‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 23 sur 33 · ROYALES, A PARIS · texte numérisé non relu

ROYALES, A PARIS

Je vous remercie, mon cher ami, de tout ce que vous me dites de bon et de consolant au sujet de la perte que nous venons de faire.

Quoique depuis bien des années mon père ne fût plus moralement que l'ombre de lui-même, sa mort me laisse un grand vide. J'avais pris l'habitude de le soigner; il était devenu, pour moi, un enfant débile, et dont l'état précaire vous préoccupe sans cesse, et vous savez que c'est à ceux-là qu'on s'attache le plus.

Je vous parlais, un jour, des tourments du malade imaginaire ou de ce personnage qui, resplendissant de santé, se croit en proie à toutes les infirmités. Ce caractère est très-commun chez les vieux garçons ou les gens v i 21

riches et inoccupés. Mais ce qui est excessivement rare, c'est le caractère contraire, ou celui de Phomme qui, souffrant, ne veut pas croire k sa souffrance, qui prétend n'être pas malade, même quand il Test, enfin qui ne veut pas l'être et finit par se persuader qu'il ne l'est pas.

Mon père était ainsi fait, et avec une complexion délicate, il a vécu quatre-vingt-huit ans. Je n'ai jamais vu un corps plus dur pour lui-même.

Sans avoir jamais eu de maladies caractérisées, il était sujet à des rhumes, des fluxions, des douleurs d'entrailles. Eh bien! quand la souffrance était peinte sur ses traits, lorsque son indisposition était évidente, il soutenait toujours qu'il n'avait rien, ne voulait rien faire, se fâchait très-fort quand on insistait, et guérissait toujours plus vite qu'un autre.

Indifférent pour toutes les jouissances du luxe, insensible au froid, au chaud, à la pluie, il dormait également bien à l'air, dans un lit, dans un fauteuil, sur un matelas ou sur une planche. Mangeant son dîner quand il était bon, et le mangeant de même lorsqu'il était mauvais, sans se plaindre, peut-être même sans s'en apercevoir. Au total, c'était la sobriété même.

Dans les dernières années de sa vie, il devint goutteux des deux pieds. La goutte ne put jamais l'arrêter. Il boitait, il se traînait, mais il allait toujours, soutenant qu'il n'avait rien qu'un peu de sensibilité aux orteils, et qu'il ne la sentait plus quand il marchait. Or, c'était précisément le contraire; je l'ai souvent vu arrêté tout court par la douleur. Mais calme, impassible, il la surmontait par sa volonté; cette volonté lui disait : marche, et il marchait.

Il en était de même des peines morales : il les supportait avec une résignation admirable ; cependant , il était sensible. Je ne l'ai vu pleurer qu'une seule fois : c'était à la mort de sa mère. Il était dans son cabinet et se croyait seul. Quand il m'aperçut, tout petit enfant que j'étais, il me cacha ses larmes, me sourit tristement et ne pleura plus. Personne, depuis et pendant plus d'un demi-siècle, ne le vit pleurer.

Les raisonnements par lesquels il imposait silence à son chagrin ou combattait celui des autres, étaient brefs, mais d'un effet infaillible. C'est le seul homme que j'aie vu appliquer la consolation avec un ascendant presqu'invincible. En peu de minutes, il rassérénait des gens fous de désespoir, faisant, par sa seule influence, changer en simples larmes des sanglots convulsifs et le râle de la douleur. Cet effet presque subit avait quelque chose de prodigieux, et j'ai entendu des personnes qui en avaient été témoins, ou l'avaient éprouvé elles-mêmes, en parler encore avec étonnement bien des années après.

