À M. ***, INSPECTEUR DES DOUANES
Quatre révocations en un jour, mon cher inspecteur ! Non, mille fois non, je ne les prononcerai pas, et si l'administration en donnait l'ordre, comme vous semblez me le faire entendre, je donnerais à l'instant ma démission. Quoi! pour une simple négligence qui mérite au plus une remontrance ou un changement de résidence, destituer quatre hommes l Mais que feriez-vous pour une faute grave, une insubordination, un manquement de service? Avec un pareil régime, il ne vous faudrait pas deux mois pour désorganiser toute la ligne. Pensez- vous qu'un préposé qui saura que la même peine l'attend pour une négligence et un acte de prévarication,
JllN 1832.
hésitera à se vendre?— -Non. Destituez quatre hommes à la première faute, et dans deux mois vous aurez cinquante fripons.
11 n'y a pas quinze jours que vous me citiez Godnet comme un de nos meilleurs sous-officiers, et aujourd'hui vous voulez qu'on le renvoie d'office! Grâce à Dieu, je n'ai pas à me reprocher, depuis vingt-deux ans que je commande, d'avoir légèrement décidé sur le sort d'un homme, et je ne commencerai pas aujourd'hui.
Si, parmi les individus que vous désignez, il en existe qui soient véritablement coupables d'insouciance ou d'inconduite, envoyez-moi les pièces qui constatent ks faits, c'est-à-dire les rapporls, ou à défaut, le relevé des registres de punition. Joignez-y l'opinion écrite et motivée du lieutenant avec ses conclusions, ainsi que celle du capitaine.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'avant de donner vous-même un avis, vous devez faire connaître à l'employé ce dont il est accusé, et l'écouter.
Je n'ai jamais destitué un homme, même convaincu, sans avoir, de point en point, rempli toutes ces formalités. Je l'ai fait pour m'acquitter d'un devoir de * conscience d'abord, et ensuite dans l'intérêt du service; car, je vous le répète, les destitutions légèrement appliquées sont la ruine de toute morale dans les brigades : les employés n'étant pas sûrs de gagner leur retraite ou de rester huit jours en place, recevraient de toute main.
Ne vous formalisez pas de ces observations ; je vous les fais moins comme chef qu'en bon camarade qui ne veut pas que vous vous engagiez dans une fausse voie.
LETTRE DCLYIII
La sévérité exagérée, je vous le dis encore, n'est pas moins nuisible à la discipline qu'une trop grande indulgence. C'est de ces deux écueils qu'il faut vous garder. Sachez être ferme sans être dur : c'est par ce terme moyen qu'un chef devient maître de ses hommes, et qu'en s'en faisant craindre, il s'en fait aussi aimer.
LETTRE DCLVllI.
Abbeville, 4 septembre 1852.
Merci de votre proposition ; dites à vos amis que n'étant pas éligible ni même électeur, je ne puis être député.
A cela, vous me demanderez pourquoi je ne suis ni éligible ni électeur, lorsque je puis l'être? — Je vous répondrai: C'est précisément pour n'être pas député, parce qu'un député doit être libre de ses faits et gestes, et qu'un directeur de douanes ne l'est d'aucune chose. Faites-le député, il sera un mauvais directeur ou un mauvais député, peut-être l'un et l'autre. Qu'il se tienne donc coi : c'est ce que je fais. Quand je ne serai plus fonctionnaire, je serai tout à votre service.
Quel est celui à qui vous devez, à mon défaut, donner vos voix? — Autre question que je serais fort embarrassé de résoudre. Je ne connais personne dans votre département et y connaîtrais-je tout le monde, que je ne la résoudrais pas davantage.
Souvent ici l'on perd sa peine ; Le députe, c'est le melon Dont on peut goûter la douzaine Sans jamais rencontrer le bon.
