‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 30 sur 33 · A M. DE P · texte numérisé non relu

A M. DE P

On vous a fort exagéré, mon bon ami, les torts ou les fautes, si vous voulez les nommer ainsi, de la dame dont vous me parlez, ou de l'héroïne de votre lamentable histoire. Ce récit, sans doute, prouve en faveur de l'imagination de celui qui vous Ta fait, mais il ne prouve que cela : Rien n'est beau que le vrai !

La dame dont il s'agit, et que j'ai beaucoup connue, a pu commettre des inconséquences ; c'était une de ces femmes qu'on appelle légères, mais c'est tout, et tout ce qu'on vous a dit de plus n'est que mensonge et calomnie. Si elle a causé du mal, c'était probablement sans le vouloir, et peut-être sans le savoir. Voici, d'ailleurs, ce que je sais d'elle :

Mme J. R** était venue à Gênes pour y voir sa sœur, Mme de M**, chez laquelle elle descendit et continua de demeurer. C'est là que je la vis pour la première fois en 1807. Elle avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans; elle

LETTRE DCCCXXII.

était veuve, et, quoique sans fortune, elle avait bien des adorateurs. Mon ami de Pracontal en était éperdument amoureux ; M. L**, l'un de nos premiers administrateurs, n'en était pas moins épris; M. de C**, noble et riche Génois, en perdit la tète. J'en pourrais citer vingt autres, car jamais je n'ai rencontré une femme qui fît naître l'amour plus promptement et plus sûrement. Il était véritablement impossible de résister à l'étrange fascination qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient, et même sur ceux qui ne faisaient que l'entrevoir; et les vieux comme les jeunes, les dévots comme les mondains, les étrangers comme les Français, tout le monde y était pris. Les folies qu'elle a fait faire à des gens jusqu'alors réputés sages, seraient le sujet d'une longue histoire qui aurait tout l'air d'un roman.

Par quel moyen M»e R** arrivait-elle à ce résultat? Était-ce en faisant beaucoup de frais? — Non, elle n'en faisait aucun. Elle parlait peu, et presque toujours bas. Son instruction était nulle, son esprit médiocre. Elle était coquette sans doute, mais c'était une coquetterie toute passive. Elle écoutait, elle laissait venir, n'annonçant dans ses manières aucune intention dominatrice, aucune adresse. Au contraire, semblant toujours prête à se sacrifier à toutes les circonstances et à tout le monde, elle se montrait simple, sans défiance, bonasse même, et facile à tromper. On aurait cru qu'il n'y avait, avec elle, qu'à se baisser et prendre. Mais c'était là précisément qu'elle vous prenait vous-même : c'était par cette facilité apparente qu'elle vous avait attiré et qu'elle vous maintenait dans son attraction.— Comment? — C'est qu'en ayant l'air de toujours céder, elle ne cédait jamais, et qu'elle

laissait volontiers croire qu'elle était votre conquête, pourvu que vous fussiez la sienne, ou en termes d'amoureux, son adorateur malheureux, sa victime. Je ne puis pas affirmer que tous l'aient été, mais c'était assurément la grande majorité; et je suis convaincu que ceux qu'elle a rendus si ridicules et auxquels elle a fait faire de si nombreuses et si longues fautes, n'en ont rien obtenu.

Quel était le principe de sa coquetterie? Était-ce calcul, froideur, perversité? — Nullement; elle n'était point méchante, ne disait jamais de mal de personne, pas même des autres femmes. Elle n'était pas intéressée; elle avait d'ailleurs peu de besoins, mangeait peu, buvait de l'eau, et sa mise était toujours simple.

Quant à sa froideur, bien qu'elle eût quelque chose de lent et de nonchalant dans ses mouvements, il était impossible d'y croire. Il suffisait de la regarder pour ne point douter qu'elle eût une âme ardente. Sa résistance était donc réellement vertu, et non indifférence et absence de sens ou de sensibilité. J'en eus la preuve. Cette femme, qui se mouvait avec tant de paresse et qui, lorsqu'elle était assise, paraissait tant désirer de n'être pas dérangée, entendit un jour un propos insultant prononcé à l'autre bout du salon, non contre elle, mais contre sa sœur. Elle bondit comme une panthère et, d'un saut, elle fut près de l'impertinent qu'elle altéra d'un mot. C'était l'un de ses adorateurs; elle lui ferma sa porte. Il faillit en mourir.

