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LETTRE DCLXXXIV.
pagnent, car il n'y a rien de laid dans la nature, rien de méchant. L'être qui est l'un et l'autre, c'est que nous l'avons rendu laid, c'est qu'il s'est fait méchant.
LETTRE DCLXXX1V.
Abbevillc, 24 décembre 1835.
Monsieur le comte,
Je m'empresse de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet des fondations faites à Abbcville depuis quarante ans, auxquelles nous avons pu contribuer. On n'a rien exagéré en ce qui concerne mon père, mais on vous a montré les choses beaucoup trop en beau en ce qui me regarde personnellement.
En 1795, mon père, avec MM. de Mautort et de Piogcr, conçut l'idée de la Société d'Émulation. Elle fut fondée. Il en fut d'abord secrétaire, puis président. Elle existe encore aujourd'hui, et je la préside depuis dix ans.
Il contribua, plus que personne, au rétablissement du collège, et il fit fonder une école publique de dessiu. Il obtint, pour Abbeville, un entrepôt réel de sels, et, après une lutte avec le directeur général, il le fit conserver.
Ce fut mon beau-frère, M. de Vicq, qui, en grande partie à ses frais, fonda l'école de musique.
En 1826 ou 1827, j'ai eu l'idée d'un musée qui, sut Jiia proposition, fut établi à la Société d'Émulation.
En 1830, j'ai proposé de faire régulariser, par une
ordonnance royale, les statuls de la Société d'Émulation. J'ai rédigé le nouveau règlement. L'ordonnance fut signée du roi le 16 novembre 1831. La Société reprit le titre de royale qui, déjà, lui avait été conféré en 1814.
La même année, je réclamai du département une subvention pour la Société. Elle fut accordée en 1831.
Le 5 novembre, même année, j'ai demandé une exposition des produits de l'industrie à Abbevillc, pour avoir lieu tous les trois ans. Ce fut en 1832 seulement que la ville adopta mon idée qui fut réalisée le $5 juin.
Cette môme année 1831, j'ai demandé au gouvernement qu'une exposition où seraient admis les produits de toutes les nations eût lieu à Paris, sur la place de la Concorde. Mon rapport fut imprimé.
Je proposai, en 1832, l'impression des Mémoires de la Société. On s'en occupa immédiatement, et le premier volume de ces Mémoires, dont la publication a continué depuis, a paru au commencement de 1834.
Le 6 décembre 1833, je fais la proposition de rendre public le musée de la Société, et de le déclarer musée d'arrondissement. Ce projet est adopté.
Le 19 décembre 1834, j'ai demandé la fondation d'un prix de tempérance. Ce vœu fut accueilli par la Société.
Le 7 mars 1835, j'ai obtenu que des médailles de bronze et d'argent seraient données aux premiers navires de cent cinquante et deux cents tonneaux qui arriveraient chargés à Abbeville.
l'ai fait accorder ces mêmes médailles pour l'encouragement de la poche de la morue à Saint-Valery-sur- Somme.
LETTRE DCLXXXV.
J'ai émis l'avis de rétablissement de salles d'asile à Abbeville, et offert une somme pour aider a cette fondation. Mes démarches à cet égard ont été sans résultat jusqu'à ce jour.
Tout ceci est fort peu de chose, et je ne serais pas entré dans ces détails si vous ne les aviez pas réclamés, et si Ton n'en avait pas exagéré les circonstances à mon avantage.
Je vous prie surtout de ne rien solliciter pour moi, car toutes les choses perdent le peu de mérite qu'elles peuvent avoir, si l'on donne à croire qu'on les a faites dans un motif d'intérêt personnel.
LETTRE DCLXXXV.
Abbeville, 28 décembre 1855.
A M. de B**.
Je vais essayer de vous répoudre; mais ce n'est pas une solution facile que celle de la mobilité. On a beaucoup écrit sur le mouvement de la matière, sans en rechercher l'origine ni même la cause présente et journalière. Ce que nous comprenons le moins, c'est ce que nous faisons le plus. Par exemple, nous ne remuons pas une jambe pour faire un pas, sans soulever cette question à la fois physique et morale : tomberons-nous, ou ne tomberons-nous pas? et le plus souvent nous ne pouvons expliquer pourquoi nous tombous, ni pourquoi nous ne tombons pas.
Selon moi, le mouvement, quel qu'il soil, ne vient et ne peut venir que de l'absence d'équilibre.
Le mouvement des êtres , quand il est purement matériel ou involontaire, naît de la même cause.
La cessation de l'équilibre est produite par une modification du poids ou du mouvement, c'est-à-dire par un choc ou une pression.
