TROISIÈME QUESTION
Une meilleure répartition de la nourriture ou son emploi rationnel, ne contribuerait-il pas à arrêter l'étiolement de la race humaine dans nos grandes villes, où l'insuffisance et la mauvaise qualité de cette nourriture nuisent à la croissance et causent même la mort de beaucoup d'enfants?
Si cette question est résolue par l'affirmative, ne serait-il pas utile de rechercher la cause de la perte de beaucoup de substance nutritive dissipée par négligence ou maladresse dans les moyens de préparation ou de consommation ?
On demande en même temps si ce qu'on donne pour pitance en grain, en pain, en viande à certaines bêtes de luxe, chevaux, chiens, etc., ne pourrait pas être employé à substanter un nombre égal d'enfants, et à prolonger leur vie?
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LETTRE DCCCXIII.
AbbeTille, 17 septembre 1845.
A M. Viollet-Ledtjc.
Je n'en finirai pas avec ma donation. Messieurs de Paris m'ont dit qu'il leur fallait quelque chose de gentil : ce sont leurs expressions. Ce qu'ils désirent est un cabinet de curiosités, et moi j'avais conçu un musée national. Le moyen de s'entendre!
Cependant, si l'on voulait y songer, on verrait que l'un n'empêche pas l'autre. J'ai aussi, chez moi, mon magasin de bric-à-brac ; mais ce n'est pas là que s'arrêtent les gens graves, c'est dans ma galerie, parce que si le style en est sévère, il est pur et historique.
Le transport a aussi été l'objet de grandes difficultés. On m'avait exprimé combien ce transport était cher, el tout le profit qu'il y" avait pour l'État à n'accepter que des objets légers. Malheureusement la question n'avait pas été prévue par nos sculpteurs anciens, qui ne travaillaient qu'en bon chêne, en ébène et autres bois lourds, et conséquemment d'un déplacement difficile. Nul doute qu'il eût mieux valu, puisqu'il ne s'agissait que de la légèreté et du port , ne sculpter qu'en liège et construire en cartonnage. Mais chaque siècle a ses goûts et ses idées, et nous serions injustes d'en vouloir à nos pères parce qu'ils aimaient le grand et le solide. Us ne pouvaient pas prévoir que la place manquerait à Paris pour y faire un musée, ni même qu'on y ferait un musée avec leurs huches et leurs bahuts.
L'administration, ainsi qu'un pilote prudent et qui veut aisément manœuvrer son navire, a donc songé d'abord à l'arrimage, et avant même de s'informer quelle était la cargaison, elle a déclaré qu'elle ne voulait pas de marchandise d'encombrement.
Ici, je citerai une petite historiette dont l'abbé Macquet, mon respectable ami, était le héros. Il avait légué sa riche bibliothèque à une petite bourgade à laquelle il croyait devoir ce témoignage de souvenir. Il en fit part au maire, qui lui-même en fit part au conseil municipal, lequel décida que le don serait accepté à la condition que monsieur l'abbé déposerait une somme pour l'entretien des livres et la location du local où on les mettrait. L'abbé Macquet légua ses livres à d'autres, mais la prudence du conseil municipal n'en fut pas moins hautement approuvée.
Pour couper court à celte difficulté du transport, j'ai proposé de le faire à mes frais. Cela aura-t-il un résultat? —Nous verrons bien.
LETTRE DCCCXIV.
Abbeville, 31 septembre 1845.
J'ai passé, en effet, la soirée chez Mme ***. Il y avait là dix bonnes femmes de l'un et l'autre sexe; aussi Dieu sait si nous avons bavardé. Les oreilles m'en cornent. MM. L** et D** ont fait assaut d'érudition. Vous jugez s'ils en ont dit de belles.
524 LETTRE DCCCXiV.
Ils ont beaucoup parlé de la lyre et des musiciens grecs qu'ils ont mis, comme vous pensez, fort au-dessus des modernes. Cependant, il est à croire que ni Linus, ni Arion, ni Orphée n'eussent été reçus professeurs au Conservatoire, et c'est à peine s'ils trouveraient aujourd'hui, à Paris, à donner des leçons à un franc cinquante centimes par cachet.
