‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 29 sur 33 · MO · texte numérisé non relu

MO

LETTRE DGCCXVI.

En voyant l'engouement du public pour les antiquités nationales, et les avantages qu'en pourraient tirer la science et l'industrie, j'avais souvent exprimé le regret que le gouvernement n'eût pas pris l'initiative, et fondé un musée spécialement destiné à ce genre de collection. J'avais communiqué mon idée à plusieurs savants et même à quelques administrateurs. Cette ouverture fut accueillie avec bienveillance et une sorte d'empressement. Je m'attendais donc à un résultat, lorsqu'au commencement de 1843, j'appris qu'il était question d'acquérir le palais des Thermes, l'hôtel de Cluny et le cabinet de feu M. Dusommerard.

Le projet de loi fut présenté aux chambres, et une commission fut nommée pour l'examïher. Elle reconnaissait le projet utile, mais la raison d'économie faisait encore des opposants.

Un homme de l'amitié duquel je m'honore, M. Viollet- Leduc, conservateur des palais royaux, me donna avis de cette opposition et des craintes qu'elle lui donnait sur la réussite du projet.

Je lui écrivis aussitôt que si la loi était adoptée, je ferais don de ma collection au nouveau musée.

La réponse fut que si je voulais rendre cette promesse officielle, elle contribuerait puissamment à écarter les obstacles.

D'après cette assurance, qui me fut également donnée par plusieurs pairs et députés, je n'hésitai pas.

Le 8 juin 1843, j'écrivis à la commission la lettre dont copie est ci-jointe, par laquelle je faisais don à l'État de ma galerie de meubles, ustensiles, bas-reliefs, aux seules conditions suivantes :

1° La fondation d'un musée national;

2° L'emploi d'une ou plusieurs salles assez vastes pour contenir tous les meubles dont je faisais don.

3° Le droit d'intervenir comme conseil dans leur classement;

4° Qu'il fût constaté d'une manière authentique, par ordonnance royale, que je n'avais rien vendu ni rien accepté en retour, et qu'il s'agissait d'un don gratuit fait au pays.

A ces conditions, la commission ajouta d'office que le nom du donateur serait donné à l'emplacement contenant les objets offerts.

Communiquée aux deux chambres, mon offre fut accueillie par toutes les opinions. Ce que je faisais n'en pouvait blesser aucune. Je n'avais qu'un but : l'intérêt public. C'était également celui du gouvernement. La loi fut adoptée, et le 29 août 1843, l'honorable M. Vitet, président de la commission, m'écrivit de la part de votre excellence :

« M. le ministre de l'intérieur, appréciant votre de- « mande comme elle le mérite, accepte, au nom de « l'État, l'utile concours que vous voulez bien lui prêter « pour la fondation du musée d'antiquités nationales aux « conditions que vous exprimez et qui lui paraissent <c fort justes. En conséquence, des salles vont être préce parées à l'hôtel de Cluny pour recevoir les objets que « vous voulez bien y déposer dès à présent, et vous « serez averti du moment où le local sera prêt pour les « recevoir. »

La copie dq cette acceptation est ci-jointe.

Par une autre lettre également ci-jointe, du 30 août

im LETTRE DCCCXVI.

même année, adressée au président de la commission des monuments historiques, je confirmai ma donation, et, de son côté, M. Vitet, en passant à Abbeville, me déclarait de la manière la plus formelle ce qu'il m'avait écrit en votre nom. Bientôt même on m'annonça l'arrivée des voitures qui devaient opérer le transport à Paris.

Cette affaire devait donc être considérée comme terminée. J'avais donné, et le ministre avait accepté aux conditions précitées. La clause principale, la fondation du musée, était remplie ; restait à exécuter les trois autres: c'était chose à la fois si facile et si équitable, qu'il ne serait venu à l'idée de personne qu'elle pût souffrir ni le moindre délai, ni la plus petite difficulté. Néanmoins, monsieur le ministre, depuis deux ans, il n'est pas de démarches, de sollicitations, de prières que je n'aie faites pour arriver à ce résultat : tout a été inutile.

Ici commence le récit de cette série d'efforts et de déceptions, récit qui semblerait fait à plaisir, si je ne pouvais présenter à l'appui toute la correspondance à laquelle cet étrange conflit a donné lieu.