Le mouvement le plus rapide est toujours celui qui est le plus éloigné de l'équilibre absolu, ou celui d'un poids dont la pesanteur se rapproche le moins de celle de son contre-poids; car, sauf dans le vide, il n'en est aucun qui n'ait le sien ou au moins son principe. La force d'impulsion d'un globe, ou celle d'un projectile laucé par la poudre ou la vapeur, n'est encore qu'une modification de cette loi générale.
Donc, le mouvement de la matière, comme le mouvement de la vie, est toujours celui d'un corps qui cherche son aplomb.
Aussi, l'animal, comme le végétal, croît-il à la fois par les pieds ou par la tète, c'est-à-dire en bas et en haut : en bas, pour chercher son point d'appui sur la terre; en haut, pour le chercher vers le ciel. Mais il faut que cette croissance soit égale des deux paris et que l'équilibre soit au centre, sinon ce corps ferait la bascule.
L'équilibre atteint, la croissance des corps vivanls cesse comme le mouvement des corps inertes. Mais ces corps, bien qu'ils tendent toujours vers l'équilibre, ne l'obtiennent jamais d'une manière complète ou définitive.
L'équilibre absolu serait l'immobilité ou la densité parfaite. Alors, un globe serait sans végétation, parce
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LETTRE DCLXXXV.
que son atmosphère serait impénétrable. 11 serait comme dans une masse de cristal, et les êtres y apparaîtraient de même que ces insectes que la glace a saisis ou qu'entoure une larme d'ambre. Mais le mouvement de la vie aurait cessé, la nature serait morte.
L'équilibre absolu, ou l'immobilité éternelle, n'existe probablement pas plus dans l'univers que le mouvement perpétuel. Ce serait seulement dans le vide qu'un corps pourrait rester sans contre-poids ou sans moyen possible d'atteindre à l'équilibre ; il serait dès-lors perpétuellement en mouvement, mais ce mouvement immodifiable et seulement en ligne droite.
Si je me suis bien expliqué, vous devez voir ici comme j'entends la mobilité de la matière et, par suite, celle des corps animés. Tous se meuvent par ce simple mécanisme du poids et du contre-poids, qui basculent jusqu'à qu'ils aient trouvé leur aplomb ou leur base. 11 n'est pas un seul mouvement, dans l'univers, qui ne parte de ce principe ou de la recherche de l'équilibre.
Quand le mouvement s'arrête, c'est que l'équilibre est trouvé. Arrivé à ce point, les corps animés cessent de croître ; mais bientôt le mouvement recommence par l'effet de leur décroissance et, ensuite, de leur décomposition.
L'égalité ou l'inégalité du poids des molécules et le besoin d'équilibre, entrent pour beaucoup dans la facilité avec laquelle les substances s'unissent, puis se séparent.
C'est l'action du poids et du contre-poids qui constitue le mécanisme des systèmes célestes. 11 faut partout qu'un corps soit contre-balancé par un ou plusieurs autres
corps représentant un poids égal, soit par leur volume, soit par leur mouvement. Partout où cette égalité n'existe pas dans les calculs astronomiques, partout où il y a manque de poids d'un côté, il y a un monde à découvrir, ou bien les calculs sont inexacts.
Si nous en venons au plus ou moins de poids ou de légèreté des corps, je dirai qu'en principe, il n'y a rien de léger : tous les corps sont pesants, la légèreté n'est que la moindre pesanteur oula différence de mouvement.
Les corps lourds ne sont tels, que parce qu'ils réunissent, dans un petit espace, un plus grand nombre de molécules ou d'éléments que les corps légers, ou bien qu'ils marchent avec une rapidité plus grande.
Ensuite, par leur densité, ils peuvent servir de base à toutes les matières qu'ils arrètént, lesquelles alors pèsent sur eux, tandis qu'ils n'en peut être de même des corps que ces matières traversent.
En voici assez pour aujourd'hui sur un sujet qui n'est rien moins que divertissant; mais vous l'avez voulu, et c'est avec permission et privilège que je vous assomme. Vous pouvez très-bien me rendre la pareille, et me rejeter à la figure mes poids et contre-poids, en me disant que mon système n'a pas le sens commun, ce qui n'est pas impossible; mais combien de grosses vérités sont sorties d'un grand brouillard?
LETTRE DCLXXXVI.
Abbevillc, 7 janvier 185G.
A Mmc LA COMTESSE DE PELET.
