‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 5 sur 33 · FIN DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

FIN DU TOME PREMIER

Le deuxième volume est sous presse.

Je vous remercie de votre indulgence pour le Glossaire. C'est un petit rabâchage sans conséquence, et qui ne valait pas la peine qu'ont prise d'honnêtes gens de demander la destitution de l'auteur comme d'un ennemi public, et cela parce qu'il avait dit du mal du respectable corps des écrivassiers de Paris. 11 ne s'agissait donc de

rien moins que de faire rendre une ordonnance de révocation ; mais le ministre leur a ri au nez, et le roi aussi. 11 m'a même dit que mon livre était très-bien, et il m'a invité à dîner et fait boire de son bon vin, car le roi' est un homme d'esprit.

Rien de nouveau dans notre bonne ville; chacuit y dort comme d'ordinaire, pour ne s'y réveiller qu'au jugeaient dernier : encore je n'en répondrais pas. De votre temps, nous essayions de marcher; aujourd'hui, nous marchons tout-à-fait, mais c'est à reculons.

Quanta M. ***, il quitte le pays pour aller où? 11 le sait probablement. C'était un grand naturaliste; seulement, il ne pouvait pas comprendre comment les hommes, ayant toujours tué leurs puces depuis le commencement du monde, avaient encore des puces en l'an de grâce 1835. En revanche, il expliquait fort bien pourquoi tous les instruments de la passion de Notre Seigneur se trouvaient dans la tète d'un brochet, et comment, avec celle d'un merlan, on faisait le plus bel oiseau du monde.

Je suis plongé corps et âme dans mon livre de la Création. 11 y aura cinq gros volumes, et sept si j'y intercalle la partie astronomique. Ce sera de dure digestion; aussi, du diable si j'y mets le nez quand j'aurai fini.

J'ai fabriqué tout ceci en courant, mais la course a été de dix ans. 11 faut que je sois assis pour rédiger, mais j'aime à me tenir debout pour penser. C'est donc à force de jambes, ou en me promenant à perdre haleine, que j'ai attrapé toutes mes bonnes idées, s'il y en a dans mon livre.

Le curieux de la chose, c'est qu'en faisant de la raé-

8S LETTRE DCLXXIX.

laphysique, eu arpentant les espaces imaginaires et en m'élevant dans l'autre monde, il n'ait tenu qu'à moi de passer dans celui-ci pour un faiseur de conquêtes, un Lovclace, un don Juan. Ouil en me voyant ainsi rôder seul, à la brune, dans des lieux écartés ou dans les promenades désertes, combien de gens n'ont-il pas cru que j'étais en bonne fortune?

Dans cette charitable pensée, il en est qui ont eu la constance de me suivre pendant des heures, ce dont je finissais toujours par m'apercevoir. Alors je n'étais pas fâché de les faire un peu courir, et je riais sous cape quand, après les avoir éreinlés à ma suite, ils me voyaient rentrer chez moi solitaire et sans avoir parlé à âme qui vive.

Pour en revenir à mon ouvrage, l'impression n'est pas encore assez avancée pour que je m'occupe de la mise en scène ou de la parade, c'est-à-dire des moyens d'annonce et d'appel aux chalans. Je ne vous en remercie pas moins de votre conseil tout bienveillant; cependant, je ne le suivrai pas. Une dédicace à uu prince a toujours l'air d'une demande : c'est une place, c'est une croix, c'est de l'argent qu'on semble vouloir, bref, une carotte qu'on tire à vue. Or, comme rien de tout cela ne m'est utile, il ne me semble pas bon d'avoir l'air d'en chercher.

Je ne suis plus embarrassé pour vous répondre au sujet de M. ** et de son livre. C'est un si bon garçon, qu'en vérité on regrette qu'il ne fasse pas mieux. Enfin, puisqu'il faut donner un avis, je dirai : Est-ce utile? — Nou. — Est-ce agréable?—- Non. — Ce n'est donc bou à rien?— Non.