D'après la lettre et la parole de M. Vitet, je m'attendais journellement à voir l'emplacement promis mis à ma disposition, les objets placés et classés, et la galerie ouverte. Quoi qu'il en soit, l'année s'écoula sans que les voitures annoncées arrivassent. J'avais souvent écrit, mais je ne recevais pas de réponse, et c'est indirectement que j'appris que d'anciens baux, dont on ne pouvait obtenir la résiliation, arrêtaient, au palais des Thermes, les réparations des salles destinées à ma collection.

Il fallut donc, après quatre mois d'attente, remettre le tout en place, et ce n'était pas un petit travail.

un

J'attendis encore, et j'attendis longtemps. Je ne mo lassais pas d'écrire; on ne se lassait pas de garder le silence. Cependant, monsieur le ministre, je ne demandais rien; bien au contraire, voulant à tout prix sortir de ce statu quo, j'offrais de payer les frais de transport d'Abbeville à Paris. Je consentais aussi à supporter la dépense d'installation ; bref, je consentais à tout. Mais ce consentement même n'amena pas une réponse.

Mous étions au 9 août 1844, et, en calculant tout le temps que ceci m'avait fait perdre, je commençai à regretter de m'étre engagé dans une affaire qui me causait d'autant plus d'ennui que, d'un autre côté, j'étais sollicité de toute manière, soit par des marchands de Paris qui voulaient absolument acheter ma galerie dont ils m'offraient un prix considérable, soit par mes amis d'Angleterre qui me proposaient à Londres un emplacement tout prêt et d'autres avantages, si je voulais faire à leur pays le don que l'administration française semblait dédaigner.

J'étais engagé, je refusai tout ; et pourtant, je l'avoue, j'étais blessé. Les étrangers venaient au-devant de moi, ils m'accueillaient de prévenances, de distinctions, de dons même, car j'ai reçu de Loudres des livres précieux, des médailles, etc., qu'on peut voir à la bibliothèque publique d'Abbeville, à laquelle je les ai donnés; et dans mon pays, on ne répondait même pas à mes lettres. Cependant, monsieur le ministre, je puis vous affirmer que depuis vingt ans que je suis moi-même chef d'administration, j'ai répondu à tout le monde.

Celte réponse, si longtemps attendue, arriva enfin. C'était un billet signé de M. ***, qui m'annonçait que>

534 LETTRE DCCCXVI.

désigné par le ministre pour faire un rapport sur ma donation, il venait d'arriver à Abbeville.

Il se présenta en effet chez moi, jeta un coup d'œil sur l'ensemble de ma collection distribuée dans sept à huit salles, en fit réloge, me parla de la galerie qui devait porter mon nom et de l'inscription qu'on allait y mettre sur une table de marbre, insista sur la nécessité de n'admettre dans cette galerie que ce qui pourrait flatter l'œil et plaire à tous, me recommanda surtout d'en bannir ces grands meubles propres à encombrer et assombrir un local déjà trop restreint, puis il prit congé de moi, en me disant qu'il allait vous faire un rapport favorable.

C'était la première fois que je voyais M. ***; je trouvai en lui un administrateur jeune encore, mais instruit, et ayant d'excellentes manières. Je regrettai donc qu'il ne lui eût pas été possible de m' accorder la journée, et surtout qu'il n'eût pas examiné ma collection plus en détail; mais il m'annonçait son prochain transport à Paris, je devais être satisfait.

Je m'occupai sans retard de l'épuration indiquée, épuration qui, dans tout autre temps, m'eût paru pénible, d'abord parce qu'elle était contraire au texte des conditions faites, ensuite parce que c'était tronquer l'histoire. Nos pères aimaient les grands meubles. Ceuxci n'avaient pas été trop grands pour leurs maisons, ils n'auraient pas dû l'être pour nos musées. D'ailleurs, cela me forçait à scinder une classification que je devais croire bonne, puisqu'elle était l'œuvre d'hommes qui en avaient fait une étude spéciale.