Seulement, je vous recommanderai de faire en sorte que votre élu ne soit ni employé ni avocat. Employé, je vous ait dit pourquoi. Avocat, si c'est un avocat sans cause, il est douteux qu'il gagne la vôtre ; si c'est un avocat avec cause, il ne la gagnera pas davantage, ou s'il la gagne, ce sera absolument comme s'il l'avait perdue, car il l'aura noyée dans ses paroles, et il vous en restera le bruit. v
— Mais une fois député, me direz-vous, il se mettra à la hauteur de sa postion, et ne sera plus avocat.
— Erreur; le changement de robe ne changera pas la nature de sa peau. Mettez un hareng aux truffes, au jus, aux cornichons, ce sera toujours un hareng qui regrettera la moutarde.
A un avocat, mettez la simarre, la chape, la broderie ou l'épaulette, ce sera toujours un avocat qui n'y verra pas plus clair ou ne voudra pas y voir. Qu'une grenouille tombe dans une fontaine, elle coassera et redemandera de l'eau trouble.
Un avocat parle, parce qu'il est avocat; il est avocat, parce qu'il parle. Son essence, sa vie, son besoin, sa nécessité est de parler. Il parle, comme la rivière coule, rien n'y fera, et vous lui arracheriez la langue qu'il trouverait moyen de parler encore.
C'est au mieux lorsqu'il y a matière à parler et, sur ce point, je serais loin de lui en vouloir. Je lui pardonnerais même de parler quand il n'y a rien à dire, si, en parlant, il ne disait rien et nous laissait où il nous prend.
20 LETTRE DCLV11I
Mais c'est qu'il n'en est pas ainsi ; lorsqu'il n'a rien k dire pour nous, il dit contre nous. Bref, pour avoir occasion de parler, il embraserait Troye et vous sacrifierait sur le tombeau de Polyxène. Allez donc prendre un tel mandataire !
Ah ! prenez plutôt le muet, le plus muet de l'école des sonrds; oui, vous y aurez bénéfice.
Je vous dirai donc ce que je vous ai dit cent fois : que les avocats, très-estimables sans doute, très-utiles au barreau et dans leurs études, sont la peste des gouvernés comme des gouvernants, et le fléau des empires. Ce sont eux qui ont tué Athènes, qui ont tué Rome, qui ont tué la République française, qui ont tué Napoléon, puis la Restauration, qui tueront aussi le gouvernement de Juillet, et tous ceux qui pourront lui succéder, s'ils y sont quelque chose.
Je ne vous dis pas qu'ils le tueront d'un coup et comme on tue un bœuf; non, on ne renverse pas deux fois par siècle une dynastie en trois jours; mais, avec le temps, ils arriveront au même résultat, car, à coups de langue, ils démoliraient les pyramides d'Égypte.
Si, d'ailleurs, ils n'y parvenaient pas ainsi, ils ont un autre procédé non moins sûr: se donnant pour mécaniciens, ils s'emparent de la manivelle et, sous prétexte de mieux faire fonctionner la machine, ils y ajoutent tant de vis et de ressorts, tant de fioritures et de superfluités, bref, ils l'engluent si bien du miel de leur éloquence, qu'enrayée dans ses engrenages, elle finit par s'arrêter tout court.
Ennemis de ce qui est, de tout ordre de choses bon ou mauvais, c'est ainsi qu'ils rendent impossible toute cx-
pé rien ce, toute étu^p suivie, conséquemment tout ce qui peut devenir un principe, une base et un monument. Partout où ils pourront étendre la main, rien ne restera debout.
Gardez-vous d'en envoyer un seul dans vos assemblées législatives, car ce que je vous dis est la vérité.
Il est bien entendu que je ne parle pas ici des avocats imberbes, de ceux qui n'en ont que le titre qu'ils portent comme un ponpon à leur chapeau; je parle des avocats avocassant, des avocats devenus hommes et grands hommes ou aspirant à l'être. En gouvernement comme en marine, ce sont les médiocrités qui font les meilleurs pilotes : moins distraits que les gens d'esprit, ils ont toujours l'œil au gouvernail et la main sur la barre.
