : Vive la reine Victoria! vive Louis-Philippe!
Le roi est revenu à terre vers neuf heures. A neuf heures et demie, il était rentré au château.
On m'a dit, car je ne l'ai pas vu, qu'au moment du départ, le prince Albert, quittant la reine sa femme et la famille royale, est allé à la cantine du premier régiment de carabiniers , sur le quai du Tréport , où buvaient quelques sous-officiers et soldats. Il s'est fait donner un verre d'eau-de-vie, et a bu avec eux. C'est une idée toute anglaise. Les soldats, qui l'ont fort bien reconnu, ont regardé la chose comme toute naturelle : Il avait soif, ont-ils dit.— D'autres m'ont assuré que ceci était arrivé, non le jour du départ, mais la veille.
430 LETTRE DCCLXXX.
Le ministre des finances, M. Lacave-Laplagne, qui est au Tréport depuis un mois, s'est pris subitement d'une belle passion de douanes; il fait des tournées, passe des revues d'armes et d'équipement, fait manœuvrer les divisions , et vérifie les registres. Il a aussi visité, dans le plus grand détail, six casernes, celles de Hautebut, Croix-au-Bailly , Tréport, Ménival, Criel, Mesnil-à~Caux.
La conséquence de sa présence dans ma direction et de ses tournées, en me mettant en communication directe avec lui, rend ma position assez difficile vis-à-vis de l'administration. Je m'en tire comme je puis, me gardant bien d'ailleurs de lui demander la moindre chose pour moi. Il m'a pourtant mis plusieurs fois sur la voie. Il aurait voulu, je crois,Nque je revinsse sur mon refus de Tannée dernière de la croix d'officier; mais ma position est la même, je ne puis rien accepter.
Je suis revenu à Dieppe pour y prendre quelques bains. Il y a encore bien du monde.
LETTRE DCCLXXX.
Abbevillc, 12 octobre 1845.
À M. Fermer, pair de France.
Monsieur et cher directeur,
Je suis si bien habitué, depuis trente ans, à vous donner ce titre, qu'il me serait fort difficile d'en adopter un autre; mais vous le trouvez bon, et moi je l'aime en
vous qui avez été si longtemps mon chef de file, qui l'êtes encore et qui le serez toujours.
Si parfois je suis pris du désir de redevenir habitant de Paris, vous y êtes pour beaucoup, car je n'ai jamais oublié les jours que j'y ai passés avec vous, quand vous étiez à la tète de l'administration. Ouil mon bon temps fut celui où j'étais sous-chef et machine à rapports, sous cet honnête M. Berlin que je regretterai toute ma vie, car s'il me laissait écrire, il ne me laissait pas penser. Ah! le digne homme, qu'il m'épargnait de tracas! Pourquoi n'a-t-il pas vécu trente ans de plus?
Je viens de lire vos bons et sages discours que je connaissais en partie. Nous serions heureux si tous les pairs embrassaient, exposaient et résolvaient les questions comme vous le faites. Malheureusement, beaucoup n'ont pas ce que vous avez : l'esprit juste et des connaissances pratiques. Ils veulent aussi le bien du pays, mais comment le veulent-ils? Ici, la bonne intention n'est pas le fait.
On ne vous a pas trompé en vous disant que le duc de Dalmatie avait lu mon livre de la Progression des êtres. Oui, le digne maréchal donne dans la métaphysique. Il l'a lu tout entier; il me l'a dit, et m'a écrit cinq à six lettres à son sujet. Un maréchal métaphysicien, cela ne s'était jamais vu ! Pour m'en parler plus souvent, il voulait même m'attacher à Paris à je ne sais quel ministère. 11 l'a dit à M. Guizot, qui me l'a redit. Mais je tiens aux douanes; je suis trop vieux pour prendre un autre état, et je n'aime pas à faire ce que je ne sais pas : or, je n'entends rien à la politique ni au gribouillage ministériel.
43Î LETTRE DCCLXXX.
Un autre partisan de mon livre, que je n'attendais pas non plus, c'est Pabbé de la Mennais. Dans ses esquisses qui ont paru depuis, il émet les mêmes idées.
L'abbé Coquereau m'a fait plus d'une objection ; cependant, il m'a dit qu'il trouvait dans mon système un texte de sermon.