S'il n'avait fallu que renoncer à la plaque de marbre pour obtenir l'admission intégrale de tous mes grands

meubles, j'aurais bien volontiers fait le sacrifice de cet honneur; mais cela n'était plus possible. Je me soumis à la nécessité; j'élaguai les grands meubles formant la meilleure part de la collection, et je choisis dans les petits ce qui pouvait encore, sinon remplir entièrement l'intention de la donation, du moins ne pas la rendre purement illusoire sous le rapport de l'art, de l'histoire et de l'utilité.

Ceci fait, j'attendis les voitures. Cette fois, elles allaient arriver sous huitaine. La quinzaine se passa, puis un mois, puis deux: rien ne parut. J'écrivis à M. *** ; il ne répondit pas. J'attendis deux mois encore, et j'écrivis de nouveau sans plus de succès.

Ma position était vraiment pénible; on me demandait si j'avais retiré ma parole, ou bien si le gouvernement refusait de tenir la sienne. On allait jusqu'à croire que je marchandais quelque faveur.

Les journaux commençaient à parler. C'était sans mon aveu; je ne leur avais rien dit, rien écrit; mais celte donation, et les conditions sous lesquelles elle avait été faite et acceptée, étaient depuis longtemps de notoriété publique.

Ces articles, fort inoffensifs d'ailleurs, eurent un résultat: ce fut de déterminer M.'*** à me répondre, et, sous la date du 16 août 1845, il m'annonça un nouveau voyage à Abbeville, en s'exprimant ainsi sur la cause des retards :

<r Le don que vous voulez bien faire à l'État pour « enrichir le musée de Cluny nous apportait, par son « importance, des difficultés toutes matérielles à vaincre. « Aujourd'hui, ces obstacles sont à peu près surmontés. »

536 LETTRE DCCCXYI.

Il ajoutait qu'il avait mission de votre excellence de conclure définitivement avec moi.

Je ne compris pas bien cette dernière phrase. Depuis deux ans, tout était conclu; j'avais donné; l'État avait accepté. Pour l'État, comme pour moi, c'était chose non-seulement faite, mais irrévocable, car le don était fait au pays, auquel on peut donner, mais non reprendre. Qu'y avait-il à conclure? Je ne vis dans l'expression de M. *** qu'une formule administrative qui ne pouvait préjudicier en rien au fond des choses.

Cependant, le musée des Thermes venait de s'ouvrir, et le bruit public disait que les galeries, fermées pour moi, s'ouvraient pour tous ceux qui voulaient y déposer quelqu'objet. On ajoutait que ce musée acquérait ou recevait des meubles analogues à ceux que j'avais donnés depuis deux ans.

Je n'attachai pas à ces dires plus d'importance qu'ils ne méritaient; je ne vérifiai pas s'ils étaient fondés. Aujourd'hui encore, je l'ignore : ne quittant jamais ma province, je ne suis pas allé au musée des Thermes.

Toutefois, j'en écrivis à M. *** pour l'assurer que j'étais étranger à ce propos, et je le priai de me dire ce qui retardait son arrivée à Abbeville, car son voyage avait été ajourné.

Le Î5 août, il me répondit :

« Vous paraissez croire, monsieur, qu'il y a quelque « chose de changé dans les conditions d'acceptation ou « de donation de votre collection. N'en croyez rien. Les « conditions posées par vous sont trop honorables pour « que l'administration ait pu avoir l'idée d'y rien chance ger, et il n'en a jamais été question. Il s'agit uni-

NOVEMBRE 18io

« quement de remplir vos intentions immédiatement, « comme vous le désirez. »

Une assurance si positive me tranquillisa. Après tant de démarches et d'incertitudes, j'allais enfin arriver à un dénouement. Aussi, votre excellence peut penser avec quelle impatience j'attendais M. ***.

Le 18 septembre 1845, il vint à Abbeville. Il me confirma pleinement ce que me disait sa lettre, m'altestant que votre intention, celle de l'administration du musée et la sienne, étaient que les conditions faites fussent religieusement exécutées, et qu'elles allaient l'être.

Je tenais à ce qu'il vît ma galerie en détail, et j'insistai longtemps; mais il s'excusa encore sur le peu d'instants qu'il avait à me donner, marqua à la craie quelques meubles, me dit que l'ordonnance royale à laquelle j'avais tenu allait enfin paraître, puis nous causâmes d'autre chose. Son départ eut lieu le soir même.

