A M. LE COMTE DE LA FRUGLAYE, A MORLAIX
Votre lettre m'a fait grand plaisir; depuis longtemps j'attendais de vos nouvelles. Les troubles politiques, les tempêtes et le choléra qui, chez vous comme ici, ont fait sentir leur satanique influence, ne nous donnaient pas peu d'inquiétude sur le sort des personnes que nous aimons. Enfin, vous êtes sain et sauf, ainsi que votre famille, et nous nous réjouissons sous nos plaies.
Je serais fort embarrassé pour vous faire, ainsi que vous le désirez, l'historique du choléra dans nos départements. Je n'ai pris aucune note, ni fait de remarques suivies. Ce que je sais, c'est que la scarlatine, qui a précédé le choléra, n'a pas causé moins de ravages; que les symptômes en étaient presqu'identiques, et les effets non moins mortels. Seulement, ils sévissent plus particulièrement contre les enfants. J'ai vu ainsi périr, dans une matinée, les deux fils de huit à douze ans d'un de mes voisins.
Le démon indien, le vrai et franc choléra, n'a point non plus voulu passer sans me faire sa visite. 11 est entré au logis, m'a donné quelques crampes, quelques coliques, quelques maux de cœur que j'ai fait passer, non avec l'étrille, selon la prescription, mais avec des bains d'eau froide, ma panacée universelle. Puis, le dit choléra s'est jeté, comme un vautour, sur une bonne grosse vieille gouvernante qui nous sert depuis quarante aus,
laquelle ne songeait guère à lui. Heureusement que mon père, ma sœur et mes frères étaient à la campagne; je leur écrivis d'y rester.
Les autres habitants de la maison, c'est-à-dire mes domestiques, prirent assez bien la chose, et, à mon exemple, ils soignèrent la malade qui, en dépit de ses soixante-dix ans et de deux médecins qui soutenaient qu'elle n'avait pas trois heures à vivre, s'en tira moyennant une bonne ration d'émétique et un large emplâtre posé sur l'estomac.
Sauf les légers symptômes dont je viens de parler, je n'ai rien éprouvé de toute la saison, et pourtant, en ma qualité de membre d'une demi-douzaine de commissions sanitaires, j'ai vu et touché bien des cholériques qui n'en sont pas moins morts.
L'invasion du mal, en supposant toujours que la scarlatine, qui ravageait depuis longtemps le pays, ne fût pas le choléra, avait, comme partout, été prévue. On le voyait arriver par étapes, comme s'il eût eu sa feuille de route, et l'on pouvait dire la veille où il serait le lendemain.
C'est le 18 avril 1832 qu'il a fait son entrée à Abbeville. Le soir précédent, j'étais, avec toute la population, à une fête de village, à Monflières, où l'on dansait tout aussi gaîment que s'il se fût agi d'une noce, et cependant il était aux portes, et tout le monde le savait.
Du 18 avril, jour de l'invasion, au 8 juin 1832 , il y a eu à Abbeville deux cent quatorze morts, sur une population de dix-huit mille âmes : ce n'est pas mal.
Le temps contribuait à cette mortalité. 11 faisait constamment froid ; ou juin, on se chauffait encore, v 1*
U LETTRE DCLXH.
L'intensité de la maladie parut faiblir en novembre. Le 30 décembre, on la croyait tout-à-fait passée, lorsque de nouveaux cas se déclarèrent. On en signale encore aujourd'hui. Est-ce une queue ou une autre tête?
Voici maintenant le résumé officiel. Il est mort ici, dans Tannée 1832, tout compris, le dix-huitième de la population, et, dans quelques communes environnantes, le quatorzième.
À Paris, d'après le relevé statistique de l'Hôtel-deville, les décès par suite du choléra s'étaient élevés, du 26 mars, époque de l'invasion, au 30 août, à dix-sept mille neuf cent soixante-dix-huit. La proportion est moindre qu'à Abbeville.
A Dieppe, la mortalité a été à peu près la même qu'ici, c'est-à-dire du dix-huitième.
À Cayeux, village de mille à douze cents âmes, presque tous les habitants ont été plus ou moins atteints. Le nombre des morts n'a pas dépassé vingt-cinq.
A Saint-Valery-sur-Somme , placé entre Abbeville et Cayeux, il n'y a eu que bien peu de cas. Néanmoins, la peur y était grande : partout on croyait voir des cholériques morts et vivants. Un matelot étant décédé subitement à Abbeville, le sous-préfet fit transporter le corps à Saint-Valery, son pays, pour qu'il fût remis à sa famille. A l'arrivée du cadavre, le conseil municipal s'étant rassemblé, décida que ce corps serait immédiatement renvoyé à l'expéditeur, c'est-à-dire au souspréfet, ce qui fut fait. L'on peut juger de la colère du magistrat à la réception du paquet.
Peu de jours après, dans une rue de ce môme Sainl- Valery, on ramasse un homme dans le ruisseau. On le
déclare mort, car on ne croyait plus à la vie à Saint- Yalery-sur-Somme. On ne pouvait renvoyer celui-ci à Abbeville, puisqu'il n'en venait pas; on le porte à l'hospice, dans la salle d'anatomie, et on allait en faire l'autopsie, lorsqu'au premier coup de scalpel qui, heureusement, n'attaqua que la peau, il réclama énergiquement, sauta en bas de la table et prit sa course. Il se porte aujourd'hui le mieux du monde.
On en cite un autre qui s'était endormi sur une borne. Ses camarades lui attachèrent au dos un écrileau sur lequel était inscrit : mort du choléra. Lorsqu'il se réveilla, il voulut retourner chez lui; mais l'étrange avis qu'il portait sans s'en douter faisait fuir tout le monde, et sa femme, chez laquelle le bruit de son retour l'avait précédé, lui ferma la porte au nez.
Puisque j'en suis sur les incidents, vous connaisse* peut-être celui de cet Anglais qui, se trouvant pris de coliques, crut, en attendant le médecin, devoir, selon l'ordonnance, se faire frictionner par son laquais. Le docteur, qui ne tarda pas à arriver, car cet Anglais était un lord, fut étonné de trouver le malade noir de la tôle aux pieds. Il ne pouvait concevoir la cause d'une aussi prompte décomposition. Après l'avoir tâté, voyant qu'il n'était pas mort ni même en danger, il interrogea le domestique qui s'aperçut qu'il avait frictionné son maître avec la brosse au cirage. Milord en fut quitte pour un bain.
Je ne peux partager votre opinion sur M. de F** et sa politique. J'aime assez les ultra, vous l'êtes, mais pourtant mon penchant ne va pas jusqu'à les aimer lorsqu'ils sont enragés, et votre homme l'est. Ce n'es1
3 fi
LETTRE DCLXIL.
pas même un ultra, c'est un apostolique. 0 la vilaine chose qu'un apostolique î Cela ressemble fort peu à un apôtre, à un bon du moins.
Quant au principe que vous mettez en avant, quoiqu'un peu tranché^ un peu radical, je l'adopte. Oui, pour qu'un gouvernement soit bon, il faut non-seulement qu'il n'appauvrisse pas le gouverné, mais qu'il l'empêche d'être pauvre, et, pour cela, qu'il soit en droit de le punir quand il le devient; car si partout il y a du travail, si ce travail est payé à sa valeur, l'homme valide ne peut manquer du nécessaire que par sa faute et sa volonté, mais il faut que le gouvernement assure à la fois ce travail et son paiement.
Je vous remercie bien de l'indulgence avec laquelle vous traitez mes gribouillages. Je termine maintenant un ouvrage plus sérieux, qui a pour titre : De l'origine et de la progression des êtres. C'est un grand sujet qui me fait rêver depuis longtemps, et m'aurait rendu lunatique si je n'avais pas, pour me rafraîchir le sang, fait du Cristophe et du Glossaire, sans préjudice des contes et des chansonnettes.— Vous allez dire: singulière macédoine! étrange salmigondis! — Que voulezvous, les extrêmes se touchent : je craignais toujours que ma tête, comme un ballon perdu, ne s'égarât dans les nébuleuses. Mon sujet, d'ailleurs, part d'un point fixe, et sans cesse y revient : tout est en Dieu. Tel est le résumé de la raison humaine; telle est aussi la morale de mon livre.
LETTRE DCLX1U.
Paris, 12 mai 1833.
A MON PÈRE
Je suis ici depuis le II avril. J'ai été à Crcspy du 23 au $6, ou plutôt à Scry, car je n'ai passé qu'un jour chez ma tante. Mes cousins et cousines de Belfort m'ont reru avec leur amitié accoutumée.
Sery, que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, est une délicieuse habitation. La rivière qui circule dans les jardins, les collines qui l'environnent, les bois qu'on aperçoit derrière, forment un ensemble charmant.
J'ai visité les carrières de pierres coquillicres, et j'en ai fait extraire de beaux échantillons.
C'est un pays à étudier. En me promenant dans les jardins avec Claire, nous avons fait une découverte: c'était un nid de fauvette placé dans le tuyau d'une pompe. M™ de Belfort défendit qu'on la fît jouer jusqu'à ce que les petits eussent pris la volée.
Elle se plaint beaucoup des paysans. Elle leur a donné un curé qu'elle paie; elle leur a fait présent, pour les empêcher d'aller au cabaret, d'une salle et d'un billard où ils peuvent jouer gratis; ils n'en ont pas moins escaladé ses jardins, et lui ont pris tous les poissons de sa rivière. Aujourd'hui, ils veulent lui faire un procès pour s'emparer de pâturages qui sont bien à elle.
Henri est toujours un peu enfant. Claire, au contraire, est charmante et fera une excellente femme.
Notre cousin le baron est par trop ultrà. Le commau-
LETTRE DCLX1II.
dant de la garde nationale de Crespy, chef des libéraux de l'endroit, étant venu lui faire visite, il l'accueillit fort mal. Cependant, il finit par lui offrir sa voiture pour retourner chez lui.
Je n'ai pas pu acquérir le lot de bois sur lequel je comptais; c'est M. Lepelletier qui l'a acheté.
J'ai dîné ici avec M. Miskievist, qui est le Byron de la Pologne. 11 parle bien français, mais avec l'accent italien. 11 fait imprimer ses poèmes à Paris par des ouvriers qui ne savent pas un mot de polonais, et pourtant, m'assurait-il, il y a fort peu de fautes.
Gomme les opinions se modifient! Il y a dix ans, j'étais un romantique, selon les journaux, et aujourd'hui, d'après les mêmes journaux, je suis un classique.— Vous avez changé de manière, me dira-t-on.— Point; ce sont les mêmes morceaux qu'ils citent.