Mais ce qui m'a mis au mieux avec l'Église, est une brochure sur l'Éducation du pauvre. Il n'est pas jusqu'aux ignorantins qui ne me l'aient demandée, et qui la lisent dans leurs écoles. Dites maintenant que je ne suis pas sur la voie du paradis 1 Au surplus, l'inspiration venait de haut, car c'est la reine elle-même, qui s'occupe beaucoup des écoles primaires, qui m'en avait donné le sujet.
Mon vieux père, nonobstant ses quatre-vingt-sept ans, ne vous a pas oublié; il vous fait mille compliments. S'il perd facilement la mémoire des choses nouvelles, il a celle du passé, et surtout de ce qui lui a fait plaisir. Souvent, quand il se couche, il croit revenir d'une fête ou d'un bal. Nulle triste pensée ne l'atteint. Ne se doutant pas de son grand âge, il ne se préoccupe en rien de la mort. Il est, sur ce point, dans un état complet d'innocence et de puérilité. Exempt de souffrance d'esprit et de corps, l'absence de ceux qu'il a perdus ne l'affecte même plus; il les croit toujours vivants, toujours jeunes. Ils sont morts depuis trente ans, et morts de vieillesse; n'importe! il demande de leurs nouvelles, ou en parle comme s'il les avait vus la veille. Si on lui dit qu'ils sont décédés, il ne le croit pas plus qu'il ne croit à sa caducité. Bref, il s'est arrêté à soixante ans. Tout ce qui s'est passé depuis, n'est pas pour lui; il n'en
a pas le moindre souvenir. Si toute décroissance était ainsi, la vieillesse serait l'état le plus doux de la vie.
J'ai connu un autre vieillard allié à la famille de ma belle-sœur, qui était à peu près du même âge que mon père, mais qui, de plus que lui, avait conservé toute sa puissance morale : c'était le marquis de Fortia d'Urban. Il vient de mourir à quatre-vingt-huit ans. J'ai des lettres de lui qui ne remontent pas à plus d'un mois avant sa mort. Elles sont toutes remplies de cette même douce gaîté, de cette joie du présent, sans nulle préoccupation de l'avenir.
LETTRE DCCLXXXI.
Abbeviile, 28 novembre «845.
A M. Charles D**.
Les sermons de l'abbé C** ont été l'un des plaisirs de notre hiver. Tout le monde y courait, sauf moi pourtant qui me prive de toute jouissance.
C'est, d'ailleurs, un abbé de bonne société, et un homme instruit. Il n'a pas trop crié contre mon livre de la Création; il a même abordé franchement les difficultés principales. Il n'y a pas répondu, comme tant d'autres, par une fin de non-recevoir, ou par ces mots qui coupent court à toute discussion : Il n'est pas permis de pénétrer plus avant; comme si Dieu avait donné le génie à l'homme pour qu'il n'en fît pas usage, en d'autres termes, pour qu'il restât une brute. En résumé, cet abbé ne m'a point paru avoir l'esprit trop abbé,
LETTRE DCCLXXXI.
L'autre jour, ma petite nièce Mathilde, âgée de trois ans, ayant été placée par sa mère devant un christ pour y faire une prière, ce qu'elle comprend fort bien, voulut embrasser ce christ. Sa mère lui dit qu'elle ne l'embrasserait qu'après la prière. Alors la petite, indignée, allonge une tape au crucifix.
— A quelques circonstances près, entr'autres la différence d'âge, voilà précisément ce qui fit brûler le chevalier de la Barre. Encore le fait de celui-ci était-il moins sacrilège , car un coup d'épée est plus honnête qu'un soufflet.
Ma belle-sœur, à qui je faisais cette plaisanterie, la prenant au sérieux, se désespérait, et disait à sa fille qu'elle mériterait d'avoir le poignet coupé. — « Le bon Dieu serait moins sévère, lui dit l'abbé présent à cette scène ; peut-être même n'est-il pas au fond trop mécontent de l'action de la petite. — Comment cela? — C'est qu'il sait, puisqu'il sait tout, qu'il peut compter sur son amour, car qui aime bien, châtie bien. »
Pour en revenir à mon système de la création, je crois que j'aurais plus de peine à vous y convertir que mon abbé, et c'est par une petite historiette que je vais répondre à votre nouvelle objection.