Si la rage de fonder une feuille lui prend encore, qu'il l'appelle V Antijournalisme ou guerre aux journaux. S'il tient ce que le titre promet, il ne peut manquer d'avoir des abonnés.

LETTRE DGLXXX.

Abbeville, 26 septembre 183j.

Quelle avalanche de bêtises !

Quel débordement de fadeurs !

Et voilà un poète à la mode! Oufl je vous renvoie votre homme relié en veau. C'est un livre excellent, infusé dans la bourrache pour les resserrements d'entrailles.

Je sais bien que vous me direz: C'est simple, c'est coulant. — C'est aussi à cause de cela que je vous conseille la chose pour le cas précité. Mais ce coulant n'est pas invention nouvelle; écoutez :

Passant par Avignon, J'ai vu maître Simon Assis dans sa boutique, Tandis que son neveu Était au coin du feu A fricasser des tripes.

Cette poésie n'est riche ni en images, ni eu idées, mais, elle aussi, est simple et coulante; rien n'y choque la morale, ni même l'oreille, bien que la dernière rime laisse quelque chose à désirer.

De la poésie, je passe à la politique; l'une vaut l'autre.

LETTRE DCLXXX

Vive don Carlos 1 C'est un grand homme, et s'il ne conquiert pas la terre, il régnera dans le ciel: par un décret du 8 septembre 1835, il a nommé la Vierge généralissime de son armée; je ne sais s'il lui mettra des épaulettes. Nous en sommes donc encore au temps de cet ambassadeur d'Espagne que cite le duc de Saint- Simon, et qui, pour guérir son fils malade, l'avait habillé en cordelier, et lui faisait prendre des reliques en lavement, ce qui ne l'empêcha pas de mourir, si cela même n'y aida pas un peu.

J'ai bien peur que le généralat de la Vierge ne sauve pas davantage don Carlos.

Si noiis ne prenons pas des reliques en lavement en France, on y prend autre chose, ou plutôt on y prend tout. En vérité, je ne sais ce que nous avons gagné à la dernière révolution, et, en ce qui me concerne, je puis dire que j'y ai passablement perdu. Mais qu'importe! n'ai-jc pas dîné et rediné avec sa majesté? Aussi, lui ' dis-je mentalement :

« Sage prince, vous m'avez donné de bons dîners, mais vous me les avez fait payer cher.

« Vous avez réduit les intérêts de la rente, et je suis rentier.

« Vous avez imposé le sucre de betterave, et je suis sucrier.

« Vous avez diminué le chiffre des retraites, et je suis employé.

(( Mais c'est égal, vous m'avez donné de bons dîners.

« Il est vrai que j'avais près de moi un de vos ministres qui parlait si bien que j'ai oublié de manger. »

M. N**, dont vous me demandez des nouvelles, est

toujours dans ce pays. C'est Amiens, je crois, qu'il habite. Ceux qui vous l'ont dépeint comme un Achille, un coupeur de bras et de jambes, ont voulu rire sans doute; c'est bien l'homme le plus peureux que je connaisse : quand il n'a pas peur de mourir de froid, il tremble de mourir de chaud. Amoureux des dfx mille vierges, il fait l'amour partout, mais avec un médecin au dos, crainte de faiblesse.

Pendant le choléra, il s'était mis à la remorque du docteur **, et le suivait jusque dans la ruelle des femmes en couche.

Voici encore un de ses traits de bravoure: Une nuit, étant à la campagne, il se réveille en sursaut, appelle un domestique, dit qu'il est un homme mort, qu'il va avoir une attaque. 11 fait mettre à l'instant les chevaux à sa voiture, et se fait conduire à deux lieues de là, chez un médecin où il arrive presque pâmé d'effroi. Il s'approche d'une glace et montre au docteur, en frisonnant, les taches rouges qu'il a aux mains, au visage. Il dit que déjà la décomposition du sang s'opère; il veut qu'on le saigne à l'instant.

