‹ Sous dix rois. Souvenirs de 1791 a 1860Chapitre 7 sur 33 · A MON FRERE ARMAND · texte numérisé non relu

A MON FRERE ARMAND

M. le marquis de Barbacena, ambassadeur du Brésil à Londres, m'a remis ta lettre de recommandation , mon cher Armand. Il a passé la journée avec nous; c'est un homme aimable et instruit. Je lui ai donné tous les moyens d'étudier la manutention du sucre indigène, et l'ai conduit à la fabrique de Saint-Nicolas-lès-Abbeville, où j'ai des actions. Ha l'intention d'établir sur les mêmes principes ses sucreries du Brésil, où les procédés de fabrication, fort arriérés, entraînent une perte énorme de matières sucrées. Nous sommes plus avancés en France, mais pourtant je crois qu'il y a encore beaucoup à faire. Si le gouvernement n'y met pas obstacle, dans l'intérêt de nos colonies , je suis convaincu que nous arriverons à produire du sucre à quarante ou cinquante centimes le kilo, et je ne doute pas davantage qu'on ne parvienne à faire du sucre blanc et en pain sans avoir recours aux raffineries, et par la seule cristallation.

Il m'a demandé les trois dernières parties de mon livre intitulé: Opinions de M. Cristophe. Je les lui ai données; il avait la première.

Dis-moi s'il s'est introduit des mots anglais dans le patois boulonnais. Il en existe quelques-uns dans le picard, entr' autres le mot lipp pour lèvres. L'Abbevillois vous dira aussi sentir la church, pour sentir mauvais, v 6

LETTRE DCLXXX1X.

Littéralement, sentir l'église où naguère on enterrait les morts.

Le thé que tu m'as envoyé est bon, mais sa provenance directe de la Chine prouve peu de chose. En sophistication, les Chinois sont passés maîtres, et Ton sait aujourd'hui que le thé qu'ils nous envoient sous divers noms et à divers prix, est toujours le même, c'est-à-dire leur thé de rebut, auquel ils donnent une teinture verte ou noire, au goût des amateurs. Us pourront tout aussi bien le leur livrer en violet, en écarlate ou en jaune serin.

Voici la date exacte que tu me demandes du séjour, en 1803, de Bonaparte à Àbbtfville où, comme tu sais, il passait souvent pour aller, à Boulogne, mais sans s'arrêter autrement que pour déjeûner ou dîner, et échanger parfois quelques mots avec notre père: le 19 juin 1803, le premier consul, accompagné d'une garde d'honneur à cheval, a traversé la ville au bruit des cloches et du canon. Il a touché les clefs de la ville et accepté un laurier en pot. Le même soir, il a dîné et couché dans la maison aujourd'hui à notre sœur, et qui était alors à M. Lefebvre de Cerisy, maire, qui, à ce sujet, rendit cet arrêté :

« La rue du Béguinage dites des Sœurs-Grises, où est la maison où loge le premier consul, et la place dite Placette, située en face, porteront le nom de rue et place Bonaparte. »

Mais la Placette n'est encore que la Placette, et la rue du Béguinage s'appelle rue de l'Hôtel-Dieu.

C'est le 19 juin que mon père eut, dans cette maison même, une longue conversation avec le premier consul.

LETTRE DCXC.

Abbeville, 36 février 1836.

A M. de **».

La fleur qui vous tombe sur la tête est ce qu'on nomme vulgairement une bonne fortune. Or, cette fleur, mon cher pupille, puisque voulez bien me qualifier de tuteur, quelque brillante ou suave qu'elle paraisse, cette bonne fortune, si vous voulez m'en croire, ne l'acceptez pas, car il y a vingt à parier contre un qu'elle vous tournera à mal.

Je connais un homme qui fut jeune comme vous, qui • a fait des passions comme vous, et qui, aujourd'hui, ne peut songer à quelques-unes de ces heureuses rencontres sans qu'il ne sente une sueur froide lui couler sur le front. Cela vous donne la mesure de l'agrément qu'elles lni ont procuré.

L'histoire qui va suivre est séparée de nous par tant d'années et tant de pays, qu'on peut la considérer comme venant d'un autre monde : elle ne saurait donc atteindre qui que ce soit de celui-ci. D'ailleurs, l'héroïne, qui pourra vous sembler bien imprudente, était pourtant pardonnable : n'appartenant qu'à elle-même, elle ne trahissait personne. Jeune, inconséquente, gâtée par la fortune et étrangère à nos mœurs, elle pouvait ne pas comprendre le danger auquel elle s'exposait.