Cette fois, comme la première, M. *** se montra à mon égard rempli de prévenances; il me rappela l'inscription de mon nom sur la porte de la galerie, et il me pria de lui donner mon buste pour le mettre dans l'intérieur. Je lui di3 que ce serait chose à examiner après moi; que pour l'instant, c'était un honneur que je refusais.

Les voitures devaient arriver si prochainement que je n'avais pas de temps à perdre. C'était la troisième fois que ces préparatifs avaient lieu, mais j'étais convaincu que c'était la dernière. Je me trompais encore : rien ne parut. J'écrivis; Qn ne vint pas davantage.

Voulant une solution à tout prix, je priai l'un de mes v * 23*

LETTRE DCCCXV1.

compatriotes, qui se trouvait à Paris, d'aller voir M. ***. Il lui dit qu'il allait me répondre.

Cette réponse, la voici; elle est datée de Paris, 2 octobre 1845 :

« Le ministre de l'intérieur, informé, monsieur, par « les rapports de beaucoup d'amateurs de Paris, du peu « d'importance qu'avait, sous le rapport de l'art, votre « collection annoncée tout d'abord d'une manière pom- « peuse, a pensé qu'il était tout-à-fait dans votre intérêt a de la faire rentrer dans le classement général. »

Que votre excellence veuille bien rapprocher cette lettre de celles des 16 et 45 août précédent, de la parole donnée et des promesses faites; qu'elle la rapproche surtout des conditions de la donation, conditions acceptées au nom de l'État, acceptées par le ministère, acceptées par la commission, acceptées par les chambres, acceptées par M. ***, acceptées enfin par l'opinion publique, et qu'elle juge de l'effet qu'a dû produire sur moi une telle solution.

M. *** avait d'ailleurs très-bien aperçu qu'elle mettait à néant le contrat, car il me notifiait, par la même lettre, que puisqu'il n'y avait plus de galerie, il ne pouvait pas y mettre mon nom, conséquemment qu'il n'y avait plus besoin d'ordonnance; mais il me promettait de m'en dédommager en faisant inscrire ce nom sur chacun des objets que j'enverrais, qu'il se chargeait de classer lui-même, ce qui me dispenserait aussi du soin d'intervenir dans le classement.

Je l'avoue à votre excellence, ici la patience m'échappa: j'eus tort; mais ne pouvant croire à un rêve, je crus à une mystification. Je le dis à M. ***. Il me

répondit que je me trompais, ajoutant que puisque je tenais à l'exécution littérale des conventions, il allait faire, près de vous et de l'administration, des démarches pour qu'il fût fait droit à ma requête.

Je croyais encore à cette promesse, lorsque le 8 octobre, M. *** m'écrivit : oc Cette affaire (la donation) est « complètement en dehors de mes attributions et ne me « concerne en quoi que ce soit. » Et il m'invite à me pourvoir devant qui de droit.

C'est sur cette invitation, monsieur le ministre, que je m'adresse à votre excellence.

Si j'ai fait précéder ma pétition de détails si minutieux, c'est non-seulement pour vous mettre au fait de l'affaire, mais pour tâcher d'en saisir moi-même le fil, car si la dernière lettre de M. *** est sérieuse, les précédentes ne le sont pas, et sa mission et ses deux voyages n'avaient rien d'officiel. Alors, c'est comme amateur qu'il est venu me voir, et les lettres de votre excellence, dont il m'a lu des fragments, étaient de simples billets d'introduction.

Ce récit des hésitations de l'administrateur pourrait aussi vous faire croire, monsieur le ministre, que c'est une plainte que je porte contre M. ***. Telle n'est pas mon intention; je me plains des choses, et non de l'homme. Si j'ai cru un moment à un défaut de bienveillance de la part de M. ***, si j'ai même douté de sa franchise, je le reconnais, je me suis trompé. 11 a été, comme moi, victime des circonstances ou d'une impulsion qui n'est pas la sienne, mais celle de vos bureaux et des instructions contradictoires qu'il a reçues : donc, ce sont d'elles que je me plains, et je vous les signale.