Si le sentiment qu'elle faisait naître si subitement, si généralement, n'était éveillé ni par son esprit qui, je viens de le dire, était médiocre, ni par ses manières qui n'avaient rien de fort distingué, il ne semblait pas prov U

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venir davantage de sa beauté qui ne pouvait être comparée à celle de beaucoup de Génoises alors justement renommées: Mmes Gazzana, Bianca-LaQèche, Momina, Spinola, Costa, Negroni, etc. Mœe R** était une femme de taille moyenne, grasse, à la chevelure d'ébène, à la bouche grande, mais meublée de dents charmantes qu'entouraient deux lèvres de corail. La lèvre supérieure était ornée d'une petite moustache qui donnait à sa physionomie quelque chose d'extrêmement piquant.

Ses bras, sa poitrine étaient bien dessinés, mais non pas mieux que ceux de dix autres femmes qu'on rencontrait dans la même société, et que pourtant les hommes délaissaient complètement pour elle.

D'où venait donc cet attrait qu'on peut nommer invincible?— Il venait de ses yeux. Je n'en ai jamais vu de plus beaux. D'un noir velouté, ils avaient quelque chose de si voluptueux et, par instant, de si provocateur, qu'ils auraient induit en tentation saint Antoine luimôme.

Ombragés de cils admirables et d'un sourcil fin et noir qui s'étendait comme un arc gracieux et fortement dessiné, ses yeux pouvaient tout dire, et l'on comprenait alors pourquoi cette femme ne parlait pas, pourquoi elle ne faisait pas de gestes : ses yeux parlaient pour elle; ils avaient enfin plus d'éloquence, plus de séduction que n'en aurait eu tout ce qu'elle eût pu dire et faire.

Je vous répéterai donc : oui, Mmc R** était une créature séduisante, et la plus séduisante peut-être qu'on pût rencontrer. Mais elle ne faisait aucun frais pour séduire; elle n'avait qu'un moyen d'attaque, qu'un de défense: ses yeux. Ses yeux étaient ses armes; là

était son poignard ou son poison. Mais ce poison était réel : à ce regard, le cœur le plus froid, le plus insensible, le plus ennemi des femmes, le plus prévenu contre elles, se sentait brûler. Devant ce regard, il fallait fuir, et souvent môme il était trop tard, il vous suivait, il vous obsédait , on ne pouvait s'en délivrer : on était ensorcelé.

Ces armes, elle les a gardées longtemps. Elle avait quarante ans au moins, quand un acteur des Français, célèbre par sa beauté, fort à la mode et alors à peine âgé de trente ans, l'aperçut par hasard dans l'escalier d'une maison où elle logeait, rue de la Jussienne. 11 en devint bientôt épris, et elle manqua aussi de le rendre insensé.

Ayant dépensé ou plutôt fait dépenser des monceaux d'or, elle n'avait pas même gardé de quoi vivre. Elle est veille aujourd'hui, et dans une position assez précaire; d'ailleurs, belle encore, m'a-t-on dit, car il est des femmes devant lesquelles le temps semble s'arrêter. Si vous allez la voir, tenez-vous donc à distance, et prenez garde qu'elle ne vous jette un sort.

LETTRE DCCCXXIII.

Abbeville, 23 mars 1846.

Je vous parlais ailleurs des obstacles qui, pendant quatre années, avaient arrêté les effets d'une donation que j'avais faite à l'Etat, et qui les arrêtent encore, et je vous en ai dit la cause. Il en est une autre qui n'y

556 LETTAE DCCCXXIII.

contribue pas moins: c'est la peur de l'encombrement et l'horreur qu'inspirent aux gardiens les morceaux d'art qui tiennent de la place et exigent quelqu'entretien. Les conservateurs eux-mêmes ne sont pas exempts de cette antipathie. Il est vrai que parmi eux il y a des exceptions.