Un paysan trouva un jour un squelette que la mer avait mis à découvert dans l'ancien cimetière du Crotoy. Ce squelette, remontant au moyen-âge, avait au cou un anneau de fer qui y était rivé. Le paysan vint me raconter ceci. Je lui dis de m'apporter la tète et l'anneau, ce qu'il fit, et je les lui payai.
Soit mauvaise digestion, soit cauchemar ou vision, it me sembla, la nuit suivante, que le mort que je reconnus
à sa parure de fer, était debout devant moi.— Pourquoi as-tu emporté mes os? me dit-il.
— Vos os, lui répondis-je, la prétention est plaisante. Il y a six siècles ou plus que vous êtes mort; où avezvous vu qu'on puisse posséder après son décès? Ces os appartenaient au propriétaire du champ ; il les a cédés au paysan qui les y a trouvés, et aujourd'hui ils sont à moi, puisque ce paysan me les a vendus.
—Comment à vous, à vous les os qui étaient la charpente de mon corps et l'enveloppe de mon âme !
— L'enveloppe de votre âme; ahl vous croyez que votre âme a été mise sous enveloppe?
— Pourquoi pas?
— Je le veux bien; mais cette enveloppe, où Pavezvous prise ?
— A la masse commune.
—Vous en convenez?
— Sans doute; il fallait bien la prendre quelque part. — C'est précisément pour cela qu'il faut qu'elle y retourne. Était-elle à vous quand vous l'avez prise?
— Non.
— Eh bien! elle n'y est pas davantage depuis que vous l'avez abandonnée, et vous n'y avez plus d'autre droit que le droit commun.
— Que le droit commun I c'est fort ceci. Ne vous ai-je pas dit que c'était là mon crâne?
— C'est possible; mais ce ne l'est plus, puisque vous êtes mort.
—Mort ou non, est-ce que je puis cesser d'être moi?
— Comment vous? / —Oui, moi!
436 LETTRE DCCLXXXl.
— Quoi! cette boîte osseuse, ce fragment inerte de matière calcaire, ce cràue qui n'a ni vie ni mouvement, c'est vous?
— Certainement. Ne contenait-il pas mon cerveau, siège de ma pensée ?
— Belle raison! Mais cette sphère céleste, cette immensité, cet univers ne les contiennent-ils pas aussi? et en concluerez-vous qu'ils vous appartiennent exclusivement, ou ce qui serait plus étrange, que tout ceci soit vous, vous atome à peine visible dans cette immensité? Au surplus, si vous tenez tant à ces os, dites-moi ce que vous en voulez faire, et si c'est chose utile, je suis prêt à vous les céder au prix coûtant.
— Mais j'en veux faire une forme.
— Quelle forfoe?
— Une forme vivante, en y remettant ma chair et ma peau.
— Halte-là, spectre, vous allez dire une sottise, et je ne suis d'humeur à en entendre d'un mort pas plus que d'un vivant.
Là-dessus, je me réveillai. Je courus à ma tête; elle était paisiblement dans sa boîte, en compagnie de son anneau.
A présent, autre querelle. Comment, libre comme vous êtes, propriétaire de tous vos instants et riche d'un si beau talent, vous qui savez écrire et penser, comment, dis-je, avec votre facilité de style, ne devenezvous pas le Buffon de la botanique, et ne nous faites-vous pas un livre, un vrai livre sur cette science, en la dégageant de tout le fatras scientifique et somnifère, et surtout des noms absurdes dont nos érudits ont arle-
quiné la nature? Qu'a donc à faire le grec ou le latin avec les plantes françaises? Ah! rendez à César ce qui appartient à César, et à nos fleurs les bons vieux noms que leur donnaient nos pères. *
Puisque nous en sommes sur les restitutions, vous ne savez peut-être pas que nous en avons une à demander à F ex-république de Gênes, et que Christophe Colomb est notre compatriote ou à peu près ; bref, qu'il est du même pays que l'empereur. Selon M. Giubega, ancien préfet de la Corse, on a trouvé son acte de naissance dans les registres de la ville de Calvi. J'ai prié mon frère Etienne, qui est le directeur des douanes de la Corse, de vérifier ce fait.
