ET CHANOINE DE SAINT-DENIS
Monsieur et cher abbé,
Les beaux esprits se rencontrent, dit le proverbe. Vous n'êtes pas un bel esprit, et je vous en félicite. Je ne crois pas l'être non plus, et j'en rends grâce à Dieu. Mais vous êtes un bon esprit, un bon prêtre et un excellent homme. Quant au génie, je n'en parle pas; tout le monde en a. C'est donc en cette dernière qualité, celle de brave homme, la seule à laquelle, moi chétif, je puisse aspirer, que je tâche de vous suivre, quoique de loin, et tandis qu'à Paris vous prêchiez sur la crèche, moi j'écrivais à nos petits journaux provinciaux pour la môme œuvre.
Saint Vincent de Paule était le patron des enfants trouvés. Aujourd'hui qu'on en trouve beaucoup de morts, depuis que la philanthropie administrative a fait supprimer les tours des hospices , il faut aviser au moyen qu'on en trouve un peu moins. Devenez donc, monsieur et cher abbé, le saint Vincent de Paule des enfants vivants. Sauvez-les des mille plaies qui les entourent; tracez, dans un cadre large et harmonié au siècle, une institution de femmes, un ordre protecteur de la petite enfance, ordre qui ne pourra être composé de vierges, puisqu'on y admettra des nourrices, mais
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ordre qui deviendra respectable par les services qu'il rendra à la fois aux nourrissons et aux mères, et qui, en sauvant les enfants, sauverait aussi bien des jeunes filles qu'on jette aux chiens, tandis qu'on devrait y jeter celui qui les abandonne après les avoir trompées.
Admise dans la crèche comme berceuse et nourrice ou mère adjointe, la pauvre abusée, la mère sans époux y trouvera, avec le temps et dè la conduite, une sorte de réhabilitation, et, après une série d'épreuves, elle pourrait y être reçue comme novice ou rentrer dans le monde.
Que l'on confie la direction des crèches à ces jeunes tètes qui voudront peut-être se charger de peupler ellesmêmes l'établissement, ce n'est pas ce que je propose. Non; pour la direction de chaque crèche, on choisirait une supérieure et deux à trois véritables religieuses prises parmi les novices qui auraient fait leurs preuves, ou bien qu'on tirerait d'autres corporations analogues, s'il en existe.
Admettons que j'aille ici trop loin, et qu'il faille se rappeler cet axiôme : Qui trop embrasse, mal étreint, revenons à nos crèches pures et simples, et à vous, cher et bon abbé, leur protecteur. Continuez donc votre œuvre, criez fort et prêchez ferme en faveur des pauvres petits enfants. Devenez à la fois leur père et leur mère, car ont-ils un père, ont-ils une mère, quand ce père est ivrogne, quand sa femme lui ressemble?
Or, pourquoi le père est-il un ivrogne? pourquoi la mère est-elle négligente? — Vous le savez comme moi. Dieu, qui fait tout bien, a fait les pères assez bons et les mères excellentes; mais l'administration des contri-
butions indirectes, ou Satan qui l'inventa, a défait tout cela en ouvrant des cabarets à tous les coins de rue, avec cette inscription: Bonne eau-de-vie. — Nommer bonne Peau de perdition, Peau d'enfer, ah) c'est par trop abuser de la liberté d'écrire !
Interrogez les ouvriers pauvres et dérangés, c'està-dire, dans nos villes de fabrique, à peu près tous les ouvriers : sur cent, il y en aura quatre-vingts qui vous diront que leur pauvreté vient de l'ivrognerie, et l'ivrognerie de l'exemple. — Et de quel exemple? — Insistez, ils vous l'apprendront : de celui de leur père, qui l'a hérité du sien.