Quant aux gardiens, c'est à peu près général; ils n'estiment et n'admirent rien tant dans le musée confié à leurs soins que les salles vides, et, si on les en croyait, elles le seraient toutes. En effet, une salle vide n'attire pas le public; or, le public est la croix des gardiens. Les jours où il entre sont leurs jours d'angoisses et de douleurs. Un donateur est donc pour eux sinon un persécuteur et un ennemi, du moins quelque chose qui y ressemble.

Quant aux administrateurs ou conservateurs, si ce sont des professeurs, des hommes d'études, comme cela devrait toujours être, vos dons seront bien accueillis : l'amour de la science fait taire, chez eux, toute autre considération, et ils accepteront avec reconnaissance même l'objet qui détruira un système ou une théorie qu'ils auront laborieusement établi; ils n'ont qu'un but: la vérité; qu'un désir, l'intérêt public; et ils ne s'en écartent jamais.

L'administrateur purement administrateur ne s'en écarte pas non plus : le bien public est aussi son but, mais il envisage ce bien d'une autre manière. Le professeur veut un public savant; lui, veut un État riche. Dès-lors, à ses yeux, la question de science n'est que secondaire, et se tenir dans les limites de son budget est pour lui le point capital. A la fin de l'année, il sera

heureux s'il n'a pas excédé le chiffre officiel, et plus heureux s'il a fait, sur ce chiffre, une économie.

Il est facile de comprendre que, pour cet administrateur économe, les salles vides ont aussi un grand charme, et que tout objet d'encombrement ou qui exige une avance de soins et une perspective de frais a, pour lui, un double motif de répulsion : il y voit moins un sujet d'étude, un modèle d'art ou un jalon d'histoire, qu'une cause de dépenses et d'entretien; sans compter la responsabilité qui en résulte pour lui et ses agents, responsabilité qui fait que le morceau lui est d'autant plus odieux qu'il a plus de valeur. Aussi tel conservateur, mû par cet esprit de ménage, s'est donné dix fois plus de peine et a déployé plus de talent pour fermer à un donateur l'entrée de son musée, que l'autre n'en a montré pour le fonder et l'enrichir.

Que cet administrateur rigide n'ait pas son mérite, c'est ce que je suis loin de contester. Plût à Dieu que tous nos financiers fussent animés d'un même esprit d'épargne 1 Mais c'est précisément parce qu'il administre avec conscience qu'on devrait lui donner un peu plus de latitude et d'argent; car, en définitive, il s'agit d'une chose utile. 11 ne suffit pas, pour faire un musée, d'avoir un conservateur honnête et des objets précieux, il faut encore que le public les voie, et pour qu'il les voie, il faut bien qu'on les lui montre en les exposant dans un emplacement convenable, c'est-à-dire vaste et éclairé.

C'est cette pauvreté d'emplacement qui, lors de ma première donation, a causé toutes mes tribulations, et c'est encore cette même cause qui empêchera probablement qu'on profile de la seconde.

558 LETTRE DCCCXIV.

Sans doute, ni la place, ni les visiteurs ne me manquent dans ma maison d'Abbeville, et l'entrée n'en est refusée à personne, mais ceci ne suffit pas. C'est sur un point central, au milieu des hommes d'études, c'est dans une capitale que l'on juge ces questions de science, et c'est là, quand ils sont sous les yeux de tous, que les modèles sont utiles et les exemples fructueux.

LETTRE DCCCXXIV.

Abbeville, 20 avril 1846.

Je vous envoie, mon cher ami, mon livre de V Industrie primitive ou des arts à leur origine, qui, depuis trois ans qu'il est imprimé , court le monde par pièces et morceaux, et vient d'apparaître déjà vieux.

Vous allez me demander qu'est-ce que c'est que cela? —Je vous dirai que depuis la dernière pluie, je me suis fait savant; oui, je fais de la science à l'aide de celle des autres. Mon procédé, le voici : j'ai remarqué que les savants aiment beaucoup les ânes; l'amitié que vous me portez en est la preuve. Dans cette conviction, je m'adresse un peu à l'un, un peu à l'autre; chacun m'offre une bouchée de foin, et quand j'en ai assez, j'en fais une botte et je l'envoie à l'imprimeur.

Mais je vais vous conter l'histoire de mon livre.