540 LETTRE DCCCXV1.

Si, dans les conventions faites pour ma donation, il y en avait une de nature à éveiller la susceptibilité de l'administrateur : mon intervention dans le classement, il faut se rappeler qu'elle avait été posée avant la fondation de ce musée, et dès-lors avant qu'il y eût d'administrateur. D'ailleurs, je n'ai jamais demandé à intervenir dans un classement autre que celui des objets que je donnais.

D'où vient donc une opposition si constante à l'installation de ma galerie? — Elle vient d'un désir d'économie.

Dois-je en blâmer l'administration? — Non, si cette économie est dans l'intérêt public ; mais si elle ne l'est pas, si cette donation est utile au pays, si elle vaut vingt fois plus que ces frais d'installation, j'insiste pour qu'elle soit acceptée, et que les conditions faites soient exécutées (1).

Je suis, etc.

(i) Aujourd'hui, les choses sont encore dans le même état qu'en 1845. Estrce M. *** qu'on doit en accuser? — Non; et, comme le dit M. 'Boucher de Perthes, on ne doit s'en prendre qu'aux circonstances.

Nous ajouterons qu'en 1848, lorsqu'on faisait table rase de tout ce qui existait, et qu'on renouvelait le personnel de tous les musées royaux, on offrit & M. Boucher de Perthes la place de conservateur de celui de Cluny. Il la refusa, comme il avait refusé en 1830 et aussi dans cette même année 4848, celle de directeur général des douanes, ne voulant pas (ce fut le motif de son triple refus) accepter des fonctions qui étaient dignement remplies par d'autres. 11 rendait donc justice à M. *#\

LETTRE DCCCXVII.

Àbbeville, 6 novembre 1845.

A Mme DE ***.

Ce que vous me dites de l'indulgence que Ton montre pour votre parent, m'étonne peu. Depuis longtemps, j'ai remarqué que le monde pardonnait plus facilement les grands péchés que les petits, et qu'un homme franchement et hautement vicieux était moins honni que celui qui ne l'est qu'à moitié. Nous n'aimons pas les presque, sans pourtant leur faire l'honneur de les haïr. Nous méprisons l'âne, parce qu'il est presqu'un cheval. On dédaigne l'oie, parce qu'elle est presqu'un cygne. On dénigrera un individu, parce qu'il est presque grand. La bête noire de l'historien, c'est le demi-grand homme. Sans lui savoir gré de ce qu'il a pu faire, on lui en veut pour ce qu'il n'a pas fait ; comme on en veut à l'âne, parce qu'il a en hauteur un pied de moins que le cheval, et qu'il a des oreilles plus longues de trois pouces, comme si c'était sa faute de ce que Dieu l'a fait ainsi.

Quant au demi-mauvais sujet, si l'on en fait moins de cas que de celui qui l'est tout-à-fait, c'est que ce demivicieux ne l'est ordinairement que par faiblesse. Ce n'est plus un type, c'est une copie, et en général on dédaigne les copies. Puis, il y a moins de chance de le ramener au bien. Il ne se corrigera jamais complètement : un jour, il reconnaîtra qu'il a tort, et le lendemain, il recommencera.

Il arrive souvent sans doute que l'homme tout-à-fait

oiî LETTRE DCCCXVIII.

vicieux meure dans son vice ou dans l'impénitence finale; mais il y a aussi de nombreux exemples du contraire, et si, un jour, il prend la résolution de changer de conduite, il est à croire qu'il la tiendra.

Il en est de l'homme comme de certains animaux qui ont les qualités de leurs défauts. Les chevaux qui se battent avec leur cavalier, qui se refusent au mors et à la bride, qui ruent et qui mordent, deviennent, si Ton parvient à les dompter ou à se garer de leurs vices, des chevaux ardents, courageux, infatigables, et qui, dans les mauvais pas, vous tireront mieux d'affaire que des animaux doux et obéissants.

Ainsi sont les hommes, et j'ai connu plus d'un garnement dont des officiers à la fois fermes et patients étaient parvenus à faire des hommes d'élite.

C'est ce que n'ont pas toujours compris les maîtres et même les parents : celui de leurs enfants qu'ils considèrent comme le moins bon et qu'ils finissent par rendre tel, aurait été le meilleur si l'on avait su le prendre, et changer ainsi en qualité ce qui semblait être le germe d'un vice, et qui peut-être l'était.

LETTRE DCCCXVIII.