Un gouvernement prévoyant, en se rappelant que l'eau-de-vie fait les frais des trois quarts des émeutes et de la moitié des révolutions, fermerait tous ces soupiraux de l'abîme, ou les entourerait de tant de formalités, d'impôts et de papier timbré, qu'il en rendrait l'abord plus difficile. On boirait moins d'alcool, si on y mêlait un peu plus d'encre.
Avec moins d'eau-de-vie, il y aurait plus d'amour dans la famille, plus de santé, plus de moralité; car encore une fois, c'est par l'eau-de-vie que les enfants meurent de faim, et les parents de débauche.
Qu'il soit trop tard pour sauver les parents, c'est à craindre. Alors, que les parents meurent, puisque c'est leur bon plaisir et celui du fisc. Mais les pauvres petits enfants qui veulent vivre, qui n'aiment pas l'eau-de-vie et qui ne sont pas encore matière imposable, faut-il les sacrifier?
Qu'y a-t-il à faire ici? — Nous le disions dans notre traité sur l'Éducation du pauvre : scinder la famille là
LETTRE DCCCVI.
où la famille est gangrenée. Faites de la paternité une magistrature dont on pourrait suspendre l'effet pour cause d'indignité. Quand un homme est fou furieux, lui donne»t-on son fils à garder? Alors pourquoi le lui laisser lorsqu'il est ivre? Où est la différence d'un homme fou à un homme soûl? — L'ivresse passe, dira-t-on. — C'est vrai, mais elle recommence, et chez beaucoup d'individus, elle recommence tous les jours : l'on peut, en France, compter annuellement par milliers les enfants et les femmes que tuent ces malheureux ivrogne^, ou qu'ils laissent périr de froid ou de faim.
Faut-il donc les laisser faire? — Non, mille fois non; arrachez-leur ces victimes. Pour arriver à ce résultat sans violence, pour préserver ces innocents nourrissons de leurs stupides parents, les crèches sont merveilleusement imaginées, car après les crèches viendront les salles d'asile, après les salles d'asile, les collèges, les écoles chrétiennes, après les écoles chrétiennes, le bon sens, ou vous, cher abbé, son représentant.
Résumons-nous donc : les cabarets et les parents, telles sont les deux grandes causes des vices du peuple et de la misère héréditaire.
Je ne dis pas que les crèches nous sauveront de tout cela, mais elles nous mettront sur la voie. Ainsi, courage, mon bon saint, continuez votre œuvre, et, comme Notre Seigneur, appelez à vous les petits.
Formulez votre institution, faites-en un programme et une charte des berceaux. Mettez-y votre nom; nous marcherons à votre suite comme aide-de-camp et berceur honoraire, et, Dieu aidant, nous sauverons des âmes à Dieu et des hommes à la patrie.
Pourquoi l'un de nos enfants de France, l'un des fils de nos princes ne deviendrait-il pas le roi de la crèche? Qu'il vienne un jour, pendant une seule minute, lui enfant aussi, étendre ses petits membres dans le premier berceau de la crèche fondamentale, et qu'à l'avenir un petit enfant de roi soit toujours le patron de la crèche, ce sera sa -première royauté et probablement la plus douce.
LETTRE DCCCVII.
Abbeville, 22 février 4845.
Non, mon cher ami, je ne veux pas plus faire une bonne affaire qu'une mauvaise, car je ne veux pas faire d'affaire du tout, Il faut, en toute chose, être équitable. Je comprends très-bien que M. M** trouve la chose trop chère pour lui, mais ce que je comprends moins , c'est qu'en même temps il la trouvait trop bon marché pour moi : on ne doit pas avoir deux poids et deux mesures.
Voici ce que je puis ajouter à ce que je vous disais sur le mot sul, soleil. Di sul, jour du soleil; c'est ainsi que les Bretons nomment le dimanche. Ils disent aussi : ir, men, sul. — Ir, longue; men, pierre; sul, soleil. Ou longue pierre du soleil.
Ê-ol est pourtant le nom qu'ils donnent le plus communément au soleil; mot à mot: é, lui; 61, tout; lui tout ou l'àme de tout.