Le docteur lui tàte le pouls, le trouve bon; regarde ses yeux, les trouve meilleurs; considère sa langue, la voit rose et saine. Il lui dit alors d'ouvrir sa chemise, et il y reconnaît à l'instant la cause du mal : « Vous avez des puces, lui dit-il; partez vite, car vous pourriez m'en donner. »

Les élections sont en train. Nos Abbevillois, ordinairement si calmes, se mordent à belles dents. Gare qu'après le combat, comme dans ce duel de chats, il ne reste que les queues !

Dig

ÎJ2

LETTRE DCLXXXI.

En attendant, je trouve tous les jours mon bureau couvert de mémoires, faclums, pamphlets de concurrents qui se disent des injures : échange de procédés trèspropres à disposer le public en faveur de leur caractère. Mais on est fait à cela dans notre pays constitutionnel ; aussi, nous lisons, nous examinons, et celui qui aura débité la plus grosse sottise aura le pompon.

Je puis dire que les élections me poursuivent, car j'ai fait le voyage de Paris à Abbeville, ayant sur le dos deux éligibles, et, en face, quatre électeurs : c'était un lourd bagage. Aussi, un essieu de la voiture s'est-il rompu.

Je vous envoie, comme vous le désirez, mon volume de Contes et Chansonnettes: c'est de l'histoire ancienne, il a paru en 1833.

LETTRE DCLXXXI.

Abbeville, 28 septembre 1835.

A M. Jules Janin.

Mille remerciments pour le gentil article que vous avez fait sur Abbeville, dans la Revue. Vous avez été excellent pour notre ville; vous en serez récompensé en ce monde ou dans l'autre.

J'ai tardé à vous en parler, parce que je n'ai trouvé la Revue qu'hier. Depuis quinze jours, je n'avais pas lu un pouce d'à, et ceci par la raison qu'il n'y avait ni a ni b dans les latitudes où j'étais. Le capitaine Paris n'est pas un grand littérateur, ni son équipage non plus. Je crois même qu'il n'y a à son bord que le mousse qui

sache lire couramment. Cela s'explique : c'est le dernier sorti de l'école.

Je vous dirai que j'ai fait le flibustier. J'étais en route pour Dieppe, quand, au Tréport, j'ai rencontré, m'attendant, un joli petit cutter de six canons, bien gréé, qu'on nomme le Louis : c'est la patache des douanes

et, au besoin, le yacht du directeur. A la vue de ce bijou nautique, je n'ai pu résister au plaisir de faire une promenade au large, et, poussé tantôt par le zéphyr, tantôt par l'orage, j'ai été d'abord à Dieppe, puis à Boulogne, et, de Boulogne, à l'embouchure de la Canche, de l'Authie et de la Somme; de là, à Saint-Valery-en- Caux. Tout cela m'a fait tenir la mer une semaine, et courir une centaine de lieues marines, en compagnie du capitaine Paris, le plus parfait jobard que l'océan ait jamais porté, un vrai badaud de mer, gobant toutes les mouches, avalant toutes les bourdes, n'ayant pas plus d'idée qu'une nonne des affaires de ce monde, et, malgré cela, un brave soldat, un excellent marin , un digne homme, qui m'a fait entrer à Boulogne, à Dieppe, à Saint-Valéry, comme la clef dans la serrure, et ceci sans y voir goutte, et par pur instinct de merlan.

Je n'ai eu à combattre , dans ma campagne , que les puces ; mais les terribles puces que celles du cutter le Louis! Et à quoi diable servent ses canons, ses fusils, ses espingoles, ses pierriers, ses haches d'abordage, si l'on est ainsi égorgé à son bord?

Mais aux grands maux les grands remèdes, et deux fois, en pleine nuit et en pleine mer, j'ai piqué bravement une tète du haut du pont pour faire niche aux puces, et autres mauvaises bêtes s'il s'en trouvait.