Je vois souvent Paër, toujours brave homme et plein d'esprit. L'autre jour, j'entre chez lui; il était couché; il me dit: Ah! monsou de Perthes, je souis malate... Ahimé!... Ah! povero Paër!... Je rien pouis piou!... Je vais morire!... — Et, tout en gémissant, il commence à s'habiller. 11 n'était encore qu'à demi-vêtu, qu'il s'approche du piano et se met à chanter, d'une voix de tonnerre, une de mes chansonnettes qu'il avait mise la veille en musique.
Il se plaint beaucoup de n'avoir plus son ancien traitement de surintendant de la musique du roi; il a bien encore le titre, mais ad honores. Du reste, son chat et son perroquet sont toujours gras à lard.
Je serai à Abbevillc du 15 au 16.
LETTRE DCLXIV.
Abbeville, 23 mai 1835.
Soit fait ainsi qu'il est requis, car c'est bien de l'honneur pour nous. Pendant la soirée d'hier, j'ai annonce à la Société qu'un candidat se présenterait pour la place d'associé libre, et je vous ai désigné en me rengorgeant.
A ce beao nom, chacun s'oiogt d'eau bénite, Baisse la tcte et la relève ensuite, Tel au sermon quand le prédicateur A prononcé le saint nom du Seigneur.*
El puis, sautant par-dessus le règlement et sans attendre le délai d'usage, nous avons été immédiatement aux voix, et vous avez été nommé à l'unanimité. Vous voici donc reçu in nostro docto corpore, et devenu l'une des planètes de notre pléiade.
Mais ce n'est pas tout d'avoir une chaise curulc dans notre bonne cité, il faut y venir siéger; et pour ceci, comme on ne se nourrit pas purement des lettres, fussent-elles belles et même magnifiques, je vous offre place au feu et à la chandelle, ainsi qu'un bon lit que je fais dresser à cet effet.
Quant à M. ***, j'ai épuisé tous les moyens possibles pour arriver à un résultat utile pour lui. J'ai prié, crié, presque menacé son terrible oncle,
Mais il fut sourd à ma requête; Il a dit: non.— Moi j'ai dit: bien.
El, puisqu'ici je ne puis rien, Que du Seigneur la volonté soit faite.
LETTRE DCLXV.
Abbeville, 25 mai 1855.
Mon cher D**, j'ai fait honneur à toutes vos recommandations, mais donnez-moi trêve. Ce n'est point ce qu'elles me coûtent que je regrette, c'est le temps qu'elles me font perdre, et surtout le mauvais sang que cela me fait faire.
Grâce à votre facilité à donner des lettres d'introduction aux troubadours de Paris qui jugent à propos, au printemps, de prendre l'air de province, vous avez fait de ma maison un logis à pied et à cheval, auquel il ne manque que l'enseigne.
J'avais une grande vénération pour les gens de lettres, je les cherchais partout. A présent je les fuis : c'est qu'en vérité il y en a beaucoup qui sont à fuir.
Parmi ceux-ci, les journalistes sont en première ligne. Plus à craindre pour leurs amis ou ceux qu'ils nomment tels, que pour leurs ennemis, ils sont, en tout point, fort redoutables.
Il y a quelques années qu'il m'en arrive un avec une femme qu'il appelait la sienne et que je présente en cette qualité dans ma famille. Plus tard, j'apprends qu'elle n'est que sa maîtresse, et qu'il a une femme et deux enfants qu'il a oubliés en route.
Un autre se fait conduire par moi chez un riche collectionneur dont il visite le cabinet en se disant connaisseur. Il fait beaucoup de bassesses pour obtenir le
don d'un objet de prix, ne l'obtient pas, et, rentré à son journal, écrit un article contre l'homme qui l'avait bien reçu, mais qui n'avait pas voulu se laisser dévaliser.
Un troisième, qui m'était également recommandé par vous, et que j'avais conduit dans une réunion publique, mais où se trouvait l'élite de la ville, y commit tant d'indécences que j'en rougissais pour lui et pour moi. Je n'ai jamais vu un personnage méritant mieux d'être jeté à la porte, et pourtant c'était un homme d'esprit: il est vrai qu'il y a de l'esprit de tout titre.
Un quatrième, non moins bien accueilli chez moi, m'en témoigna sa reconnaissance en me prenant pour le point de mire de ses épigrammes railleuses, le tout pour divertir la société que j'avais invitée pour lui faire honneur.
J'ai vu de ces grands hommes liarder à faire pâlir . Iiarpagon, et, dans leurs voyages, marchander, en face de la soupe, jusqu'au prix d'un dîner à table d'hôte.
D'autres, au contraire, trouvent que tout est pour rien. Cela se conçoit : jamais ils ne paient ; et cependant ils n'ont jamais de dettes : leur art est de vous faire payer pour eux. — J'en connais un qui, quoique riche, excellait dans cette industrie économique; il me fit ainsi supporter tous les frais d'un voyage que nous faisions de compagnie.
Les artistes, car vous m'en expédiez aussi, ne vous imposeront peut-être pas de ces dépenses directes, mais ils vous ruineront en perle de temps, et vous prendront pour leur factotum en province. Ils n'y mettent pas la moindre discrétion ; ils ne comprennent pas qu'on puisse avoir d'autres affaires que les lçurs, et, par cela seul
LETTRE DCLXVI.
qu'ils vous ont vu une fois ou qu'ils vous sont adressés, vous devenez leur homme de peine. Malheur à vous donc s'ils vous ont rendu le plus petit service 1
Je ne parle ici, vous le sentez, que du commun des hommes de lettres et des artistes. Il y a d'honorables exceptions ; envoyez-moi ces exceptions, et dispensezmoi des autres (1).
Sans rancune pourtant.
LETTRE DCLXVI.
Abbeville, 2 juillet 4833.
A Mme DE L**.
Vous avez bien raison, ma chère cousine, de ne pas trop vous tourmenter à notre sujet: les nouvelles de guerre n'ont pas troublé la tranquillité de nos impassibles Picards; seulement, en se souvenant d'avoir entendu d'ici le canon de Waterloo, ils prennent pour la voix des batailles tous les coups de fusil de nos chasseurs aux bécassines, et l'on est tout étonné que le journal du lendemain ne confirme pas les massacres de la veille.
De mon côté, je fais la guerre au choléra, contre lequel nous avons décidé que le meilleur remède était une application de salpêtre et de soufre, à laquelle on ajoute une dose convenable de plomb. C'est ce Uniment vulgairement appelé cartouche, qu'on présente aux malades du nord qui veulent venir prendre l'air sur les côtes
(1) Nous devons dire que, depuis trente ans, le nombre de ces bohèmes de la littërature et des arts a bien diminué. Aujourd'hui, nos artistes comme nos écrivains, savent généralement se respecter et ils n'abusent plus de l'hospitalité.
de France. Je vous le demande ne méritons-nous pas de faire partie de la Faculté de Paris?
En vous quittant pour monter dans la diligence, j'ai trouvé, pour compagnons de voyage, un Anglais et une Anglaise, avec lesquels j'ai partagé le coupé. Ce brave Anglais, sensible à sa manière, prenait fait et cause pour toutes les bêtes qu'on voulait battre, et puis après, il voulait battre tous les pauvres qui lui demandaient l'aumône. De façon que nous nous sommes querellés avec tous les mendiants et tous les charretiers de la route. Comme il joignait le geste aux paroles, il aurait été étrillé sans mon intervention pacifique. J'étais de son avis quant aux bètes, mais pas du tout quant aux hommes.
Avant mon départ, j'ai entendu, selon votre conseil, l'opéra allemand dont je n'ai pas été mécontent, sauf la justesse. Ceci m'avait frappé à Presbourg, à Vienne, à Munich : je ne m'explique pas comment les Allemands, si musiciens, chantent si souvent faux.
. J'ai aussi été visiter les lions de Mysore. Mais j'aime mieux mon chat : il est plus divertissant.
Vous vous plaignez de ne pouvoir pas me lire. Il y a sans doute une fatalité attachée à ma plume ou à mon encre, car mon écriture est assez grosse pour être lisible, mais que voulez-vous, le diable s'en mêle : quand j'écris, je mets des points et des virgules partout, et quand je revois ma page, je n'en trouve nulle part. J'en remets conciencieusement à tous les mots, je les mets même doubles et triples, par prudence ; je cachette la lettre soigneusement; je dois espérer que tout y restera: vain espoir! à l'arrivée, pas de points, pas de virgules: tout s'est évaporé en route.
LETTRE DCLXVI.
En ceci, vous le voyez, je suis complètement innocent. Mais il n'en est pas de même partout, et il est des cas où j'y apporte de la malice, malice un peu calculée et qui peut servir à masquer l'ignorance : or, il existe dans notre langue une foule de mots pour lesquels je ne sais jamais s'il faut a ou e, tels que lendemain. 11 faut donc faire un a métis qui tienne à la fois de l'a et de Ve, un a diplomatique et dès-lors indéchiffrable.
Vous me direz que j'aurais plus tôt fait d'ouvrir le dictionnaire. — Ahl c'est ce que j'ai fait pendant bien des années et ce que je fais encore tous les jours, mais avant qu'il soit fermé, je n'en suis pas plus avancé. Il est tel mot que je cherche ainsi depuis quarante ans, et qui m'a fait feuilleter dix mille fois l'œuvre de l'Académie, et qui me le fera feuilleter dix mille fois encore si j'arrive à quatre-vingts ans. Hélas ! pourquoi a n'est-il pas toujours a, ou e toujours e? Pourquoi l'a devient-il e? pourquoi l'e devient-il a? Et tout ceci sans raison, car s'il y en avait une, bonne ou mauvaise, on ne l'oublierait pas. Et remarquez bien que cette fausse prononciation est toute nouvelle : nos Picards, qui parlent l'ancien français, ne prennent jamais Ye pour l'a. Ils diront: instrument, commint, jumint, logemint, etc., et non : instrumant, commant, jumant, logemant, et partout ainsi. — Pardonnez-moi donc, ma bonne cousine, et lisez-moi comme vous pourrez.
Je suis tout-à-fait de votre avis sur les frères de la doctrine, dits igncrantins. Malgré leur grand chapeau et leur mine hétéroclite, ces hommes sont utiles : c'est une institution modeste et tout populaire, et qu'aucune autre ne saurait remplacer, car dans toutes les autres on
a de l'orgueil, l'on tient au privilège et Ton procède par catégorie : on ne veut pas de ceux qui n'ont rien, on les repousse sous divers prétextes ou en leur imposant une condition impossible : celle d'avoir une chemise.
Chez les ignorantins, la chemise n'est pas de rigueur; la porte n'est fermée pour personne : l'enfant déguenillé, l'enfant indocile, l'enfant méchant, l'enfant dégoûtant et puant, l'enfant dont nul ne veut, est reçu et traité comme le meilleur. Bref, chez ces moines, uniques dans leur genre, on ne rencontre ni orgueilleux, ni ambitieux, ni \ intrigants : c'est une classe à part.