J'avais, depuis une quinzaine d'années, recueilli bon nombre d'instruments en pierre et en os appartenant à l'époque celtique, et j'en faisais une petite collection,

lorsque procédant à quelques études géologiques dans notre vallée, j'ai, il y a de ceci environ huit ans, peutêtre plus, trouvé dans un banc diluvien, parmi des os de mammifères: elephas primigenius, rhinocéros tichorinus, bas bombifrons, urus et autres animaux antédiluviens, des instruments de pierre travaillés de main d'homme. Ceci me surprit moins que vous pouvez le croire, car bien des années avant, j'avais dit et écrit que c'était dans le diluvium qu'on devait chercher les os de l'homme fossile et ses œuvres.

Quoi qu'il en soit, je fls part de ma trouvaille à M. Louis Cordier, de l'Académie des sciences, mon compatriote et ami, qui, en cette qualité, m'a ri au nez. Je le dis à M. de Blainville qui a ri plus fort. M. Al. Brongniart seul a pensé qu'il fallait voir avant que de rire.

M. Al. Brongniart est, avec Cuvier, auteur de l'Histoire géologique du bassin de Paris; son opinion est compétente ici. Il ne veut qu'un fait, je lui en donnerai davantage, car depuis ma première découverte, qui n'est pas nouvelle comme vous avez vu, j'ai trouvé dans d'autres bancs clysmiens ou dans des terrains tertiaires précisément ceux de la période géologique dans laquelle la science ne veut pas admettre de fossile humain, j'ai trouvé, dis-je, non pas une fois ni dix, mais vingt, mais cent fois des silex ouvrés en haches, en couteaux, et ce qui est plus étrange, en figures que je crois symboliques ou hiéroglyphiques.

J'ai donc griffonné là-dessus du matin au soir; j'ai dessiné et fait dessiner quatre-vingts planches représentant seize cents figures, et c'est cela que je vous

LETTRE DCCCXXV.

expédie eu vous priant de venir en raisonner avec moi à Abbeville, où j'ai un appartement tout prêt pour vous recevoir, et du vieux vin de soixante ans qui n'attend que vous pour être bu.

LETTRE DCCCXXV.

Abbeville, 30 avril 1846.

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et vous allez crier au menteur si je réponds à votre question et vous dis ce qui m'a fait rire quand vous parliez de la maison qu'achète votre voisin, et du regret que vous avez d'avoir manqué ce marché. Si cela peut vous consoler, je vous apprendrai que la perte n'est pas grande, et moi, qui ne suis pas superstitieux, si l'on m'offrait cette maison même pour rien, à la condition de l'habiter, je ne l'accepterais pas. Le pourquoi, vous allez le savoir, si, jusqu'au bout, vous voulez bien m'écouter sans rire.

J'ai cité ailleurs une paire de bottes qui portait malheur, et un cheval qui rendait fou : eh bien ! la dite maison a le même inconvénient, et, pour comble d'étrangeté, elle rend fou de la même folie. Si cette influence domiciliaire dure , comme on l'assure , depuis sa fondation, datant de l'an 1497, elle a dû, depuis lors, contribuer à peupler bien des cabanons, trous perdus et autres asiles que la charité d'alors, d'accord avec la médecine, réservait aux aliénés. Je parlerai seulement de ceux que j'ai vus.

Le premier était un homme de fort bonnes manières, qu'on appelait M. Sourdeau, peut-être par antithèse à son nom, car il avait d'excellentes oreilles qui contribuèrent, je crois, à son infirmité. M. Sourdeau, bien élevé et parfaitement raisonnable, se mit tout d'un coup à croire que les gens qui l'approchaient chuchotaient entr'eux, et même lorsqu'ils ne disaient mot, il entendait toujours quelque chose. S'il eût entendu des compliments, rien de mieux, cela l'eût tenu en joie et santé, mais c'étaient des remarques peu charitables, des épigrammes, des satires, des calomnies dont il était toujours le sujet. Qu'on juge alors comment il accueillait ses amis et connaissances, et ne voulant pas demeurer en reste avec eux, quelles gracieuses réponses il leur faisait.

Comme il joignait quelquefois le geste aux paroles, on fut contraint de l'enfermer pour sûreté publique.