Il avait la même faculté, car c'en était une plutôt qu'un talent, d'arrêter la peur ou du moins de la modifier. La peur était chez lui un sentiment inconnu, ou si bien caché, qu'on ne l'y pouvait découvrir. On aurait cru qu'il n'en avait pas le sens, et qu'il ne le comprenait pas chez les autres. Il croyait toujours qu'on la simulait, que c'était un jeu, une grimace, et il ne perdait pas cette idée même lorsque le danger était le plus imminent, le plus palpable. Aussi était-on sûr, en ayant peur et en le lui laissant voir, de lui donner des mouvements d'impatience. Malgré sa bonté, dans ces moments il n'était plus maître de lui, et, comme le cavalier dont le cheval

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hésite, il vous aurait frappé, et je le fus une fois par lui, étant enfant, pour une raison semblable.

Dans la famille, mes frères, nos domestiques et ma mère elle-même, quand quelque chose les effrayait, ne le laissaient jamais paraître, certains qu'ils étaient de le mécontenter, parce qu'il y voyait une comédie, un semblant ou, comme je viens de le dire, une grimace.

D'ailleurs, quand il se mettait en colère, ce qui lui arrivait souvent, c'était l'explosion d'un éclair : cela passait vite, et il était si fâché de s'être emporté, que c'était le moment d'obtenir de lui ce que l'on voulait.

Optimiste, et c'est le seul homme que j'aie rencontré qui le fût réellement, il prenait tout du bon côté. A un malheur, quel qu'il fût, il voyait une compensation, et il en faisait surgir une espérance.

Aux maux désespérés, si toutefois il en admettait, il trouvait un palliatif, à défaut d'un remède. Dans les douleurs les plus vives, il voyait une crise favorable, un signe de guérison, un acheminement à la santé. Enfin, les plus grands chagrins avaient, selon lui, un revirement égal à eux-mêmes, et devenaient ainsi une cause de bonheur. C'était avec conviction qu'il vous le disait, et presque toujours il vous persuadait. J'ai donc eu raison de vous citer son infaillibilité comme consolateur.

Devenu octogénaire, il perdit la mémoire des choses présentes. Il oubliait ce qui lui était arrivé la veille ou le jour même, mais il se rappelait les plus petites circonstances de sa jeunesse. Je l'ai vu bien souvent se coucher en se disant fatigué d'une promenade, d'une fête, d'un | bal où il avait été cinquante ans auparavant. Il croyait en revenir, se plaignait de la chaleur qu'il y avait eue,

nommait les personnes, mortes la plupart depuis longtemps, qu'il y avait vues, rappelait leur conversation comme s'il venait de les quitter, et jusqu'à la toilette des femmes qui l'avaient frappé: c'était une véritable évocation.

Sa mémoire était plus étonnante encore en ce qui concernait les sciences qu'il avait cultivées, et les ouvrages qu'il avait étudiés. Il en citait textuellement les passages en latin, en français, en italien, en indiquant le volume et la page, sans jamais se tromper.

Il avait complètement oublié son âge ; il n'a jamais voulu croire qu'il eût plus de soixante ans, et regardait comme un insensé ou un plaisant celui qui lui disait qu'il en avait quatre-vingts et plus. Ce n'était pourtant pas la peur de vieillir qui le préoccupait : il n'y avait jamais songé. La mort ne l'inquiétait pas plus que tout le reste; il en parlait comme de la chose du monde la plus simple, n'y apercevant ni souffrance, ni cause d'inquiétude, convaincu que quelque bien qu'il eût été en ce monde où il avait en effet été toujours heureux, il serait encore mieux dans Paulre.

Chose presqu'incroyable, il accueillit de la meilleure humeur notre vicaire, l'abbé Dergny, lorsqu'il lui apportait les derniers sacrements. Après s'être informé de sa santé, il se mit à badiner avec lui comme d'habitude, car l'abbé était de nos amis. Quand celui-ci lui rappela le sujet de sa visite, il commença sa confession, puis bientôt l'interrompit pour lui parler art et peinture, en lui demandant à voir un tableau que le digne prêtre avait mis sous son bras, comme motif d'introduction, dans la crainte de l'inquiéter. Mais avec une tête si

LETTRE DCCCÏ.

fortement organisée et une àme de cette trçmpe, c'était chose superflue. En causant ainsi gaîment, il ne s'abusait pas sur sa position : il savait bien qu'il allait mourir.

