A M. ***, DIRECTEUR DES DOUANES
Saus doute, mon cher collègue, j'ai pu plaisanter sur les directeurs en province, parce que le cadre du livre voulait qu'on en plaisantât un peu. J'ai dit que beaucoup de ces directeurs ne faisaient rien; c'est vrai. — Est-ce parce qu'ils n'ont rien à faire? — Non, car ils auraient beaucoup à travailler s'ils le voulaient, surtout ceux qui dirigent un nombreux personnel.
Le bien que peut faire un chef qui a compris les devoirs de sa position est incalculable. Ses devoirs sont ceux d'un père de famille. En cette qualité, ce que je lui recommande spécialement, c'est d'être accessible à tous. Il faut que son cabinet soit un tribunal où il rende la justice à toute heure.
Par cette facilité qu'il donne à chacun de se faire entendre, il acquerra bientôt lui-même le talent de parler et de répondre. Qu'il n'hésite jamais à dire en face à un homme ce dont on l'accuse ou ce qu'il lui reproche. Un coupable mesure sa faute et s'en repent presque toujours quand on la lui fait sentir convenablement, c'est-à-dire sans colère et sans injures. Le calme en impose surtout aux gens qui en ont peu. C'est avec le sang-froid qu'on devient bon juge d'instruction, et qu'on parvient à faire avouer la vérité au menteur le plus délié.
Un soin que doit avoir aussi un chef, s'il veut obteuir la confiance de ses subordonnés, c'est de ne jamais rien i promettre légèrement, et quand il a promis, de tenir parole. Il ne doit pas les tromper, même pour la plus petite chose; mais toujours tendre à les éclairer, à leur montrer le bien et le mal, afin qu'ils puissent apprécier l'un et se garantir de l'autre.
Tel est le premier point de mon sermon. S'il vous ennuie, n'oubliez pas que c'est vous qui me l'avez demandé.
LETTRE DCXC1I.
Abbeville, 4 mars 1836.
A M. Ed. Ruppell, a Francfort-sur-Mein.
J'ai eu l'honneur de vous écrire les 9, 19 et il décembre 1835, relativement à des antiquités de Noyellessur-Mer, et de vous envoyer, avec la lithographie des objets trouvés sur ce point, leur description exacte et le rapport des fouilles. La Société que je préside attache à ces faits quelqu'importance ; je vais succinctement vous les remettre sous les yeux.
La Société royale d'Émulation d'Abbeville, dans le courant de mai et de juin 1835, fit ouvrir une tombelle dite de Saint-Ouen, à Noyelles-sur-Mer, commune située à l'embouchure de la Somme, à trois lieues d'Abbeville. Près du môme lieu, contre la rive et dans un champ dit la Briqueterie, la Société fit à la même époque opérer diverses excavations de trois à six pieds de profondeur.
LETTRE DCXCN.
Beaucoup de débris de poterie antique, de petits ustensiles en os, en ivoire, en cuivre, des tuiles romaines, des fragments de marbre et de stuc, des monnaies ou médailles en bronze, des ossements d'hommes et d'animaux, et, dans une couche supérieure, des traces d'incendie et une grande quantité de clous et d'instruments en fer, tels furent le résultat de ces fouilles qui confirmèrent l'existence soupçonnée depuis longtemps d'un grand établissement romain sur ce point. Mais ce qui attira particulièrement l'attention de la Société, c'est qu'au plus profond de la fouille, ou à environ six pieds, divers petits morceaux d'émail ou de verre furent trouvés dans la maison romaine portant les caractères d'une origine égyptienne ou phénicienne. Ce fait, tout étrange qu'il paraisse, n'était pas insolite, car huit ou dix ans avant, M. Elluin, propriétaire, habitant Noyelles, avait découvert, dans un champ contigu, plusieurs débris de cette nature, et depuis, c'est-à-dire il y a trois ou quatre ans, des parties d'anneaux en pâte bleue, absolument semblables à ceux qu'on a reconnus aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, la Société ne voulant pas se prononcer légèrement sur une découverte qui pouvait présenter des données nouvelles à l'histoire du pays et aux études archéologiques, fit lithographier ces objets afin de les soumettre, avant de les publier, à l'examen des savants. De mon côté, malgré la certitude apparente des faits, je désirais savoir si tous étaient également prouvés, et notamment si ces morceaux ne provenaient pas du naufrage du navire Akimsi Demidoff qui, ayant à bord sept caisses ou boîtes de collections, s'était brisé
un an avant sur les bancs de Somme, à quelques lieues de Noyelles.