Le second était un grand bellâtre, un ci-devant jeune homme, toujours bien frisé et pommadé, et qui paraissait si contrarié de devenir vieux, qu'il voulait battre tout le monde. C'était une velléité comme une autre, et rien encore n'y accusait la démence; bientôt le mal le gagna aussi, et il alla rejoindre son prédécesseur.

Le troisième était un bourgeois pacifique, ne songeant qu'à bien boire et bien manger. Quoi qu'il en soit, la fatale maison opéra. Voilà qu'il ne mange plus, qu'il ne boit plus, et qu'il maigrit à vue d'œil. On lui demande ce qu'il a : il ne répond pas. Enfin, le mal se révéla par une grande lettre qu'il écrivit au procureur du roi, dans laquelle il lui dénonçait une immense conspiration dirigée contre lui, honnête habitant, que toutes les puissances européennes coalisées voulaient exterminer, v l\*

im LETTRE DCCCXXV

en raison de ses opinions politiques. En outre du fer et du feu, ses cruels ennemis employaient aussi le poison: c'était donc par raison de santé qu'il ne voulait plus manger.

Comme vous le voyez, la tête était aussi déménagée. — Et de trois!

Nous arrivons au quatrième ; c'était un docteur en médecine. Un médecin fou 1 ceci ne s'était jamais vu. Sa folie était singulière, car il ne croyait plus au bon sens, hors le sien. Partout ailleurs, il ne voyait que des fous.

Il commença à traiter comme aliénés successivement tous ses domestiques. Celui qui prétendait ne pas l'être, était immédiatement mis à la porte.

Bientôt, il s'en prit à sa belle-mère, qui, pour échapper au traitement, se hâta de déménager.

Enfin, il en vint à sa femme, qui, baignée et saignée de force , s'enfuit demi - morte se réfugier dans sa famille.

Pendant ce temps, par suite du même système, ses malades mouraient à qui mieux mieux, car, en voyant la folie partout, il ne voulait plus voir de malades nulle part ; il traitait de maniaques et médicamentait en conséquence tous ceux qui le consultaient sur une indisposition quelconque. On comprend ce qui s'en suivait. 11 fallut bien aussi le faire interdire.

Le cinquième mérite une attention spéciale, conséquemment une notice à part, et dont les quatre précédentes ne seront que la préface. Nous y viendrons en temps et lieu.

LETTRE DCCCXXVI.

Paris, 5 août 1846.

Je n'ai pas vu, à Eu, le garde-des-sceaux ; il n'y était pas. Je me suis présenté chez lui dès mon arrivée à Paris; il était absent, et il Test encore. Mais franchement, c'est à regret que je m'occupe de cette affaire; vous vous y êtes intéressé sans la connaître, et je vais vous en dire un mot. Il fut un temps, qui n'est pas trèséloigné encore, où chaque ville de France avait ses duellistes de profession, individus qui, après s'être longtemps exercés au tir ou dans les salles d'armes, se croyant à peu près sûrs de tuer un homme sans s'exposer beaucoup eux-mêmes, allaient chercher dispute au premier venu qu'ils ne jugeaient pas fort, et l'obligeaient à se rendre sur le terrain pour s'y faire égorger et leur procurer ainsi le renom de braves. Ce renom , on l'ambitionnait, non sans quelque raison, puisque le public, et notamment le public femelle, faisait grand cas des duellistes, et n'avait rien à leur refuser.

Le bon sens a enfin fait justice de cette folie cruelle dans laquelle, après nos révolutions, l'esprit de parti entrait aussi pour quelque chose. Les duellistes d'habitude n'existent plus dans les hautes classes, ni même dans les classes moyennes. Le goût du duel, ou l'orgueil de saigner un homme, est passé à la populace. Aussi ne voyez-vous guère, notamment à Paris, de réunion de guinguette

561 LETTRE DCCCXXVI

sans qu'il n'y ait quelqu'un de blessé ou de tué. C'est la récréation invariable de certains buveurs qui ont le vin mauvais et la poigne forte, ou bien encore d'individus qui, en réalité, ont plus soif de sang que de vin. Us aiment le meurtre, et c'est du prétexte de la boisson qu'ils couvrent leur férocité naturelle. Ils y cherchent une circonstance atténuante, et ils la trouvent, car je vous ai déjà cité l'indulgence du public, et des magistrats pour ces tueurs émérites. — « Ce ne sont pas des voleurs, dira ce bon public; ils tuent, c'est vrai, mais sans intérêt : ce sont des amateurs. » — Alors, que ne prend-on ces gens-là pour en faire des bourreaux? que ne les lie-t-on à la guillotine le jour d'une exécution? Ils pourraient s'y repaître de sang.