Abbeville, i8 novembre 1845.

A M. Emile Souvestre, a Paris.

Monsieur,

Je viens de lire, dans le feuilleton de la Démocratie pacifique du 1 6 novembre, votre Marquis de Fricandeau.

Un autre aurait fait de ceci mille pages et trois volumes, et de l'argent en conséquence. Quant à vous, dédaignant l'argent, vous avez préféré faire bien, et vous n'en avez fait qu'un feuilleton , mais ce feuilleton est un modèle de narration ; de plus, il est vrai, ce qui est aussi une qualité.

J'ai très-bien connu le héros de l'histoire; il demeurait à Morlaix, sur le quai, vis-à-vis les Lances, et presqu'en face de la maison de votre famille. Bref, le marquis de Cadouville était cet excellent marquis de Kerdrel, chez lequel j'ai dîné dix fois, et qui, dix fois aussi, a dîné chez moi.

Ce bon M. de Kerdrel, que je vois encore avec sa poudre et sa queue, avait en effet rétabli sa fortune en faisant la cuisine. C'est à Hambourg qu'il avait ouvert son restaurant qui, je crois, existe encore.

A la même époque, mon beau-frère, M. E. de Vicq, dont vous pourrez apercevoir le château à deux lieues d'Abbeville, à droite de la route de Rouen, refaisait la sienne par un autre procédé. Émigré comme le marquis, mourant de faim comme lui, mais avec des années de moins, car il n'avait que dix-sept ans, ayant de plus à soutenir un vieux père et une vieille mère chassés de France par la tourmente révolutionnaire, il obtenait au concours la place de premier violon, puis de chef d'orchestre du grand théâtre de Hambourg. Ensuite, il allait en Russie avec Baillot, et gagnait, l'archet à la main, de gros sacs d'or avec lesquels il a racheté son bien.

Mon beau-frère a plus d'une fois goûté, à Hambourg, les fricandeaux du marquis; et moi, comme je vous le disais, j'en ai mangé souvent à Morlaix, et ils n'étaient

Di

LETTRE DCCCXYlll.

pas au-dessous de la réputation et du bien que vous en dites.

Un autre marquis, propriétaire à Lesquifiou, M. de Lescoët, poudré aussi, en queue aussi, qui d'ailleurs jouait fort bien de la basse et encore mieux de la mâchoire, ne parlait jamais de la cuisine de son confrère sans ôter son chapeau.

M. de Kerdrel, homme d'excellentes manières, était plus fier de ses talents culinaires que de sa couronne de marquis. L'on raconte de lui qu'un jour, ayant donné un dîner très-fin à une douzaine d'amis, on le vit disparaître au dessert. Quelques minutes après, entre un homme en bonnet de coton, en tablier blanc, le couteau au côté, bref, un vrai cuisinier en costume d'ordonnance, et qui, faisant le tour de la table, demande aux convives s'ils étaient contents du chef. Les compliments pieuvaient, et ils étaient de bon aloi, car nul n'avait reconnu le marquis ainsi affublé. C'était lui et bien lui qui avait fait le dîner.

Pardonnez-moi ce commérage ; mais, en bon Breton que vous êtes, vous aimez les histoires de votre pays, et j'ai plaisir à me rappeler celle-ci, dont vous avez fait un si charmant emploi.

M. Peyron, votre neveu, est passé ici; il s'y est arrêté deux jours. Nous avons bien causé de la Bretagne, de vous et de tous vos bons parents, au souvenir desquels je vous prie de me rappeler.

Agréez, etc.

LETTRE DCGGXIX.

Abbeville, 29 novembre 1845. .

A M. Jules Jànin, a Paris.

Gare aux morts! ils ont toujours quelque chose à demander aux vivants. Or, le mort, c'est moi ; le vivant, c'est vous, non pas précisément le bon vivant, et encore moins le viveur, mais ce qui vaut mieux, le vivant sage et philosophe. Quoi qu'il en soit, je vous le répète, gardez-vous des morts ! Voici ce que celui-ci vient vous demander :

En 18.., je ne me rappelle pas trop Tannée, j'ai présenté à POdéon, alors Théâtre Français, Théâlre Royal, théâtre, etc. , une pièce en cinq actes et en vers, intitulée : le Grand Homme chez lui. Elle fut reçue à l'unanimité par le comité, et je n'en fus pas peu fier. Les comédiens l'accueillirent non moins bien, et huit jours après, la pièce eût été en répétition, si la censure n'y eût mis son veto.