LETTRE DCCLXXXII.
Abbeville, 30 décembre 1845.
A M. Saugï, a Genève.
Monsieur ,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait Phonueur de m'écrire sur mon livre de la Création, essai sur la progression des êtres.
Dans notre siècle à la fois futile et matériel, et où les intérêts du moment semblent être tout pour tous, il est si rare de rencontrer quelqu'un qui veuille s'occuper sérieusement des questions sérieuses, qu'en vérité, lorsque la chose arrive, je m'étonne d'abord et remercie ensuite.
438 LETTRE DCCLXXXH.
Je vous remercie donc, monsieur, de vos obligeantes observations, et vous prie de m'en faire encore ; j'en profiterai, je vous assure. Ce que j'écris, je le fais avec conviction ; mais lorsque je me suis trompé, c'est avec conviction aussi que je le dis ; et si je fais réimprimer mon ouvrage, je citerai avec reconnaissance les bons avis qu'on aura bien voulu me donner.
J'ai été longtemps en correspondance avec quelqu'un de votre ville que j'ai vivement regretté, M. le comte de Sellon. Je conserve précieusement sa correspondance. Veuillez présenter mes hommages à sa famille.
LETTRE DCCLXXXUI.
Abbcvillc, 5 janvier 1844.
Quand vous vous lamenterez sur le sort de ce pauvre Frédéric Sauvage, les choses n'en resteront pas moins ce qu'elles sont et ce qu'elles devaient être; il lui arrive ce qui est arrivé à tous les hommes de sa trempe. Jamais un inventeur s'est-il enrichi? — Non, c'est le contraire; s'il est riche, il se ruine et devient pauvre.
Médiocreté et ténacité, telles sont les premières bases de la fortune. S'il s'agit d'en gagner une, mettez l'individu ainsi pourvu en concurrence avec le plus bel esprit du monde : c'est indubitablement l'homme médiocre qui aura l'avantage.
Pourquoi ceci? pourquoi les hommes de génie voientils toujours déjouer leurs projets, saper leurs plans même les mieux conçus? — C'est qu'ils ont à faire aux sots qui, partout, sont en majorité. Si cette majorité était composée de leurs pairs ou d'hommes d'une intelligence égale à la leur, la question changerait de face.
LETTRE DCCLXXX1II.
Ed définitive, comment fait-on fortune? est-ce avec de l'esprit? — Non. — Avec du bon sens? — Pas davantage.~Avec du génie? — Moins encore. — Avec quoi donc? — Avec du bonheur ou de la chance. — Qu'est-ce qui fait la chance?— Quelquefois la persévérance, quelquefois le contraire.
Martin, simple artisan à Lyon, s'étant fait soldat, puis déserteur, puis engagé dans l'armée anglaise de l'Inde, est devenu major-général de cette armée. Il a laissé soixante millions.
François-Claude Bonnet, natif de Saint-Padoua, près Limoges, est mort en 1833, à Madagascar, riche de soixante-quinze millions. 11 était parti en 1763, comme simple marin. Son frère était maître d'armes à Périgueux.
Stephen Gérard, origiuaire du même pays, n'a pas été roi. Il fut mieux: négociant aux États-Unis, il y gagna cent vingt millions.
On pourrait citer d'autres exemples analogues, et, chose étrange, c'est qu'il en est de même dans les lettres. Les médiocrités littéraires, souvent même les nonvaleurs, ont presque toujours eu de leur vivant beaucoup plus de succès que les écrivains d'un vrai talent. Mettez aujourd'hui en concurrence, pour un fauteuil à l'Académie, Racine et Pradon; il y a vingt à parier contre un, que c'est Pradon qui sera nommé.
Dans les élections pour la députation, il n'y a de chance que pour les médiocrités. Quant aux hommes supérieurs, s'ils y arrivent, c'est avec dix fois plus de peine que les autres, ou parce qu'on ignore leur supériorité ou qu'on l'a perdue de vue. S'ils la laissent voir, c'en est fait d'eux.
Mais je vous fais faire un cours de misanthropie ; je me hâte d'en finir. w
LETTRE DCCLXXX1V.