Digitiz

LETTRE DCLXXXI

Je n'étais pas au bout de mes tribulations. Je me suis rendu à Eu pour l'arrivée du roi qui a voulu aller au Tréport faire une promenade en yacht où j'ai été, avec les autres courtisans, embarqué comme lest. Or, s'il n'y a pas de puces à bord du yacht royal, il y a, sur la rive, des maires et des discours : c'est pis , car là , pas de plongeon qui vous en garde, et ce sont des bêtes qu'on n'ose chasser. Ah î le fichu métier que celui de roi en voyage! Je ne sais pas trop si je n'aimerais pas mieux avoir, de temps à autre, la tète emportée par une machine infernale, que de me sentir scier le dos tous les jours par l'éloquence municipale.

En parlant de discours, vous avez, étant un soir avec moi au spectacle à Abbeville, remarqué, à sa bonne grosse et respectable tète à ailes de pigeon, notre président du tribunal de commerce. Ce digne homme, habile chimiste, savant distingué, mais orateur très-novice, avait voulu faire aussi son discours à Eu. C'était du luxe, car le roi, et nous par contre-coup, en avions eu une honnête suffisance. Quoi qu'il en soit, mon dit président tenait au sien, et, le morceau proprement écrit sur une belle feuille de papier et bien arrimé sur sa main, il commençait à le lire sans se presser, quand, au premier mot, le roi prend doucement l'éloquence par un coin. Au second mot, il tire un peu le papier. Au troisième, il tire plus fort; et au quatrième, le discours était dans la poche royale, tandis que notre digne président cherchait encore la feuille sur sa main.

Le roi n'en répondit pas moins bien à tout ce qu'il devait lui dire, très-reconnaissant d'ailleurs des sentiments que lui exprimait le tribunal de commerce.

Enfin, quitte des tempêtes, des puces et des discours, je suis revenu ici. J'y ai trouvé la Revue et votre bon récit de voyage, qui m'a reposé des miens.

Dans mes excursions, j'ai fureté partout où j'ai débarqué, pour y déterrer des vieilleries et du bric-àbrac. Mes recherches n'ont pas été couronnées d'un grand succès. Seulement , on m'a promis de me faire voir, à ma première course, un meuble qu'on m'a dit fort vieux, fort laid, fort moisi, un vrai bijou enfin.

Cependant, le plus ancien de ces vieux bahuts ne sera encore que de la nouveauté et de la marchandise d'hier comparativement à mon cabinet diluvien dont tout le monde se moque, et vous comme les autres, caro maestro. Mais patience : en cherchant , on trouve. Je sais où est le nid, et j'y surprendrai la pie. Oui! tôt ou tard, sur l'un de ces vilains cailloux qu'on me rejette à la face, je montrerai la main de l'homme, et si nettement, qu'équivalant à sa signature, elle fera foi en justice. Cette signature de l'homme témoin du déluge, je l'aurai, car j'ai déjà son paraphe. Mais ce n'est pas assez que j'aie la foi; il faut la donner aux autres.

LETTRE DCLXXXII.

Abbeville, 15 octobre 1835.

A M. ***, SOUS-DIRECTEUR , MEMBRE DU CONSEIL D'ADMINISTRATION DES DOUANES, A PARIS.

Mon cher camarade, vous êtes sous-directeur et non pas sous-direction ; et pourquoi vous, qui fûtes toujours

Digitiz

LETTRE DCLXXXll

un si excellent homme, voulez-vous être une mauvaise chose?

Vous me parlez sentiment ; eh bien ! je commence par là. L'empereur pardonnait aux grognards, pourvu qu'ils fissent bien leur métier. Moi, après vingt-sept ans de services, je suis un des grognards des douanes; laissezmoi donc grogner en paix, tant que cela ne fera de mal à personne, et que je servirai loyalement et utilement.