Furieux, je courus a l'antre du monstre pour crier après, et le battre si c'était possible; mais au lieu d'une furie que je croyais rencontrer et houspiller, je trouvai un brave et digne homme, l'abbé Royou, avec qui je fis connaissance. Bref, à l'aide de ce saint prêtre qui, sur trois cents vers que la censure m'avait rognés, m'en fit rendre deux cents, je parvins à ravoir mon manuscrit avec l'autorisation de jouer.

On en profita tout de suite, et mes rôles étaient dis-

LETTRE DCCCXIX.

tribués, la pièce montée, quand l'Odéon fit banqueroute.

Six mois après, résurrection du dit théâtre. Ma pièce étant restée debout sur ses ruines, j'ai cru qu'appartenant ainsi au Matériel, et devenue, pour ainsi dire, l'une dés colonnes de l'édifice, sa réception serait maintenue comme bonne, et j'exhibai ma patente d'inscription au répertoire.

Mais, vanité des vanités 1 on me dit que les nouveaux se moquaient des anciens ; que ma pièce reçue n'était pas reçue, et qu'il fallait une seconde réception. Va donc pour une seconde réception.

Elle fut unanime comme la première.

On allait jouer la pièce; mais, hélas 1 le premier comité de censure n'existait plus. Il y en avait un autre composé d'ogres, sans un abbé secourable. Aussi, refus du bon à représenter.

Cependant, à l'aide de trois ministres et d'un prince du sang, je gagnai encore une fois mon procès, et j'obtins la levée de l'interdit.

Autre événement, nouvelle culbute de l'Odéon. Puis gâchis, puis 1830, et encore gâchis et regâchis.

Enfin, nous arrivons à 1834, et, un jour, il me vient en tète, en passant sur la place de l'Odéon, de demander si mon manuscrit y était encore. Or, le théâtre était abandonné aux rats, et ma pièce aussi. Cependant, à l'aide de la charitable femme du portier, le seul homme de lettres qui fût resté dans l'édifice, nous parvînmes, en bravant la poussière et les dits mammifères, à retrouver ma pièce que je portai tout d'un saut à mon ami Viollet-Leduc, qui se chargea de la lire aux Français quand j'aurais obtenu un tour dte lecture; mais deux

jours après, je suis parti de Paris, oubliant net de demander ce tour. C'est aujourd'hui ce que je vous prie de faire pour moi. Ce théâtre étant un de ceux qui n'ont rien à vous refuser, j'espère, par votre entremise, y obtenir la faveur d'être jugé une troisième fois.

LETTRE DCCCXX.

Abbeville, 15 décembre 1845.

A M. Joachim Lelewel, a Bruxelles.

Monsieur,

C'est avec un vif plaisir que j'ai reçu de vos nouvelles. On m'avait dit que vous aviez été indisposé, mais comme vous ne m'en parlez pas, j'espère que cette indisposition n'a pas eu de suite.

L'année dernière, j'ai eu le malheur de perdre mon vieux père; il avait quatre-vingt-huit ans. Quoique ses facultés fussent bien affaiblies, il aimait encore à parler science, surtout numismatique, et il citait souvent votre nom.

La Société d'Émulation a reçu, dans le temps, votre excellent ouvrage sur l'histoire de Pologne. Elle vous en a remercié par une lettre qui, je le vois, ne vous est pas parvenue. Ce livre figure aussi dans ma bibliothèque, et je le consulte souvent.

Tous mes ouvrages, que je suis loin de comparer aux vôtres, seront mis en réserve pour les bibliothèques de Pologne. J'y joindrai celui dont l'impression est termi-

LETTRE DCCCXX

née depuis longtemps, et dont on finit les dessins. 11 a pour titre : De l'Industrie primitive ou des arts à leur origine. Il paraîtra dans quelques mois, et vous en aurez un des premiers exemplaires complets. Il sera accompagné de coupes de terrains et de nombreuses figures indispensables pour faire comprendre le sujet, et surtout pour y faire croire.