J'ajouterai que personne n'est moins propre à faire de bonnes lois qu'un avocat. Accoutumé qu'il est à chercher les faux-fuyants et les mauvais joints de la loi, c'est de ' faux-fuyants et mauvais joints qu'il va en composer la charpente. Ce sont là ses moyens à lui; il les donne comme il les a ou comme il les sent. Ce n'est pas que je prétende qu'il veuille la faire ainsi, mais il y arrivera sans le voujoir, parce que n'apercevant jamais les choses sous leur jour simple et naturel, il fera des objections à tout, il parlera sur tout sans avoir réfléchi sur rien.
Suivez les débats des chambres : vous y verrez, l'avocat comme le milan sur sa proie , déchiqueter de gaîté de cœur, chacun des articles d'un projet de loi longuement et consciencieusement élaboré. Écoutez les belles phrases qu'il va faire pour développer un amendement qu'il a improvisé à l'instant même, sans avoir entendu l'article qui précède, sans connaître celui qui suivra.
Il LETTRE DCLVII1.
Son éloquence a-t-elle réussi, Uamendement est-il adopté, vou3 pouvez être assuré que la loi, devenue contradictoire avec elle-même, sera inexécutable, parce qu'elle sera absurde. Mais il a bien parlé, et nous sommes contents; oui, nous avons crié bravo! bravissimo ! et nous avons dit : C'est un grand orateur de plus ; la France est une grande nation !
Telle est, chez nous, la puissance de l'esprit loquace : on sacrifie tout à la parole ; et parce qu'un homme peut remuer sa langue dans sa bouche pendant trois heures de suite, et en faire sortir beaucoup de mots qui ont l'air de se suivre et qui ressemblent à des pensées, c'est un habile homme, dit-on, c'est un homme propre à tout : il doit être ministre. Et le voilà ministre, ou ce qui est plus encore chef de l'opposition, et chacun se pâme en lisant, dans les journaux, ses admirables improvisations. Jamais on n'a entendu de discours plus forts de raisonnement, de science, d'image et d'esprit. Enfin, Cicéron est détrôné, et Demosthène est près de l'être.
S'il arrive qu'un an après vous voulez relire ces fameux documents, ces pièces d'éloquence dont la France a retenti, vous ouvrez le carton où vous les avez soigneument rangés pour les étudier au besoin. Vous déployez ces chefs-d'œuvre et vous vous préparez à applaudir encore. Mais est-ce une erreur? Quoi! cette allocution si vantée, ce grand, ce beau discours, c'est ce pâle rabâchage, c'est ce ramassis de paroles oiseuses, incohérentes et de mauvais goût. Quoi! c'est cela qui nous a paru si beau! Impossible! C'est pourtant vrai! C'est qu'en ce pays, si la gloire vient vite, elle s'enfuit de même, et que les lauriers y vivent ce que vivent les roses.
Passe pour les lauriers, la renommée n'est qu'un bruit, la gloire n'est qu'une fumée , la faveur populaire un caprice; mais les faits devraient rester, et ces arguments qui vous ont séduit, pourquoi ne vous séduisent-ils plus? et ces raisons, comment sont-elles devenues des sottises? En vérité, je serai tenté de croire qu'elles ont toujours été telles, parce que jusqu'à présent, je n'ai jamais vu de sottises devenir des raisons. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque de plusieurs centaines d'orateurs célèbres depuis trente ans, et tour- à tour favoris exclusifs de la Renommée, vantés, déifiés, adorés par la foule, il n'en est pas dix dont on parle encore, et si l'on cite les autres, ce n'est que comme des nullités complètes et d'insipides bavards.
C'est de crainte d'en augmenter le nombre, mon trèscher commettant, que je préfère rester Gros-Jean et que je dénie l'honneur de la députalion.
AbbevMe, 4er octobre 1832.
A Mme Sophie de la Hante, a Maçon.
Je reçois à l'instant, ma bonne cousine, la lettre qui m'apprend le mariage de votre fllle Sophie avec le baron de Gravier, secrétaire d'ambassade. Je vous en fais mon sincère compliment, car tout le monde s'accorde à dire du bien de votre futur gendre.— Sophie mariée 11 il me semble que c'était hier qu'elle était en nourrice, et
qu'avec elle et vous, nous faisions cette course en canot dans la baie de Somme.