Je vous envoie, pour votre maman, une branche de rosier cueillie à Sainte-Hélène sur le tombeau de Bonaparte, ce qui lui fera plaisir, elle qui est bonapartiste comme feu Louis XVIII. Je lui enverrai aussi un exemplaire de mon portrait, dont Grevedon a fait une lithographie qui a bien réussi et qu'il va mettre à l'exposition du Louvre. Il a fait ce portrait en quatre heures.
L'autre jour, en l'attendant, j'ai trouvé, dans son atelier, un homme à figure ouverte et presque joviale, avec qui j'entrai immédiatement en conversation : c'était Scribe, ainsi que je l'ai su depuis.
LETTRE DCLXVII.
Dieppe, 4er septembre 4833.
A MON PÈRE
Les bains de Dieppe ne sont plus aussi fréquentés que du temps de la duchesse de Berri, mais pourtant il
LETTRE DCLXVII
y a toujours très-bonne et très-mauvaise société, comme dans toutes les villes de bains.
J'y ai fait une sorte de connaissance avec un Anglais, M. Davis, ancien ami de lord Byron, qui lui a dédié Parisina.
Mme de la Barre, que je vois chaque jour, est une femme d'une tournure charmante. C'est sa sœur que Mrae Davoust voudrait que je demandasse en mariage. Avant tout, il faudrait l'avoir vue, connaître ses goûts, son caractère : à mon âge, on ne se marie pas ainsi à l'aveuglette. Quel est son nom de demoiselle?— C'est ce que j'ai complètement oublié ; je me rappelle seulement que c'est une famille noble.
Si, d'ailleurs, la jeune personne ressemble à sa sœur, elle doit être belle, et elle a certainement un caractère bien tranché et une opinion franche. J'aime mieux cela : il faut avoir une couleur en ce monde, sous peine d'en changer dix fois par jour en prenant celle de tout ce qui nous approche. Aussi, je ne puis souffrir les gens qui ne sont ni chair, ni poisson ; ils ne sont bons ni à bouillir ni à rôtir, et quoique je sois un peu du mouvement, à ce qu'on prétend, j'aime assez les ultrà, les femmes s'entend.
M. de la Barre, propriétaire à Avallon, est le petit neveu du chevalier de la Barre brûlé à Abbeville pour avoir porté, prétendait-on, un coup d'épée à un crucifix. Je ne crois pas que le petit-neveu soit jamais brûlé pour un tel fait : il n'a pas l'air d'un écervelé.
M. de Castelbajac est fidèle aux bains de Dieppe , jouant au whist du matin au soir, sans trop faire attention à la moralité des joueurs qui le pillent à qui mieux mieux. 11 le sait bien, mais cela l'amuse : chacun son goût.
Il est vrai que les escrocs sont en quelque sorte naturalisés ici, et lorsqu'ils se comportent décemment, c'està-dire lorsqu'ils ne fouillent pas précisément dans les poches, on ne les chagrine pas.
C'est le plus souvent aux Anglais qu'ils s'en prennent, et ils ont soutiré d'assez fortes sommes à M. Blind que vous avez connu à Àbbeville, et qui, comme H. de Castelbajac, semble se plaire à être volé. Il venait de gagner un coup d'écarté, lorsqu'un personnage bien mis allonge la main pour réclamer vingt francs. M. Blind allait les lui donner, quand un jeune homme, debout près de lui, dit : « Vous ne devez rien à monsieur qui n'a pas mis. » Et puis, se tournant vers celui-ci, il lui dit: « Vous êtes un fripon. » — Une scène pouvait s'en suivre, car les associations d'escrocs ont toujours leurs souteneurs; mais deux laquais entrèrent, et mirent à la porte l'homme aux vingt francs.
Pendant que ceci se passait, un autre individu faisait de grandes exclamations. Il s'était approché de M. de Clercy, l'une «des notabilités de ce pays, et lui disait : « Comment est-il possible que de tels coquins se glissent dans la bonne société? » Il continuait à se promener avec M. de Clercy, quand M. Lebreton vint lui dire : « Vous êtes avec le compagnon de l'escroc. »
Ces voleurs fashionables avaient dansé ou causé avec toutes ces dames, et ils s'étaient même introduits dans quelques bonnes maisons de Dieppe et de la banlieue.
Je v(xus écris assez mai d'aplomb sur ma chaise, car je suis tout écorché et tout moulu pour avoir voulu, assez sottement, me baigner pendant la grande tempête du 31, ce qui m'a valu une douche de galets. On m'a consolé en
48 LETTRE DCLXVIH.
me disant que c'était fort bon contre les rhumatismes.
C'est le mardi 2 juillet, et non 2 août, que la reine des Français est passée à Abbeville. Vous étiez alors chez ma sœur, aux Alleux. Nous attendîmes sa majesté sur la place. Après le discours des autorités, elle m'a dit quelques mots polis, mais non ceux qu'on lui prête : Ton aime fort à faire des contes à Abbeville.
La nouvelle littéraire que vous m'annoncez n'est pas trop bonne. Puisqu'ils veulent ainsi tronquer mon opéra de Kermeloc, je prends ceci pour un refus, et vous prie de charger Etienne de retirer la pièce.
LETTRE DCLXVIH.
Abbeville, 15 septembre 1833.
Nous avons eu ici, pendant quelque temps, M. le docteur Lelewel, te célèbre professeur et l'un des membres de la junte de Pologne, à la révolution de laquelle il a contribué plus que personne.
Il se présenta le 22 août, dans l'intention de voir mon père, alors à Boulogne. Je lui offris un logement chez moi; il ne l'accepta pas. Je le priai du moins d'y venir dîner tous les jours ; il n'y vint que deux fois, le 23 et le 28.
C'est un homme d'une sobriété d'anachorète, mangeant maigre, même les jours gras, et ne voulant pas boire de vin. Sa dévotion est grande, et ses habitudes semblent ascétiques. Quoique catholique romain , je crois qu'il tient à quelque secte d'illuminés.
Il a Pair accablé de tristesse. Sa tête tombe par instant sur sa poitrine., Maigre, pâle, édenté, on croirait qu'il n'a pas un souffle de vie ; mais quand il parle de la Pologne, il s'anime et semble rajeunir.
Il a employé tout le temps qu'il a passé à Abbeville à dessiner des médailles du cabinet de mon père. En huit jours, il en a copié deux cent vingt avec une merveilleuse exactitude.
J'avais une petite collection à moi ; il voulut aussi en esquisser une trentaine. Je lui dis : ne prenez pas cette peine, emportez les médailles, je vous les offre de bon cœur. Il n'en voulut pas ; j'insistai. Enfin, après deux jours de pourparlers, il me dit qu'il les acceptait pour le musée de Varsovie.
Je lui proposai de faire des démarches pour qu'il pût rester chez moi, à Abbeville, en me portant sa caution. Il n'y voulut pas consentir, disant que mes démarches seraient inutiles, que les ministres lui étaient personnellement hostiles. Je lui dis que j'en parlerais au roi lui-même. Il ne le voulut pas davantage.
Je le conduisis, un soir, à une séance de la Société d'Émulation. L'un des membres, M. de Poilly, y lut un travail sur les langues. Quand il fut sorti, M. Lelewel reprit le même sujet, et, d'abondance, il le traita d'une manière vraiment supérieure.
Sa délicatesse va jusqu'au scrupule; en voici un exemple : 11 avait, comme je l'ai dit, passé son temps à faire des dessins de médailles. Un jour, il me présenta ces dessins en me disant que mon père étant absent, il ne pouvait se permettre d'emporter ces copies. Je lui dis que mon consentement valait celui de mon père qui v 3
50 LETTRE DCLXVIII.
m'avait donné plein pouvoir à cet égard. Cela ne lui suffit pas, et il fallut écrire à Boulogne pour avoir son autorisation régulière.
M. Lelewel est un savant d'une haute portée, parlant trois ou quatre langues avec une admirable facilité. L'étendue de ses connaissances est vraiment prodigieuse. Quoi qu'il en soit, cette science et les longues études qui ont dû la précéder, en miuant son tempérament, n'ont point usé son imagination : on voit qu'elle est volcanique. Cela est-il bon pour conduire les hommes, et n'est-ce pas plutôt du calme et de la réflexion qu'il faudrait?
Pour faire une insurrection, M. Lelewel est l'homme convenable. Sa parole soulève les masses, il met les peuples en branle; mais une fois sur pied, saurait-il également bien les diriger, et surtout les arrêter à temps? Je n'oserais l'affirmer : ce qui est arrivé en Pologne indiquerait le contraire.
Homme de conscience, coeur religieux, il a des idées tellement fixes, tellement précises sur les droits et les devoirs, qu'il ne cède rien aux circonstances; et malheureusement, en politique, il faut souvent plus de souplesse que de courage; mais la souplesse n'est pas le fait de M. Lelewel : c'est un homme coulé en bronze.
Sa position de fortune paraît des moins heureuses, et pourtant il n'accepte aucun secours. Il quitta Àbbeville fort mécontent, parce que le maître de l'hôtel où il était descendu, et qu'on avait payé d'avance, ne voulut rien recevoir de lui. Il prétendit que c'était un affront qu'on lui faisait ; qu'il n'était pas aussi misérable qu'on le croyait. Le fait est qu'il meurt de faim, et cela
par fierté, par délicatesse, et qu'on ne peut l'inviter, même à dîner, qu'avec bien des précautions et comme par surprise.
Abbeville, 24 décembre 4833.
Il y avait bien quelque chose à dire quand la Restauration donnait pour directeur général, à une administration, un homme étranger à cette administration et, dès-lors, fort ignorant de son service. Mais, d'un autre côté, cet homme avait un nom, une réputation faite, une opinion, une couleur enfin. Il pouvait en résumer une, avoir une influence, une considération, une position.
Aujourd'hui, quelle est celle des directeurs d'administration? Sontrils de la droite, de la gauche? Sont-ils même ministériels? — Non, ce sont des commis à la suite des commis, et qui , dix fois par an , changeront de conscience, si, dix fois par an, on changeait de ministres. Us auront beau se faire nommer maîtres des requêtes, conseillers d'État, on reconnaîtra toujours le scribe, le paperassier, l'araignée des cartons. Bref, de semblables spécialités ne sont propres qu'à éterniser le statu quo de la raison, qu'à arrêter tous les développements, tous les progrès.
