‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 17 sur 33 · A M. LE DOCTEUR ***, DE L'ACADEMIE DE MEDECINE · texte numérisé non relu

A M. LE DOCTEUR ***, DE L'ACADEMIE DE MEDECINE

Vous désirez savoir l'effet de l'eau froide sur les rhumes et autres petites indispositions. Je ne puis mieux le faire que par le narré de mes bains de huit jours, c'est-à-dire pendant la durée d'un gros rhume que j'ai éprouvé en 1834. J'en ai sans doute ressenti d'autres depuis, mais je choisis celui-là, parce que c'est le seul dont j'aie tenu note.

Le 14 novembre, le froid prit tout-à-coup assez fortement; il gela à deux degrés Réaumur. Je fus atteint de frisson, mal de gorge, courbature. Je me baignai comme de coutume dans la Somme, rivière rapide et profonde comme vous savez, et très-froide, mais en raison de cette rapidité et de cette profondeur, gelant rarement.

Le 15, même bain. Je n'étais pas mieux que la veille, mais je n'étais pas plus mal.

Après le bain, je fus à pied chez M. d'Orval, qui m'avait invité à une fouille archéologique à Port-le- Grand. Je ils ainsi deux lieues, et j'assistai à la fouille qui amena la découverte d'une vingtaine de beaux vases gaulois. J'étais souffrant, je ne pus rester. Je partis à pied, et ûs encore mes deux lieues, mais avec peine.

Le 16, je me levai avec la fièvre. Je pris mon bain de Somme. Bien que je fusse en transpiration, je n'en éprouvai aucun résultat fâcheux.

Le 17, j'eus la fièvre moins forte. Après le bain, je fus mieux.

Le 18, mieux encore.

Le 19, il gelait à un degré et demi Réaumur. Je me trouvai guéri tout-à-fait.

Le 20, il gelait à trois degrés. Le bain ne me Gt pas mal. .

L'effet de l'eau froide sur le rhume est immédiat. Vous arrivez avec la gorge et la tète prises; dès que vous avez plongé une ou deux fois, tête première, le soulagement est sensible. Vous respirez plus facilement, les matières muqueuses se dégagent. Cet adoucissement du rhume dure plusieurs heures, et s'il ne se soutient pas, il n'augmente en rien votre état de souffrance, et il en a réduit la durée.

J'ai remarqué également que les bains froids sont excellents contre les douleurs d'entrailles et les maux de gorge. Ils ont, contre les coliques surtout, un effet spontané.

J'ai pris des bains froids à peu près dans tous les états de santé, c'est-à-dire avec le rhume, la fièvre, la courbature et des douleurs rhumatismales. Jamais mon mal n'a empiré, et souvent il s'est adouci.

Ce n'est pas lorsque le thermomètre est au plus bas, que l'eau semble le plus froide;' c'est, au contraire, en temps de dégel, quand l'air est doux, ou bien lorsqu'il fait du vent, ou plus encore du brouillard .

J'ai plus souffert du froid, le thermomètre étant à zéro, mais avec la bise, que lorsque, de temps calme, il était à quatre et cinq au-dessous de zéro.

A sept ou huit degrés, mon caleçon gèle en deux ou trois minutes, et il faut s'empresser de l'ôter. Alors

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l'eau parait presque tiède, et plus encore quand le thermomètre est à dix et onze; mais ce froid est rare ici. Je me suis baigné une fois, pendant l'hiver de 18Î9 à 1830, lorsqu'il était à treize (Réaumur) audessous de glace (dix-sept centigrade). Je n'ai pas senti de différence avec sept à huit. Cependant, la Somme chariait des glaçons, dont l'un me blessa. A cent pas plus haut, elle était tout-à-fait gelée; on la traversait à pied. Pendant cet hiver, la gelée a duré soixante-dixsept jours, du 17 novembre au 15 mars, et je n'ai jamais interrompu mes bains.

Dans ces grands froids, la précaution à prendre est contre l'engourdissement des doigts. S'ils deviennent insensibles, on ne peut se rhabiller, et si l'on n'a pas là de valet de chambre, on risque de s'en aller un peu débraillé. A ce degré de froid, le caleçon et le bonnet, si on les jette à terre, s'y attachent si fortement qu'il est souvent difficile de les en arracher.

L'effet de l'eau très-froide est de faire porter le sang à la peau, on devient rouge; et ce n'est pas immédiatement qu'on éprouve du froid, c'est quelques minutes après. Ce froid ne me fait jamais frissonner, ni claquer les dents. Il est à remarquer que lorsque je ne me baigne point, je suis toute la journée beaucoup plus impressionnable au froid.

Dans les lieux où il n'y a pas assez d'eau au bord pour se jeter tète première, à Dieppe par exemple, l'eau dans laquelle j'entre par les pieds me paraît plus froide, même l'été, qu'à Abbeville pendant l'hiver. C'est qu'au moyen de celte ablution totale et immédiate, je n'éprouve guère de froid qu'aux mains, aux pieds et à la nuque.

Après ma première ablution, ou en terme de nageur, ma première tête, j'en fais une seconde en nageant, et vais toucher le fond à douze ou quatorze pieds.

Il m'est arrivé de passer ainsi quelquefois sous les barques dites gribannes ou diligences, et même sous le bateau à vapeur allant d'Abbeville à Amiens, embarcation de cinquante à soixante tonneaux. Mais c'est une imprudence que je ne fais plus. Ce serait sans danger à la mer, où il y a une grande profondeur d'eau. Il n'en est pas de même dans la Somme, où le fond est variable et où les barques talonnent à certaines places.

Avec la longue habitude que j'ai des bains , je les regarde aujourd'hui comme d'un effet très-faible sur mon tempérament, et je les prends principalement comme un exercice remplaçant avantageusement celui du cheval qui me faisait perdre beaucoup de temps, et m'exposait à plus de dangers par la manie que j'avais de monter des chevaux difficiles.