A présent, raisonnons. Que vous a-t-on fait, et de quoi vous plaignez-vous? Vous êtes homme public et, par cela même, sur la sellette. Gérant pour le contribuable, tout contribuable a le droit de juger votre gestion, et cela comme un .seigneur juge son serf ou son intendant. Oui, vous êtes justiciable du public, ni plus ni moins que de Dieu et de la cour des comptes. C'est une conséquence de votre serment et du traitement que vous touchez, c'est celle de votre état d'administré comme d'administrateur : ainsi le veulent la charte, la liberté et le bon sens. Je suis donc aussi votre juge, car en acceptant la commission d'employé, je n'ai pas abdiqué mon rang de citoyen ni la faculté 3e donner mon avis sur les hommes et sur les choses, sauf réciprocité : ce droit que j'ai sur vous, vous l'avez sur moi.

Par conséquent, si je n'ai pas dit du mal de vous en ce qui concerne vos fonctions, c'est que je n'ai pas eu à en dire. Si je l'avais fait, vous pourriez combattre mes paroles, mais non m'accuser de délit : il n'y en a pas dans l'exercice d'un droit. Ce délit n'eut commencé que si j'avais attaqué votre vie privée, et ceci, je ne l'ai fait ni à vous ni à personne.

Passons à un autre grief. On a, dites-vous, accusé

l'auteur de légèreté. — Je réponds : C'est parce qu'on a lu son livre trop légèrement, et qu'on a méconnu son but. — Mais ce but est de faire rire, dites-vous.— Non, mille fois non, car il n'y a pas de plus misérable métier que celui de faire rire. Je n'ai donc pas voulu faire rire, non plus que faire pleurer.

— Mais j'ai fait pis, répondez-vous : j'ai voulu détruire.— Oui, cela est vrai, j'ai voulu renverser, briser de fond en comble, pulvériser cette machine fausse et pourrie qui n'est plus en rapport avec notre époque, nos moeurs, nos besoins, notre civilisation et nos lois. Oui, ceci je l'ai voulu et je le veux encore.

De quoi se compose aujourd'hui notre code financier? — Des coutumes de l'ancienne monarchie, des arrêtés de la République, des décrets de l'Empire, des ordonnances de la Restauration , le tout saupoudré d'une double couche de circulaires, de décisions ministérielles, de jugements de cours prévôtales, impériales, royales et de cassation, interprétant, tronquant, déchiquetant les lois, dont chaque article est ainsi devenu un couteau à deux tranchants qu'on emploie alternativement pour et contre.

Qu'en résulte-t-il?— C'est que la bonne foi, en matière de finance, est entièrement bannie des tribunaux comme de l'administration. Dans un procès, quels qu'en soient la cause et le fond, l'administration veut un succès d tout prix, et le tribunal, selon l'esprit qui l'anime, veut aussi acquitter ou condamner, n'importe comment, car c'est chose décidée d'avance. Mais la conscience ou le simple bon sens, mais le plus ou moins de culpabilité du prévenu, mais son innocence même n'entrent jamais v 5

98 LETTRE DCLXXXH.

dans la balance. La question de cette innocence n'est pas même posée. Si elle Test, c'est seulement quand ce prévenu demande à transiger. S'il se défend, il est toujours coupable. La loi, ou à son défaut la circulaire, est invariablement contre lui.

Laissant de côté la question d'équité, ne parlons que des effets de ce dédale de lois sur le mouvement de l'ensemble ou l'expédition des affaires. Comment voulezvous que ces affaires marchent lorsque vous avez laissé subsister, dans notre temps, les entraves de toutes les époques, c'est-à-dire toutes les fonctions créées par l'ancienne monarchie, par la République, par la Convention, par le Directoire, par le Consulat, par l'Empire, par la Restauration? Car le gouvernement de Juillet a hérité de tout cela, et y a ajouté, lui aussi, ses clous, ses cordes, ses vis, ses ressorts et contre-ressorts, et il a trouvé moyen de les placer sans supprimer un seul des vieux clous, des vieux rouages, ni briser une seule des anciennes chaînes.

Que demandé-je donc? — Une machine pouvant fonctionner avec facilité et à peu de frais.

Comment peut-on l'obtenir? — Par la si/nplification du mécanisme de l'ancienne, par la suppression de toutés les ferrures inutiles, c'est-à-dire des trois quarts de celles qui existent, ou mieux encore, par la démolition complète de la machine et sa reconstruction sur un nouveau modèle.