J'y ai fait l'autre jour, c'est-à-dire le 7 septembre dernier, une expérience à la lord Byron. Vous savez qu'elle aune bonne lieue; j'ai voulu la traverser à la nage, et j'ai réussi. J'étais parti du Crotoy pour gagner Saint-Valery, mais la marée m'a entraîné vers le Hourdel, ce qui a allongé ma course d'un quart de lieue. Je n'en suis pas moins arrivé sans trop de fatigue.
On jabote beaucoup ici contre le choléra. Le mieux est de ne pas s'en préoccuper, car, comme dit Figaro, la peur du mal donne déjà le mal de la peur.
Vous me parliez du pommier que nous avions été voir à Saint-Valery. Il vit toujours et conserve sa grande réputation, à l'inexprimable satisfaction de M. Alix, son propriétaire, qui en est plus fier que de sa femme.
Ce pommier ne porte que des fleurs femelles, de façon qu'on peut le féconder avec la branche d'un pommier ordinaire dont on secoue le pollen. On lui fait ainsi produire des pommes d'espèces diverses, et analogues à celles de l'arbre où l'on a été chercher la branche fécondante.
Les barons de Gravier, dont votre gendre est l'un, sont, je crois, des Vergennes. J'en ai connu un en 1815, officier supérieur de la garde de Monsieur ; ce doit être un cousin du vôtre.
Adrien veut faire entrer au moins l'un de ses fils dans la finance. Cela doit être : de la Hante et finance, c'est synonyme, et votre mari est un de nos astres financiers. On a foi en ses lumières. Il n'est pas un seul ministre, depuis M. Mollien dont il est l'élève, qui ait adopté une
OCTOBRE 1832. î8
mesure importante sans le consulter : c'est que ces excellences savaient que la science et surtout la probité financière, première base de celte science, sont innées en lui (1).
Vous vous plaignez encore de rhumatismes. Voulezvous que je vous indique un remède? — Laissez là médecine et médecins, et couchez-vous au soleil.
Je vous envoie, pour la future mariée, mon volume Nouvelles qui vient de paraître. Je le destinais à une demoiselle, et il va arriver à une dame.
J'avais oublié de vous répondre au sujet de M. ***. C'est un homme prudent et très-prudent, un de ces héros négatifs qui craignent avant tout de se compromettre, et qui répondent : c'est possible, quand on leur dit: c'est prouvé.
(1) Le ministère des finances a été, depuis, offert denx fois à M. A. de la Hante, et deux fois il l'a refusé.
LETTRE DCLX.
Abbeville, 28 janvier 1832.
Je suis loin de dire, mon cher ami, que les titres soient choses à dédaigner; bien au contraire, ils sont d'un effet merveilleux et môme d'un excellent rapport quand il s'agit d'orner le prospectus d'une assurance contre la grêle ou d'une exploitation d'un nouveau charbonnage; mais en littérature, ils servent peu. Aussi, je réserve les miens, si Dieu m'en envoie, pour le temps où je me ferai industriel, et je les mettrai sur mes cartes d'échantillons ou mes factures de livraisons : Jacques de Bouchier comte de Crèvecœur, baron de Perthes, chevalier du Lis et de beaucoup d'autres ordres français et étrangers. Mais en attendant, je n'y mets rien, et, si vous voulez m'en croire, vous ferez de même.
Quant à vos nouveaux parents d'Abbeville, ils ne seront peut-être pas de cet avis, car on y aime prodigieusement les titres, et l'on sait se satisfaire sur ce point : tout le monde en a.
La noblesse du Ponlhieu a, d'ailleurs, ceci de particulier et qui la distingue des autres noblesses, qu'elle s'estime d'autant plus qu'elle est nouvelle; elle s'aime dans sa primeur et sa fraîcheur native. Aussi, le noble indigène qui jouit de cette inappréciable qualité, se considère comme le premier noble du monde, et ne mettra sur la même ligne que les gentilshommes de la banlieue. Mais hors de l'arrondissement, il ne voit que noblesse douteuse et dont les titres , en raison même de leur ancienneté, pourraient être contestés.