Nous sommes véritablement étranges dans nos lois répressives. L'erreur, la faiblesse, la folie même sont punies avec une rigueur implacable, et le malheureux égaré par la faim et qui aura volé un pain, ira aux galères. Mais l'amour du sang, mais la méchanceté, mais la férocité basse et cruelle, nous les excusons, ou nous les frappons d'une peine insignifiante, de quelques mois de prison.

Celui pour lequel on veut obtenir un adoucissement de peine est précisément de cette espèce. Il a été condamné à un an, et votre excellente cousine, qui ne tuerait pas une mouche, trouve monstrueux que le tueur d'hommes auquel elle s'intéresse, seulement parce qu'il est le fils de son garde, soit enfermé pendant quelques mois. Mais elle ignore qu'à peine sortie, cette bête féroce va recommencer, et que sa séquestration sauvera probablement ht vie à deux ou trois malheu-

reux qu'il aurait assommés pour conserver sa réputation de force et se tenir en haleine.

Au surplus, j'en causerai avec M. Martin (du Nord), si je puis le joindre; mais je ne demanderai sa grâce que conditionnellement, c'est-à-dire s'il a donné dans sa prison des témoignages de patience et de repentir; sinon, qu'il y finisse son année. Quant à moi, si j'avais été juge, c'est à dix ans que je l'eusse condamné.

LETTRE DCCCXXVII.

Abbeville, 20 août 1846.

A M. Henri Leathes, a Norwich (Angleterre).

J'ai bien regretté, mon cher et bon ami, de ne pas me trouver chez moi lorsque vous y êtes venu. J'étais allé à Eu, présenter mes hommages au roi, et de là j'ai gagné Dieppe et Paris d'où je ne suis revenu qu'avanthier.

J'ai trouvé, à mon retour, une lettre du vice-amiral Bergeret, à qui j'avais écrit pour lui parler de M. Scoot et de l'histoire qu'il prépare. Vous trouverez, ci-joint, copie de cette réponse que je vous prie de communiquer à M. Scoot. Je lui aurais même envoyé la lettre originale de l'amiral pour compléter la collection d'autographes que l'on fait à Londres; mais comme c'est une lettre toute particulière, je dois d'abord en demander l'autorisation à M. Bergeret qui, j'en suis convaincu, ne s'y refusera pas.

LETTRE DCCCXXVI11.

Ce qui m'a souvent frappé , c'est qu'il y avait des rapports de manières, de taille et même d'expression entre M. Bergeret et l'amiral Sidney Smith que j'ai fort bien connu, moins pourtant que son frère, M. Spencer Smith, ancien ambassadeur, homme fort savant, et qui a écrit plusieurs ouvrages en français d'un style aussi pur qu'élégant.

Vous m'avez parlé d'une académie à laquelle l'envoi des Mémoires de la Société d'Émulation pourrait être agréable. J'en ai oublié l'adresse, sinon je les lui aurais envoyés.

Mon livre de l'Industrie primitive a paru. J'ai vu, ces jours derniers, à Paris, MM. Brongniart, Dumas, Flourens, de Blainville, Dufresnoy, Cordier, Élie de Beaumont, Champollion, etc. Tous m'avaient engagé à en ajourner la publication jusqu'à ce que l'Académie des sciences et celle des inscriptions et belles-lettres aient fait leur rapport; mais il est trop tard.

Ce rapport fait, si on veut le faire, ce dont je doute, je m'empresserai d'offrir des exemplaires de l'ouvrage aux sociétés anglaises dont je suis membre.

Agréez, etc.

LETTRE DCCCXXVIII.

Àbbeville, 10 septembre 1846.

Tout ce que dit M. M**, dans sa brochure, est parfait en théorie. C'est le paradis sur le papier; à la pratique, c'est l'enfer.