Sans nous écarter du principe monarchique, et eu admettant qu'il soit le meilleur, que nous faut-il pour marcher avec ce principe et marcher légalement, constitutionnellement? — Il nous faut :

1° La loi, et le roi qui la représente, le roi inviolable et sacré comme elle;

1° Deux chambres qui s'occuperont à consolider et non à détruire, à établir de bonnes institutions et non à solliciter des faveurs et des emplois ;

3° Des ministres, organes de la loi, ses instruments, organes aussi du souverain et du peuple, mais organes responsables;

4° Des directeurs d'administration, premiers commis des ministres , ne fonctionnant qu'au nom de ces ministres, par délégation et sous leur responsabilité.

Puis des expéditionnaires, des scribes, chez qui vous étoufferez soigneusement tous les préjugés de corps et de spécialité, et que vous obligerez, qu'ils se qualifient génie, ponts-et-chaussées , marine, douanes, guerre, contributions directes ou indirectes, à vivre d'accord entr'eux et à travailler pour l'ensemble, pour l'État, pour le public, et non pour ce qu'ils nomment leur administration, leur corps, leur robe, et qui n'est autre que leur intérêt et leur amour-propre.

Pour maintenir ces gens dans une humilité salutaire et la crainte du public, vous ne leur donnerez point de titre, point de broderie, point de décoration surtout: cela les rend fiers et insolents. Il sera temps de leur accorder toutes ces choses quand ils auront gagné leur retraite. Alors, mais seulement alors, vous pourrez les faire aussi beaux que vous voudrez, les enrubaner et les dorer de la tète aux pieds, avec la liberté de faire la roue du matin au soir, et de pérorer dans les chambres et partout. Mais jusqu'à ce moment, faites ce que je vous dis. De cette manière, vous aurez des commis et non des

LETTRE DCLXXXH.

pachas, vous aurez des agents qui vous seconderont dans votre administration et qui ne songeront pas à administrer pour leur compte, c'est-à-dire à embrouiller, à enrayer, à empêcher de faire.

En suivant ces conseils, vous préviendrez bien des maux, car l'orgueil de ces scribes empanachés, l'envie qu'ils ont de se mettre à la hauteur de leur plume, font les trois quarts de vos embarras.

Dès que les ministres seront délivrés de ces tyrans subalternes qui, nuisibles par le mal qu'ils font et par le bien qu'ils empêchent de faire, pèsent à la fois sur le pouvoir et sur le pays; quand il n'y aura plus qu'une seule tête à chaque corps, alors on ne verra plus les bureaux tirer à hue quand le ministre tire à dia, et le contribuable écartelé par ces chevaux de la Grève.

Voilà ce que j'ai dit, mon cher camarade; voilà ce que je ne cesserai de dire. Où est le mal ? — 11 est peut-être à ne pas y croire.

Certes, je ne me regarde pas comme infaillible, et ne puis forcer la conviction. Mais d'une critique de l'ensemble et de l'aperçu d'un système général, si l'on va faire une question de personne, si l'on va chercher des épigrammes où il n'est pas même trace d'individu, si, enfin, on se jette dans les allusions et les interprétations, je le demande, où en sera l'auteur? Comment se défendra-t-il, s'il ne sait pas même de quoi on l'accuse, ni quelles sont les personnes qu'il a pu attaquer? Car j'en suis là, et je ne me cloute pas même du nom de nies victimes.

