‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 24 sur 33 · A M. LE DOCTEUR RAVIN , MEMBRE DE LA SOCIETE · texte numérisé non relu

A M. LE DOCTEUR RAVIN , MEMBRE DE LA SOCIETE

d'Émulation, a Saint- Valery-sur-Somme.

Je corrige antédiluvien, mon cher docteur, puisque c'est le mot diluvien qui est reçu ; mais j'en appelle à vous : est-il juste? La vérité est que la catastrophe diluvienne n'a pu détruire que les êtres antédiluviens ou ceux qui existaient avant qu'elle n'arrivât. Pour être diluviens, il faudrait que ces êtres fussent nés précisé-

LETTRE DCCCII.

Abbeville, 20 décembre 1644.

ment avec la catastrophe. Si vous ne l'entendez pas ainsi, si vous croyez comme moi qu'ils ont été frappés par la catastrophe, c'est qu'elle n'est venue qu'après eux; donc qu'ils existaient avant elle; dès-lors qu'ils sont antédiluviens.

Vous me direz que ce sont leurs os qui sont diluviens, et non pas eux. — Passe pour cela; alors ce sont les os diluviens des animaux antédiluviens.

Quant à ce que j'ai dit de l'accroissement du globe terrestre par des additions extra -terrestres, puisque vous admettez que les pierres météoriques augmentent peu le volume de ce globe, vous êtes entièrement de mon avis. Ici, peu ou beaucoup, revient absolument au même: par votre concession, le principe est admis; je dis plus, démontré. Si, de nos jours, le poids de notre planète s'est accru d'un kilo, elle a pu, depuis sa formation, s'accroître du tiers, de la moitié ou des deux tiers de son poids. D'une aérolithe grosse comme le poing à une autre aussi grande que l'Europe, il n'y a aucune différence quant à la possibilité et même à la probabilité. Dès qu'il est démontré qu'un corps céleste, quel qu'il soit, a pu pénétrer dans l'atmosphère de la terre et être saisi par son attraction, rien n'empêche de croire que la terre soit faite de pièces de rapport, et qu'elle est le centre d'une absorption moins active peut-être qu'elle ne l'était autrefois, mais qui pourtant n'a pas entièrement cessé.

Cette absorption varie de puissance selon les temps, et nos grandes catastrophes ou périodes géologiques ne seraient que les époques de ces absorptions capitales causées par le voisinage d'astres errants, de comètes, de v 21*

LETTRE DCCCll.

nébuleuses dont les parties vagues encore se trouvaient saisies par notre attraction et envahies par elle.

Quant à la question de durée et au préjugé qui ne veut rien au-delà de quelques vingtaines de siècles, je le repousse de toute la force de ma raison. Il n'est pas un banc d'ardoi3e, pas une assise de craie où vous n'ayez la preuve matérielle de mille et mille siècles. Calculez, à la vue de ces craies, combien il a fallu de milliards de coquilles et de générations d'êtres pour fournir seulement un lit d'un mètre d'épaisseur, et il y a de ces bancs qui en ont trois cents et plus, et ces trois cents mètres ne sont encore que la pellicule de la terre. Et les hommes n'auraient que cinq mille ans, et les ruminants six à sept mille, et les sauriens huit mille! Non, mille fois non. Nous faisons comme les matrones : nous cachons notre âge.

Ma conclusion est donc que tel silex travaillé de main d'homme, a ou peut avoir mille siècles, et je n'en rabattrai pas d'un trimestre.

Je sais très-bien que des assertions aussi tranchées et si peu d'accord avec les idées reçues pourront me mettre en guerre avec la science, car si toute vérité est bonne à entendre, elle n'est pas toujours bonne à dire; mais j'en ai pris mon parti, et cette vérité je la maintiendrai.

DÉCEMBRE 1844. i'Jl

LETTRE DCCCI1I.

Abbeville, 22 décembre 18M.

Bien que mon portrait fait par Grevedon, en 1833, soit d'une ressemblance parfaite, mon père ayant désiré mon buste, je l'ai, en dépit des préventions qui toujours s'attachent en France aux découvertes nouvelles, fait faire au physionotype. La partie sculptée, c'est-à-dire le cou, la poitrine, les épaules, l' avant-bras sont l'œuvre d'Edmond Lévèque, jeune sculpteur, élève de David d'Angers, et né à Abbeville. Il a pris toutes les proportions au compas et sur moi-même. Quant à ma figure, on n'y a pas touché ; elle est telle qu'elle est sortie du moule. Mais ceci n'est pas nouveau, et remonte à plusieurs années.