Mais pourquoi prendre ces bains et s'exposer ainsi toute l'année à un supplice volontaire? — C'est ce que bien des gens m'ont demandé; c'est ce que je me suis demandé à moi-même, et en vérité je n'en ai jamais trouvé la solution très-satisfaisante. Si j'interroge mes habitudes et mon caractère, je dirai que c'est peut-être parce que j'ai en horreur les demi-sensations , et que je ne puis souffrir le tiède. Sans doute aller, au mois de janvier, en sortant d'un bal ou d'un lit bien chaud, se jeter dans une rivière glacée, sera, au dire des neuf dixièmes des hommes, de tous les hommes peut-être, une action de fou, parce que c'est, répéteront-ils, s'exposer gratuitement à un danger imminent et à un mal

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certain, puisque cette transition subite doit produire une sensation très-violente et, par cela même, peu agréable.

A ceci je répondrai : 1° Si j'en ai espéré un bon résultat hygiénique, et si cet espoir s'est réalisé , cette action n'est pas déraisonnable.

2° Le danger n'a pu être imminent ni même bien grand, puisque pendant un si grand nombre d'années, je n'ai éprouvé aucun accident.

3° La douleur de cette transition de l'air à l'eau, quelque froid qu'il fasse, n'est jamais bien forte. Elle ne diffère guère de celle qu'on ressent en sortant d'un salon bien chauffé pour descendre dans la cour ou dans la rue, souffrance toujours supportable, et qui, parfois même, semble un bien-être.

L'effroi qu'inspire l'ablution d'eau glacée est donc basé bien plus sur l'imagination que sur la réalité. C'est une prévention comme il y en a tant, et dont je n'ai pas été plus exempt qu'un autre. Mais dès que mon imagination s'est assise et que j'ai apprécié les choses, j'ai reconnu que cette transition si redoutée méritait peu de l'être, et que tel qui, dans les chaleurs de l'été, s'était cent fois jeté dans une rivière, et cela sans sourciller, sans y songer même, avait souvent fait quelque chose de plus réellement pénible que s'il s'y fût précipité au cœur de l'hiver, car la différence de la température de l'air à celle de l'eau était certainement plus grande en été.

Ce fut à Laviers, en chassant avec mon frère sur le bord de la Somme, que, pour la première fois, la fantaisie me prit de me mettre à l'eau en hiver. Voici à quel propos : 11 gelait très-fort. J'avais démonté un courlis qui était tombé dans la rivière, fort large en cet

endroit. Mon chien, effrayé par quelques glaçons qui s'entre-choquaient, ne voulait pas se mettre à l'eau. Je me déshabillai, et je. fus, en nageant, chercher Poiseau.

De ce moment, je pris en toute saison des bains de mer, de rivière ou de lac, selon les lieux où je me trouvais.

En 1825, habitant Abbeville et devenu plus sédentaire, mes bains devenaient plus réguliers. J'en pris bientôt tous les jours et en toute saison, ce que je fais encore aujourd'hui. C'est par ce bain froid que je commence ma journée. Il est fort rare que j'y manque.

Si, dans le principe, ces bains hors de la saison étonnaient fort les spectateurs qui, à mon grand ennui, se portaient là, ils ont fini par s'y accoutumer, et les étrangers seuls s'en préoccupent.

Quelquefois pourtant j'ai fait et je fais encore des rencontres bizarres, et surlout inattendues.

Un matin, je trouve sur le bord de la Somme un manœuvre tant soit peu ivrogne que jé connaissais de vue. Il s'était muni d'un croc et d'une corde. Je lui demandai ce qu'il faisait là? — Monsieur, me dit-il, j'ai rêvé cette nuit que vous vous noyiez, et suis venu pour vous porter secours.— J'eus grande peine à me débarasser de ce rêveur philantrophe dont la charité, armée d'un croc, me faisait peur.

Quelque temps après, j'aperçois, assis sur mon banc, un individu assez proprement vêtu. Il me dit qu'il m'attendait pour se baigner avec moi. Il gelait à deux ou trois degrés. Je lui demandai s'il avait l'habitude de l'eau froide. Il me répondit qu'il savait nager, mais qu'il ne s'était jamais baigné l'hiver.

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Je lui conseillai alors de n'en rien faire. Il n'en tint compte, se mit à l'eau, nagea quelques minutes, gagna le bord, et, un moment après, tomba sans connaissance. J'eus bien du mal à le faire revenir.

Une autre fois, quand j'allais me mettre à l'eau, passait un curé. 11 s'arrête, vient à moi en marmottant une sorte de prière ou d'exhortation. Je l'écoutai de toutes mes oreilles, ne sachant où il en voulait venir. Enfin, je compris qu'il me prenait pour un désespéré, et qu'il me prêchait pour empêcher un suicide. Je lui fis remarquer que j'avais un caleçon, un bonnet et tout l'attirail du nageur; que sur la rive étaient une serviette et mes habits soigneusement pliés; qu'ordinairement on ne prenait pas de telles précautions lorsqu'on voulait s'embarquer pour l'éternité. Malgré ces raisons, il attendit mon retour, et ne me quitta que quand j'eus fini ma toilette.

J'ai fait parfois aussi des pèches miraculeuses. Un matin, en plongeant, je sentis quelque chose sous ma main. Je le saisis : c'était une grosse anguille avec laquelle je sortis de l'eau, au grand ébahissement des personnes présentes. Cependant, le miracle n'était pas aussi beau qu'on croyait ; l'anguille était blessée, et le hasard l'avait fait se trouver sur mon passage.