En effet, sans quitter son fauteuil, il s'endormit en regardant ce tableau, et ne se réveilla plus.

Nul, ni le curé, ni le médecin, ni moi-même, qui étions à ses côtés, n'aperçûmes aucun mouvement qui annonçât la mort, et il avait cessé de vivre depuis plusieurs heures, que le docteur lui-même croyait qu'il sommeillait encore.

Mon père avait toujours dit qu'il mourrait ainsi. Il le voulait, et là aussi je crois que la volonté peut exercer sa puissance, qu'il dépend d'un malade de hâter sa guérison, et d'un mourant de mourir calme et immobile. — C'est le 24 novembre, vers cinq heures du soir, qu'il rendit son âme à Dieu.

LETTRE DCCCI.

Abbeville, 16 décembre 1844.

Tâchez, mon bon collègue, que votre ami le biographe ne me fasse pas poser dans son livre. J'ai bien assez de biographies comme cela, car je figure dans une douzaine au moins, sans compter celles que je ne connais pas et que je ne connaîtrai jamais, parce que pour n'être pas tenté de répondre, je me suis promis de n'en plus lire.

Parmi celles que j'ai lues, il n'y en a pas une d'entièrement vraie, pas une non plus d'entièrement fausse

ou que je puisse dire malveillante, sauf une seule dont j'ignore le but, et où l'on m'a affublé d'une foule de qualités et mérites que je n'ai pas, en me refusant peutêtre ceux que je puis avoir. On m'a fait le héros de petits événements plus ou moins faux ou arrangés, actes qui peuvent être fort honorables, mais qui deviennent ridicules quand on s'en vante, car ce qui est humanité, n'est au fond que devoir. De semblables compliments m'ont, je vous l'avoue, plus contrarié, plus chagriné que de grossières injures. A une injure, on peut répondre; mais comment se défendre d'un compliment? Il en est qui sont mille fois plus à craindre que la médisance et la calomnie, parce qu'ils nous rapetissent, sinon aux yeux du commun des lecteurs, du moins à nos propres yeux. On veut bien être mis en scène, car tout écrivain s'y met, mais non pas monter sur les tréteaux pour y faire la parade.

Toutefois, ce n'est pas ceci encore qui m'a le plus agacé; ce ne sont pas non plus les observations critiques faites sur quelques-uns de mes ouvrages, c'est la légèreté avec laquelle ils ont été jugés, c'est la certitude qu'ils n'ont pas même été lus par le critique; et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque dans certaines citations, tout est estropié, jusqu'au titre du livre.

Pauvres hommes de lettres, passez donc les jours et les nuits à travailler, méditez, pâlissez, suez sur le papier en rêvant gloire, avenir, postérité ! Comment atteindre cette postérité quand, de votre vivant même, vos livres seront défigurés, mutilés, tronqués?

Ce laisser-aller des biographes n'est, à tout prendre, que le résumé de celui du public. J'ai acquis cette con-

viction bien peu flatteuse pour mon amour-propre, que dans les quatorze volumes de mes œuvres aujourd'hui imprimés, il en est plusieurs qui n'ont été lus que par trois personnes : moi, l'imprimeur et le prote. Pourtant, je viens de vous le dire, les journaux, comme les biographes, en ont rendu compte, mais c'est dans ce compte-rendu même que j'ai acquis la certitude de ce que j'avance.

Les lira-t-on un jour? — Je ne sais. C'est possible, car, en résumé, ils ne sont pas plus ennuyeux que d'autres, ni peut-être pas plus inutiles. — Alors pourquoi ne les a-t-on pas lus? — La véritable raison c'est qu'on ne les a pas achetés, et ceci parce que je les ai donnés à qui en a voulu, et même à ceux qui n'en voulaient pas.

Avis donc aux auteurs nés ou à naître : on ne lit jamais le livre que l'on reçoit gratis, c'est-à-dire sans l'avoir payé ou sollicité»

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