Connaissant l'esprit à la fois faible et ardent de M. R**, ce que vous m'en dites, ma chère cousine, ne m'étonne pas du tout, et j'ai vu des gens à tète plus forte se tracasser pour un pressentiment, un rêve, ou, comme lui, pour le bavardage d'une diseuse de bonne aventure. Mais pourquoi aussi se faire dire la bonne aventure? Le mieux, dans ces choses-là, est de se mélier de soi-même ou de sa propre imagination. Vingt fois on a voulu me tirer mon horoscope, et je m'y suis toujours refusé. L'esprit humain est si bizarre que, peut-être à mon tour, je me serais tourmenté si l'on m'avait annoncé des malheurs, ou ce qui est pis, les malheurs de ceux que j'aime.
Ajoutez que les individus, et surtout les femmes, qui font métier de prédire, y acquièrent véritablement uue aptitude inconcevable, non à lire dans l'avenir, mais à
étourdir leurs dupes, à les noyer dans un flux de paroles dont il faut bien que quelques-unes frappent juste.
Il y a ici une sibylle qui a vraiment, dans ce genre, une adresse merveilleuse. Je n'ai pu la juger comme devineresse, ni apprécier son habileté à tirer les cartes, mais quant à celle de tirer des carottes et à faire dire aux gens ce qu'ils veulent taire ou ne doivent pas dire, j'en ai eu la preuve dans une affaire qui a manqué de compromettre assez gravement un employé sous mes ordres.
La sibylle est une grosse femme rouge, âgée de trentcsix à quarante ans, belle encore, aux yeux noirs, perçants, et dont le regard dur et hardi a pourtant quelque chose de fascinateur. Quoiqu'elle ne sache ni lire ni écrire, elle a vraiment le talent de l'investigation, et, en vous disant qu'elle va vous confier un secret, elle est à peu près certaine de vous arracher le vôtre. Aussi, n'y allez pas, si vous en avez un à garder. Oui! sur un plus grand théâtre, elle ^ferait devenue une autre demoiselle Lenormand, ou mieux encore, un excellent préfet de police ou un juge d'instruction.
Je vous en parle, parce que je suis convaincu que si elle avait votre malade entre les mains, elle lui remuerai l si bien la tète qu'elle en détacherait l'idée fixe qui Je ronge. Peut-être pourrez-vous obtenir le même résultat de cette méchante bavarde qui lui a fait cette prédiction stupide; moyennant rétribution, elle lui en ferait une autre plus stupide encore : uue grosse sottise en chasse une moindre, comme les rats écartent les souris. Mais, d'une façon quelconque et à tout prix, il faut lui ôter du cerveau cette pensée de mort qui, si elle n'altère pas sa raison, pourra détruire sa santé.
LETTRE DCLXXXVl
Dites-lui d'ailleurs, et c'est la vérité, que j'ai connu bien des gens ainsi menacés de trépas à jour fixe, et qui ne se sont jamais mieux portés que ce jour-là et longtemps encore après. En voici un exemple :
Un jeune négociant de Morlaix, M. Casimajou, homme de sens, point nerveux ni rêveur, me racontait qu'un matin, en s'éveillant, il voit dans son miroir une figure inconnue. Croyant que quelqu'un est entré dans sa chambre, il se lève. Toutes les portes, toutes les fenêtres étaient closes, et, perquisition faite, il n'y avait que lui dans l'appartement.
Son attention alors se dirige de nouveau vers la glace, et, à sa grande suprise, ce fut non son visage qui se reproduisit, mais la figure même qu'il avait déjà aperçue, ou celle d'un homme de moyen âge, costumé comme on pouvait l'être il y a trente ans. 11 regardait fixement M. Casimajou, lui fit une sorte de signe d'appel, puis disparut.
Frappé de ceci, M. Casimajou fut le raconter à sa mère.
Il faut dire, pour l'intelligence du reste, que M. Casimajou n'avait qu'un mois quand il perdit soi^père. Il ne pouvait donc l'avoir connu, et comme il n'en existait aucun portrait, il n'avait pas la moindre idée de sa figure ni de son costume.
A mesure qu'il faisait à sa mère la description, de la personne qu'il avait vue ou cru voir, la bonne dame pâlissait; puis tout-à-coup elle s'écria: « C'est ton père! c'est lui ! » Et, par une imprudence inexplicable, elle ajouta : « Ton frère aussi l'avait vu, huit jours avant sa mort! »
Ceci ne laissa pas que de donner à penser au jeune Casimajou. Pendant huit jours, il dormit mal, et le neuvième, pas du tout. Le dixième, il était tout-à-fait rassuré. 11 est mort depuis à Cuba, mais bien longtemps après.