Je touchai, une fois, un saumon. Je crus le prendre, mais il m'échappa. Enfin , pendant une semaine, j'eus chaque matin la compagnie d'un petit plongeon dit raguet, qui semblait se complaire à barboter avec moi. Il ne s'envolait jamais, et plongeait quand je plongeais. Il se familiarisa tant, que j'en vins à le toucher. Un jour, je ne le revis plus; je le regrettai comme un compagnon perdu.

loi

Mais ma plus belle pèche fut celle que je fis en compagnie du marquis de Grouches. Il se baignait avec moi, et avait sur le nez de belles lunettes à branches d'or qu'il avait justement rapportées la veille de Paris. H voulut mettre la tête à l'eau et, à son grand désappointement, il revint sans lunettes. Je plongeai et je les rattrapai.

Mes rencontres n'étaient pas toujours agréables. 11 arriva qu'en plongeant, ma tète frappa sur quelque chose de mou et de froid : c'était un cadavre que je ramenai sur la rive.

Une fois, en me déshabillant, je vois briller des sabres sur la rive opposée : c'étaient des dragons qui se battaient. Je traverse la rivière à la nage, et je fus les inviter à cesser. Ils s'arrêtèrent, et l'un d'eux, qui était blessé, me voyant rouge par l'effet du froid encore piquant, me dit: « Cela ne vous fait-il pas mal au corps? — J'allais vous faire la même question, lui répondis-je. » Ils se mirent à rire, et le combat finit là.

Les plus belles prouesses que j'aie faites en nageant, sont celles-ci : A Gènes, en 1807 ou 1808, je partis du quai de la douane avec une vingtaine de compagnons, MM. de Bar, Di-Pietro, Archias, de Bellegarde,Tatereau, etc., etc. Nous traversâmes le port en nageant, et gagnâmes la rade d'où nous nous dirigeâmes vers Saint- Pierre-d'Arena. Mais alors, de vingt, nous n'étions plus que trois : les autres, fatigués, étaient successivement montés dans les bateaux qui nous suivaient. Je pris terre le dernier, près de la Lanterne. J'avais nagé trois heures et demie sans toucher le bord.

Un autre jour, àAbbeville, vers 1811, avec mon

LETTRE DCCLXXXV

frère, mon beau- frère et quelques amis, nous nous mîmes à l'eau au Pont-Rouge, et, portés par le courant, mon frère, mon beau-frère et moi, atteignîmes Port-le- Grand. Nous avions fait une lieue et demie. Dans cette course, je tirai M. Alfred de Mautort, l'un de nos nageurs, d'un trou où, retenu par des herbes, il se noyait.

En 1828, je me suis fait conduire à deux lieues au large en face de Dieppe, et, favorisé par le flot, je suis entré dans le port, ayant fait ces deux lieues en moins de deux heures.

Enfin, en 1831, j'ai traversé la Somme à son embouchure, du Grotoy au Hourdel, la mer étant assez forte. H y a cinq quarts de lieue. C'est ce que j'ai fait de plus difficile, car les courants me gênaient, et les phoques, très-nombreux dans ces parages, se montraient un peu trop familiers : leur mâchoire me faisait peur. Toutefois, aucun ne m'approcha de plus de vingt à trente pas : c'était évidemment la curiosité qui les attirait.

Je disais que je n'avais jamais connu de danger réel. Un matin pourtant, je manquai de périr dans la Somme aussi bêtement que possible. Je voulais attacher, à l'aide d'un piquet, un filet au fond de la rivière. Je plongeai et je l'y fixai en effet solidement; mais en remontant, je me pris dans ce même filet , et j'eus toutes les peines du monde à m'en tirer.

Il m'arriva aussi, en donnant une secousse pour sauter, d'entraîner Péboulement d'une masse de terre minée par le remou des bateaux. J'en avais sur le corps deux à trois quintaux.

J'aurais encore bon nombre d'incidents à vous conter, mais ils se ressemblent tous. C'étaient toujours de mala-

droits nageurs qui se jetaient étourdiment au milieu du courant; puis, ne pouvant plus regagner la rive, criaient à l'aide, ou coulaient bas sans crier, et que je repêchais ou aidais à repêcher. C'est ce qui arrive à peu près dans tous les lieux où Ton se baigne, et ce qui me faisait attendre avec impatience que le froid eut chassé ces amateurs maladroits, très-aptes à faire noyer les autres.

Mais de tous ces incidents, les moins agréables furent le vol de ma bourse qui m'a été enlevée cinq fois dans l'intervalle de cinq à six ans. Une fois, j'ai découvert le voleur; une autre fois, je l'ai soupçonné. Je n'ai fait poursuivre personne. 11 ne faut point tenter les gens. Qu'avais-je besoin de porter une bourse pour aller à l'eau? Aussi je n'en porte plus.

LETTRE DCCLXXX.VI.

Abbeville, 25 janvier i%U.

A M. Frédéric Sauvage.

Votre lettre du 16 ne m'est parvenue qu'aujourd'hui. J'ai, à l'instant môme, adressé celle ci-jointe à la députation de la Somme, en chargeant mon ancien et bon camarade, le comte de Clermont-Tonnerre, de la présenter lui-même à la députation, ce qu'il fera de grand cœur.

D'un autre côté, j'ai envoyé copie de la même lettre à M. Adam, maire de Boulogne, et au président de la Société d'agriculture, pour que la députation du Pas-de- Calais se joigne à celle de la Somme.

Digitiz

454 LETTRE DCCLXXXVII

Nous avons travaillé à coups de ministres; nous allons agir à coups de députés. H le faut bien, puisqu'on ne peut avoir raison qu'ainsi aujourd'hui.

Si vous avez besoin de la chambre des pairs, j'ai là deux ou trois amis, notamment M. Ferrier, mon ancien collègue des douanes, qui fera tout ce que vous lui demanderez. Je lui ai souvent parlé de vous. 11 connaît vos belles découvertes, les services rendus par vous à la patrie, et il sait aussi combien cette patrie a été marâtre pour vous. *

Votre famille se porte bien. Mille choses à M. Alphonse Karr.

LETTRE DCCLXXXVII.

Abbeville, 2 février 18M.

A M. Frédéric Sauvage.