Outre le désir de satisfaire à la volonté de mon père, j'avais mes raisons pour faire faire ce buste : c'est qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'amener mon père à consentir qu'on fît le sien. Nous n'avons de lui aucun portrait ressemblant ; telle a donc été ma condition qu'il a acceptée.

Le moulage a bien réussi, et vous reconnaîtrez que le procédé de Sauvage amène de très -beaux résultats, même comme art. Mon père, si difficile en fait de goût artistique, et qui, sur ce point, avait conservé toutes ses facultés, fut très-content de ce buste qui, en effet, est bien supérieur au mien.

Ce qui fait peut-être tant crier, surtout les femmes,

m LETTRE DCCCIII.

contre le physionotype, c'est qu'il ne natte pas, c'est qu'il laisse les gens aussi laids que la nature les a faits, et personne ne veut être laid, pas plus qu'il ne croit être bête.

A ce sujet, je demande : Est-on malheureux d'être bête? l' est-on d'être laid?— J'en doute; la bêtise est ordinairement contente d'elle-même. Que faut -il de plus pour être heureux? On a de l'esprit pour soi, cela ne vaut-il pas mieux que d'en avoir pour les autres?

Quant à l'homme laid, il est certainement bien plus exempt de soucis que celui qui est beau et qui le sait ; ces vers, dont j'ignore l'auteur, en disent nettement la raison : m

Que servent la beauté, la grâce?

Pourquoi vanter de vains appas?

Comme on le sait, la beauté passe, Mais la laideur ne passe pas.

J'ai été de mon temps, de votre avis à tous, l'un des beaux de notre famille où personne n'est laid. J'étais donc ce qu'on appelle un bel homme, c'est-à-dire qu'avec une taille de cinq pieds six pouces, j'avais un teint rosé, un corps svelte et un ensemble fort distingué. Jusqu'à vingt ans, je n'ai pas fait grande attention à ces avantages ; je croyais être comme tout le monde. Ce n'est que lorsque j'atteignis ma vingt-et-unième année , que je m'aperçus ou, qu'on rae fit apercevoir que je sortais réellement du commun des individus, et que partout je pouvais passer pour bien.

J'ai joui de ma gloire jusqu'à trente-six ans sans la moindre inquiétude, et comme si cela devait toujours durer; ce fut alors seulement que, pour la première fois, je soupçonnai que la beauté n'était pas éternelle.

Parmi ces dons de la nature, j'étais surtout fier de mes cheveux châtains qui tombaient gracieusement en grosses boucles naturelles; mais à trente-huit ans, je m'aperçus qu'ils commençaient à s'éclaircir; puis, par place , à perdre leur teinte brune. De ce moment, à celui où je devins ce qu'on appelle gris, il est difficile de dire combien j'ai souffert; chaque cheveu qui blanchissait ou restait au peigne, amenait un soupir et une douleur.

Après les cheveux vinrent les dents. Elles étaient belles, blanches, bien rangées, et je n'en étais pas moins orgueilleux que de ma chevelure. Elles durèrent longtemps, mais si elles ne tombèrent pas, si je les ai toutes encore, elles commencèrent à s'allonger, et bientôt leur blanc de perle à prendre une teinte moins pure ; puis elles s'ébrèchèrent, et ce fut encore une succession de soucis que les dentistes, par leurs limes et leur opiat, ne contribuèrent pas à adoucir.

Le temps rassérène tout : j'avais compté sur lui, il ne me fit pas défaut, et peu à peu j'oubliai ce qu'avaient été mes dents et mes cheveux, et je les pris pour ce qu'ils étaient. Mais à peine étais-je consolé, que l'apparition d'une ride bien mince, bien imperceptible vint ouvrir, à ma vanité, une autre série d'angoisses et de tribulations; et à chaque ride nouvelle, à chaque creusement des anciennes, je sentis se raviver une à une toutes les tortures précédemment éprouvées à l'occasion de mon crâne et de mes mâchoires, et ici avec la perspective qu'elles ne cesseraient plus, car les progrès des rides ne s'arrêtent que dans le sépulcre, si même elles s'arrêtent là.