En conséquence, je m'empressai de vous donner avis de cette trouvaille, et, le 9 décembre 1835, je vous écrivis en vous envoyant répreuve du dessin lithographié, avec la description détaillée des pièces non encore dessinées.
Le même mois, vous m'avez répondu que vous ne doutiez pas que beaucoup de ces morceaux ne provinssent du naufrage du Denndoff; que, d'ailleurs, vous ne les réclamiez nullement; et vous invitiez obligeammen t la Société à les conserver.
Le 19 décembre, je vous remerciai de cette offre bienveillante, en ajoutant que la Société ne pouvait attacher aucun intérêt à ces objets dès qu'ils n'avaient plus une origine locale; qu'ainsi je les considérais comme votre propriété, et que, dès ce moment, ils étaient à votre disposition.
Le 21 décembre, par une nouvelle lettre, j'insistais pour que vous en prissiez possession le plus tôt possible. Le 30 décembre, vous m'avez accusé réception de ces mêmes lettres.
Dans la séance du 8 janvier 1836, la Société d'Émulation approuva entièrement la marche que j'avais suivie, et elle adopta notamment l'offre que je vous avais faite par mes dépêches précitées de la remise immédiate de la totalité des objets égyptiens ou considérés comme tels, trouvés à Noyelles-sur-Mer, soit avant, soit après le naufrage du Demidoff. La délibération a été inscrite sur le registre des séances de la Société, et je vous en remets ci-joint l'extrait.
136 LETTRE DCXCII.
Je vous adresse également ci-joint, dans une boîte cachetée, tous les morceaux dont il s'agit, c'est-à-dire tous ceux qui sont réputés égyptiens ou phéniciens , trouvés ou présumés trouvés à diverses époques à Noyelles-sur-Mer, soit dans les fouilles, soit à la surface du sol. Voici la liste complète de ces morceaux :
N° 1. Un bras de trois pouces de long, en pâte rouge,
rompu en deux endroits.
N° 2. Un bras, même longueur, même pâte, égalemeot
cassé à deux places.
N° 3. Une figure grossière de dauphin, en pâte bleue;
un pouce de longueur.
N° 4. Un sceau ou cachet en verre blanc ; grandeur, dix lignes.
N° 5. Une petite tète, de profil, en pâte bleue; longueur, un pouce.
N° 6. Un anneau en pâte bleuâtre, brisé et recollé avec des morceaux d'autres anneaux. Le même anneau est représenté de profil sur la lithographie sous le n° 7.
N° 7. Petit cachet sans figure, en verre bleu.
N° 8. Figure de dauphin semblable au n° 3.
N° 9. Anneau de verre bleu pareil au n° 6, également brisé et rajusté.
N° 10. Tête en pâte bleue, semblable au n° 3 ; quatorze lignes de longueur.
N° 11. Anneau en verre bleuâtre, même pâte que les nog 6 et 9, brisé et recollé.
N° II. Sceau ou cachet en verre blanc verdâtre; grandeur, treize lignes.
N° 13. Deux doigts grossièrement dessinés, en pierre noirâtre, dite pierre de lune; deux pouces huit lignes de longueur.
N° 14. Une petite figurine à tèle d'épervier en lapislazuli, rompue en deux fragments et collée ; longueur, un pouce.
N° 15. Un scarabée en pâte grise grossière, de la grosseur d'une noisette; longueur neuf lignes.
N° 16. Une figurine très-grossière en pâte bleue imitant lelapis-lazuli, et représentant un homme ou un singe assis; longueur, dix lignes.
N° 17. Fragment en pâte blanchâtre, ayant servi de
base à une statuette.
N° 18. Fragment d'un anneau en pâte bleue. N° 19. Fragment ou éclat de pierre verte, qui semble
avoir appartenu à un sceau ou un scarabée. N° $0. Fragments d'épingles en os.
Tous les autres objets trouvés à Noyelles, dans les mêmes fouilles, sont évidemment romains ou gaulois. Ce sont des poteries rouges et noires, des monnaies romaines en bronze, quelques petits instruments en cuivre oxydé, beaucoup de morceaux de fer, d'os ou d'ivoire grossièrement travaillés, des ossements d'hommes et (f animaux.