Du soleil, je passe sans transition à un pauvre homme auquel on ne le laisse pas toujours voir. Ce n'est nulle-
LETTRE DCCCVIII
ment par sa faute que Sauvage est dans cette position, car c'est la sobriété, la conduite et la délicatesse même, ïn voici la preuve : l'année dernière, en apprenant qu'il étetit en prison pour une dette, je lui écrivis de tirer sur moi. Je croyais qu'il s'agissait de quelques milliers de francs. Il me remercia et refusa. Savez-vous pourquoi ? —C'est que la dette était de soixante mille francs. Comme je n'avais pas fixé la somme, un autre moins honnête m'aurait pris au mot. Voilà l'homme.
LETTRE DCCCVIII.
Abbeville, 4 mars 1845.
La famille du Lys, sur laquelle vous me demandez des renseignements, est loin d'être éteinte; ils étaient et sont encore six, quatre garçons et deux filles, tous grands et forts, mais peu intelligents et pas du tout instruits. J'ai fait l'aîné brigadier, c'est tout ce qu'il peut être, fort honnête homme d'ailleurs. Le dernier est sous-brigadier, honnête aussi, mais étourdi. C'est le plus capable; il pourra devenir officier quand l'âge l'aura mûri. Les deux autres, anciens soldats de la garde royale, sont également de très-bons sujets, mais ils savent à peine lire, et sont encore simples préposés.
Les deux filles, après avoir été longtemps servantes, se sont bien mariées. 11 semble que l'énergie et l'intelligence soit ici tombées en quenouille. Ces deux jeunes femmes, dont la conduite a toujours été fort respectable.
ont à la fois bon sens et bojine tête; ajoutons qu'elles sont fort belles.
Leur père, chevalier de Saint-Louis et maire d'un village des environs d'Abbeville, avait servi comme capitaine. Il a épousé une paysanne dont il a eu huit enfants, et il est mort dans la misère.
Son aïeul avait eu pour parrain et pour marraine, un duc de Lorraine et une princesse de Vaudemont; c'est certain, j'ai vu l'acte de naissance. Au surplus, ouvrez la biographie de Michaud, vous y trouverez une notice sur ces du Lys qui, comme ma mère, descendent de la famille de Jeanne d'Arc, et portent les mêmes armoiries. Ma mère leur a toujours montré de l'intérêt; c'est elle qui me les avait recommandés.
1 Vous vous plaignez des fautes d'impression ; à qui en parlez-vous, grand Dieu! Ne le savez-vous donc pas,
Les grands ennemis d'un auteur Sont le copiste et l'imprimeur.
Quant à votre fils, pourquoi voulez-vous Perapèchcr de faire des vers? Est-ce parce qu'il se destine au barreau? L'étude de la poésie a son utilité; elle est surtout bonne à nous apprendre à écrire en prose. Veillez seulement à ce qu'il ne se jette pas dans la poésie vaporeuse, celle dont l'esprit consiste à ne rien dire, celle où
Le poète incompris, assis sur les nuages,
Nous montre un horizon sans ciel et sans rivages.
Sans entamer une discussion sur ce que vous me dites de la contexture du vers, je vous répondrai : la bonté du vers repose sur la pensée d'abord, sur le son ensuite ; puis, quant à la règle, sur le caprice d'un grammairien
LETTRE DCCCIX
qui, d'un mot, sans autre autorité que la sienne, a fait une, deux ou trois syllabes, et cela bien souvent en dépit de la langue et de Poreille.
A ce que vous avez écrit sur le souvenir, j'ajouterai que la mémoire peut être divisée par périodes : 1° celle de Penfance, î° de la jeunesse, 3° de l'âge mûr.
C'est certainement celle de l'enfance qui est la plus tenace. EUe l'est pourtant moins que la mémoire extraterrestre ou ce que nous appelons idées innées, car dans ces idées est souvent la vocation de l'homme; disons plus, l'homme tout entier.