Abbeville, 15 janvier 18U.
Je croyais m'être expliqué, dans mon livre de la Création, sur la question que vous me soumettez ; mais je vais, puisque vous me le demandez, au risque de me répéter, y ajouter quelques observations.
Nous avons dit que tout ce qui vivait avait une âme, et que tout ce qui avait une âme était un individu. Nous admettons ceci d'une manière absolue, et nous croyons que tout le monde fera comme nous ; mais on sera moins d'accord sur ce qui, à proprement parler, constitue l'individualité. Je crois qu'il y a sur la terre moins d'ôtres que nous ne le croyons généralement, et que dans tout le règne végétal et même dans la partie du règne animal dit des animaux microscopiques, ce que nous prenons pour un être n'en est souvent qu'une portion, ou bien n'est encore que le mouvement d'une pensée, ou si l'on veut, de la scintillation de l'âme traversant l'espace et agitant la matière. Cependant, ici encore il ne faut rien trancher. Certaines plantes peuvent être un individu isolé; d'autres, une réunion d'individus: témoins celles qui viennent des boutures, ^t dont chaque partie devient un arbre complet.
D'autres, au contraire, ne naissent que de graines, et sont divisées par sexe.
LETTRE DCCLXXXIV.
11 y a des plantes plus sensibles les unes que les autres, et il en est même, telle que la sensitive, qui s'agitent au toucher. On peut en conclure qu'il y a, parmi les végétaux, une chaîne qui conduit progressivement jusqu'à la forme complète que nous appelons : vivante. Telle espèce n'est que le premier germe de la vie dans la la matière, et telle autre, par l'expérience de la vie, commence à s'isoler et à prendre une volonté, une liberté qui constituent et dessinent son individualité.
Si l'on ne veut pas placer les végétaux à un rang si élevé dans la chaîne des créatures, on pourrait croire que ces plantes ne sont que des organes, et dès-lors qu'il n'y a dans chaque plante ni un individu ni une réunion d'individus, mais qu'il faut un grand nombre de plantes pour constituer un être complet.
On pourrait aussi mettre en doute que les plantes soient un corps fini, et n'y voir qu'un principe de forme et une manifestation de la vie. Elles seraient une action de l'être, ou la matière agitée par l'âme qui lui ferait subir cette préparation pour en constituer ensuite son véritable corps. Alors la vie ne serait pas effective dans les végétaux, ou ces végétaux seraient relativement à l'être ce que les cheveux sont au corps, une végétation produite par la vie.
Ces végétaux pourraient aussi être des corps où la vie aurait momentanément séjourné et où elle ne serait plus, où elle n'aurait même été qu'un instant. Néanmoins, l'impulsion donnée, l'arbrej bien que l'âme soit ailleurs, croît et produit.
Les végétaux seraient alors une œuvre de la vie, mais non la vie même. La végétation prouverait l'action de
l'âme sans prouver sa présence, ou bien encore, celte âme ne serait que dans un très-petit nombre et dans ceux qui seraient le pivot d'un centre.
Ainsi, parmi ces végétaux, il y en aurait qui seraient des individus, et d'autres qui ne seraient que des organes, des ressorts, des fibres de l'âme. Ce serait la pensée devenue visible et constituant sa forme. Mais l'âme dont émanerait cette pensée en mouvement, cette pensée représentée par ces jalons agissant, serait peut-être à une grande distance.
Les madrépores, les conferves et ces effets microscopiques pris pour des animaux, pourraient rentrer dans la catégorie, et n'être que les mouvements d'un être s'essayant à la vie et réunissant les éléments de sa forme. Ce serait la substance de l'âme ou de la pensée rendue visible par une adjonction de la matière commune.
Je ne sais si ces explications contribueront beaucoup à rendre plus claire ma pensée ; je vous présente les choses comme je les conçois. Si je les conçois mal, rectifiez mon jugement, car, vous le savez, je tends moins à convaincre les autres qu'à m'instruire moi-même. Prenez donc ma lettre pour ce qu'elle vaut ; ne fût-ce que du verbiage, cela fait toujours passer un moment.
LETTRE DCCLXXX>\
Abbeville, 24 janvier 1844.