Oui, encore une fois, j'ai demandé, je demande et demanderai le renversement de l'administration inter-

niédiaire, c'csl-à-dirc celle qui s'interpose cnlrc le gouvernant et le gouverné. J'ai dit et je dis encore que cette administration est abusive, qu'elle est la plaie de la France, la ruine des contribuables et le chancre qui les ronge. Mais cela signifie-t-il que les membres de celle administration secondaire soient coupables? — Non, car cette administration n'est pas leur œuvre. Ce ne sont pas eux qui ont fait leur position ; ils ont trouvé la place faite; ils se sont trouvés à cette place; ils ont succédé à ce qui était: c'est le chardon qui pousse où était le chardon. A leur défaut, il en eût paru d'autres, peul-étre vous, peut-être moi, et ni vous ni moi n'eussions probablement rien pu changer à l'état <Je choses, parce que, dans celte situation, la volonté d'un homme, de dix même, surtout quand ces hommes ne sont eux-mêmes que des rouages, tombe à néant.

Demandé-je donc qu'on les tue?— Bien au contraire, je demande qu'on les fasse vivre. Je n'ai cessé de dire qu'il ne fallait tuer personne : point de secousse. Ce n'est pas même une révolution que je vous conseille de* faire; non, assez de révolutions comme cela. Établissez votre cadre, adoptez un plan large, économique, et puis ne l'exécutez que partiellement et à mesure des extinctions.

Sans doute on pourra voir bien de l'orgueil dans celte ambition de réformateur, dans cette velléité d'être un Luther, un Calvin administratif, car faire table rase de nos lois financières, établir d'autres impôts et surtout d'autres moyens de les lever, c'est de l'hérésie, si ce n'est de l'athéisme. Oui, c'est s'en prendre à la foi, à la religion de l'État, à l'église universelle, car je ne me

LETTRE DCLXXXII

borne pas à menacer Paris et ses bureaux, et à y couper toutes les branches parasites, je porte aussi la serpe sur la province, et j'y arrache tous ces buissons d'épine et ces jets stériles qui épuisent Parbre en absorbant la

sève.

J'y fais aussi la. chasse aux chenilles, et je m'en prends surtout à ces légions de receveurs et de caissiers, charge énorme pour l'État, mais charge plus lourde encore pour le contribuable qui, pour payer un franc, a souvent à faire à dix percepteurs et à vingt registres.

Après avoir, dans chaque ville, réuni toutes les recettes en une seule caisse, j'aplanis tous les chemins qui y conduisent. Je supprime ces pesées interminables, ces jaugeages, mesurages, sondages, plombages, estampillages, et autres tripotages ruinant à la fois l'État, la cité et le citoyen : l'État, par les frais de personnel qu'ils nécessitent; le citoyen, par la perte de temps qu'ils lui imposent, et la détérioration qui en résulte pour ses marchandises.

Établissant le droit sur une estimation approximative et de gré à gré, je ne vérifie, ne jauge et ne pèse que lorsque le contribuable l'exige, et j'arrive ainsi à me dispenser de cette hiérarchie de suspicion, de cette série de gens s' espionnant et se disséquant à tour de rôle, de ces contrôleurs des vérificateurs, de ces inspecteurs des contrôleurs, de ces inspecteurs généraux des inspecteurs ordinaires, et je ne dépense plus un sou pour empêcher qu'on ne vole deux liards.

Mais, encore une fois, parce que nous supprimons les places, faut-il supprimer les individus? — Non, je le

OCTOBRE is;t:>

répète, nous ne supprimons les places qu'à mesure des extinctions, que lorsque nous avons trouvé à replacer l'homme ailleurs, ou qu'il a atteint l'âge de la retraite.

Quoi qu'il en soit, je le confesse encore, c'est une grande audace de ma part et une haute ambition de vous inviter à être sage et à sîmffrir que le peuple mange. Ce que je puis dire pour mon excuse, c'est que cette ambition n'est point la mienne, car je ne demande rien pour moi, pas même de vivre.

Pour dernier grief, vous en revenez à celui des //ersonnalités. Qu'entendez-vous par ce mot? On appelle personnalité ce qui nuit à quelqu'un, ou du moins ce qui cherche à lui nuire. En bonne conscience, où est l'homme à qui ce livre ait fait ou puisse faire tomber un cheveu de la tète ? Quel est l'homme qui dira à l'auteur : Vous êtes mon ennemi; vous avez voulu me blesser, moi individu; vous avez voulu faire tort à ma considération ou à ma fortune? — Ce n'est pas vous qui le direz, parce que vous savez fort bien que cela n'est pas. Alors cherchez-en un autre qui le dise ou seulement qui le pense; si vous le trouvez, j'avoue que vous avez raison.