LETTRE DCCCIX.
Àbbeville, 22 mars 1845.
Faites la guerre aux grammairiens, mon cher ami, et faites-la leur bonne, car j'ai une dent contre eux.
D'abord , nos dits grammairiens semblent toujours craindre que la langue ne soit trop riche, et parce qu'on dit : meilleur, ils ne veulent pas qu'on dise : plus bon. Ils font de cette réunion de mots très-naturelle, trèslogique, très-claire, une sorte de blasphème contre la langue, de crime de lèse -majesté divine et humaine, crime qui attire toujours une correction sévère à l'enfant qui s'en est rendu coupable. Or, je le demande, puisqu'on dit : plus mauvais, en dépit du mot pire, pourquoi ne dirait-on pas plus bon, nonobstant le mot meilleur? Sans doute, c'est que quelque pédant s'est mis en têle
SU
qu'on ne le dirait pas.— Pourquoi se l'est-il mis? — Parce qu'il était un pédant. Or, est-ce une raison pour que nous le soyons avec lui? — Non. En conséquence, gamins de tous les pays, de toutes les écoles primaires, secondaires, chrétiennes et mutuelles, je vous autorise, moi, de ma propre autorité, à dire : plus bon, à l'écrire, à le chanter, à le crier. Je ne puis vous assurer que ceci ne vous procurera pas maintes fessées et plus d'un pensum; mais c'est égal, vous aurez dit: plus bon, et vous pourrez vous flatter toute votre vie d'avoir été les martyrs de la raison et de la langue.
Si les pédants ne veulent pas de mots utiles, en revanche, ils voudront des lettres qui ne le sont pas et qui, faisant double emploi, ne servent qu'à embrouiller les choses. Par exemple: à quoi sertl'j/? — Mon pédagogue vous dira que c'est pour qu'on sache qu'un mot vient du grec— Alors je demanderai : à quoi bon qu'on sache qu'un mot vient du grec, puisqu'il faut qu'il vienne de quelque part ou de quelque chose?
D'ailleurs, s'il faut que je sache d'où viennent tous les mots où il y a des y, il serait bon de savoir aussi d'où viennent tous ceux qui n'en ont pas, ou bien qui ont des a, des o, des b; et conséquemment il faudrait, puisque cela est si utile, qu'avant d'écrire un mot, je me fisse dire l'histoire de chacune des lettres qui le composent.
Maintenant, je vous demanderai: à quoi bon les h, et que me dit de plus homme que omme? — A quoi bon même les deux m, et orne n'en dirait-il pas tout autant? Je ne vois pas même la grande nécessité de Ye final; en prononçant nettement om, on s'en passe très-bien.
LETTRE DCCCiX
On pourrait s'étendre presqu'indéûniment sur cette pauvreté des rouages nécessaires, en présence de cette surabondance des éléments inutiles.
Il en est de même partout. Nos avons dix. mots pour exprimer l'acte de faire mourir, et à peine une seule expression décente pour exprimer celui de faire naître; pourtant si nous en voulions, on en retrouverait d'excellents dans le vieux langage. Mais les pédants ont encore inventé un autre mode de proscription. Sont-ils éditeurs d'un dictionnaire, ils mettront à côté d'un mot: il a vieilli ou il est vieux. Puis, cette accusation portée, ils profiteront d'une seconde édition pour le supprimer tout-à-fait.
C'est à l'aide de ce procédé qu'ils ont si fort appauvri la langue, et qu'à la longue ils la réduiront à néant. Pour que la chose aille plus vite, ils ont imaginé encore de mettre à côté d'un mot : il est vulgaire, il est commun, il est peu noble, il est peu propre, etc.
Tels sont nos grammairiens, qui se montrent protecteurs de la langue à peu près comme les loups le sont des agneaux.