Je vous disais dans ma dernière lettre, mou cher Sauvage, que j'avais écrit aux députations de la Somme et du Pas-de-Calais pour appuyer votre affaire de brevet et vous faire accorder une pension. Depuis, j'ai pensé que la députation de la Seine-Inférieure pourrait également vous être utile. J'y connais MM. Leseigneur et Desjobert, et j'ai fâit près de cette députation la même démarche. Ainsi, voilà vingt-quatre députés qui, s'ils y mettent un peu de bonne volonté, vont travailler pour vous. Vingt-quatre députés! c'est presqu'autant qu'il en faut pour faire un roi constitutionnel.

Je me suis dit aussi que si nous n'avions pas, à l'appui de vos droits, quelque bon parleur à langue agile et

déliée , nous pourrions bien encore rester en route. Donc, à défaut d'un remorqueur à hélice applicable à la justice, instrument que vous n'avez pas encore inventé, j'ai cherché cette langue cicéronienne ; j'ai songé à M. Billault que j'ai connu enfant et qui a de l'amitié pour moi. Je lui ai écrit ; il m'a répondu immédiatement par la lettre ci-jointe.

Vous trouverez également la réponse de M. Adam, maire de Boulogne. Les autres députations n'ont pas encore donné signe de vie, mais je saurai les réveiller si elles dorment. Je les menacerai de Karr et de son aiguillon. Quand j'étais gamin, il n'y avait pas d'àne que je ne fisse courir à l'aide d'un chardon sous la queue.

LETTRE DCCLXXXVIII.

Abbeville, 13 février iUi.

A M. Isidore Geoffboi Saint-Hilaire, a Paris. Monsieur,

J'ai lu avec un bien vif intérêt les comptes-rendus de votre cours d'ornithologie, et j'ai compris combien vous deviez intéresser ceux qui vous ont entendu. Veuillez agréer, comme un faible remercîment du plaisir que vous m'avez fait, les cinq volumes de mon ouvrage intitulé : De la Création, essai sur l'origine et la progression des êtres. J'y cite un grand nombre de faits pour démontrer l'intelligence des animaux, faits que j'ai recueillis dans mes lectures ou que j'ai relevés dans mes voyages.

LETTRE DCCLXXXVIII.

Dans un dernier article sur votre cours, on citait des voyages de soixante-quinze à quatre-vingts kilomètres faits par les pingouins. Cet oiseau entreprend de bien plus grandes courses; le grand pingouin a paru plusieurs fois sur les côtes de Basse-Bretagne. Mon ami, M. Jules de la Motte, avec qui j'ai parcouru les iles du Finistère, vous le dira comme moi. Ce fait, nous ne l'avons pas vu, mais des hommes dignes de foi nous l'ont assuré.

Dans un autre compte-rendu, j'ai remarqué une erreur qui, certainement, n'est pas de votre fait : on parlait de la force que le cygne a dans le bec, et des blessures que ce bec peut faire. Le cygne ne frappe pas avec le bec, ou quand il le tente, il ne blesse pas grièvement. Son bec est mou, et toute sa force est dans l'aile; mais d'un coup de cette aile, il peut rompre la jambe d'un homme. J'ai vu, à Keranrou près Morlaix, chez le général de la Fruglaye, un cygne ayant au cou une balafre qui lui avait été faite par un renard, mais le renard fut trouvé mort à côté. Le cygne l'avait probablement étourdi d'un coup d'aile, puis, aidé par sa femelle, il l'avait étouffé en pesant dessus.

La femelle est ordinairement bonne mère ; elle soigne ses œufs et ses petits. Il n'en est pas toujours ainsi du mâle ; il écrase souvent les œufs, et tue les petits. Tel est le cygne dans la domesticité; il est peut-être autre dans l'état de nature, et c'est probablement du cygne sauvage dont parlait l'auteur du compte-rendu, en le citant comme un modèle d'amour paternel.

Quant au chant du cygne, ce n'est pas une rêverie ou une imâge du poète. Le cygne domestique ne chante pas, mais le cygne sauvage donne quelquefois, dans la saison

des amours, une note à laquelle répond sa femelle, et qu'on peut considérer comme une sorte de chant.

LETTRE DCCLXXX1X.

Abbeville, 18 mars 1844.

A M. l'abbé de B**, supérieur du grand séminaire.

Monsieur le supérieur,

J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré le 16 de ce mois, au sujet de mon livre de l'Industrie primitive (1).

Vous avez parfaitement jugé mes intentions. J'ai pu mal exprimer mes idées, commettre des erreurs même, on en a déjà relevé plusieurs dans mon essai sur la Création, mais telle est la conséquence de l'ignorance humaine : on regarde à gauche, et l'on va choir à droite. Quoi qu'il en soit, j'en ai pris exactement note pour les rectifier dans la deuxième édition, si on lit la première, ce qui me parait très-douteux.

Je ferai de môme de celles que vous relevez dans ce nouvel ouvrage qui paraîtra dès que les planches seront terminées. Ce n'est qu'en s' éclairant les uns les autres qu'on arrive à la vérité. Né catholique, je veux mourir catholique. Je suis un vieux chrétien, comme disait

(1) C'est sons ce titre: De l'Industrie primitive ou des arts à leur origine, qu'a paru la première partie du livre des Antiquités celtiques et antédiluviennes. La publication de cet ouvrage, imprimé de 1842 à 1844, et qui fut dès cette époque communiqué à l'Institut, (ut retardée par la confection des planches.

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458 LETTRE DCCLXXXIX.

Sancho ; je désire que, dans mes ouvrages, rien ne puisse se trouver en contradiction avec les doctrines de mes pères.

Voici, d'ailleurs, ma manière d'envisager la création: Dieu est le principe de toute chose; toute âme en émane : l'âme est donc immortelle. Mais par la raison qu'elle ne peut ûnir, elle n'a pu commencer. Elle n'a pas commencé, parce qu'en essence ou en principe, elle émane de Dieu, et que si elle avait eu un commencement, il faudrait admettre que Dieu, lui aussi, en a eu un.