Ayez l'obligeance de m'accuser réception des morceaux contenus dans la boîte, et, aussitôt que vos occupations le permettront, de les examiner avec soin. Ceux provenant du Demidoff sont votre propriété; nous n'y avons aucun droit. Les autres, quels qu'ils puissent être, nous vous prions de nous les renvoyer; ils sont
LETTRE DCXC11I.
pour nous d'une grande importance, non par leur valeur, car dans tout cela il n'y a rien qui en ait, mais par les conséquences qu'on peut en tirer pour l'histoire locale.
LETTRE DCXCIII.
Abbeville, 22 juin 1836.
Cet honnête M. L**, notre receveur des douanes, nie soumet comme cas réservé la demande que vous lui faites d'un passavant. Un passavant à vous qui n'êtes ni capitaine de navire, ni conducteur de mulets, ni marchand, ni courtier, c'est une énormitéî Cependant, je lui ai dit de vous le délivrer, puisque vous êtes si friand de la chose. Mais qui donc a pu vous faire croire que vos malles et votre personne seraient, à l'aide de ce talisman, plus en sûreté contre les visites inquisitopolitico-constitutionnelles? Je vois que vous ne savez guère ce que c'est qu'un passavant. Je vous dirai donc que rien ne ressemble moins à un passe-partout ; que, tout au contraire, c'est un instrument qui sert à vous faire arrêter à toutes les portes, sur toutes les routes, à toutes les frontières, et le tout pour y vérifier si la dite expédition est en règle.
En thèse générale, si vous voulez aller en avant, ne prenez ni passavant, ni passe-debout, ni laisser-passer; pas plus qu'une carte de sûreté si vous voulez éviter la prison. Quoi qu'il en soit, le voici, puisqu'il vous fait plaisir, et que Dieu vous garde de mal et de visite.
Celte demande m'annonce que vous allez encore vous mettre en route. Avez- vous donc la survivance du Juif errant? Pourquoi ce nouveau voyage? en quoi peut-il servir à votre fortune? et à quoi bon la fortune dans le trou que vous habitez ? Depuis longtemps je vous prêche à cet égard, dans votre intérêt comme dans le nôtre. Venez donc demeurer ici; vous ne pouvez finir votre vie dans un bourg, et quel bourg! Votre avenir, celui de vos enfants demandent un plus grand théâtre. Là, vous perdrez cent pour cent de votre valeur réelle : vous ne pouvez pas croître à votre taille. Avez-vous jamais vu une carpe grossir dans un bocal? C'est bon pour les épinoches et les poissons rouges.
Je ne sais jusqu'à quel point votre dernière brochure, toute savante, toute raisonnable qu'elle est, vous fera des amis. Il ne fait pas bon aujourd'hui à dire la vérité nulle part, pas même ici. Je ne puis vous exprimer toutes les avanies qu'on m'a faites pour ma dernière publication. Des hommes que je croyais mes amis se sont tournés contre moi, et pourtant il n'y a pas une personnalité dans mon livre; je n'y attaque que les choses, et les vilaines choses. N'importe 1 on a tronqué mes phrases, interprété et défiguré mes idées, pour leur donner une teinte malveillante et individuelle. On a mis des noms, non-seulement où il n'y en a pas, mais des noms de gens que je ne connais pas et dont je n'avais point entendu parler. Falsifier, mentir, voilà comme on travaille de notre temps. Faites-vous donc écrivain et homme de conscience !
HO
LETTRE DCXCIV.
Abbeville, 2 novembre 1836.
Je crois qu'ils veulent vous exterminer avec leur diète, et vous jeter dans le sein d'Abraham à l'état de squelette. Assez de jeûne comme cela; suivez le précepte de notre vieille gouvernante que vous n'avez pas oubliée. Sa panacée universelle était de bien manger et de faire bien manger les autres, et plus on était malade, plus elle vous bourrait de nourriture.
Aussi, fallait-il l'entendre apostropher le médecin quand il parlait de rogner sa portion ! A ses yeux, la diète était hérétique, la diète était païenne : c'était une inspiration du démon, c'était la sœur du suicide ou de l'assassinat, et une des voies de l'enfer.