J'ai connu un amateur qui disait : « L'un voyage pour la peinture, l'autre pour la sculpture; moi, je voyage pour les chiens. Quand j'ai été deux jours dans une ville je les connais tous. » Quant à moi, je dirais volontiers que je voyage pour les mots, et j'en ai recueilli bon nombre dans la bouche des gamins ou dans le caquet des portières, qui pourront servir un jour à reconstruire la langue et à boucher les brèches faites par les puristes.
LETTRE DCCCX.
Abbeville, 14 avril 1845.
A M. Jules de la Motte.
Mon cher Jules, c'est uq problème ornithologique que je viens vous soumettre. C'est, vous le voyez, à votre spécialité que je m'adresse.
Il y a, dans ma cuisine, un serin, favori de ma cuisinière. Ce serin est né en l'an de grâce 1843, et aujourd'hui 14 avril 184S, il a environ dix-huit mois. J'ignore les circonstances de sa naissance; je sais seulement qu'il a été élevé et dressé par une vieille Allemande nommée M016 Preig, qui lui a appris à siffler un air bien connu, appelé la Petite Chasse. Mmc Preig en a fait présent à ma dite cuisinière, qui l'a installé dans sa cuisine où il siffle depuis environ un an.
Il a sifflé d'abord sa petite chasse sans en manquer une note. Mais son institutrice n'étant plus là, et personne chez moi ne sachant siffler, la nature a bientôt repris le dessus, et il a commencé à chanter en serin, sans toutefois oublier sa petite chasse, chantant tantôt d'une façon, tantôt de l'autre.
Cependant, à mesure qu'il ajoutait une note à son chant de serin, il en escamotait une à sa petite chasse. Le pauvre petit en avait regret. Il interrompait celui-ci pour reprendre celui-là, et puis celui-là pour revenir à celui-ci ; si bien qu'il finit par les entre-mèler : il chantait une note de chasse, puis une note de serin. Mais ce v 4**
LETTRE DCCCXI.
n'était pas assez pour lui, car toujours, en faisant l'un, il regrettait l'autre. Chacun pouvait s'en apercevoir à sa continuelle alternative.
Mais que ne peut faire la volonté, même chez un serin? Elle a fait ici un miracle, et ce miracle est, comme tous les autres, un problème, et un problème que je ne puis résoudre : aidez-moi donc.
Ce serin, bien qu'il n'ait qu'un bec et qu'un gosier, siffle en même temps son air de chasse et son chant de serin. Comment cela? C'est ce que chacun se demande, car vingt personnes ont, comme moi, été voir dans sa cage s'il y avait deux oiseaux, et, comme moi aussi, ils n'en ont vu qu'un, et ils ont entendu deux voix, et vous pouvez les entendre également.
Alors vous me rendrez un grand service si vous me dites comment cela se fait, car il y a plus de six mois que cet étrange oiseau me trouble la cervelle avez son mystère d'acoustique. Je sais bien queBuffon dit que les serins ont deux larynx. Mais pourquoi deux, quand nos chanteurs, à l'Opéra comme au Conservatoire, n'en ont qu'un?
LETTRE DCCCXI.
Abbeville, 18 août 1845.
A M. Charles Louandre, a Paris.
Je viens, mon cher compatriote, de lire dans la Littérature contemporaine ce que vous avez bien voulu dire de mes essais littéraires. Je vous en remercie sincère-
ment. Puissent-ils avoir un peu de' ce mérite que votre amitié pour moi vous y a fait voir.
Une petite erreur s'est glissée dans l'historique de ma famille; elle vieqt des journaux, et non de vous. Mon père, Jules-Armand-Guillaume Boucher de Crèvecœur, n'a jamais eu aucune parenté avec la famille de Jeanne d'Arc. La parenté venait de ma mère, et c'est ce qui a motivé l'ordonnance du roi du 16 septembre 1818 , insérée au Bulletin des lois, n° 238, qui, par suite de l'extinction du nom de ma mère, la dernière de sa famille, me faisait ajouter ce nom de de Perthes au nom de mon père.