L'être a été fait à l'image de la Divinité, c'est-à-dire que Dieu lui a donné une portion de ses propres facultés : génie, volonté, liberté, conscience ou sentiment du juste et de l'injuste, sentiment non moins indestructible que l'âme même, car s'il s'assoupit par instant, il renaît toujours, soit dans cette vie, soit dans l'autre.

Dieu, en donnant l'individualité à l'être, lui a donné l'éternité, l'immensité comme carrière de croissance. Celui qui use bien de cette vie, de cette pensée, de cette volonté, de cette liberté que Dieu a mises en lui, se rapproche sans cesse de Dieu. Celui qui en use mal, s'en éloigne.

La forme matérielle suit les phases de cette dégradation morale; nous en avons journellement la preuve : deux enfants naissent, comme naissent tous les enfants, avec la marque divine au front. Un de ces enfants se conduit bien; il est religieux, probe, rangé; eh bien! toutes ces bonnes qualités, pour l'observateur attentif, apparaissent dans ses yeux, ses gestes, sa voix, etc.

Que l'autre se livre à tous les vices, qu'il devienne joueur, ivrogne, débauché, fripon, déjà la réprobation

est écrite sur son front. Dirons-nous que cet homme est encore fait à l'image de Dieu?— Non, il ne Test plus.

Mais a-t-il, pour jamais, perdu cette ressemblance? — Non encore. Qu'il change de conduite, qu'il se rapproche de la Divinité par le repentir et des actes de vertu, sa forme ou sa figure gagnera dans les proportions de son amélioration morale.

C'est d'après ce système que j'ai toujours repoussé celui de quelques phrénologues qui tend, selon moi, au matérialisme. Non, nous ne naissons pas avec la bosse ou l'organe du crime; c'est la pensée, c'est la volonté, c'est l'habitude du crime qui fait naître la bosse.

Quant aux hommes des temps antédiluviens, j'ai pensé, en effet, qu'ils étaient fort bruts, mais pas plus qu'une partie de ceux d'aujourd'hui, car je ne crois pas que l'humanité a pu jamais tomber plus bas qu'elle ne l'est dans certaines hordes des temps modernes, dans certaines classes de nos grandes villes, où l'ivrognerie et l'inconduite, où la fausse science et le scepticisme ont jeté l'homme civilisé au-dessous du sauvage.

Nous sommes d'accord sur les deux mille deux cent soixante-deux ans; seulement, je ne puis voir les années d'alors comme celles d'aujourd'hui, parce que je ne compare pas les jours du monde primitif aux jours du monde actuel. Le grand organisateur, Dieu, par la raison qu'il est créateur et principe de toutes les perfections, peut changer son œuvre. Il a dû le changer et le change encore.

Qu'est-ce que les jours, les années, les siècles, les millions de siècles pour l'Éternel? Qu'est-ce que tous

460 LETTRE DCCXC.

ces globes même? Il les fait et les défait. Ces millier* de soleils sont moins pour Dieu que le plus infime des êtres. Celui-là, il ne peut plus le faire ni le défaire, car Dieu ne peut ni ne veut anéantir une portion de sa propre essence : la vie.

Le ciel et la terre passeront, niais mes paroles ne passeront pas, a dit Notre Seigneur. Appliquez les mêmes paroles à l'être fait à l'image de Dieu, et vous serez dans le vrai.

Oui, l'être survivrai tous ces globes, et mille et mille fois il les verra se renouveler. Voilà à peu près ce que j'ai voulu dire dans mes articles sur la création.

Je ne veux pas finir ma lettre sans vous renouveler l'assurance du plaisir que m'a fait la vôtre, et vous prie d'agréer, etc.

LETTRE DCCXC.

Abberille, 16 mai 1844.

Honneur à la science moderne, mon cher confrère. La chimie a fait ce que n'a pu faire l'alchimie : avec la moindre drogue, elle a produit de l'or. Lisez les journaux de septembre et octobre 1843. L'herbe de nos champs devient, au moyen du chromate de plomb, thé de première qualité, thé de la Chine s'il en fut.

A l'aide du sulfate de cuivre, la brioche est rendue légère et blanche, quelle que soit sa base, farine ou non. Et la bière gagne un parfum exquis par une addition de noix vomique.

Mais c'est surtout dans la fabrication du vin, dans la savante application des bois et des métaux et leur transmutation, que l'on a utilement suppléé à l'insuffisance de nos vignobles, et que l'art du chimiste s'est surpassé. La capitale a mérité la médaille d'or pour cette belle et fructueuse industrie, et le vin de Paris a cet avantage bien connu sur tous les vins du monde, qu'il ne craint rien de l'inconstance du temps, et que pour lui toutes les années sont également bonnes. Il n'a pas non plus à supporter les dépenses de cuve et de pressoir, et ce qui est plus précieux encore, celles de culture. Aussi la terre entière est-elle ici mise à contribution : l'Asie , l'Afrique et l'Amérique participent, chacune selon ses moyens, à cette noble industrie. Non-seulement on fait du vin à Paris, mais on refait celui qui est fait, et le suresne, en traversant la barrière, y devient madère ou bordeaux. N'est-ce pas véritablement là le triomphe de l'art sur la nature?

La bière de Paris, déjà citée, n'est pas moins miraculeuse, mais le miracle est d'une autre nature. La matière ligneuse, minérale et tinctoriale joue le premier rôle dans le vin de Paris. Dans la bière, sauf la noix vomique, c'est la matière animale qui l'emporte.

Quand un brasseur a le bonheur de se procurer une demi-douzaine de chats, et qu'il peut les faire sauter dans la chaudière au moment où elle est parvenue à un degré d'ébullition convenable, n'hésitez pas à demander de ce brassin, il est d'une excellente qualité : c'est la véritable bière de mars.