Enfin, un beau jour, j'avais dépassé cinquante-cinq ans, je reconnus que si je n'étais pas décidément vieux,

j'étais fort près de l'être, et qu'avec la meilleure volonté du moàde, bien qu'on me qualifiât encore de bel homme, je ne pouvais plus me considérer comme jeune et frais.

Au lieu de me désespérer, je pris bravement mon parti, je me déclarai passé, et je me dis : je resterai laid.

Une fois ceci admis, je me sentis tout-à-coup consolé; je me semblais rajeuni et redevenu presque beau. Néanmoins, changeant mes habitudes de fashionnable et renonçant à des prétentions qui n'étaient plus de mon âge, je me trouvai ainsi déchargé d'une foule de soins et de devoirs tyranniquement absurdes dont ne peut se dispenser un homme à la mode, et j'en vins à douter si, en passant de l'état de beau à celui d'ex-beau, je n'avais pas gagné au change, car je brave aujourd'hui rides et calvitie. Si mes dents sont moins égales, elles n'en sont pas moins solides; j'ai toujours la taille svelte, la jambe fine et la vue bonne, et me ris de ceux qui, plus râpés que moi, veulent encore faire les Adonis.

Voilà bien du bavardage à propos du physionotype; mais avec qui bavarderait-on, si ce n'était en famille?

Le bateau plongeur n'est point, comme vous le pensez, l'œuvre de M. Sauvage; c'est du bateau à hélices qu'il est l'auteur : découverte bien autrement importante, et qui remplace avec un avantage incontestable, dans les navires à vapeur, les roues à aubes.

Les premières expériences de l'application des hélices à la navigation, ont été faites à Boulogne-sur-Mcr, en 1831; elles ont été décisives. La commission boulonnaise, composée d'ingénieurs, de marins et d'armateurs, a reconnu unanimement l'utilité de cette invention; et pourtant elle a été repoussée non moins unanimement

par les bureaux de Paris et les examinateurs ministériels. C'est ce qui arrive et arrivera toujours en France tant qu'on abandonnera la direction des affaires à l'arbitraire d'une bureaucratie envieuse, ennemie de tout ce qui est bien, par cela seul que ce bien n'émane pas d'elle.

Quant aux bateaux plongeurs, on n'en a jamais pu tirer parti, et c'est peut-être à cause de cela que cette même bureaucratie les a si fort prônés.

J'en ai vu manœuvrer un ici qui a fini assez mal; en voici l'historique: Au comméncement de 1834, je remarquais depuis quelques jours, au Pâtis, sur la rive de la Somme opposée à celle où je me baigne, une sorte de tonne oblongue, peinte en rouge, imitant assez grossièrement un poisson de douze à quinze pieds de long. Cet objet, dont je ne pouvais m'expliquer l'usage, était adossé contre le chantier de construction de Beurrier, qui me dit que c'était le bateau plongeur de M. le docteur Petit, d'Amiens.

En me démontrant à sa manière le jeu de cette machine, Beurrier ajoutait que pour cent mille francs, il ne voudrait pas se mettre dedans quand elle plongeait. Il n'avait pas tort : la suite le prouva.

Quoi qu'il en soit, M. le docteur Petit avait, tout en soignant ses malades, rêvé un bateau plongeur, et, sans s'informer s'il avait déjà été inventé, il inventa celui-ci qui, sous le rapport de l'utilité des résultats qu'il en pouvait obtenir, ne valait pas mieux que ses prédécesseurs. D'ailleurs, l'instrument fonctionnait assez bien; les essais tentés à Abbeville réussirent, c'est-à-dire que le bateau s'enfonça sans trop de difficulté, et remonta de même après être resté une demi-heure sous l'eau.

LETTRE DCCCIll

Le 14 janvier, M. Petit se rendit à Saint-Valery-sur- Somme pour faire son expérience à la mer. 11 emprunta tout le lest des deux embarcations de la douane pour couler son plongeur plus profondément, et, le 1S, il procéda à sa descente sous-marine, entre les deux écluses, où s'était réunie une foule immense accourue de tous les environs.

Le bateau plongeur, ainsi muni de lest, s'enfonça sans se faire prier, ayant dans ses flancs le docteur qui avait annoncé qu'il resterait sous l'eau une heure au moins.

On attend une heure sans inquiétude; mais à la seconde, on commença à réfléchir, et bientôt on s'effraya tout de bon. On fut à la découverte; on sonda, et après des peines infinies, on parvint à retirer le malencontreux bateau ; mais M. Petit était mort. 11 avait oublié à terre l'instrument qui servait à ouvrir la soupape et qui, seul, pouvait le faire remonter. On peut juger de ses réflexions lorsqu'il sraperçut de ce malheureux oubli. Cela dégoûtera probablement pour longtemps les navigateurs sous-marins.