Voici les noms de ma mère, et, je ne sais par quelle bizarrerie, l'usage était dans cette famille de donner aux femmes des noms, non pas de saintes, mais de saints. Ainsi, ma mère s'appelait Étienne-Jean-Marie de Perthes, née à Crespy-en-Valois le 19 mars 1767, fille de messire Jean-Charles de Perthes, écuyer, conseiller du roi en ses conseils, et de dame Marie-Élisabeth-Victoire de la Hante. Jean-Charles de Perthes, né à Reims le 27 juillet 1733, était le dernier rejeton en ligne directe de Colet ou Nicolas de Perthes et de Marguerite Romée de Vouthon, sœur d'Élizabeth Romée, mère de Jeanne d'Arc. Ses armes étaient d'azur à deux fleurs-de-lis d'or, et une épée d'argent garnie d'or, la pointe en haut, sommé d'une couronne fermée d'or.
Ce sont les mêmes qu'ont les du Lys d'Abbeville, que ma mère considérait comme ses parents éloignés, et c'est à sa demande que mon père et moi avons placé les quatre frères dans les douanes. Un d'eux est briga- . dier; un autre, sous-brigadier; le défaut d'inslruclion
LETTRE DCCCXl.
ne m'a pas permis dè les pousser plus loiu. Les deux autres, qui étaient aussi préposés, ont été envoyés par moi à Orléans lors de l'érection de la statue de Jeanne d'Arc. Us y sont encore préposés à l'entrepôt. Us se sont bien mariés, et ont quelqu'aisance.
J'ai marié une des sœurs à un brigadier des douanes nommé Guilbert, ancien sergent-major, très-bon sujet. L'autre sœur tient un café sur le marché d'Àbbeville. Chose étrange, c'est que dans cette famille, les femmes ont plus d'énergie et d'intelligence que les hommes, et si j'avais pu commissionner les deux sœurs, elles seraient aujourd'hui capitaines au moins.
Pardon de toute cette histoire généalogique, d'où il résulte que Jean-Charles de Perthes était mon grand-père maternel et qu'il n'a eu d'enfant que ma mère, et que c'est ma mère qui a désiré, pour que son nom ne s'éteignit pas, que le nom de de Perthes fût ajouté à mon nom paternel.
J'en viens à une autre affaire. Le ministre de l'instruction publique m'écrit pour me demander un rapport sur la Société d'Émulation et les œuvres de ses membres ou correspondants. Auriez-vous l'obligeance, après en avoir revu la liste dans le dernier volume, de m' envoyer une note relatant les titres et dates de vos ouvrages imprimés, ainsi que de ceux de monsieur votre père, de M. Labitte, de M. Chabaille, enfin de nos Abbevillois ou Picards membres ou associés de notre Société. Celte note contribuera beaucoup à faire valoir la Société, par conséquent à obtenir une subvention que le ministre semble annoncer. Mon rapport doit lui parvenir au commencement de septembre; ainsi pas de temps à perdre.
LETTRE DCCCXII.
Abbeville, 10 septembre 1845.
A M. Viollet-Leduc, au château des Tuileries.
Je vous envoie le résumé des questions que j'ai posées à Eu, dans une conversation que j'ai eue avec M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, et à laquelle le roi a pris part, car ceci se passait le 3 de ce mois, au château, après dîner, où chacun a son parler franc. C'est M. de Montesquiou qui m'a demandé ce résumé, probablement pour le remettre au roi. Mais comme M. de Montesquiou n'est plus à Eu, et qu'il ne m'a pas dit où il allait, je vous prie de le lui donner quand vous le verrez.
première question.
La cause de la misère, en France, est-elle dans la surabondance de la population, ou dans la mauvaise répartition de cette population?