Elle était donc gourmande par principe et par dévotion, et elle l'est encore, car elle se porte au mieux, la digne femme, malgré ses soixante-douze ou treize ans, et le choléra qu'elle a eu, et les énormes morceaux dont elle s'empiffre. ,
Non, je n'ai pas oublié nos courses de Dieppe, monsieur le gentilhomme de la chambre, ni celle que nous y accompagnions encore en 1819. « Elle saute sur une bourrique plus légèrement qu'un chat sur une table, » disait Sancho en parlant de Dulcinée. Nous en pouvions dire autant de la princesse quand elle nous donnait l'exemple et s'élançait sur son âne pour aller à Arques ou à Pourville.
L'excellente femme en a vu, depuis, de bien cruelles! J'en ai souvent gémi, car elle fut bonne pour nous, et encore aujourd'hui je ne puis mettre le pied à Dieppe, et surtout au salon des bains, sans penser à elle. Dieppe non plus ne Fa pas oubliée ; elle y est encore chère à tous. Ni là, ni ailleurs, je ne lui ai pas connu un ennemi.
Vous devez avoir reçu la lettre de faire part du mariage de mon frère Étienne avec M,le du Parc. Elle est peu riche, mais nièce de M. de Combles, dernier président du parlement de Bretagne; nièce aussi de MM. de Chandenier et de Monseignat, parente des Tinteniac, on ne peut pas dire qu'elle ne soit pa» de bonne maison. Le mariage a eu lieu à Saint-Servan, le îl septembre.
C'est le 12 octobre que, m'étant rendu aux Alleux avec mon frère Jules et M. Richer de Forges, j'y ai vu pour la première fois ma belle-sœur. C'est une jeune femme de vingt-quatre ans, jolie, pâle, assez grande, ayant une magnifique chevelure noire, de belles dents, de beaux yeux.
Qu'une épingle avalée par votre petite fille lui soit sortie par le bras longtemps après, ce n'est pa& un fait impossible; il est même assez fréquent. Voici ce qui m'est arrivé à moi : le îl mars 1833, un apostumc m'est venu à la cuisse, et, après plusieurs jours de suppuration, il en est sorti un petit os. Cherchant dans ma mémoire d'où il pouvait provenir, je me suis rappelé que bien des années avant, une balle, en ricochant, m'avait fait une contusion au genou. Cette balle, trop affaiblie pour briser l'os entièrement, ne l'avait qu'écorné sous les chairs, et ce morceau d'os est ainsi remonté jusqu'à la cuisse.
LETTRE DCXCV.
Je vous envoie un air chinois; vous pouvez le réunir aux airs bretons que je vous ai donnés.
LETTRE DCXCV.
Abbeville, 22 décembre 1836.
Voici un nouvel argument à l'appui de l'opinion que j'émettais l'autre jour sur l'universalité de la croyance en Dieu. Il y a, dans tous les hommes, la conscience d'une supériorité quelconque, c'est-à-dire celle de l'existence d'une force, d'une intelligence bien autre que la leur. Cette croyance seule, quelque vague qu'elle semble, exclut l'athéisme, car pour l'homme supérieur, cette supériorité, cette prééminence sur lui-même, c'est Dieu.
En supposant que cet homme n'y ajoute pas foi et qu'il se croie le premier des êtres, s'il veut que l'on garde la mémoire de ce qu'il fut, s'il fait construire des monuments, élever des statues, peindre des toiles ou écrire des livres pour perpétuer son souvenir, il a donc un sentiment de l'immortalité : il croit à une chose quelconque au-delà de la tombe. Or, quelle que soit cette chose, elle indique une vie, un être, un aùtre monde.
Quant à cette vie, si nous la considérons sous son aspect local ou terrestre, si nous voulons en faire une essence palpable, nous dirons : la vie ne vient pas de la surface du globe ni de son centre; elle vient d'en haut. Il faut à tout ce qui existe un moyen de communication
DÉCEMBRE 1836. U.'i
avec le ciel. Tout être indéfiniment privé d'air et de jour, meurt ou s'endort. A une certaine profondeur, on ne trouve jamais de germes vivants. Plus une chose est compacte, moins elle se prête à la vie, à la végétation, à son développement. Ce n'est qu'en ouvrant la terre, en la remuant, en y introduisant la lumière, l'air et les substances externes, qu'on la rend féconde.