L'homme n'avait pas cette excuse; il avait déjà, disait-on, manqué d'être victime d'une aventure ana-

LETTRE DCXC.

logue. Il ne pouvait ravoir oubliée: le souvenir de ce qu'il avait souffert aurait donc dû le prémunir contre ce qu'il pouvait souffrir encore.

Je dois ajouter qu'ici la séduction était moins forte, et que l'entraînement ne pouvait être un délire. Cette femme, quoique jeune, inspirait plus de respect que d'amour ; elle était belle sans doute, mais non de cette beauté qui fait perdre la raison. — Quoi donc l'attachait à elle? — Son amour; oui, cet amour ardent comme un rayon du midi, amour qui, chez les femmes, ne connaît pas d'obstacle.

Celle-ci était placée au premier rang de l'échelle sociale : c'était une haute et puissante dame. Céder à sa passion était dangereux. La repousser l'était aussi, car si ce refus n'eût pas excité sa haine, il eût fait naître son mépris. Oui! elle eût tenu son amant pour un lâche. Et qui donc peut laisser de soi une telle opinion, et la laisser à une noble dame?

Ce fut cette crainte, ce fut l'orgueil peut-être d'une si haute conquête qui décida de son cœur. 11 ne provoqua pas l'amour, mais il céda à l'amour qu'on lui offrit, non sans en prévoir le danger, et s'il se jeta dans la fournaise, s'il manqua de s'y brûler, ce fut de sang-froid. Ce préambule est long, mais il était nécessaire. Je viens à mon récit :

Quoique cette dame, ai-je dit, fût libre et maîtresse d'elle-même, sa liberté, si elle en eût usé, pouvait avoir de telles conséquences, qu'on ne lui en laissait que le moins possible. Entourée de nombreux surveillants sous l'apparence de serviteurs, ou d'une suite d'honneur, elle ne pouvait faire un pas ni dire un mot qu'il ne fût

su et commenté. Aussi était-ce dans la foule, dans ce tourbillon qu'on nomme les plaisirs, dans la confusion des grandes réunions quelle cherchait, sinon celte liberté, du moins son apparence. Depuis bien des jours, elle voulait accorder une heure à son amant ; cette heure de liberté, elle n'avait pu la trouver, mais elle la voulait à tout prix.

Un soir, elle donnait un bal. Entourée, comme toujours, d'une cour nombreuse, elle pouvait à peine, de loin à loin, jeter à la dérobée un regard à l'homme chéri; quelques paroles banales , prononcées à haute voix , étaient tout ce qu'elle avait pu lui faire parvenir. Mais il devait danser avec elle ; elle attendait ce moment avec impatience, car, pour cette nuit même, sa résolution était prise : elle voulait lui parler sans témoins.

Elle dansa donc avec lui, mais tous les regards étaient sur ses yeux, toutes les oreilles sur sa bouche. Cette occasion même allait lui échapper. Qu'est-ce donc que la liberté d'une princesse? Cependant, la pensée lui vint de faire suivre la contredanse par une valse ; le signal fut donné à l'orchestre. Elle saisit cet instant et dit à son danseur : « Dans quelques minutes, quittez la féte, mais restez sous le vestibule et rapprochez -vous de l'escalier des petits appartements; puis, quand vous entendrez deux coups frappés sur la rampe, montez. »

Ceci fut exécuté de point en point.

Maintenant, je laisse parler le héros de l'aventure :

« Je gagnai l'eutrée de l'escalier sans être remarqué par les nombreux survenants, probablement même à cause de leur nombre. J'entendis presqu'immédiatement frapper les deux coups; je montai. Je trouvai la prin-

126 LETTRE DCXC.

cesse seule. Elle ouvrit une porte, puis une seconde : « Voici ma chambre à coucher, me dit-elle; voici celle de ** et celle de **. Là, dans ce cabinet, veille l'une de mes femmes; elle est Pespionne de **. Je vous en préviens, il n'y a ici que moi sur qui vous pouvez compter, mais moi je suis à vous. Cependant, si vous craignez... partez, car si vous êtes découvert, la honte pour moi, la mort pour vous. » Elle n'attendit pas ma réponse; elle me serra la main, regarda avec inquiétude autour d'elle, puis ouvrit une porte: « Entrez ici, poursuivitelle; vous y resterez probablement jusqu'au jour. Il est onze heures ; c'est quatre heures encore. La fête sera finie. »

J'entrai dans le lieu qu'elle m'indiquait : c'était une armoire étroite. Elle me fit signe de la laisser entr'ouverte pour respirer, mais de ramener la porte à moi et de la tenir close quand quelqu'un approcherait. Elle me serra de nouveau la main et disparut.