Citez cette histoire à M. R**; il verra que les sorcières et même les revenants peuvent se tromper comme tout le monde. 1
Si j'avais le temps de vous parler de moi, je vous citerais des pressentiments qui, pendant des jours et des nuits, m'ont fait croire à la mort de gens qui n'y pensaient guère, et n'y pensent pas encore.
LETTRE DCLXXXV1I.
Abbeville, 13 janvier 1836.
Citoyens français, grand peuple, premier peuple du inonde, vous pairs, vous députés, plus grands encore, et vous journalistes, plus grands que tous les grands, enfin mes bons amis et chers compatriotes, je vous le dis en vérité et dans la conviction de mon âme, vous êtes tous des ânes, elc, etc.
Ainsi disais-je, et vous, mon honnête gobe-mouche, vous regardez cela comme du neuf; en vérité, vous ne vous y connaissez guère ; je n'ai fait que copier les anciens et les modernes. Il y a bien longtemps que Démosthènes (à qui je ne me compare pas, veuillez le
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LETTRE DCLXXXVIl.
croire) a dit pour la première fois, en s'adressant à Minerve, protectrice d'Athènes: « 0 Minerve! pourquoi aimes-tu les trois plus mauvaises choses qui soient au monde : la chouette, le dragon et les Athéniens? »
Dans une autre circonstance, Aristophane fait dialoguer ce même Démosthènes avec un charcutier auquel il conseille de se livrer aux affaires publiques : « Tu es sûr, lui dit-il, de devenir le premier de l'État, Poraclc de la nation, le maître de la république.— Comment cela? dit le charcutier. — N'es-tu pas, répond Démosthènes, un vaurien et un effronté? — C'est vrai, et pourtant je n'arriverai jamais au rang que vous m'annoncez.—Pourquoi donc? Serais-tu, par hasard, d'une honnête famille? — J'en atteste Minerve; je sors de la canaille! — Mortel fortuné, que te manque-t-il donc pour diriger les affaires publiques? Saurais -tu lire, par hasard? — Non. — Quel bonheur pour toi! — Pourquoi? — Cela t'eût fait le plus grand tort, car le gouvernement populaire n'appartient pas seulement aux infâmes, mais aux ignorants. »
Voilà ce qu'on débitait au peuple athénien, en pleine place ou sur le théâtre. En profitait-il ? — C'est ce que je ne saurais dire ; mais il est certain qu'il ne s'en fâchait guère, et qu'Aristophane, qui débitait toutes ces belles choses, était son favori.
De notre temps, le grand agitateur irlandais n'arrange pas mieux ses chers concitoyens, et voici ce qu'il disait dernièrement aux électeurs de Glascow : « Leurs seigneuries ressemblent beaucoup, de père en fils, aux pourceaux qu'on lâche en Irlande après leur avoir coupé les oreilles et savonné la queue, avec permission, au
premier venu qui les attrapera, de les garder. Les lords sont les cochons savonnés de la société, véritable troupe de porcs, aussi entêtés, aussi ignorants que leurs prototypes. Comme les pourceaux qu'on achète à Naas pour les faire aller à Dublin, il faut les pousser en sens contraire. Voilà Londonnery qui grogne et qui ronfle; Winchelsen qui fait entendre ua pieux grognement, avec plus de dévotion que n'en montra jamais une truie; Newcastle que l'on remercie dans la même langue; Wellington qui se fait le grand porcher de la bande, etc. »
Sans doute, il y a un peu trop de lard dans l'éloquence du grand O'Connell, mais elle n'en est pas moins belle, et surtout du goût du peuple qu'il mène par le nez.
Voici assez de citations, je reviens à ma défense.
Si je ne suis pas un éloquent tribun, je ne suis pas davantage un homme de cour, ainsi que vous me le reprochez. Sans doute j'ai monté dans le carrosse du roi, et même monté avec lui et dans le même encore, mais c'était un carrosse à trente-six portières, le char-à-bancs constitutionnel, véritable arche de Noé, omnibus royal où chacun peut monter s'il a trois lignes de broderies à son collet, ou ce qui vaut mieux encore, la protection du laquais qui tient le marche-pied. Non, quoique vous en disiez, je n'ai pas été gâté par le pouvoir, l)ien que j'aie mangé sa soupe. J'ai dîné, déjeûné, soupé avec des rois, des reines, voire même des impératrices, sans compter les dauphins, les dauphines et les altesses royales et sérénissimes, et je ne crois pas qu'une seule de ces puissances m'ait jamais admis pour moi-même. Elles m'ont invité à cause d'un uniforme, d'une croix, ou peut-
LETTRE DCLXXXVUL
être parce qu'il manquait quelqu'un et pour boucher un trou à table; bref, ou a reçu mon habit, on a fêté le fonctionnaire, mais l'homme, mais l'écrivain, mais le poète, jamais. Il est vrai que je n'ai pas écrit une ligne ni composé un vers pour le pouvoir, sauf cependant une cantate pour une duchesse ; encore était-ce moins pour elle que pour faire plaisir à monsieur le maire et à son adjoint. Cette fois, j'en fus pour mes frais : je ne fus pas même invité à dîner. C'est qu'en vérité la poésie n'aurait point payé la carte : elle ne valait pas une écuelle de soupe.