Après cet exposé naïf des faits, envisageant la question sous sa face sérieuse, nous dirons : lorsque tout le

LETTRE DCCXC1

monde, en France, parle d'humanité et de soulagement des classes pauvres, comment se fait-il que plus de vingt-cinq mille débitants bien et dûment patentés et autorisés, débitent du poison au peuple, lui vendent de la boisson falsifiée de litharge et d'acide sulfurique, du pain saturé de cuivre, de la farine mélangée de plâtre, etc., etc.? Est-ce que le gouvernement voudrait ainsi se débarrasser de la surabondance de la population ? Si telle n'est pas son intention, pourquoi n'arrète-t-il pas le mal? N'a-t-il pas dix mille employés et plus, seulement pour surveiller la fabrication des dits vin et bière? Mais ces employés sont chargés de s'assurer si ces boissons paient, et non point d'empêcher qu'elles ne tuent.

Cependant, pour être juste, il faut ajouter que la police veille, et que dans l'espace de dix années, elle a sévi deux fois contre ces empoisonnements publics. Ouil deux coupables ont été condamnés chacun à vingtcinq francs d'amende.

LETTRE DCCXCI.

Abbeville, 22 mai 1844.

Puisque vous voulez bien, mon cher D**, me consulter sur une question de point d'honneur et sur l'intention où vous êtes de demander raison à M. L**, je vous répéterai ce que me racontait, il y a vingt ans, un homme qui avait fait ses preuves :

« Ce matin, me disait-il, M. de*** est venu me pro-

poser de me battre avec lui. Or, M. de *** est à peu près de votre âge.

— Monsieur, lui ai-je dit, je ne me bats pas avec tout le monde; c'est même un honneur que j'accorde aujourd'hui à peu de personnes.

Qui ètes-vous, et qu'avez-vous fait pour que je me batte avec vous? Quels sont vos titres? — A ceci, je vais répondre pour vous: Vous êtes un jeune homme fort agréable, j'en conviens; vous montez bien à cheval, et mettez parfaitement votre cravate. Mais à cela près, je me demande à quoi vous êtes bon? Or, moi, monsieur, j'ai assez fait pour ne pas craindre une pareille question, et je n'en suis plus à jouer mon individu contre un enjeu qui ne me vaut pas, et encore moins contre une nonvaleur. 11 n'y aurait, dans un tel marché, ni équité de votre part, ni raisonnement de la mienne. Devenez propre à quelque chose; comme moi, faites vos preuves; montrez enfin que vous n'êtes pas inutile en ce monde. Si vous n'êtes ni militaire ni administrateur, livrez-vous aux arts, aux sciences, rendez service à l'humanité : tentez-le du moins. Je ne vous chicanerai pas sur la valeur de vos titres, je tiendrai pour bon le plus petit que vous me présenterez, et alors, monsieur, je serai à vos ordres, et je me battrai avec vous. »

M. de *** se le tint pour dit, et il travaille en ce moment à se rendre digne d'un coup d'épée. Faites comme lui, mon cher D**.

LETTRE DCCXCII.

Àbbeville, 6 août 1844.

Lçs questions que vous me posez ne sont pas de ma compétence, et ceux qui vous ont dit que j'étais un savant, ont voulu rire : j'eft suis justement, en science et en hydrographie, au point où en est l'âne en musique.

N'importe! ma mémoire aidant, je vous répondrai de mon mieux , ce qui ne veut pas dir^ que je vous répondrai bien. Au surplus, faites de mes notes ce qu'il vous plaira. Elles ne vous apprendront rien de bien nouveau : je ne suis ici qu'un perroquet qui répète ce qu'il a entendu.

Je commence par l'eau. L'eau se présente à nous sous trois apparences : en fluide , vapeur et solidité. De ces trois états, quel a été le premier? — Il est à croire qu'ils ont pu exister tous les trois en même temps, selon les latitudes. Une chaleur douce, la rend fluide. Une chaleur qui dépasse quatre-vingts degrés Réaumur, la transforme en vapeur. L'eau glacée tient plus d'espace que l'eau liquide, ce qui fait que la glace brise le vase qui la contient, quelle que soit la force de ce vase.

Il en est de môme de l'eau quand on tente de la comprimer. Elle fera éclater même un obus, si elle ne peut s'échapper par les pores; ce qui a fait croire que l'ean n'était pas compressible. Mais cette preuve est -elle

suffisante? Sans doute Peau n'est pas compressible si elle n'a pas entre ses molécules ou dans ses molécules même, des globules de vide ou d'une substance plus légère, plus dilatée ou plus élastique qu'elle-même; mais si elle contient l'un ou l'autre, elle est compressible, et l'expérience de l'obus prouve seulement que nous n'avons pas d'instrument assez fort pour la comprimer.

Quoi qu'il en soit, les couches supérieures de la terre n'étant probablement pas assez fortes pour maintenir cette compression, si les mers intérieures, les masses d'eau qu'elle contient étaient susceptibles de se glacer, on verrait le globe éclater comme une bombe.

Dans une température constamment au-dessous de zéro, l'eau resterait solide comme le cristal de roche, comme le plomb, l'argent, l'or. Les hommes alors n'auraient pas même l'idée de sa fluidité. Tandis que sous une latitude dont la chaleur s'élèverait à trois cents degrés, tous ces métaux seraient en fusion.

En passant à l'état de glace, cette eau devient plus légère que l'eau courante qui pèse un douzième de plus que la glace. Néanmoins, un filet d'eau glacée, qui ne pèse que cinquante grammes, agit comme un poids de trente-cinq kilogrammes dans son état de fluidité.