Enfin, pour terminer, vous m'accusez d'imprudence ; vous dites que j'ai joué ma place, et qu'il a été agité en conseil si ma destitution serait proposée, mais qu'à l'unanimité on a décidé la négative.

Pourquoi la négative, si l'on croyait ma destitution juste? Et pourquoi la mettre en question, si cette justice n'existait pas? Point de faiblesse et encore moins de pitié, car la pitié n'est pas, vous le comprendrez, une condition que je puisse accepter. Coupable, je dois être puni. Innocent, je ne puis être gracié.

LETTRE DCLXXXIII.

Mais cette destitution même, et cette proposition que l'on en devait faire, étaient-elles dans vos droits? Là où il y a des juges, doit-on se faire justice soi-même, et les fonctions d'exécuteur sont-elles si fort enviables? Il ne peut exister deux jurisprudences dans un État : les lois sont égales pour tous; la charte le dit, la raison aussi.

Enfin, exempt de blâme envers l'État, si vous me croyez des torts envers vous, votre rôle est beau, car ce rôle est de me défendre. Je n'ai jamais failli à mes subordonnés quand ils ont eu besoin de moi ; j'en attends autant de mes camarades.

LETTRE DCLXXXIII.

Abhcville, G décembre 1835.

A M. LE DOCTEUR FOSSATI.

« Pourquoi les religieuses n'ont-elles pas d'enfants? demandait une novice à l'une de ses compagnes. — Dieu ne l'a pas permis, répondait celle-ci, parce que le bruit que font les enfants troublerait le repos de la communauté. »

C'est par une raison à peu près semblable, mon cher docteur, que j'ai supprimé, dans mon Petit Glossaire, l'article dont vous me parlez. Il paraîtra plus tard dans le supplément. Je l'étendrai, je le délaierai. Il en vaudra moins, mais ainsi mitigé, il ne chagrinera personne : c'est autant de gagné, car la paix, c'est là ce que j'aime.

J'ai bien barbouillé du papier, à tort ou à raison,

depuis vingt ans, mais ce que j'ai surtout appris, c'est qu'il est cent fois plus difficile de faire admettre une vérité que d'imposer un mensonge : tel qui croira à tous les contes de sa portière et se conduira en conséquence, s'armera de toutes pièces pour repousser un fait incontestable, notamment s'il est utile.

L'habitude est pour beaucoup dans cette disposition à combattre le bien : on tient au mal seulement parce que le mal existe. Pourquoi voit-on subsister les usages les plus ridicules, les plus sots, les plus nuisibles, lorsque chacun dit : c'est ridicule, c'est sot, c'est nuisible?— C'est que personne n'a le courage de cesser de faire ce qu'il a toujours fait.

C'est ainsi qu'un peuple est, depuis mille ans, anthropophage. Il n'est pas possible que, depuis cette époque, bien de ces mangeurs d'hommes n'aient fait, sur cette coutume, les réflexions que nous venons de faire. Ils auront dit aussi : c'est absurde, c'est cruel ; mais, tout en le disant, ils n'en auront pas moins tué leur homme et ne le mangeront pas moins de grand appétit, s'il est tendre et rôti à point.

Nous ne sommes plus anthropophages, et nous ne brûlons plus d'hommes pour les convertir ; mais que de tortures n'inflige-t-on pas aux pauvres gens ! On ne les tue plus en gros, mais on les fait mourir en détail par une foule de lois, d'ordonnances, de règlements qui semblent dirigés contre la vie de l'homme, en contribuant à la lui rendre difficile, pénibîe, insupportable.

C'est à cette sotte manière d'administrer qu'on peut attacher, surtout dans nos villes de fabriques, i'étiolement de la race humaine et les difformités qui l'acconiv 5*

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