Je crains donc que l'administration n'ait plus perdu que gagné en allant chercher si bas ses sommités. Vous le voyez : à la chambre, au barreau, dans les adminis-
t rations, partout régnent les médiocrités. Aussi, n'ayant pu s'élever à la hauteur des hommes capables^ ils sont arrivés à faire descendre les capacités à leur petitesse : M. *** et dix autres en sont la preuve.
Ce qui indiquerait encore combien ces gens-là ont la cervelle étroite, c'eat l'émoi que leur ont causé mes innocents articles contre les prohibitions, et mes petits volumes des Opinions de M. Cristophe. Il n'y avait pas là de quoi troubler un enfant. J'ai signalé quelques erreurs, poursuivi quelques abus, mais je l'ai fait sans attaquer personne. Pourquoi donc en voulaient-ils tant à ce pauvre petit livre? Sans doute parce qu'ils ne le connaissaient pas.
L'un des sous-directeurs me moralisait à ce sujet et parlait de l'ouvrage avec amertume. « L'avez-vous lu ? lui dis-je. — Certainement non, et je ne le lirai même point. «—Singulier juge 1
Au surplus, il faudra bien qu'ils s'y accoutument, car je leur prépare un autre sermon en quatre points. Je veux devenir le Chrysostôme administratif.
Vous n'imagineriez pas le grand obstacle qu'ils trouvent à mon projet d'exposition universelle. C'est que l'exécution d'un tel plan favoriserait la fraude, vu que les exposants étrangers ne manqueraient pas de laisser en France une partie de leurs échantillons.
Voilà bien un raisonnement de fouille-en-poches.
LETTRE DCLXX.
Abbeville, 10 mai 1854.
A M. Gaudefroy, curé doyen, a Rue.
En vous remerciant, monsieur le doyen, du gibier que vous m'avez fait remettre, je vous ferai une prière toute amicale, toute de confiance : c'est de ne plus m'en envoyer. Nous autres gens de douanes, il nous est spécialement prescrit de ne rien recevoir, même de l'Église, sauf sa bénédiction.
Sans doute, monsieur le doyen, les dons de votre main n'ont pas le moindre inconvénient; mais comme en acceptant les vôtres, je n'en refuserais pas moins ceux d'un autre, cet autre pourrait s'en blesser ou s'eu chagriner, et comme il ne faut ni blesser ni chagriner personne, j'ai cru devoir vous adresser cette prière.
Vous me parlez de la charité de vos paroissiens qui va jusqu'à l'imprévoyance et au laisser-aller. Nos Abbevillois ne leur cèdent en rien; voici un exemple de leur obligeance :
LETTRE DCLXX.
Vendredi dernier, 9 mai, c'esUout nouveau, le nommé N**, ancien soldat et ivrogne de profession, passant devant ma porte, vers huit heures du soir, tira un coup de pistolet pour se faire sauter la tète. L'arme Gt long feu, et la balle passa à côté. Les voisins accoururent au bruit; ils ramassèrent complaisamment le pistolet qui était tombé, le lui rendirent, le regardèrent recharger, l'y aidèrent même, et le laissèrent aller se tuer un peu plus loin.
Quand je témoignai ma surprise de cette tolérance, on parut plus étonné que moi de mon observation : Ton me prit pour un ennemi de la liberté individuelle et presque des lumières, et Ton me regarda d'un air qui voulait dire: Est-il fou? est-ce qu'un homme n'est pas maître de sa peau?
Mais cette mansuétude, lorsqu'il est question du prochain, ne se rencontre pas toujours ici quand il s'agit des choses, notamment lorsqu'elles sont nouvelles : on a horreur d'une nouveauté, quels qu'en soient le but et l'utilité.
Qui voudrait croire, par exemple, que la création d'un musée communal, proposée par moi depuis quatre ans, musée qui ne coûtera rien ou presque rien à la ville, trouve une opposition active et presque hostile.
« —Non, il ne faut pas de musée à Abbeville, disait M. ***, membre du conseil municipal. — Pourquoi n'en faut-il pas, lui disait un collègue? — Parce qu'un musée à Abbeville n'a pas le sens commun. — Pourquoi cela n'a-t-il pas le sens commun? — Parce qu'un musée n'étant utile nulle part, ne peut pas l'être ici. » C'était logique; aussi, ce jour-là, l'avis du préopinant passa-t-il
tout d'une voix : on vota contre le musée. On y voyait une dépense, et, aux yeux de bien des gens ici, une dépense est un non-sens quand elle n'est pas un placement.
Je ne sais pas si Ton m'a beaucoup volé, mais je ne m'en suis jamais aperçu, et je n'ai souvenance que d'une restitution. Je pense que c'est celle dont vous me parlez, car elle m'est arrivée par l'un de vos confrères, M. Crime t, curé du Saint-Sépulcre. Il vint, un matin, m'apporter dix francs en me disant que c'était une restitution qu'il venait me faire, et partie d'une plus forte somme que la personne n'était pas encore dans le cas de rendre. Je l'ai remercié en lui disant de tranquilliser cet individu, quel qu'il fût, et de lui donnjer les dix francs s'il était pauvre. Il me dit qu'il ou qu'elle ne l'était pas précisément. Je l'ai prié alors de les donner à de plus malheureux. Ceci avait lieu le H mars 1833.
LETTRE DCLXXI.
Paris, 25 mai 1854.
Je suis arrivé aujourd'hui même à Paris. Nous avons traversé, cette nuit, un village (Hequeux) qui venait de brûler. Rien n'était plus triste que de voir les habitants assis sur la route et regardant les restes de leurs maisons. Quelques-uns, plus actifs ou moins découragés, en disputaient aux flammes les derniers débris.
Pourquoi empêcher votre fils de suivre la carrière militaire? Chaque état n'a-t-il pas ses périls?— Un marin
LETTRE DCLXXI.
allait s'embarquer ; il rencontre un bourgeois qui lui demande: Où allez-vous? — A la mer.— Comment oser vous confier à un élément si perfide? — C'est mon état, et ce fut toujours celui de ma famille. — Alors où est mort votre père? — A la mer. — Et votre grand-père? — A la mer. — Et vous osez aller encore sur mer? — Mais vous, monsieur, où est mort votre père? — Belle demande 1 dans son lit. — Et votre grand-père? — Mais dans son lit aussi.— Et vous osez encore vous coucher?
J'irai aujourd'hui demander à dîner à votre frère, parce que je sais qu'il m'admettra à la fortune du pot. La cérémonie est l'ennemie née de l'amitié, et malheureusement ce n'est plus qu'à Paris qu'on comprend cette vérité. En dénigrant le dîner sans façon, on a, de fait, tué l'hospitalité. On en est venu, en province, à croire qu'un mauvais dîner, et on appelle un mauvais dîner celui où il n'y en a pas quatre fois plus qu'il n'en faut pour vivre, est un manque d'égard et presque une insulte. Aussi, n'y ose-t-on plus dire, même à un ami : Mettez-vous à table; et il faut, pour le traiter, être prévenu huit jours à Pavanée.
Ceci date de loin, et Boileau le satirique, en s'escrimant contre un repas peu de son goût, s'il a fait un bon poème, n'en a pas moins fait une mauvaise action, et c'est en grande partie à lui que nous devons notre inhospitalité.
Vivent les Arabes ! ils n'ont qu'un plat de couscoussou, mais ils en offrent à tout le monde. C'est donc une petite ration de son couscoussou que je vais, de ce pas, demander à votre frère.
Quant à votre voyageur aux îles Fidji , je doute fort
qu'il en revienne. Il n'était pas assez heureux dans sa bourgade de Plouescat pour la regretter beaucoup, et au risque d'être mangé par ses hôtes, il restera avec eux. Au surplus c'est un garçon qui a les dents longues et les mains aussi, et je serais bien étonné si ce n'est pas lui qui croque les anthropophages.
LETTRE DCLXXI1.
Abbeville, 10 juiUlel «854.
À M. L. EsTANCELIN, DEPUTE d'ÀBBEVILLE, MEMBRE
de la Société d'Émulation.
J'ai connu très-bien, monsieur et cher confrère, le savant dont vous me parlez, l'un des plus grands auteurs dont s'honore la France : notre homme avait six pieds. Je ne pourrais vous affirmer que son esprit fut à la même hauteur, car si Ton a beaucoup parlé de ses ouvrages manuscrits, personne ne peut se flatter de les avoir connus, et je doute que ses héritiers se mettent en frais pour nous procurer cette connaissance.
Quant à M. de ***, il est bien vivant, bien portant, et surtout bien dormant. C'est un homme qui pourrait faire quelque chose, mais que la manie du piquet, du whist et des bons dîners tourne tous les jours de plus en plus à l'inutile.
Un jour pourtant, M. Louandre et moi, nous tentâmes de secouer sa paresse, et comme il nous montrait de loin, au plus haut de sa bibliothèque, certain cartou qui v :i*
58 LETTRE DCLXXII.
recelait, disait-il, ses péchés de jeunesse, nous lui en demandons communication.
Notre homme le promit ; mais bientôt nous comprtmes Que promettre et tenir ne sont pas synonymes.
Je reviendrai à la charge; si j'en obtiens quelque chose, je vous le dirai.
J'ai suivi les travaux que le génie militaire exécute autour de notre ville, et j'y ai rencontré beaucoup d'objets qui se rapportent à cette époque sans nom que j'ai appelée celtique faute de mieux, et qui est bien antérieure aux Celtes et aux Gaulois, conséquemment à l'invasion romaine. Mais dans ces terrains tourbeux et alluviens, je ne puis rien trouver qui se rapporte a l'homme témoin du déluge, qu'en dépit des railleries je cherche toujours. C'est dans le diluvium, ou les bancs tertiaires, qu'il doit être avec les grands mammifères d'espèces éteintes; car, nonobstant l'opinion de Cuvier, il a vécu avec eux, puisque la terre présentait toutes les conditions nécessaires pour qu'il y pût vivre. Si l'on ne retrouve pas ses os, on doit rencontrer ses œuvres. Ne trouve-t-on pas celles des Celtes et des Gaulois dans les tourbières? Les haches en silex sont inaltérables : il doit exister de ces instruments datant des premiers hommes qui, pas plus que nous, ne pouvaient se passer d'outils et d'armes.
Ne connaissant pas les métaux, ils les faisaient en bois, en os, en pierre. Lors de l'inondation diluvienne, tout ce qui était en bois a péri. Il en a été de même de beaucoup d'ouvrages en os. Mais les instruments de pierre ont résisté, et doivent se trouver dans ces assises de limon, de silex, de sable et d'argile, mêlés de galels
el de blocs erratiques qui constituent les bancs de Menchecourt, de l'Hôpital, de Saint-tilles et autres de la vallée de Somme, et qu'on rencontre également à Saint- Roch et à Saint-Acheul près Amiens.