J'ai manqué aussi d'éprouver un accident qui, bien que d'une autre nature, n'en était pas moins désagréable : le bruit s'est répandu ici, le 29 novembre, qu'un incendie avait éclaté à Paris chez M. Pinard, mon imprimeur, et qu'une masse considérable de livres y avait été brûlée. La chose était vraie, mais le 1er décembre, M. le commandant Delegorgue, arrivant de Paris, me dit que ce qui m'appartenait était sauvé. C'est un bénéfice net d'une dizaine de mille francs.

Les journalistes et les commis jettent feu et flamme contre mou Petit Glossaire qu'on vient de réimprimer. À

chaque lettre que je décachette depuis huit jours, je m'attends à trouver un duel ou une destitution. Le 2 décembre surtout, je crus que c'était chose faite, et ayant été mandé à la poste pour y recevoir une lettre chargée apportant une ordonnance du roi, je ne doutai pas que ce ne fût celle qui me remerciait et m'enlevait, avec ma place, la pension acquise par trente ans de service. J'étais ou croyais être tellement sûr de la chose, que déjà j'en avais fait mon deuil. J'ouvris donc le paquet avec cette sorte d'indifférence que donne une certitude, lorsque je reconnus que l'ordonnance royale ne destituait personne, et qu'elle était relative aux grains.

LETTRE DCCCIV.

Abbe ville, 23 décembre 1844.

A M. Viollet-Leddc.

Je ne sais pas, mon cher ami, ce qui arrête M. ***. Il paraissait tout zèle et tout feu quand' il est venu à Abbeville, délégué par le ministre. Il a trouvé seulement ma collection trop considérable pour le local. C'est possible, car à elle seule, elle remplirait l'hôtel de Cluny et une bonne partie des Thermes ; mais à ceci, il y a remède, et nous sommes convenus qu'il me ferait une galerie sur le modèle de celle de ma maison, et que je me chargerais de la remplir d'objets de choix , ce qui n'emportera pas le tiers de ma collection que je voulais donner tout entière. Nul doute, je vous le dis à vous,

LETTRE DCCCIV.

que celle abondance a effrayé, et qu'on n'a pas voulu que la collection donnée parût plus importante que celle qui a été achetée. Mais si elle a été achetée, nous y avons contribué un peu : vous en me disant de rendre officielle ma proposition quand on discutait la loi, et tous deux en agissant auprès des députés pour en faire décider l'adoption. Il y aurait donc aujourd'hui une sorte d'ingratitude à me reléguer au grenier avec le bric-à-brac.

Peut-être aussi les propos qui me sont revenus ne sontils pas exacts. Ces propos, les voici : « La collection de « M. de Perthes va tenir bien de la place ; le transport « en coûtera fort cher, etc., etc. »

L'on ne dirait pas ceci, si l'on savait ce que cette collection m'a coûté de recherches, d'études et d'argent. De l'avis de tout le monde, elle est belle et très-belle. D'ailleurs, l'origine de presque tous les morceaux est authentique, et j'en puis donner l'historique. La sculp- . ture en bois a été fort cultivée à Abbeville du treizième au seizième siècle. Nous avons trouvé, dans les archives de la ville, les statuts de la corporation des tailleurs d'image. C'est de l'histoire que je leur dopne.

Remarquez, mon bon ami, que je n'accuse personne. M. *** n'a eu jusqu'à présent que de bons procédés pour moi; seulement, ni lui ni M. Vitet ne me répondent, et les on-dit prétendent qu'en cet étrange siècle, on reçoit plus mal ceux qui donnent que ceux qui demandent.

Si vous voyez M. *** ou M. Vitet, sans leur transmettre mes doléances qui peut-être ne sont pas fondées, tâchez de savoir ce qui les arrête. L'un et l'autre étaient d'avis qu'une ordonnance du roi était nécessaire pour

DÉCEMBRE t844. 499

régulariser le don, et que la lettre du ministre qui l'acceptait au nom de l'État, lettre qui n'est pas même datée, était insuffisante. M. *** m'avait môme promis de m'envoyer d'avance 1? minute de ce projet d'ordonnance, mais rien n'arrive que des si, des mais, des car. Au surplus, quand nous en aurons assez, nous en formerons un bouquet.