Après les chanteurs, on est passé aux acteurs... grecs toujours. Ceux-ci, du moins, auraient pu lutter avec les nôtres de gestes et de cris. Us l'auraient emporté, car ils jouaient en plein air et devant cent mille spectateurs qui, tous, voulaient entendre.
Ce qui faisait leur mérite devait, d'ailleurs, être à peu près ce qui fait encore aujourd'hui celui des nôtres. Il n'y a que deux moyens d'être bon comédien : c'est de sentir fortement, ou d'imiter naturellement.
Vous me demandez ce qu'est M. ***. C'est un pinson politique, faisant de l'esprit dans les élections, et paraissant extrêmement satisfait quand il s'est fait donner des soufflets et jeter à la porte. Du reste, quoique se croyant très-apte à confectionner des députés, il n'est pas même électeur et rien moins que riche. L'on pourrait, de lui, dire aussi très-constitutionnellement : Ça veut raisonner, et ça n'a pas cent écus de rente.
Quant à votre collègue l'académicien, c'est différent : c'est un homme de mérite. Mais il est si petit, si petit, et le chat de la maison si grand et si étourdi, que je crains toujours qu'il ne l'étrangle.
Je puis vous citer des exemples de longévité bien autres que ceux dont vous me parlez. En juin 1844, existait encore en Espagne don A. M. Manuel Collier des
Asturies, né en 1695, et alors âgé de cent quaranteneuf ans.
Près de Grenoble est, dit-on, un autre vieillard né en 1709, ayant ainsi aujourd'hui près de cent trentesix ans.
Enfin, Thomas Carn, selon les registresxle la paroisse de Saint-Léonard-Shereditch , a vécu deux cent sept ans. Né en 1381, il mourut en 1588.
Ce dernier fait est douteux, mais les deux autres paraissent vrais, sauf vérification.
Autant que j'en puis juger, moi profane, le traitement qu'on voudrait faire subir à votre père pour ses douleurs goutteuses ne saurait avoir un bon résultat. Le meilleur remède contre la goutte est la patience. Ce fut le seul qu'employèrent mon père et mon grand-oncle; ils ont tous deux vécu quatre-vingt-huit ans.
LETTRE DCCCXV.
Abbevillc, 15 octobre 4845.
A M. DlJVAL , ANCIEN CHEF DE BATAILLON D' ARTILLERIE , A COLLEVILLE, PAR CAEN.
Monsieur,
Mon parent, M. le baron de Belfort, m'a fait passer la note à mon adresse que vous avez bien voulu lui remettre. Je me souviens très-bien d'avoir fait avec vous des inspections de service sur les côtes de Boulogne en 1811 et 1812, quand vous y commandiez l'artillerie et
546 LETTRE DCCCXV.
lorsque j'y étais sous-inspecteur des douanes. Autant que je puis me le rappeler, vous étiez avec moi dans la batterie de Dannes ou Lornel, quand les Anglais vinrent nous mitrailler pour reprendre un brick de guerre venu à la côte, et dont nous avions fait, la veille, l'équipage prisonnier. Il y avait deux navires; l'un sauta. Un vieux soldat d'Égypte, M. de Bonnaire, alors lieutenant des douanes, était aussi avec nous. Il est mort, il y a peu d'années, capitaine dans ma direction, et m'a souvent rappelé toutes ces circonstances. Je crois que c'était bien avec vous que je causais lorsqu'un boulet passa si près de nous que vous en sentîtes le vent.
Pendant que nous étions à Boulogne, y était aussi un autre officier d'artillerie, simple capitaine alors, mais officier d'ordonnance de l'empereur, et qui fit avec nous plus d'une tournée. Je l'ai revu depuis à Eu, chez le roi : c'est le général Gourgaud. Il n'est presque pas changé. Je lui parlerai de vous qu'il n'a pu oublier.
Je suis, en effet, en correspondance avec M. Spencer Smith, dont le frère, l'amiral Sidney Smith, avait de l'amitié pour moi. Il est membre de la Société d'Émulation d'Abbeville, dont je suis président. Si vous vous occupez de quelque partie de science, dites-le moi, je vous mettrai en relation avec notre Société, et vous enverrai ses publications.
Agréez, etc.
LETTRE DCCCXVI.
Abbeville, 3 novembre 1845.