La découverte, dans ces terrains vierges, d'un silex travaillé serait, sinon une preuve déterminante, car ici un seul fait ne suffirait pas, au moins un indice précieux et un premier pas de fait : or, on prétend qu'il n'y a que celui-là qui coûte. Il est vrai qu'il me coulera cher, ne fût-ce que par le temps qu'il m'a pris, et il n'est pas encore fait; mais il le sera: j'ai la foi.
LETTRE DCLXX1U.
Abbeville, 17 septembre 1854.
Il faut, mon cher ami, qu'il y ait bien peu d'amateurs de la députation, car moi, pauvre homme, j'ai reçu de trois départements l'invitation de me mettre sur les rangs. Remerciez pour moi les électeurs de votre pays. Mon excuse est toute prête ; vous la trouverez dans la lettre que j'écrivais au journal de ma ville, et qui a été répétée dans toutes les feuilles du département ; la voici :
u Abbeville, 1er août 1835.
« A Af. l'éditeur du Mémorial d' Abbeville. « Monsieur,
« Depuis quelque temps, sur les bruits répandus du
GO LETTRE DCLXXIII.
renouvellement de la chambre, plusieurs personnes m'ont invité, par lettres signées ou anonymes, et même par la voie du journal, à me mettre sur les rangs pour la députation, soit dans ce département, soit dans un arrondissement voisin. Je les remercie de la confiance qu'elles veulent bien me témoigner ; mais, convaincu que les fonctions de député sont incompatibles avec celles des administrations financières, je ne puis ni ne dois, quand même ma position me le permettrait, profiter de leur bonne volonté.
« J'ajouterai que cette bienveillance est contraire à mon repos, et me fait éprouver d'avance toutes les angoisses de la candidature qui, dans les usages constitutionnels de notre pays, semble mettre hors la loi et livrer à toutes les rivalités ceux qui s'y présentent.
« Mes prétentions se bornent à vivre en paix et à mériter l'estime de mes concitoyens. Si, un jour, je me mets sur les rangs pour obtenir leurs suffrages, ce sera lorsqu'ayant atteint l'âge de la retraite, je pourrai renoncer à ma place, et consacrer tout mon temps à de nouveaux devoirs.
« J'ai l'honneur, etc. »
Je croyais vous avoir envoyé ipon discours aux ouvriers ; c'est déjà l'histoire ancienne, car il date de 1832, et il a été imprimé en 1833.
Au surplus, il n'a pas été inutile. Je lis dans le Journal des Débats du 31 août 1834 : « Dans le banquet d'adieux des exposants de la Seine, où assistaient les ministres, M. Payen, président du banquet, porte ce toast à l'exposition européenne Après un discours
(il
. sur ses avantages, il termine ainsi : Les peuples apprendront à se connaître, à s'cntr'aider, et, tous leurs efforts augmentant leur bien-être, ils aboliront enfin ces querelles qui les ruinent tout en consumant l'élite de leurs populations. 11 ne nous manque plus que ce genre de gloire, etc. »
Or, cette exposition européenne et, mieux encore, universelle, est celle que je proposais en 183Î, puis en 1833, et ce que dit M. Payen est le résumé de ce que vous trouverez dans ma brochure.
J'approuve entièrement vos notes, il ne s'agit plus que de les coordonner et de les rendre lisibles. Je vous conseille donc, dans l'intérêt général, c'est-à-dire dans celui de vos yeux et de ceux de vos amis, d'écrire votre ouvrage non au crayon, comme vous le faites, mais à la plume. Si elle est bonne, si votre encre coule bien, si votre papier ne boit pas, vous ferez certainement un bon livre, ce que je vous souhaite.
J'avais oublié de répondre à l'article de votre dernière lettre, qui me demande quelques détails sur la Provence, en addition à ceux que je vous donnais, il y a dix-neuf ans, quand j'y étais inspecteur des douanes. Vous désiriez savoir ce que c'était que Trestaillon? — C'était une manière de loup sous forme d'homme, natif de Nîmes, et qui, de portefaix qu'il était, se fit, en 1815, coupeur de têtes pour le roi. 11 égorgeait les bonapartistes et les protestants, en criant: Vivent le trône et l'autel! et en se signant, car c'était un saint loup, et il acquit ainsi une certaine réputation parmi les royalistes purs.
Après quelques années d'impunité, il fut mis en jugement, mais il ne trouva que des témoins à décharge. 11
sortit triomphant de son procès, et il est mort honorablement dans son lit, considéré comme un excellent royaliste et presque comme un saint.
Trestaillon n'est qu'un sobriquet voulant dire trois taillants, à cause de trois couteaux ou de trois glaives dont il se servait également bien.
En révolution, on verra encore longtemps des Trcstaillons, c'est-à-dire des fanatiques, versant le sang à la fois par goût et par intérêt. Trestaillon était récompensé pour 'ses meurtres, au moins par l'honneur qu'il en obtenait ; on criait : Vive Trestaillon! Il secroyaitun grand homme.
Un autre ogre exploitait Marseille et Avignon; il y jouissait également de l'estime générale. On trouvait tant qu'on voulait des témoins contre ses victimes, mais jamais pour. Il se nommait Truphémy : c'était aussi un portefaix.
M. d'Hodicq est mort à la fin de 1831. Le pauvre garçon s'y attendait. Quelques mois avant, il proposait à M. Van Robais de lui vendre son fusil de chasse. Celui-ci lui dit: « Gardez-le pour chasser l'année prochaine.— L'année prochaine, lui répond M. d'Hodicq, je chasserai les taupes, et je les prendrai à la main. »
Abbeville, 4 octobre 1834.
A M. l'abbé D**.
J'ai lu votre sermon. Si vous m'en croyez, méditez-le encore une fois avant de le prononcer. 11 est bien écrit, mais, en vérité, je ne le crois pas très-orthodoxe. Je
OCTOBRE 183 i
soupçonne même que vous y dites ce que vous ne voulez pas dire, car en voilà la substance :
« Après le péché d'Adam, Dieu ayant placé dans la conscience de l'homme le sentiment du juste et de Tinjuste, ne lui a plus rien défendu, plus rien commandé. S'il lui avait défendu quelque chose avec la volonté bien arrêtée qu'il ne la fit pas, cette chose ne pourrait jamais être faite, car si l'homme pouvait faire ce que Dieu défend, ou ne pas faire ce qu'il commande, il serait en un sens aussi puissant que Dieu, puisqu'il pourrait lutter avec lui et lutter avec succès. Or, Dieu ne peut pas avoir créé l'homme pour que l'homme puisse le combattre, et moins encore pour qu'il puisse le vaincre. »
Je ne prétends pas que vous ayez dit cela en propres termes, mais ce n'en est pas moins ce que l'on va conclure de ce que vous avez dit, car c'est sinon le fond de votre pensée, du moins la substance de votre raisonnement. Voyez où cela mène, et ce que deviennent les commandements et la religion tout entière.
Ce que vous citez de la prière est parfait, et je l'adopte entièrement. J'y ajouterai : la prière, en nous inspirant de la confiance, double de fait la force de notre âme, et souvent nous sauve du danger. Mais, comme vous le remarquez fort bien, il ne suffit pas de prier pour obtenir le ciel, et si la créature ne peut en réalité être utile au Créateur, tout ce que fait l'homme pour lui plaire est sans résultat, si cet homme ne sert pas ses semblables, s'il ne travaille pas à leur bien-être et à leur perfectionnement moral.
En un mot, l'amitié, la bienveillance, la charité honorent Dieu; comme la cruauté, la fureur, la haine
mettent l'être en contradiction avec lui, parce qu'elles blessent la justice en offensant la raison : or, offenser la raison, c'est offenser la Divinité, source de toute raison.
L'interprétation que vous avez donnée à l'Église militante est très-bonne, car on a fait de ces mots ou de cette idée un étrange abus. Combien de soi-disant pasteurs, loups cachés sous l'habit de berger, l'ont pris pour texte de leurs homélies incendiaires? Ahl si Jésus revenait dans le temple, vous le verriez de nouveau saisir une corde et en chasser ces pharisiens en leur disant : Est-ce ainsi que vous avez suivi mes préceptes, et ne vous ai-je pas dit : aimez-vous les uns les autres?
Ce goût batailleur n'est point exclusif à nos prédicateurs ; les protestants n'en sont pas plus exempts. Voilà ce qu'un membre du parlement, un ministre de l'Église anglicane, disait dernièrement à la tribune : « Guerre, guerre au couteau avec les papistes (war to the knife!) On vous a dit que nous étions des ministres de paix. Où a-t-on trouvé cela? Pas dans l'Écriture que je sache ; il n'y a rien de pareil dans la Bible. Nous sommes les ambassadeurs du Christ : or, qu'a dit le Christ? — 11 a dit : Croyez-vous que je suis venu sur la terre pour y mettre la paix? Non, mais pour y mettre Pépée. »
Cromwel avait déjà dit, en parlant des catholiques irlandais: « Je demande, sur les mains et sur les genoux, qu'une expédition soit entreprise contre eux, tandis que les cœurs brûlent du désir de la vengeance, et que les mains sont avides de sang. Alors maudit soit celui qui retire son sabre du sangl Oui! maudit soit celui qui ne s'abreuvera pas du sang irlandais, qui n'entassera pas mort sur mort! Que l'œil qui exprime la pitié pour eux,
réclame en vain la pitié pour lui-même ! Que la maiu qui les épargnera ne soit pas épargnée! Maudit enfin celui qui mettra de la négligence à accomplir celte œuvre du Seigneur ! »
Cet honnête prédicateur savait que le fanatisme est plutôt l'effet de la crainte que de la cruauté. Le fanatisme rend impitoyable le cœur naturellement le plus doux. Ce n'est pas un calcul, c'est un délire, mais un délire qui devient fureur et rage.
Si la société contribue au perfectionnement de la raison, il est aussi des vices qui naissent de la société: le fanatisme est du nombre. Cependant, si l'on réfléchissait, on comprendrait qu'on n'honore jamais mieux Dieu qu'en imitant les œuvres de Dieu, ou ce qui est beau et bon. Par la même raison, on ne l'offense jamais plus qu'en copiant ce qui est laid ou méchant; or, qu'y a-t-il de plus laid, de plus méchant que de tourmenter les hommes et de les armer les uns contre les autres? Dieu aime l'ordre et la paix : croyez donc bien qu'il n'y a pas de religion armée, ni de charité qui torture.
Mais c'est ici Gros-Jean qui en remontre à son curé. Je finis, car vous pourriez bien m' excommunier pour la liberté grande.
LETTRE DCLXXV.
Abbeville, 16 décembre 1834.
A M. 11. DE Bellegarde.