Il ne saurait en être ainsi des siens. Comme ils remontent à cent cinquante ans au plus, et souvent à beaucoup moins, il peut, pièces en main, faire voir le mois, le jour et l'heure de son anoblissement, et en montrant sur ses registres l'article de dépense constatée, l'achat de sa charge de secrétaire du roi ou d'officier des gardescôtes, il sait répondre victorieusement au scepticisme du siècle et convaincre les plus incrédules.
Nos" gentilshommes sont donc fiers et ont raison de l'être. Je ne vous dirai pourtant pas qu'ils soient lettrés. En Chine, ils obtiendraient difficilement le bouton de mandarin. Heureusement qu'en France on tient peu à un bouton et même à l'orthographe.
J'ai, dans mes collections autographes, les cartes d'un de nos plus nobles chevaliers, brave et excellent homme d'ailleurs; je copie textuellement: Leu chevalier cT***. Leu est pour le. Pendant quarante ans, ce digne chevalier a ainsi écrit ses cartes de visite, la seule chose qu'il ait jamais écrite. Il y en a d'autres de cette force, et c'est peut-être de là que vient le vieux proverbe : Bête comme un aîné de Ponthieu. Cela vaut bien ce qu'on dit
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des Champenois, dont j'ai l'honneur d'être : Quatre-vingtdix-neuf moutons et un Champenois font
Mais l'esprit n'est pas ici la question. Rentrant dans notre sujet, il appert de ce qui précède qu'on adore ici les titres, et dès-lors on en doit induire qu'au temps où le gouvernement les vendait ou les. donnait, il en devait faire un débit considérable. Eh bien ! en ceci l'on se tromperait. Oui, l'on aime les titres à Abbeville, mais les titres qu'on s'applique à soi-même. Quant à ceux qu'on obtient du gouvernement par un majorât ou autre invention moderne, on en fait peu de cas, et un comte de sa façon y est beaucoup plus estimé qu'un baron de l'Empire ou même de la Restauration. Au premier, on ne refuse jamais la qualification qu'il a prise, et on la refuse trèssouvent à celui qui l'a légalement reçue.
Ici, vous allez peut-être me dire : Si tout le monde, chez vous, est chevalier, comte ou baron, il n'y a donc pas de bourgeois? — Je réponds : 11 y a des bourgeois et beaucoup, même des bourgeois-gentilshommes; et pour que vous compreniez ceci, je dois ajouter que de cette foule de gens titrés ou se qualifiant vicomtes, comtes ou marquis, il faut déduire ceux qui sont nobles.
Ceci pourra sembler une épigramme, mais, Dieu m'en garde! nous ne plaisantons jamais sur ces matières ni sur aucune autre.
La vérité est que par un renversement de la marche ordinaire des choses, les bourgeois, en Ponthieu, y sont plus nobles que les nobles, et il est tel marchand qui porte le même nom, les mêmes armes que tel gros gentilhomme, et qui, bien et dûment de la même famille, en est la branche aînée. Et ces familles mi-marchandes,
JANVIER 1833. 2ÎI
mi-féodales, sont les plus anciennes d'Abbeville, et le seraient même ailleurs. Il en est dont la bourgeoisie et les titres municipaux remontent jusqu'à Tan 1100. Ce sont, comme vous voyez, d'assez bons bourgeois.
Mais ce n'est pas la seule singularité qui distingue cette cité. Si les titres sont ainsi souvent portés, non par ceux qui les ont, mais bien par ceux qui ne les ont pas, il en est de même des noms : les trois quarts des familles du Ponthieu ne portent pas le nom qu'elles signent, et ne signent pas le nom qu'elles portent ; elles ne pourraient pas le signer, parce que ce n'est pas le leur.