Ce qui amène cette extension de la glace et de la force d'expansion, c'est que dans l'état fluide, les parties de l'eau peuvent, par leur flexibilité, couler les unes sur les autres; tandis que ces mêmes parties se glaçant sous des angles de soixante degrés, leur coupe parallèle les force à tenir plus d'espace. ,

Je serais porté à croire que le mouvement de la lumière a quelque rapport avec celui de l'eau, et qu'elle v 20*

LETTRE DCCXCII.

ne nous parviendras en ligne droite comme on le croit généralement. On a fait beaucoup d'expériences sur la lumière vue de bas en haut, obliquement, horizontalement; mais on l'a moins étudiée en sens inverse; ce serait cependant chose à faire. Nous dirons ailleurs le parti qu'on en pourrait tirer.

On sait que la surface de l'eau participant de la convexité du globe, la ligne qui indique la direction de sa superficie est toujours un arc de cercle qui a pour centre celui même de la terre, et pour rayon une ligne droite tirée de ce même centre à un point quelconque de cette superficie. Il serait bon encore de vérifier l'influence que cette courbe peut avoir sur la lumière.

Est-elle pour quelque chose dans la différence comparative du niveau des mers? Dans l'affirmative, ce ne pourrait être dans une proportion aussi grande que celle qui existe de fait. On s'est assuré que la mer Caspienne est de trente-et-un mètres au-dessous du niveau de la mer Noire. Il en résulte que le Volga se trouve, sur certains points, plus bas que la mer vers laquelle il coule. Je pense qu'il doit en être ainsi de beaucoup d'autres fleuves, de tous peut-être, et je ne verrais pas là une infraction aux lois de la pesanteur. L'eau remonte par suite de l'impulsion. C'est ainsi qu'un chariot lancé sur une pente rapide, remontera la colline opposée.

Tout annonce que la masse d'eau répandue sur la terre est moindre qu'autrefois, et qu'elle diminue encore. Si cette évaporation des eaux n'a pas un terme, il viendra un temps où toutes les mers, puis toutes les rivières, disparaîtront. Alors la terre, stérile, sera inhabitable.

Malgré cet abaissement sensible des eaux, la proton-

(leur moyenne des mers est encore de quatre à cinq cents mètres au moins.

Dans la Manche, elle n'est que de dix à cinquante mètres, mais elle va toujours en augmentant en avançant vers réquateur, et on croit qu'au pôle, elle doit être de dix à douze mille mètres et plus.

En 1837, un sondage fut fait par l'équipage de la Vénus, à la hauteur du cap Horn, à cent quarante lieues de toute terre. La sonde ne toucha pas le fond à quatre mille mètres.

En 1839, un autre grand sondage a été exécuté par le vaisseau anglais l'OEdipe, à trois cents lieues à l'ouest de Sainte-Hélène, et l'on a atteint une profondeur de dix mille mètres.

Dans un troisième sondage fait sous les tropiques, on reconnut, à l'aide d'un thermomètre joint à la sonde, qu'à douze cent soixante-dix mètres la température de la mer n'était plus que d'un degré six dixièmes (1.6 centigrade), tandis qu'elle était de vingt-six à la surface. Le maximum de la densité de l'eau passait pour être de quatre degrés quatre dixièmes ; on en pourrait conclure qu'à une plus grande profondeur l'eau était glacée, mais je crois que cette conclusion serait fausse. La température des mers doit varier non -seulement selon lés latitudes, mais suivant la nature du fond, et quiconque s'est baigné à la mer a pu remarquer qu'il y avait des vagues plus on moins chaudes. En général, la température, dans les latitudes froides, doit être plus élevée au fond qu'à la surface : la preuve, c'est que la surface gèle, et que le fond ne gèle pas.

Cette différence de chaleur des vagues vient-elle de

468 LETTRE DCCXCHI.

la surface ou du fond? En d'autres termes, est-ce l'eau chaude ou l'eau froide qui remonte, ou la superficie qui varie de température?

Quand vous plongez un bâton dans une fontaine, vous voyez remonter le sable ; l'eau peut donc prendre aussi ce mouvement de bas en haut. Ceci a lieu par l'impulsion d'un autre corps, car il faut toujours que l'eau monte à mesure qu'un corps y descend.

Ensuite, est-ce l'eau la plus profonde, ou la dernière déplacée, qui s'élève, et la surface varie-t-elle ainsi continuellement? Ou bien cette surface restant la même, est-elle soulevée par la couche d'eau inférieure, tandis que celle qui est déplacée à une plus grande profondeur n'arrive jamais à la superficie?

Il y a encore ici une étude à faire. La vérité est qu'on ne sait rien ou peu de chose sur le mouvement interne et la profondeur des mers, sur leur température, sur leur plus ou moins de densité. Si j'en parle, c'est pour engager les navigateurs à poursuivre des expériences qui ne sont pas sans utilité, notamment sur la direction des courants qui, mieux connus, faciliteraient beaucoup la navigation.

LETTRE DCCXCHI.

Eu, 8 octobre 1844.

A MON PÈRE

Le roi, arrivé à Eu le 3, à dix heures et demie du matiu, s'est embarqué hier, à sept heures du soir, pour

l'Angleterre, avec le duc de Montpensier et les ministres deis affaires étrangères et de la marine.

Ne sachant pas au juste le jour du retour de sa majesté, je ne l'attendrai pas ici, et je serai demain à Abbeville.

Le roi, voulant donner l'exemple de la soumission aux lois, a exigé que tous les bagages fussent visités à l'embarquement. La visite a donc été faite. Le duc de Montpensier, avec qui je me promenais sur le quai durant cette opération, en riait de tout son cœur, et moi un 'peu aussi.

Cependant, le roi a raison; la loi est pour tous. Lorsque j'arrive de la mer, je fais aussi visiter mes bagages. Quant à la sortie, c'est du luxe; on n'y fraude jamais, sauf toutefois les fabricants de papier de Bath qui emportent nos chiffons, au grand désespoir de nos papetiers français qui trouvent toujours que les douanes ne sont pas assez sévères, tandis qu'il y a tant de gens qui crient qu'elles le sont trop. Vous voyez qu'il est difficile de contenter tout le monde.

LETTRE DCCXCIV.