Vous me dites que s'il est aisé de tuer un homme, il est plus facile encore de le faire naître. Erreur, mou
LETTRE DCLXXV.
cher camarade, erreur, vous dis-je, et tous les peuples de la civilisation, d'accord pour abréger l'existence des hommes, pour les faire passer de vie à trépas, ne le sont pas moins pour les empêcher d'arriver à cette vie. Ce serait un long récit à faire que celui des tribulations de l'amour dans notre siècle de chasteté, et c'est de loin qu'il faudrait reprendre la chose.
Vous vous rappelez la guerre de Troie et l'Europe soulevée contre l'Asie, parce qu'une femme, fort jolie d'ailleurs, avait méchamment préféré à un mari vieux et laid, un berger jeune et beau.
Vous n'avez pas oublié non plus combien de lances, dards, haches, poignards, épées furent tirés à cette occasion contre Vénus, son fils, et le beau berger Pâris leur complice, il y a de ceci trois mille ans. Eh bien I depuis ce temps, ni ces poignards ni ces épées n'ont été remis dans le fourreau.
Loin do là, nous en avons fourbi quantité d'autres plus longs, plus aigus, plus tranchants, et nous sommes arrivés, à l'aide de primes et de récompenses nationales, .à en avoir un assortiment tellement propre à trancher, briser, pourfendre et déchirer, qu'il n'y a probablement qu'en enfer ou dans nos romans qu'on puisse trouver mieux.
Il ne suffit pas d'avoir les outils, il faut pouvoir s'en servir. Aussi, ne négligeons-nous rien pour diriger vers ce point l'éducation de la jeunesse. Personne n'ignore les soins que nous prenons pour lui apprendre à enfoncer proprement une baïonnette dans le corps d'un homme, à lui mettre une balle dans la tête, ou ce qui est plus ingénieux encore, à enlever quinze à vingt de ces tètes
d'un seul coup à l'aide d'une plus grosse balle et d'un plus gros canon, toutes inventions aussi licites, aussi méritoires aux yeux du moraliste et des gouvernants, que la procréation l'est peu eu ce qui concerne notre espèce.
Voyez ce soldat qui revient de la guerre paré d'un sabre dont il a émoussé la lame à fendre des crânes, à couper des bras, à taillader des chairs: il s'avance le front haut, au bruit des vivats. Tandis que ce malheureux paysan, accusé d'avoir fait un enfant à sa voisine, n'ose pas se montrer, et il n'a pas tort, car les commères du lieu, si on les laissait faire, le brûleraient tout vif en compagnie de sa belle et même de son fruit.
Vous le voyez donc, l'esprit public est tout entier dirigé vers ce but: empêcher l'homme de naître, ou s'il est né, l'empêcher de vivre. Aussi, l'homme est-il d'autant plus honoré qu'il a le plus activement concouru à l'un ou l'autre de ces résultats; comme il est d'autant plqs honni qu'il a fait le contraire, môme avec autorisation, c'est-à-dire avec patente matrimoniale.
L'examen du budget vous démontrera d'une manière plus explicite l'exactitude de ce que j'ai l'honneur de vous exposer, car vous y verrez des millions dépensés annuellement pour subvenir à ces frais de destruction, et pas un seul écu pour aider aux moyens de repopulation, c'est-à-dire de naître ou de vivre quand on est né. Tout au contraire, nous avons voulu économiser même sur cet article, en fermant les tours des hospices au nouveau-né, afin qu'il crève dans la rue, ce qui n'entraîne aucun frais.
Une autre preuve de la haine que nous portons à notre
68 LETTRE DCLXXV.
espèce, c'est qu'il n'est jamais venu en tète k l'autorité de faire chanter un Te Deum pour remercier le ciel de la fécondité de nos femmes. Tandis que régulièrement, à chaque révolution, bataille ou combat, bref, à tout massacre, cette même autorité en chante un, et même deux, en action de grâces de la mort de quelques milliers d'individu3 étendus sur le pavé des rues ou dans les sillons des champs.
Ensuite, si vous me demandez pourquoi on tue ainsi les hommes et pourquoi Ton remercie J)ieu de ce qu'ils sont morts, je vous répondrai que ceci excède la portée de mon intelligence. J'ai seulement entendu dire qu'on les tuait parce que M. le colonel un tel voulait être général, ou s'il était général, devenir maréchal ; ou bien encore parce que messieurs les commis désiraient se procurer quelques aunes de rubans pour rafraîchir le parement de leurs habits râpés, ou quelques pots de vin sur les fournisseurs pour réchauffer leurs estomacs dé- ' labréspar le travail indigeste de la reddition des comptes, toutes choses, d'ailleurs, que ne leur commandaient pas les gens qu'on tue, et pas davantage ceux qu'on ne tue pas.
Ceci, je crois, suffit pour répondre victorieusement à votre argument.
LETTRE DCLXXVI.
Abbeville, 23 janvier 4855.
A M. Jules Janin, a Paris.
Ce que vous dites, dans votre début, de l'histoire du journal, est chose vraie: aujourd'hui, le journal est le véritable souverain. En France, tout est blanc quand il dit blanc, noir lorsqu'il voit noir. Oui, il tient le sceptre; les rois de nom ne sont que ses très-humbles valets.
Et Mahmoud qui vient de l'établir chez lui!! Ah! brave homme, il t'en fera voir de grises, et de plus grises que tous les janissaires et leurs marmites. Bientôt, dans tes États, il n'y aura plus de pachas ni à deux ni à trois queues, plus de tyrans d'aucune espèce, hors le journal lui-même, qui les vaudra tous pour le moins.
Il y a de bons journaux, mais qu'il y a d'ignobles, de plats, d'exécrables journalistes! Ah! je le demande à vous qui les voyez de près, ces gens ne sont-ils pas les plus grands ennemis de la liberté et de la raison sans laquelle il n'y a pas de liberté?
LETTRE DCLXXVI
Vous n'avez pas tort de défendre Fréron le critique. Quoi qu'en ait dit Voltaire, qui a beaucoup menti, ce n'était pas un drôle , mais un homme de goût et de talent. C'est, du moins, ainsi que m'en a parlé un digne bonhomme qui était son beau-frère et qu'on appelait l'abbé Royou. Historien, poète tragique, poète comique, censeur royal, au total la bète du bon Dieu par son cœur, sa simplicité, sa probité, tel était l'abbé-Royou.
Je vous enverrai bientôt un petit livre ayant pour ♦ titre : Petit Glossaire, traduction de quelques mots financiers et autres. Il y en a pour tout le monde : c'est la batte d'Arlequin, au total innocent comme bonjour.
Mais comment travailler sérieusement? Je n'ai pas un jour à moi, pas un jour où je puisse vaguer à l'aise. Vautour financier, je ne me perche que sur mes victimes, c'est-à-dire les contribuables. Mais patience, quand ils seront tous disséqués, je reprendrai mon essor.
En parlant de victimes, vous l'avez échappé belle. C'est une vieille histoire, mais qui s'est renouvelée il y a deux semaines, qui se renouvellera peut-être encore ; bref, il s'agissait d'une infusion de plomb, non dans votre tête, mais dans la mienne, car il y a, de par le monde, un homme qui a la singulière idée de vouloir me tuer, sans qu'il sache trop pourquoi, ni moi non plus. Quoi qu'il en soit, je vous avais donné place en mon testament, mais à la charge d'être mon débrouilleur universel. Il n'y allait rien moins que de quatre kilogrammes de métaphysique. Vous auriez aimé autant la balle, je parie, mais enfin tout s'est arrangé au mieux, et vous en êtes quitte.
J'ai remué terre et ciel pour avoir le portrait que vous me demandez, mais impossible. Le moyen d'arracher à un bourgeois le portrait de sa tante lorsqu'il doit en hériter 1 11 vous céderait plutôt l'original.
Vous me dites que vous avez placé vos fonds dans une fabrique, à quinze pour cent. Vous êtes volé; vous toucherez quinze pour cent la première année, et la seconde on confisquera votre capital. Hâtez-vous donc de le retirer, s'il en est temps encore.
Le terrible drame que la scène de Mont-l'Évêque et des Pontalbal Je lis à l'instant, dans un journal, que la belle fille est rétablie, échappée à quatre balles tirées à bout portant. En vérité, ceci peut bien s'appeler un miracle.
Il n'a tenu à rien que je sois tombé dans cette boucherie. M. de Belfort, mon cousin-germain et neveu de M. de Pontalba, était venu me voir, et il voulait m'emmener à son château de Sery, peu éloigné de Mont-l'Évêque où nous devions aller le jour même de la catastrophe. Jugez de l'agrément ! Le vieux marquis avait quatre-vingts ans; il avait toujours été doux et bon, et il était dévot : croyez donc à l'amortissement de l'âme 1
Chose étrange, c'est que M. de Pontalba fils, mari de la dame miraculeusement échappée, a été lui-même le héros d'un pareil miracle. Dans un duel au mouchoir, le pistolet échut à son adversaire qui tira sur lui à brûlepourpoint, et ne fit que le blesser légèrement : il y a des familles privilégiées.
Je l'ai connu, il y a longtemps, aide-de-camp du maréchal Ney ; il avait dix-huit ans et était lieutenant.
Il LETTRE DCLXXVU.
A ses douze cents francs d'appointements, son père en ajoutait quatre-vingt mille par an.
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Àbbeville, 27 août 1835.
Gardez-vous de prendre un titre trop compliqué pour votre livre. C'était l'usage des anciens auteurs ; on en - est bien revenu. Aussi M. de Férussac, tout savant qu'il est, a-t-il fait un peu rire quand il a donné au sien le titre suivant :
Monographie des céphalopodes cryptodibranches, c'està-dire des mollusques dont la tête est muni^de tentacules allongées, sorte d'appendices musculeux qui font l'office des pieds pour le transport de l'animal.
Au surplus, votre inquiétude ici et votre désir de bien choisir ne m'étonnent pas : un titre est une chose qui préoccupe toujours un auteur, et avec raison, car c'est souvent ce titre qui fait la réputation du livre, et la seule chose qui en sera lue ; mais, du moins, on a la chance qu'elle le fera lire. Il est donc important d'avoir un titre qui saute aux yeux et qui reste au front : c'est l'enseigne du cabaret qui, non-seulement, fait vendre le vin, mais le fait boire et trouver bon quelquefois.
En fait de titres remarquables, en voici encore un qui me tombe sous la main : Traité complet sur l'éducation physique et morale des chats.
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Eu, 15 septembre 4835.
A MON PÈRE
Je n'avais pas l'intention de faire une si longue navigation, ni conséquemment de vous laisser si longtemps sans nouvelles; mais vous n'aurez rien perdu pour attendre, et à la grosseur du paquet, vous verrez que je paie avec intérêt : mon silence a donc été tout profit.