Cependant, comme elles le possèdent, sinon de droit, du moins de fait, depuis plusieurs générations, et qu'en définitive elles l'ont toujours honoré, elles pourraient, par un jugement rendu sur un acte de notoriété, faire régulariser la chose. Mais elles n'en feront rien, car ce nom qui les flatte et auquel elles tiennent au point qu'elles ne vous pardonnent pas si vous voulez le leur contester, ce nom ne leur plairait plus s'il devenait légal. Aussi ne le deviendra-t-il pas, et elles aimeront mieux courir les chances d'un procès et d'une nullité, que de rien changer à leur usage et au droit qu'a tout homme, assurent-elles, de s'appeler et de se qualifier comme il l'entend. Remarquez que le nom qu'elles prennent ne vaut pas toujours celui qu'elles laissent : un nom remontant à six siècles n'est déjà pas chose si commune, mais le nouveau, selon elles, va mieux à la mode du jour et sonne mieux à l'oreille.
Cependant, comme les goûts ne sont pas les mêmes chez tous, et que le nom dont le père ou l'aïeul s'est décoré, ne plaît pas toujours au fils, il s'en suit que le
LETTRE DCLX.
fils ne s'appelle pas comme son père, la sœur comme son frère, le frère comme le frère : d'où parfois résultent d'étranges quiproquos de la part de ceux qui ne connaissent pas les usages locaux.
Je vous expliquerais bien comment il en est de même des rues : ce qui fait que 4e moyen certain de ne pas trouver son chemin à Abbeville, c'est de le demander. Mais ceci serait encore une digression, et je finirai par une remarque qui prouve, une fois de plus, qu'on ne doit jamais juger sur l'apparence ou mesurer les hommes de profil. Des quelques légers défauts que je viens d'attribuer aux indigènes de cette bonne ville, on pourrait conclure qu'elle n'est peuplée que de vaniteux, d'ignorants et d'imbécilles. Eh bien! la conclusion serait des plus fausses : Abbeville, capitale du Ponthieu, est une des villes de France qui, relativement à sa population, a fourni le plus de grands hommes dans tous les genres : savants, poètes, historiens, artistes, hommes de lettres, hommes de robe, hommes d'épée. Voyez sa biographie : elle forme un gros volume, et la génération actuelle ne déparera pas celle qui précède.
Vous direz que la quantité ne prouve pas la qualité. — Ici, elle la prouve: on a des ridicules à Abbeville, on y est apathique, mais on y a généralement de l'esprit, et ce qui vaut mieux, de l'esprit capable et créateur : il ne s'agit que de le mettre en œuvre.
Pour ceci , il faut dépayser l'Abbevillois : c'est la condition sine quâ non; mais une fois qu'il a changé d'air, ce jeune homme flâneur, paresseux, frondeur, dédaigneux, et qui serait toujours demeuré tel, s'il fût resté chez lui, se corrige de ses défauts; ses bonnes
qualités surgissent, et, noble ou anobli, bourgeois ou artisan, il réussit atout et partout. Ne vous plaignez donc point d'avoir des parents à Abbeville, et hâtez-vous de venir faire connaissance avec eux.
LETTRE DCLXI.
Abbeville, 1S février 1833.
A M™8 DE VlCQ, AU CHATEAU DES ÀLLEUX.
Ma chère sœur, je t'envoie un exprès pour avoir de vos nouvelles et savoir si le château est encore debout. Il y a eu, cette nuit, un ouragan terrible. Ce matin, à dix heures, il était dans toute sa force. Le sapin voisin de la grand'porte de la maison battait en brèche contre la terrasse, et j'ai été obligé d'y faire mettre des bottes de paille pour amortir les coups.
Le zinc qui couvrait la maçonnerie de cette même grand'porte a été jeté dans la rue, et il pèse plusieurs quintaux. Heureusement personne ne passait en ce moment. Je l'ai fait rapporter dans la cour. Le vent s'étant engouffré dessous, il a été de nouveau soulevé à plusieurs pieds; force a été de le couvrir de bûches pour qu'il ne bouge plus. Enfin, je profite du premier moment de calme pour envoyer chez vous.
LETTRE DCLX1I.
Abbeville, 14 mars 1855.