Pardon, mon bon ami, de ma jérémiade. Mille choses à vos enfants.

LETTRE DCCCV.

Abbeville, 24 janvier 1845.

A M. LE BARON DE IlAMMER- PURGSTALL , CONSEILLER

ailique, a Vienne (Autriche).

Monsieur le baron,

Vos lettres des M octobre et 12 novembre 1844 me sont arrivées presqu'en même temps, et m'ont appris le cruel malheur que vous avez éprouvé. Je connaissais le haut mérite de Mme de Hammer, et j'ai mesuré vos regrets.

Presqu'au même moment, j'ai été frappé d'un coup auquel je devais être préparé, et pourtant qui saigne encore : mon vieux père, âgé de quatre-vingt-huit ans, est mort le 24 novembre, ou plutôt il s'est éteint sans douleur, sans agonie, avec le calme de l'enfant qui passe d'un sommeil à un autre.

11 est du petit nombre de ceux dont l'existence a toujours été douce; il n'a jamais eu ni un ennemi, ni une maladie, ni un chagrin. Bien que sensible, sa sensibilité

était celle de l'optimiste : dans toutes les circonstances, il envisageait la face consolante des choses, et ne les voyait plus autrement.

C'est le seul homme chez qui je n'ai jamais aperçu la peur. Ce sentiment lui était si étranger, qu'il ne le concevait pas chez les autres : c'était comme un sens qui lui manquait. Toujours il voyait, dans un signe d'effroi, une feinte de celui qui l'éprouvait. J'ai été, dans mon enfance, bien souvent puni pour mes frayeurs qu'il prenait pour des grimaces. Cet état de quiétude l'a suivi jusqu'à sa dernière heure, et il est mort aussi rassuré qu'il avait vécu.

C'était, d'ailleurs, un homme savant. C'est peut-être à cause de cela que je le suis si peu. Avais-je besoin d'une date, d'une citation en histoire, en science politique ou naturelle, je n'ouvrais jamais un livre, je la demandais à mon père. A l'instant même, il me la disait; et pourtant, chose étrange, il avait perdu entièrement la mémoire du présent ou de tout ce qui s'était passé depuis qu'il avait atteint la vieillesse.

Pensant être encore aux jours de sa jeunesse, si quelqu'un lui disait qu'il avait quatre-vingts ans, il riait et le croyait fou. Rien au monde n'a pu lui persuader qu'il eût jamais dépassé soixante ans, et malgré cette singulière aberration , il s'est jusqu'au bout exprimé sur les sciences avec un bon sens parfait et une admirable lucidité. Mais je vous en parle comme si vous l'aviez connu ; c'est que l'on aime à parler de ceux que l'on a aimé, à ceux que l'on aime.

Maintenant, me voici dans une immense maison, entouré de domestiques, mais seul, et me demandant si

LETTRE DCCCV.

j'y resterai. Quelquefois je voudrais aller habiter Paris; d'autres fois, retourner en Italie où j'ai passé ma jeunesse.

La première chose à faire, serait de prendre ma retraite de directeur des douanes. Ce n'est pas une douzaine de mille francs de rente que cela me fera perdre qui m'effraie. J'ai assez et plus de fortune qu'il n'en faut pour mes goûts. Ce qui me fait hésiter, c'est ce train d'affaires et ce maniement d'hommes auxquels je suis accoutumé depuis tant d'années.

D'un autre côté, si j'étais libre de mon temps, j'irais vous voir, et c'est une chose que je veux absolument faire avant de mourir.

Vraiment, en relisant vos deux lettres, je ne suis pas peu fier de vous voir écouter toutes mes rêveries. Je dis toutes, car je crois que je vous ai envoyé le fond du sac, sauf quelques brochures que je ne retrouve plus, et une autre que je n'ai pas osé vous expédier. La cause, c'est qu'il y avait des vers contre l'Allemagne, et que j'ai eu peur que vous qui aimez votre pays, et qui avez raison, ne m'en vouliez pour cette impertinence. Mais lorsque j'écrivais ces vers qui, par parenthèse, ne valent pas grand chose, j'étais véritablement furieux. Je l'étais contre tout le monde ; j'avais bien quelque raison pour cela: c'était en 1814.

LETTRE DCCCVI.

Abbeville, 5 février 1845.

À M. l'abbé Coquereau, aumônier de la Belle-Poule

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