Est-elle dans l'absence de travail, ou dans la distance qui sépare le travailleur des localités où l'on manque de bras ?
S'il en était ainsi, le mode le plus efficace de réduire la misère ne serait-il pas de mettre le travail à la portée du travailleur?
Pour arriver à ce résultat, les maires ou les conseils municipaux ne pourraient-ils établir, de mois en mois, la liste des individus de leur commune qui manquent d'ouvrage et qui en cherchent?
LETTRE DCCCXII
D'un autre côté, les cultivateurs, les manufacturiers, entrepreneurs de travaux, chefs d'ateliers, ne pourraientils déclarer à leur mairie le nombre et l'espèce d'ouvriers qu'ils prévoient pouvoir employer?
Ces renseignements étant réunis à chaque chef-lieu d'arrondissement, ne serait-il pas possible d'y ouvrir un bureau où tout maître pourrait demander des ouvriers, et tout ouvrier réclamer du travail?
Ces bureaux d'arrondissement ne pourraient-ils correspondre entr'eux, et diriger les travailleurs sur les points qui en seraient dépourvus?
Le gouvernement ne devrait-il pas se charger de cette répartition des bras, ou tout au moins de la publication, par quinzaine ou par mois, des demandes d'ouvriers et du tarif des prix offerts?
Ne pourrait-il pas faciliter le déplacement de ces ouvriers, soit en leur délivrant des feuilles de route, soit en se réservant dans la concession des lignes de chemins de fer, un certain nombre de places, qui seraient données à titre gratuit ou à très-bas prix aux pauvres ouvriers voyageurs?
A défaut du gouvernement, une société de bienfaisance ne pourrait-elle arriver à ce résultat, et se charger du soin de procurer du travail à ceux qui en manquent, et de pourvoir à leur transport d'un lieu à un autre?
Enfin, faute d'un mode purement gratuit, une agence établie sur une grande échelle et par actions, et dont le tarif serait annuellement déterminé, ne pourrait-elle, pour un intérêt modique, pourvoir aux besoins mutuels des maîtres et des ouvriers, en les mettant partout en rapport et en les préservant ainsi d'un chômage ruineux,
d'emprunts usuraires, et surtout de l'intervention des bureaux de placement ou des agents d'affaires?
Si ces facilités données au travailleur ne procurent pas de la besogne à tous, n'y aurait-il pas quelqu'autre moyen d'y suppléer et de rétablir l'équilibre entre le travail et le besoin, et ce moyen ne serait-il pas dans la meilleure répartition des ressources de la charité, ou dans l'aumône faite avec discernement?
Les aumônes, telles qu'elles sont appliquées aujourd'hui, diminuent-elles la misère d'une manière sensible, et la continuité de cette misère vient-elle de leur insuffisance ou bien de leur mauvais emploi, c'est-à-dire de leur application aux individus qui n'en ont pas besoin, au détriment de ceux à qui elles sont nécessaires?
Dans ce cas, ne serait-il pas possible de faire profiter les aumônes aux véritables nécessiteux, et d'en ménager l'emploi de manière à leur assurer le pain du jour et un travail qui leur procurât celui du lendemain?
Le gouvernement ne pourrait-il, en outre d'établissements coloniaux où seraient envoyées les familles qui en feraient la demande, avoir, sur divers points de la France, des fabriques, des ateliers de constructions et de défrichements, des exploitations agricoles, refuges toujours ouverts aux individus sans travail?
A l'aide de ces établissements, le gouvernement ne pourrait-il pas devenir le régulateur du prix des journées, prix qui devrait, si la chose était possible, s'élever avec celui du pain?
Ce tarif légal ne contribuerait-il pas à mettre fin à ces discussions incessantes entre les maîtres et les ouvriers, discussions qui, tôt ou tard, amèneront de
LETTRE DCCCXii.
nouvelles convulsions politiques, et peut-être une révolution sociale?