J'avais réuni une certaine quantité d'instruments celtiques en os et en silex. Pour augmenter cette collection, j'ai fait fouiller des tombelles et surtout les tourbières de la Somme. Sous cette tourbe et même sous celle dite bocageuse, qui passe pour antédiluvienne, j'ai trouvé des vases d'une pâte grossière; sous ceux-ci, d'autres vases; et plus bas encore, une troisième et même une quatrième couche, avec des silex taillés, des charbons, des os ouvrés, etc. Je croyais que c'était là les plus anciens ustensiles du monde; il n'en était rien. J'ai exploré les bancs diluviens, et, sous des ossements d'éléphants, de rhinocéros et d'autres animaux fossiles, j'ai trouvé des haches et des couteaux en pierre, et je n'ai pas douté qu'ils ne fussent l'œuvre d'une race d'hommes bien plus vieille que toutes celles dont parle la tradition, et contemporaine de ces races éteintes.

Tel est le sujet de mon livre. La description détaillée et les plans et figures à l'appui, prouveront à la fois la nature diluvienne des terrains dans lesquels ces objets se trouvent, et la réalité du travail qu'ils présentent.

J'ai reçu votre livre intitulé: Guillebert de Lannoy, et je l'ai lu avec cet intérêt qui s'attache à tout ce qui sort de voire plume à la fois savante et éloquente, plume qui grave pour l'histoire.

J'ai beaucoup regretté que vous n'ayez pu résider à Abbeville. J'espère encore que vous y reviendrez. Le logement que je vous ai offert est toujours à votre disposition.

LETTRE DCCCXXI.

Abbeville, 30 décembre 1845.

À M. LE COMTE DE RlENCOURT, A PARIS.

Je suis toujours, mon cher compatriote et ami, dans les silex jusqu'au cou. On dessine, on lithographie; bref, j'arrive à ma quatre -vingtième planche, à ma seize centième figure, et je suis depuis longtemps parvenu à ma six cent vingtième page grand in-octavo. Si ce livre n'est pas bon, ce n'est pas faute de poids, et les libraires s'en tireront toujours sur les épiciers. D'ailleurs, ils pourront mettre mes cinq volumes de métaphysique pour faire l'appoint.

Bientôt notre chemin de fer sera en pleine activité. — Cinq heures d' Abbeville à Paris sans se presser; trois heures quarante-cinq minutes en se pressant. Dans mon enfance, la diligence mettait trois jours. Qu'aurait-on dit ou fait à celui qui eût annoncé ce que nous voyons?-— Les gens polis l'auraient traité de conteur, les autres de fou. Et pourtant la vapeur n'est qu'à son point de départ et à ses premiers essais. Dans cent ans, on en verra de belles.

J'approuve fort l'emploi honorable que notre vieil ami fait de sa fortune, et surtout les belles fêtes qu'il donne.

LETTRE DCCCXXf.

La première partie de la vie, l'enfance, se passe à attendre le plaisir et à jouir de celui qui survient.

La seconde, la jeunesse, se consume à le poursuivre, bien souvent sans l'atteindre.

La dernière, l'âge mûr, devrait être employée à ne donner aux autres : le plaisir honnête bien entendu.

Quand donc nous donnerez-vous une suite à votre Histoire du siège de Dantzick? Ce morceau a été généralement approuvé, mais il est incomplet.

J'ai lu le mémoire de M. *** sur Napoléon et ses habitudes privées. Son amour pour le tabac n'allait pas aussi loin qu'il le prétend ; il prisait beaucoup, mais ne fumait pas. En voici la preuve: Ayant reçu en présent de très-belles pipes, il voulut un jour en essayer, et il n'en pouvait venir à bout parce qu'il ne tirait pas assez fort. Enfin, il y parvint; mais au lieu de rendre la fumée, il la garda : de sorte qu'elle lui sortit par les narines et par les yeux. Dès qu'il put respirer : « Otez-moi cela! s'écria-t-il, quelle infection! oh! les cochons! la tête me tourne. » C'est son valet de chambre Constant qui raconte cette petite anecdote. L'empereur disait depuis que c'était une habitude qui n'était bonne qu'à désennuyer les fainéants.

LETTRE DCCCXXII.

Abbeville, 22 février 184G.

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