Parti d'ici le t septembre avec M. H**, j'ai fait ma première halte chez M. Hecquet d'Orval à Port-le-Grand.
J'ai été voir Blanquetaque, célèbre dans l'histoire de nos malheurs, car c'est là que l'armée anglaise passa la Somme pour venir nous battre à Crécy.
Blanquetaque est la prononciation picarde du mot blanche tache, et l'on voit encore sur la rive un petit rideau crayeux qui a pu motiver ce nom et en être la première origine.
Près de Blanquetaque est la tombelle de Noyelles, où nous avons trouvé, l'année dernière, un cône de têtes humaines au nombre de deux cents environ. Elles entouraient deux ou trois squelettes entiers en l'honneur desquels ces hommes paraissaient avoir été sacrifiés, car ces tètes avaient été coupées. Vous savez que, dans ces sépultures gauloises, on reconnaît les tètes coupées quand, en l'absence des corps, on trouve ces têtes encore pourvues de leur mâchoire inférieure.
A l'Étoile, sur la Somme, entre Abbeville et Amiens, l'on a découvert plusieurs tombeaux dans lesquels, outre v ï
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le personnage principal, étaient douze lètes humaines, ou six, ou quatre. Dans l'un de ces cercueils, ces tètes coupées étaient des têtes d'enfants.
Pour en revenir à la tombelle de Noyelles, on l'avait tellement retournée depuis notre dernière fouille, que l'on n'y trouvait plus une tête entière; cependant, on suivait encore les traces du cône.
Une autre tombelle, placée non loin de là, n'a pas été ouverte.
Dans la même direction, mais sur la rive de la Somme, sont les débris d'une maison romaine, d'une villa peutêtre, car tous les champs voisins sont couverts de tuiles et de tessons antiques, et l'on ne cherche jamais longtemps sans trouver quelques médailles de cuivre plus ou moins frustes. Elles sont, la plupart, en si mauvais état, qu'il n'est pas facile de les reconnaître.
C'est également là qu'on a rencontré, il y a quelques années, des fragments égyptiens.
On pourrait faire un roman sur cette maison de Noyelles. Habitée par des Égyptiens, des Phéniciens peut-être, puis par les Gaulois, elle est devenue la propriété d'un chevalier romain ou de quelqu' affranchi enrichi. Au moyen -âge, brûlée par les Normands, car on y aperçoit encore des traces d'incendie , elle a pu être rebâtie par quelque seigneur picard, transformée en fief féodal jusqu'à ce que, envahie par les Anglais, lorsqu'ils traversèrent la Somme, elle fut de nouveau dévastée par eux, et probablement ensuite par l'autre armée; car, en ces temps, les malheureux habitants de la campagne avaient à craindre également amis et ennemis.
La route près de laquelle ce manoir était bâti s'appelle encore le Chemin des Valois. Les deux armées durent passer sous ses murs.
C'est, au total, un lieu curieux à explorer que Noyelles-sur-Mer. On y voit aussi les restes d'un vieux château, dans les interstices des pierres duquel on trouve fréquemment des fers de flèche. J'en ai recueilli plusieurs.
Je vous rapporterai la partie supérieure d'une amphore que j'ai ramassée sur l'emplacement de la villa romaine. Dans tout ceci, je n'ai rien aperçu qui se rapporte à mes études antédiluviennes, et j'en suis encore à mes silex problématiques, c'est-à-dire où personne, sauf moi, ne veut voir un travail humain, et cependant il y est.
Au Crotoy, j'ai été visiter la tour où fut enfermée Jeanne d'Arc : c'est une visite de famille dont je ne me dispense jamais quand je vais au Crotoy. J'ai acheté une épingle d'or et un petit anneau de même métal trouvés dans cette tour; je les conserverai précieusement, comme s'ils venaient de la Pucelle elle-même.
Embarqué au Crotoy, j'ai atteint Saint- Valéry à l'aide d'un fort vent et de deux bordées. J'y vois M. Renouard, l'ancien libraire, et son magnifique cabinet de manuscrits et de livres rares, qu'on estime à cinq cent mille francs.
Le lendemain, je parcours la côte. Je retrouve Cayeux et ses sables, ses belles matelotes et la rue aux Baudets, où M. *** avait eu si peur du choléra. Je le vois encore lorsqu'il m'attendait dans cette rue, causant avec un paysan, tandis que j'étais chez un douanier malade, et que ce paysan , pour le distraire lui disait : « Ah 1
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monsieur, vous êtes entre quatre, et vous pouvez les voir d'ici : à votre gauche, un mort; à votre droite, un qui s'en va ; là, ce douanier qui n'ira pas loin ; en face, un autre qui crie le prêtre. L'entendez-vous ? »
Dès ce moment, ce pauvre M. ***, qu'avait déjà préoccupé la mort du matelot Bauchamp, emporté en deux heures, sentit crampes, envie de vomir, coliques, bref, tous les avant-goûts de la chose, et s'il n'est pas mort, c'est qu'on ne meurt pas de peur. En attendant, je l'ai laissé au lit entre deux médecins qui, malgré leur bonne volonté, ne purent lui procurer le choléra.
Au bourg d'Ault, je trouve M. Galot, et M. Teste. Au Tréport, nous nous embarquons sur le cutter le Louis, bonne embarcation de six pièces de canon. Au large, je me baigne.
Le vent est excellent, la mer douce. A la hauteur de Tocqueville, nous apercevons l'embarcation de M. Beautemps-Baupré, chef des ingénieurs hydrographes, qui relèvent la côte. Nous le saluons de trois coups de canon.
J'entre à Dieppe vers huit heures et demie du soir.
Le vendredi, je vais au bal du Salon. Une Anglaise, par son costume et sa tournure étrange, y fait la joie générale.
Le 5 septembre, à huit heures et demie du matin, je sors avec le cutter pour aller à Boulogne. Vers neuf heures et demie, à la hauteur de Berneval, je rencontre encore une des embarcations de M. Beautemps-Baupré.
Vent d'ouest favorable, mer peu houleuse ; cependant, le bâtiment tangue beaucoup; il est difficile de tenir sur le pont.
A deux heures, nous sommes hors de vue de toute terre.
A trois heures, nous apercevons la pointe d'Alpreck.
A quatre heures et demie, vent nord-ouest. On distingue, avec la lunette, les maisons d'Equihen.
A cinq heures, nous voyons la colonne. Je jette la ligne, je prends quelques vivres : ce n'était pas inutile pour notre souper.
Nous croyons reconnaître l'entrée du port de Boulogne qui, bientôt, se perd dans la brume. Le Grinez et le Blancnez s'élèvent devant nous. Le temps étant calme, je prends un bain.
Le ciel se couvre; grande pluie, orage, quelques éclairs. On craint une mauvaise nuit.
Le capitaine, qui depuis dix ans n'est pas venu à Boulogne, interroge un pécheur pour connaître la nouvelle passe. Le pêcheur ne nous donne que peu d'indications.
Aucun pilote ne se présente, et personne de l'équipage ne connaît l'entrée.
Nous avons quelqu'inquiétude; le temps tourne à la tempête. Les feux se perdent dans ceux du gaz des bains et de la ville; leur réverbération, qui porte au loin sur la mer, nous éblouit au point de nous empêcher de voir où nous sommes. Les matelots s'étonnent de cet effet encore inconnu pour eux, et auquel concourt l'obscurité du ciel.
Le vent souffle par raffale. Nous craignons de faire cote; on sonde de minute en minute.
A neuf heures, je soupe dans la chambre; pas moyen de tenir sur le pont. Le capitaine est à la barre; on cherche la passe, on sonde toujours. Le temps s'assom-
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brit encore. Cependant, nous parvenons à entrer. La nuit, et sans pilote, c'était jouer de bonheur.
Nous sommes à quai à dix heures et demie du soir. Je me rends chez mon frère.
Le lendemain, je rencontre le général Clary ; il me conduit au muséum. Le soir, nous allons ensemble au Salon. Tout le monde y était en extase devant une princesse polonaise, femme superbe et que promenait un monsieur couvert de croix. Le général reconnut la dame pour une ancienne habituée du boulevard des Italiens : c'était un peu loin de la Pologne.
Le 7 septembre, vers dix heures et demie du matin, le vent étant favorable, je donne Tordre de départ. Nous partons immédiatement. Je saluai la ville de tous mes canons.
Vis-à-vis Étaples , nous arraisonnons la patache de Boulogne. De là, nous voyons toute la côte, depuis la pointe d'Alpreck jusqu'à l'embouchure de la Canche et celle de i'Authie.
A quatre heures et demie, on voit la pointe de Saint- Quentin; nous sommes à cinq lieues de la terre la plus proche. Vent est-nord-est. Le bourg d'Ault est à sept lieues. On distingue l'embouchure de la Somme, Cayeux, Saint-Valery. De ce point, on lèverait le plan de presque toute ma direction.
Nous voici en face de l'entrée de la Somme. Un pilote de Cayeux, qui est au large, s'efforce de nous joindre. Nous lions notre pavillon pour qu'il voie que nous ne voulons pas entrer et que nous n'avons pas besoin de pilote.
La mer est très-houleuse; cependant, personne n'est
malade à bord : au point où nous sommes, c'est-à-dire au confluent de trois rivières, la Somme, la Canche et PAuthie, les matelots même le sont quelquefois. Le mousse Heurtaux, chargé des fonctions de cuisinier, nous fait un fort bon dîner de poissons.
Nous apercevons encore, à cinq lieues au large, le sondeur de M. Beautemps-Baupré, au nord-nord-ouest de nous.
A la chute du jour, nous sommes toujours devant l'embouchure de la Somme; vent nord-est; sud du Tréport; le temps à calmi.
A neuf heures, je me couche. La mer est très-forte; le bâtiment roule d'une manière extraordinaire, mais il a fait ses preuves, et ceci ne nous inquiète guère. Avant de m'endormir, j'ai donné ordre au capitaine de faire voile vers Saint-Valery-en-Caux.
Je me lève à onze heures pour connaître la cause d'un grand bruit que j'entends sur le pont. Tout l'équipage est sur pied; on crie: Gare à tribord! gare à bâbord! gare à lavant! gare à l'arrière! C'est une rumeur à assourdir. C'est qu'en ce moment nous traversons une flottille de pécheurs anglais : la mer en est noire. Ce sont de gros bateaux de quatre-vingts à cent tonneaux, se laissant dériver sans aucune précaution, redoutant peu les abordages entr'eux, à cause de leur grande solidité, mais très à craindre pour notre léger cutter qui n'aurait pas eu besoin de deux rencontres de ces masses pour couler bas. Aussi, le capitaine prenait-il ses précautions, afin de nous tirer de ce mauvais pas.