Qu'est-ce que cela prouve contre le pouvoir passé et contre le pouvoir présent, et aussi pour et contre les tribuns et les gens de cour?— Rien du tout. Parlons donc d'autre chose.
Je vous remercie de la fin de votre lettre; j'accepte vos vœux de bonne année et vous offre les miens, et je ferai de mon mieux pour qu'ils ne vous soient pas inutiles.
LETTRE DCLXXXVIII.
Abbevillc, M janvier 1836.
A M. LE DOCTEUR IlAHNEMÀNN , RUE MADAME, A PARIS.
Monsieur,
Je m'empresse de répondre à la note qu'on m'a communiquée de votre part. J'ai, en effet, depuis longues années, adopté l'usage de prendre un bain froid chaque matin. C'est dans la Somme, au lieu dit h Pâtis, que je
me baigne ordinairement, en me jetant tète première d'une hauteur d'un à deux mètres. A cette place, la rivière, près du bord, est profonde de trois à quatre mètres.
Très-rapide, la Somme ne gèle guère que lorsque le thermomètre Réaumur est à quatorze ou quinze degrés au-dessous de zéro. J'ai pris des bains même à celte température. Alors, à l'instant que je sortais de la rivière, mon caleçon, mes cheveux et ma barbe se gelaient.
Quelque temps qu'il fasse, jamais je n'hésite, même étant en transpiration, à me jeter dans l'eau la plus froide : je n'en ai pas, jusqu'à présent, éprouvé d'inconvénient; tandis qu'un courant d'air ou le passage d'un appartement chaud à l'air froid, m'a souvent enrhumé.
Ces bains de rivière, loin de compliquer les rhumes; les adoucissent; ils font expectorer, et produisent un soulagement instantané. Les maux de gorge en sont également soulagés. Les fluxions suivent leur cours , mais sans augmenter.
Les courbatures augmentent quelquefois le premier jour, mais si l'on persiste, elles cèdent.
Les coliques se calment à l'instant. Les douleurs rhumatismales sont également suspendues comme par enchantement, mais elles reparaissent bientôt, toutefois sans accroissement de souffrance.
Au commencement du printemps, j'ai eu, depuis quelques années, plusieurs accès de fièvre. J'ai pris mon bain ordinaire, soit pendant le froid de la fièvre, soit pendant la sueur ; j'en ai éprouvé un soulagement subit, et la fièvre n'est point revenue.
La dernière fois que je me suis baigné ayant la Dèvre,
LETTRE DCLXXXVII1
il gelait à quatre degrés Réaumur, et je sortais de mon lit en transpiration.
Ces bains en toute saison ne m'ont, d'ailleurs, nullement accoutumé au froid. Je suis resté frileux, et j'ai, pendant huit mois, de l'année, du feu dans mes appartements.
Ce que j'ai surtout remarqué, c'est que les bains froids ont un effet positif sur le moral : soit par la secousse qu'ils procurent, soit par leur influence sur les nerfs, ils rendent la tristesse moins amère, et semblent nous rattacher à la vie. Je comprends comment l'individu qui tente de se suicider en se jetant à l'eau, n'y est pas plutôt qu'il voudrait être sur la rive.
N'ayant fait aucune étude médicale, je me garderai bien de raisonner médecine; mais je crois que, dans quelques cas, l'on pourrait sauver des malades désespérés, si on les plongeait dans l'eau froide, notamment lors des affections aiguës, car l'eau froide, ainsi que nous l'avons dit, calme immédiatement les plus vives douleurs.
A l'époque du choléra, me trouvant, comme président d'une commission sanitaire, constamment en contact avec des cholériques, j'ai attribué aux bains froids d'avoir échappé à toutes les influences du fléau.
Agréez, etc.
LETTRE DCLXXXIX.
Abbeville, Î4 jan^er 4836.