Quatre heures dans une armoire placée dans un couloir étroit , était une longue attente. La chaleur y était étouffante; cependant, maître de l'ouvrir, je respirais. Ma position était supportable. J'entendais le son des instruments, le bruit des danses et un bourdonnement de voix que perçaient quelques éclats d'une gailé plus bruyante, mais bientôt comprimée, car c'était un bal de cour.

Onze heures un quart sonnèrent à la pendule; ce quart-d'heure m'avait paru long, enfin il était passé. Un autre quart-heure sonna encore. J'entendis approcher; je crus que c'était ma dame qui revenait; non, on passa outre. On entra dans la chambre : c'était

une suivante. Elle repassa dans le couloir et s'arrêta devant l'armoire. Mon cœur battit, mais c'était une fausse alerte.

Une demi-heure s'écoule ; je n'avais plus que trois heures à attendre. Un bruit de pas retentit sur l'escalier. Cette fois, il y avait deux personnes, et l'une d'elles était un homme. La même femme, que je crus reconnaître à sa marche, était avec lui. L'homme parla : c'était la voix de M. de ***. Que venait-il faire? 11 parlait bas, je ne pouvais distinguer ce qu'il disait. 11 redescendit^

J'entendis monter encore : c'était la femme de chambre seule. Ces allées et venues m'inquiétaient. Je tirai à moi la porte entr'ouverte. Aperçut-elle ce mouvement? Je ne sais, mais elle s'arrêta comme la première fois, puis entra dans la chambre. Ceci me rassura, je ne vis plus en elle une ennemie; tout au contraire, et, dans ma reconnaissance, je l'aurais embrassée, car, messagère d'espérance, il me semblait qu'elle préparait une veilleuse et quelques vêtements de nuit. La fin de mon supplice approchait.

Elle sort. En passant devant la cachette, elle s'arrête de nouveau. Elle semble écouter. A-t-elle entendu ma respiration. Elle fait un pas en avant; je suis sauvé. Non ; elle revient, pose sa main sur la clef restée en dehors, ferme l'armoire à double tour, et s'éloigne rapidement.

Dire ce que j'éprouvai en ce moment serait difficile. Quelqu'un m'avait-il vu? Était-ce par ordre qu'elle m'enfermait? Cette question faite, il en restait une autre : qu'allais-je devenir? Déjà la respiration me manquait. Cette armoire, exactement close, ne laissait pas

128 LETTRE DÉXC.

pénétrer d'air, et celui qui y était se raréfiait de moment en moment.

La chaleur, déjà très-forte, devint intolérable. Bientôt je sentis un étouffement qui me faisait l'effet d'une main de fer qui m'eût pris à la gorge. Mon front se serrait comme s'il eût été comprimé dans un étau. Au moindre bruit, espoir de délivrance, mon cœur battait avec une violence telle, qu'il semblait que ma poitrine allait s'ouvrir. Puis, quand le silence revenait, il s'arrêtait et semblait mort : l'espérance n'y était plus.

Mes pensées marchaient avec une rapidité singulière; toutes les circonstances d'une position à peu près semblable où je m'étais trouvé dans ma première jeunesse, se représentaient à moi dans leurs moindres détails, mais pour me faire voir plus horrible celle où j'étais. L'idée qui m'assaillait le plus cruellement était celle-ci : mourir loin d'elle 1 Ah! si c'était d'une balle ou d'un coup d'épéel Mais mourir làll mourir ridiculelî... N'est-il aucune chance de salut? celte porte est-elle inébranlable?

J'appuie mon épaule contre le panneau. C'est en vain : épuisé par la chaleur, gêné dans mon mouvement, la force me manque. Cette porte semble de fer. Cependant, par un second effort, je la fais craquer. Il me semble que quelqu'un monte; je m'arrête.' Puis, celte réflexion me vient : la porte enfoncée, que devenir? Me sauver comme un lâche! renoncer à elle! encourir son mépris! car enfin c'est à la peur que je la sacrifie, à la peur de mourir.

J'entendais encore la danse, le son des instruments, le murmure des voix, mais moins fort : on commençait donc à se relirer. Deux heures sonnèrent. Dans ce

moment; ou parlait dans l'escalier, on parlait avec vivacité: « Vite, le flacon, disait une femme. — Il doit être ici, » répondait une autre. — Toute mon attention était absorbée; je ne pensais plus à mes souffrances. Qui donc s'était trouvé mal? — « Dépêchez-vous, criait une troisième voix; elle est toujours évanouie, on dit qu'on va la saigner. » — Qui? allais-je m'écrier; au nom de Dieu, dites-moi si c'est elle! — Mais la voix expira sur mes lèvres.