Nous en sortons enfin, mais pour retomber de fièvre en chaud mal, car nous rencontrons les pêcheurs fran-
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çais attirés dans les mêmes parages par le même banc de poissons. La peur nous vint qu'un combat ne s'engageât entre les deux flottilles, ce qui arrive assez souvent quand elles sont en concurrence. Notre position alors eut été moins brillante que jamais; aussi, maudissant poissons et pécheurs, nous courons au large pour nous tirer de leur compagnie; mais nous en trouvions toujours. Il y en avait par centaines. Heureusement la lune vint à notre aide.
A minuit et demi, nous étions à la hauteur de Puy. Nous aurions pu rentrer à Dieppe, mais je voulais tenir la mer.
Je quitte la cabine du capitaine Paris pour celle du lieutenant Martin ; j'espère y trouver moins de puces. Je ne sais s'il y en a moins en effet, ou si je commence à m'y habituer; je finis par dormir.
Le mardi 8 septembre, à cinq heures du matin, nous sommes devant Saint-Valery-en-Caux. Vent sud-ouest. On vient me réveiller. Le cutter reste en rade. J'entre à l'aide du canot. La mer est presque basse. A six heures, je touche le quai; je trouve les factionnaires à leurs postes.
Je vais voir le maire. La marée perd encore; je m'empresse de rentrer dans le canot et de gaguer en rade le cutter. Le vent est faible, mais la marée nous porte.
Je reconnais Claquedent, le Tôt, puis Manneville. On aperçoit le joli village de Saint-Aubin et sa belle falaise, la pointe de Quiberville, la vallée de la Saane et la rivière qui lui donne son nom.
Pourville et l'église de Saint- Nicolas sont devant nous. Nous sommes à un quart de lieue de la côte. Je veux me baigner, je fais mettre en panne; mais au mo-
ment où je vais me jeter à l'eau, les marins aperçoivent à trente pas les deux ailerons noirs d'un requin qui suivait le navire. Le goût du bain me quille pour ce jour-là.
Requin en vue, requin pris : tel est le proverbe des matelots. Nous lui jetons un crochet garni d'un morceau de lard et d'une bonne corde. Ici, le proverbe mentit : le requin vint bien flairer l'amorce, mais il ne se prit pas. On lui lança un harpon sans plus de succès.
Cependant, le fort Blanc est devant nous. Nous entrons à Dieppe à midi et demi, à la remorque du canol. Le vent est tout-à-fait tombé. Le quai est couvert de promeneurs. J'y remarque surtout trois dames vôtues de noir : le contraste de la solitude de la mer avec le mouvement d'une ville m'a toujours frappé au débarquement.
Je dîne le même jour chez M. Galot, inspecteur des douanes, avec M. Maille, ancien député de Rouen, et ses deux filles. L'aînée est veuve. La cadette, jolie brune, arrive d'Italie; elle parle peinture et musique.
Je ne vous dirai plus rien de mes courses jusqu'au 15 septembre; elles se bornent à des vérifications de service et à quelques promenades dans les châteaux des environs.
Le 13, je me rends à Eu, où l'on attend le roi. Il y arrive à dix heures et demie. Il y avait été précédé par la reine avec ses deux filles, par Mme Adélaïde et les ducs d'Aumaie et de Montpensier. A l'arrivée du roi, qu'ils n'avaient pas vu depuis l'événement (tentative d'assassinat), tous se jettent dans ses bras. Cette scène est fort touchante. Les dames qui accompagnent la reine sont Mœe de Runiiguy et Mme de Dolomieux.
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Le roi, comme toujours, accueille très-bien tout le monde. Il me dit quelques mots, et le général de Rumigny vient de sa part m'inviter à dîner.
A midi, je retourne au château pour la réception d'étiquette. Le roi me questionne sur le service des douanes et sur le commerce de Dieppe, etc.
Après la réception de sa majesté, je vais à celle de la reine qui se montre fort gracieuse.
Le roi se rend au Tréport; je l'y accompagne. La brigade est sous les armes; le roi la passe en revue. Il s'embarque sur son yacht, et m'engage à le suivre. Mme Adélaïde, les deux jeunes princes et une des princesses s'embarquent avec le roi, ainsi que M. Duchàtel, ministre, et M. et Mme de Rumigny. La reine retourne à Eu. Il n'y a à bord d'étrangers à la maison du roi que le général Clary, le préfet du département M. Dupont- Delporte, le sous-préfet de Dieppe, et moi.
A peine sortis du port, M. Marc, médecin du roi, se trouve mal. Assis près de lui, je le soutiens.
Les jeunes princes et deux autres enfants, dont l'un est lils de M. Estancelin cadet, ne font que se pousser, se frapper en sautant d'un banc à l'autre. Ils me tombent deux ou trois fois sur le dos. Je crains, par instant, qu'ils ne culbutent dans la mer. Le roi n'a point l'air d'y porter attention ; il les laisse faire.
La mer est un peu houleuse. Tout le monde veut commander à bord, notamment le colonel d'H**, aidede-camp du roi, qui a servi dans la marine il y a vingt ans. Cette prétention parait fortement contrarier le lieutenant commandant de droit, et plus encore le pilote qui tient la barre. L'équipage ne sait auquel entendre;
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les manœuvres se font mal, et je vois le moment où nous allons à la côte. Le roi s'en aperçoit; il ordonne de rentrer immédiatement. 11 était temps: nous dérivions à la marée, et pouvions échouer.
Ce yacht royal est une pitoyable embarcation, tout le monde Ta compris. 11 est probable qu'il ne servira plus : c'est bon sur l'étang de Saint-Cloud.
Le garde-pêche la Constance, où s'est embarquée une partie des invités du roi, MM. Galot, Denoyelle et Dutens, manque l'entrée. Ces messieurs risquent fort de ne pas arriver au dîner. J'envoie mon canot à leur rencontre, ainsi que celui du cutter qui n'avait pu sortir.
Le dîner royal est parfaitement servi ; il y a à table quatre-vingts personnes. Le cérémonial est toujours le même : le roi se place au milieu de la table ; la reine, vis-à-vis; à côté du roi, Mme Adélaïde et quelques hauts fonctionnaires, puis les princesses et les princes.
A chaque extrémité de la table est un aide-de-camp de service. Ensuite, chacun se met où il veut; il n'y a plus de place désignée.
Au milieu de la table sont un surtout et des bougies ; tout autour, un grand nombre de plats, et tous paraissent bons. On a devant soi trois verres et deux carafons de vin, l'un rouge, l'autre blanc. Aussitôt après la soupe, les domestiques commencent à servir, dans les petits verres, madère, bordeaux, Champagne, au choix.
Si l'on ue veut plus boire, il ne faut pas vider le verre, car un domestique le remplit à l'instant. Outre les laquais en livrée qui servent, sont des
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olïiciers eu habit noir qui vous proposent de tel ou iel plat, de tel ou tel vin. 11 y a un de ces officiers pour quatre ou cinq personnes. Ils font en quelque sorte les honneurs de la table; ils vous disent l'histoire du vin ou du mets qu'ils vous offrent, ce qui ne contribue pas peu à le faire paraître exquis, ne le fût-il pas.
L'un me recommanda un jour du vin de Bordeaux venu à Madère; un autre, du vin donné par l'empereur d'Autriche. Un troisième, s'apercevant au dessert que je mangeais avec plaisir de la salade d'ananas, m'en lit servir trois fois. Je fus obligé de dire : assez.
On sert, d'ailleurs, à tous les convives, le même pain, le même vin, les mêmes plats qu'au roi. Le café, qu'on prend non à table, mais dans le petit salon, vous est versé de la cafetière de sa majesté. Bref, on esi traité là véritablement comme en famille : il y a de gros banquiers qui ne sont pas si modestes.
Avant le dîner, le roi, la reine et Mme Adélaïde parlent à tout le monde. Après le dîner, le roi parle encore à ceux qui s'approchent de lui.
Ce jour-là, dans la soirée, j'ai remis au roi la médaille que la Société d'Émulation a fait frapper à son effigie. Elle est d'une ressemblance parfaite. Le roi l'a présentée à la reine, qui l'a montrée à ses enfants, qui l'ont fait passer de main en main. C'était à qui en ferait l'éloge. Le roi et toute sa famille m'ont fort remercié.
J'ai trouvé, à Eu, MM. de Cailleux et Vatout, que je connaissais depuis longtemps. J'y ai rencontré aussi M. Fontaine, l'architecte que j'avais vu autrefois chez l'empereur, et que le roi paraît aimer beaucoup.
J'ai fait connaissance avec le général Athalin, aide-
de-camp, et M. Liadière, officier d'ordonnance, qui m'a parlé d'Amiens où il a été longtemps.
MBe Angelet, dame de compagnie des princesses Marie et Clémentine, est une femme fort instruite. J'étais près d'elle à table, et j'ai pu apprécier sa conversation.
Tous ces détails ont peu d'intérêt, mais vous les désirez, je vous les donne pour ce qu'ils sont. D'ailleurs, comme je ne puis dormir dans l'hôtel de Lavieuville, où l'on ne fait qu'entrer et sortir à cheval ou en voiture, au bruit des fouets et des grelots des postillons et des courriers, j'emploie ma nuit à causer avec vous.
Je serai prochainement à Abbeville, si je ne reçois pas du château l'ordre de rester, car le roi ne voulant pas de soldats autour de lui, c'est le poste des douaniers, que j'ai soin de renforcer d'une trentaine d'hommes qui tiennent lieu de gardes-du-corps. J'agis ainsi d'accord avec la reine et le général Athalin. Notre cutter, avec son artillerie et son équipage bien armé, veille aussi à l'entrée du Tréport, et les princes s'en servent parfois pour leurs promenades. C'est un excellent petit navire où ils sont plus en sûreté que sur le yacht royal. Il n'y a pas à bord un seul matelot qui ne sache son métier. Par un hasard étrange, l'un de ces matelots a été tambour-major dans les marins de la garde impériale, et un autre, qui est frère du capitaine, était tambour-maître dans le même bataillon. Ancien officier de corsaire, ce capitaine lui-même s'était fait sous l'Empire un renom de bravoure qui égalait presque celui du célèbre Balidar que vous n'avez pas oublié, ni moi non plus. J'ai toujours regretté que ce vaillant homme qui, dans mon eufauce, me témoignait tant d'amitié et m'a fait faire de
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si belles courses, ait si mai fini; mais tous les corsaires ue pouvaient devenir barons.
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Abbeville, 24 septembre 1855.
Vous voulez que je fasse mes mémoires; mais qu'y mettrai-je? N'importe! puisque vous l'ordonnez, je commence :