Avant de nous montrer ce qui doit ôtre, il aurait bien dû nous dire un mot de ce qui est, car pour arriver à l'égalité, il faudrait faire que les hommes fussent égaux, ne fût-ce qu'en peinture, ou du moins en raisonnement.

Comment se fait-il qu'en tout pays et sous tous les gouvernements, c'est la majorité qui est la très-humble servante de la minorité?

Comment cette minorité, qui quelquefois ne forme pas la centième partie de la nation, parvient-elle à la maintenir dans sa dépendance?

Je vous répondrai: Elle la maintient par le même moyen qu'un vacher de douze ans conduit à sa guise cinquante bœufs, dont un seul, d'un coup de corne, pourrait le réduire en miettes.

La cause de ceci, c'est que le petit garçon a plus d'intelligence dans sa petite tête que les cinquante bœufs dans toute leur grosse personne.

(1 est donc vrai que, dans toutes les sociétés possibles, la grande majorité se compose de bœufs qui vont comme on les pousse.

Ensuite, les poussc-t-on toujours bien? — C'est ce que je ne saurais affirmer; je serais plutôt tenté d'assurer le contraire.

Puis, s'adressant au peuple en personne, M. M** lui parle nationalité, trône, patrie, gloire, honneur, liberté, etc., etc. C'est absolument comme s'il lui parlait grec. Il n'y a ni nationalité, ni patrie, ni gloire, ni honneur, ni liberté pour celui qui, ne possédant rien, vit au jour le jour, et qui n'est pas sûr, même en travaillant, d'avoir un morceau de pain. La patrie est le lieu où il gagne ce pain; sa liberté est celle de le gagner tous les jours;

LETTRE DCCCXXIX.

sod honneur est de l'y gagner honnêtement ; son indépendance est d'être sûr de le conserver.

Quant au trône, hélas ! c'est bien souvent pour lui la pierre rouge de sang où on le sacrifie à Moloch.

Ce que M. M** raconte de nos velléités belliqueuses n'est pas chose nouvelle, et je pourrais en citer des exemples presque périodiques. Est-ce dans l'air, est-ce dans le sang; cela tient-il de la grippe ou du choléra? Il est, en France, certaines époques atmosphériques où l'on voit tous les bourgeois saisis d'une étrange manie. Tous ensemble courent chez leur tailleur, ils lui commandent un habit bleu à parements rouges ou blancs ; ils s'attachent une giberne au derrière ou au ventre, selon la mode, et un sabre au côté ; puis, ainsi équipés, et tambours en tète, ils se mettent à arpenter les rues de la ville ou à parader dans les champs. Alors, tous les petits enfants bondissent de joie et font comme eux.

LETTRE DCCCXXIX.

Abbeville, 20 septembre 1846.

Les escobarderies électorales ne datent pas d'aujourd'hui, mon cher E**. Quand M. Gréterin, directeur général de l'administration des douanes, fils d'un petit receveur de cette administration, et qui lui-même a été simple commis à quinze cents francs, se présentait aux élections de Saint-Malo, les électeurs libéraux disaient partout : « Vous allez nommer M. le baron de Gréterin,

ancien chambellan de Louis XVIII; c'est un blanc, un légitimiste. »

Parmi les moyens électoraux, j'ai toujours admiré celui qu'employait un boucher de Brest : à l'aide de sa charrette et d'un bon cheval, il faisait à lui seul la moitié des élections. Il connaissait tous les électeurs paysans et ivrognes. Le jour des élections, il se rendait chez eux, les grisait, les chargeait sur sa voiture, les amenait voter ; puis en allait chercher d'autres.

Un de ces électeurs entre un jour dans la salle du scrutin sans son conducteur qui l'avait cru encore assez d'aplomb pour voter seul, mais ce digne ivrogne avait perdu son bulletin et oublié le nom de son candidat. Ne voulant pas s'exposer à donner sa voix à l'adversaire, il s'approche de la table et s'écrie : « Monsieur le président, je vote pour l'amour et le vin. »

Puisque nous en sommes sur les élections, vous allez en voir un échantillon qui prouve à la fois notre respect pour la loi et pour les vieillards. Voici le compte-rendu d'une séance toute officielle; je le copie textuellement, il en vaut bien la peine. Il formule, en peu de mots, notre temps, sa politique et sa morale.

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