Bientôt tout parut tourner autour de moi ; par instant, je croyais être au milieu d'un tourbillon d'étincelles. Puis, je retombais dans une obscurité profonde, j'éprouvais à la poitrine une oppression terrible, et au front une douleur insupportable. Ma cervelle bouillonnait; il me semblait toujours que ma tète allait éclater. Puis, je croyais qu'elle se gonflait démesurément, et que son poids énorme m'entraînait dans un gouffre ouvert devant moi.

J'eus bientôt la conscience que je tombais en effet, mais lentement et comme si je glissais sur une pente, probablement parce que j'étais retenu par le resserrement du mur et de la porte. Cette chute me parut durer fort longtemps. Enfin, je sentis que j'étais arrêté et que je reposais sur quelque chose de froid ; puis je n'entendis, je ne sentis plus rien : j'avais perdu connaissance.

Combien suis-je resté dans cet état? Je ne l'ai appris que plus tard, car je n'étais plus de ce monde. Ce fut cette chute qui me sauva. Ma tête portait sur le parquet du fond de l'armoire, et un peu d'air y pénétrait par suite de l'ébranlement que j'atais donné à la porle.

Tout d'un coup je crus que je m'éveillais, mais quel v 6*

130 LETTRE DCXC.

réveil 1 Je ne voyais rien, je ne pouvais me rendre compte de rien ; je souffrais partout.

Quelque chose de brûlant et d'humide tomba sur ma joue. Je fis un mouvement, un autre y répondit. Je revins à moi. J'étais à moitié sorti de l'armoire, la tête reposant sur les genoux d'une femme. C'était elle. Pâle, égarée, encore toute couverte de diamants, elle mit son doigt sur sa bouche, mais d'un air si hagard que je ne savais pas encore si ce n'était pas une vision funeste.

Cependant, il fallait prendre un parti; à tout instant, on pouvait venir. La situation était terrible. J'essayai de me relever; mes genoux fléchirent sous moi. Elle-même semblait anéantie.

J'entendis monter. A l'imminence du danger, mon sang reprit son cours, et je me vis renaître comme par un choc électrique. Je me levai, je pris la princesse dans mes bras, et je me précipitai dans la chambre. Je la posai sur un fauteuil, et m'élançai dans un cabinet. Une minute après, Mme ***, suivie de deux autres femmes, en Ira. Virent-elles quelque chose? Je ne le pense pas. Elles attribuèrent sa pâleur à l'impression que lui avait faite l'indisposition de Mme de ***.

La princesse annonça qu'elle ne rentrerait plus au bal. Elle congédia ces dames, ne gardant qu'une seule femme de chambre. C'était celle-là même qui m'avait enfermé.

Quant à celle-ci, je n'affirmerais pas qu'elle ne soupçonnât la vérité. Elle jetait des regards fréquents sur la porte du cabinet, sans toutefois en approcher, et, pour s'éloigner, elle n'attendit pas que sa maîtresse le lui dit :

en soubrette de cour, elle avait, comme toutes, la baguette divinatoire.

Si elle a eu notre secret, elle n'en abusa pas. Accident ou volonté, je lui pardonne donc le mauvais tour qu'elle m'a joué ; mais il a tenu à bien peu que ce ne fût dans un tombeau qu'elle m'enfermât.

Je n'étais pas à la fin de mes tribulations. Bientôt, il faudrait sortir : à cela, ni madame ni moi n'avions pensé, et pendant quelques heures encore, nous n'y pensâmes pas davantage. Mais on allait venir, nous n'avions plus qu'un instant, et nos inquiétudes recommencèrent.

Que vous dirai-je? Bientôt s'ouvrit, pour moi, une nouvelle suite d'angoisses et d'épreuves. Quelques-unes furent redoutables, et pourtant celle qui me coûta le plus fut de retourner dans l'armoire où j'avais tant souffert.

Je ne vous raconterai pas les périls que je courus avant de pouvoir m'échapper; ils furent grands, et ce ne fut qu'à huit heures du soir que, traqué de cachette en cachette, je parvins à gagner la rue. J'étais resté plus de vingt heures sans manger, et pendant vingt heures j'avais eu la mort à deux pas de moi. Faites donc l'amour et courez les bonnes fortunes 1 »

Tel fut le récit de mon don Juan. 11 n'y manquait que la statue du commandeur. Songez-y, et, si vous m'en croyez, gardez-vous de cette couronne de myrte qui pourrait bien se changer en un cercle de fer.

LETTRE DCXCI.

Abbeville, 28 février 1836.

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