A M. DUCHATEL, MINISTRE DE L'INTERIEUR
Monsieur le ministre,
Malgré la longueur de cette lettre, je prie votre excellence de vouloir bien la lire.
La nature de l'affaire et les explications qu'elle comporte m'obligent à entrer ici dans quelques détails historiques.
Pendant bien des siècles, Abbeville, capitale de l'ancien Ponthieu, avait été le siège d'une corporation de sculpteurs en bois ou de tailleurs d'images, dont les chartes et les statuts sont encore dans les archives de la ville.
De cette corporation sont sortis d'habiles ouvriers. Leurs noms sont peut-être oubliés, mais leurs œuvres ont en partie résisté au temps et aux révolutions.
11 fallait retrouver ces débris, les réunir, et les sauver de la mode ou de l'ornementation moderne.
Selon nous, le mérite de ces vieux meubles, expression du goût de nos pères, est moins dans ce qu'ils sont comme objets d'art présent, que dans ce qu'ils nous apprennent de l'art passé. Ce sont des jalons qu'il ne faut pas perdre de vue, parce qu'ils indiquent la voie, et peuvent servir à l'art futur.
Ils sont précieux encore par les usages qu'ils révèlent,
m LETTRE DCCCXVI.
et les usages tiennent de si près aux mœurs, à la politique et même à la religion, qu'ils sont en quelque sorte l'histoire d'une nation.
Parmi les ouvrages des sculpteurs en bois, il en est surtout qui caractérisent leur siècle, et qu'on désignait sous le nom de chefs-d'œuvre. Ce sont des morceaux que les apprentis présentaient aux maîtres pour être reçus ouvriers, et les ouvriers pour devenir maîtres.
Ces pièces de concours n'étaient jamais mises en vente. Elles n'étaient pas non plus données à la corporation. Propriété de l'auteur, elles étaient conservées religieusement dans sa famille, et passaient de génération en génération : c'étaient leurs titres de noblesse.
Amiens, Saint-Omer, Arras, Lille, et, dans l'ancienne Normandie, Dieppe, Rouen, Caen, etc., avaient des corporations analogues à celle d'Abbeville.
Occupé depuis longtemps d'un travail aujourd'hui terminé , sur l'Industrie primitive ou les arts à leur origine, j'avais voulu étudier sur les objets même le sujet que je traitais. Favorisé par la localité, aidé des conseils de plusieurs hommes estimés pour leurs connaissances pratiques, j'étais parvenu à réunir un certain nombre de ces morceaux. En outre, des fouilles que j'avais fait exécuter dans les tombelles, les voies romaines, les tourbières, le diluvium et les dépôts fossiles, m'avaient procuré bien des objets indiquant la marche de l'art depuis l'âge le plus reculé jusqu'à nos jours.
J'ai divisé tous ces morceaux en trois grandes classifications. La première contient les armes et ustensiles en pierre, en os ou én bronze, qui ont précédé l'ère historique. Ils sont décrits dans le premier volume du
livre dont je viens d'indiquer le titre, et dont est ci-joint un exemplaire que je vous prie d'agréer.
La seconde embrasse la période romaine ou galloromaine.
La troisième comprend le moyen-âge.
Il ne sera question ici que de cette série, c'est-à-dire des meubles et ustensiles des douzième, treizième, quatorzième, quinzième et seizième siècles.
Ainsi secondé, et allant au but, j'avais donc cherché à rendre ma collection aussi complète que possible, non peut-être en pièces élégantes, mais en vérités historiques. C'étaient des meubles caractéristiques de chaque siècle, des meubles portant la couleur des temps, et quelquesuns, par leurs dimensions, pouvaient passer pour de véritables monuments.
Ouverte à tous les artistes, à tous les amateurs, à tous les curieux, ma maison et ce qu'elle contient furent bientôt connus. Les voyageurs français et étrangers y affluèrent; les archéologues, les dessinateurs, les ouvriers môme y vinrent copier des modèles. Cela me mit en relation avec des hommes amis de l'étude. Us voulurent bien m'associer à leurs travaux : je fus nommé membre des Sociétés d'Archéologie d'Angleterre et de Numismatique de Londres, de l'Académie des Georgofili de Florence, et de beaucoup de nos académies de province. Je ne l'avais pas demandé; j'y avais peu de droit; ma galerie seule m'avait valu ces honneurs.
Si j'entre dans ces détails, monsieur le ministre, c'est qu'ils sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre.
J'arrive au fait.