Eu, 15 octobre 1844.

A MON PÈRE

J'attends des chevaux pour me rendre à Dieppe, je n'ai donc qu'un instant pour vous écrire. J'étais ici à neuf heures , mais n'y trouvant de place dans aucun hôtel, je me suis rendu droit au Tréporl. Déjà les cara-

LETTRE DCCXCIV.

biniers étaient sur la plage, sous les armes, ainsi que l'artillerie et les douaniers.

L'on apercevait au loin la vapeur du steamboat; d'instant en instant, on croyait voir paraître le Gomer, où devait être le pavillon royal. Je n'eus que le temps de me mettre en uniforme et de me rendre sur la plage. Les autorités locales et les chefs de corps y étaient réunis. La pluie avait cessé, on voyait même quelques rayons de soleil ; mais le vent était toujours très-fort, et la mer assez grosse.

L'oisiveté est, dit-on, la mère de tous les vices, et ici nous en eûmes une nouvelle preuve. Les troupes, échelonnées sur la plage et sur les quais, sexomposaient de trois escadrons de carabiniers, d'un bataillon d'infanterie de ligne, d'une compagnie de douaniers, d'un détachement d'artillerie, et de la garde nationale. Rien de si facile que la répartition des postes, car l'ordre est dans la loi ou les règlements militaires. Aussi, tout le monde s'était placé selon son rang et où il devait être. Mais on était ainsi depuis huit heures du matin, et il allait en être onze. L'ennui gagnait chacun. Quelques officiers, faute d'avoir à penser à autre chose, pensèrent à la place qu'ils occupaient. Il leur vint des scrupules sur l'arrangement : où était la tête, où était la queue? — Telle était la question.

Dès qu'il y eut des doutes à cet égard, les derniers purent se dire les premiers, et vice versa; et les douaniers, qui étaient en queue, furent considérés comme étant en tète. Réclamation près du capitaine Thiery qui les commandait.

Le capitaine Thiery dit qu'il n'avait pas choisi la

place de sa troupe, qu'on l'y avait mis, et qu'il y resterait.

J'étais à l'extrémité de la jetée, quand on vint m'annoncer ce conflit. J'y courus.

Après quelques explications, il me fut facile de faire comprendre aux chefs les plus raisonnables que la queue était bien la queue, et que nous y étions; que ce n'était pas notre faute si la queue, étant la plus rapprochée de la rive, se trouverait effectivement en tète de colonne lorsque le roi débarquerait; qu'il en avait été de même à l'arrivée de la reine d'Angleterre ; qu'au surplus, nous étions tout disposés à prendre la tête si l'on voulait nous accorder cet honneur. Ceci termina la discussion, et mes hommes restèrent où ils étaient.

Une circonstance contribua aussi à faire tourner l'attention d'un autre côté. J'étais venu d'Abbeville avec l'abbé Coquereau, l'aumônier de la Belle Poule, qui justement arrivait de Mogador où les journaux annonçaient qu'il prêchait sous la mitraille et allait à terre fraterniser avec les cheiks et les marabouts. L'abbé portait la croix d'honneur et la décoration violette des chanoines de Saint-Denis qui, de loin, tranchant sur son costume noir, le firent remarquer des troupes. On le remarqua bien davantage lorsque je dis aux officiers que c'était l'abbé Coquereau, et que j'allais l'inviter à venir les voir, ce qu'il fit en effet. A ma demande, il prononça une petite allocution mi-prêtre, mi-soldat, marquée, comme toujours, au coin du bon goût, car ce brave abbé est véritablement homme d'esprit.

Notre rencontre finit d'une manière presque burlesque. Le vent était devenu très-fort. La bourrasque

LETTRE DGCXCIV.

ne sachant à qui s'en prendre, car tous les bateaux pêcheurs étaient rentrés, s'empare, faute de mieux, du chapeau de l'abbé Michel, l'archiprêtre d'Abbeville, venu aussi pour saluer le roi, et voilà le chapeau à la mer, voguant vers le grand océan. Dans ce moment même, la reine approchait. Elle s'aperçut d'un mouvement parmi les personnes présentes ; elle en demanda la cause.— Madame, lui dit l'abbé Coquereau, c'est mon révérend confrère, M. Michel, qui jette son chapeau à la mer pour que votre majesté lui donne une mitre.

Cependant, deux vapeurs étaient en vue; on croyait en distinguer un troisième. Onze heures étaient sonnées. Avec la reine étaient Mme Adélaïde, le préfet de la Seine- Inférieure, l'archevêque de Rouen, le général d'Oudenarde, commandant la division, et Mme d'Oudenarde. M. Martin (du Nord), garde-des-sceaux, qui était en paletot, donnait le bras à la reine qui est grande comme vous savez. Lui, petit et gros, et que son paletot ainsi battu par le vent, grossissait encore, était véritablement comique.

La reine paraissait fort inquiète. Le pavillon royal n'était pas sur les vapeurs. Le Goner ne se montrait pas : donc le roi n'était pas là.— Où était-il-?— C'est ce que chacun se demandait. La mer devenait mauvaise ; était-il arrivé quelqu' accident? Les vapeurs restaient en rade, on ne savait pourquoi.

Enfin, on vit le plus petit navire se détacher de la flottille. Après un quart-d'heure d'attente, il entra dans le port. La reine, qui s'était abritée sous la tente, s'empressa de sortir, et fut attendre sur le quai la missive que lui apporta un officier. Elle en fit la lecture, et nous

annonça que le roi avait été s'embarquer à Douvres pour entrer par Boulogne ou Calais. Elle retourna immédiatement à Eu, et vers midi et demi, elle partit avec Mm" Adélaïde pour aller au-devant du roi.

Comme sa majesté n'arrivera que dans la nuit, peutêtre demain, et que je n'ai rien à faire ici, je vais passer un jour à Dieppe.

LETTRE DCCXCV.

Abbeville, 19 octobre 1844.

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