Il est probable qu'il y a un globe, un soleil dont émane non la vie même, car elle vient de Dieu, mais la foatière qui la pousse à s'incorporer. Notre vie est courte, parce que nous sommes très-éloignés de cet astre fécondant. Les corps célestes, qui en sont plus rapprochés, doivent être habités par des créatures moins sujettes que nous à la mort corporelle.
Ceci nous ramène à votre question. — Vous direz que pour y arriver, j'ai pris le chemin des écoliers. — Qu'importe, pourvu que j'y arrive. Je vous répondrai d'abord que rien ne démontre que les anciens vivaient plus que nous. Sous les Romains, la durée moyenne de la vie des hommes était de trente ans. En 1770, la vie moyenne, en France, était de vingt-huit ans et demi. En 183S, de trente-sept ans.
Ensuite, si nous en exceptons l'enfant qui ne songe guère à se tuer, je ne vois pas d'âge où l'on soit plus spécialement porté au suicide. D'ailleurs, le suicide n'est qu'une exception, c'est un cas anormal et contre nature. Mourir est si peu dans cette nature, que la moitié des hommes n'aiment la vie que par peur de la mort. On souffre l'existence, crainte de souffrir plus encore en mourant ou après être mort.
H n'en est pas moins vrai que la manie du suicide est
LETTRE DCXCV.
aujourd'hui bien plus répandue, en France, qu'elle ne rétait. Elle a atteint tous les rangs. Autrefois, elle n'atteignait guère que les classes élevées ou intermédiaires, celles enfin qui avaient reçu quelqu'éducation.
C'est encore parmi les gens, non pas instruits, mais croyant l'être ou ayant une demi-science, qu'on trouverait le plus de ces désespérés.
Le suicide par le charbon, ignoré de nos pères, est aujourd'hui très en vogue, et un nommé Charité, ouvrier bijoutier, qui, l'année dernière, s'est suicidé par ce procédé, a pris la peine de nous en décrire les effets. Voici les détails tracés de sa main qu'on trouva près de son cadavre, le 11 novembre 1835:
« A mes concitoyens et aux amis de la science. J'ai vingt ans, je vais mourir. Voici les effets de la mort par le charbon : D'abord, une vapeur.épaisse qui pique les yeux; un petit mal de tête; puis la vapeur empêche la chandelle de brûler, la lumière baisse : tout cela en cinq minutes, après que le charbon est allumé. La mèche de la chandelle se carbonise. Le mal de tète n'est pas plus grand. Le mal d'yeux augmente; le mal de tète augmente; les pleurs viennent en abondance. En ce moment, une femme accouche au-dessus (ici son délire commence). On ne sait ce que l'on fait; on... (trois mots illisibles et une écriture mal assurée); enfin, la lumière s'éteint presque, et moi je... »
Je doute que celui qui voudrait de nouveau tenter l'expérience, puisse en apprendre davantage.
LETTRE DCX€VI.
Abbevilto, 10 janvier 4837.
Si M. L** est fâché, qu'il se défâche, comme dit le Picard. Il est des individus qui prennent tout de travers, et qui voient un mauvais compliment dans un Dieu vous bénisse! C'est la pire espèce de fous, car ceux-là, on ne peut pas les interdire.
Quant à M. D**, c'est ce qu'on peut appeler le type du vilain homme. Ce n'est pas qu'il soit foncièrement méchant, mais autant un autre met de soin à paraître aimable, autant il en apporte à se rendre déplaisant et à faire ressortir tout ce qu'il y a de choquant dans le cœur humain: sans être mauvais, il a la coquetterie de la mauvaiseté. EnGn, il trouve moyen, sans faire de mal, de se faire cordialement haïr par tous ceux qui ont des relations avec lui.
Quaut à la réparation qu'il a faite à M. ***, je doute qu'elle soit bien protitable à ce dernier. Elle me rappelle celle de Pierrc-le-Cruel qui , comme son prédécesseur v 7
LETTRE DCXCV11.
Néron, s'amusait à courir les rues, déguisé, pour jouer des tours aux passants. Un soir, il poussa la plaisanterie envers un savetier jusqu'à tuer le pauvre homme. Il fut reconnu par une vieille femme qui l'en accusa publiquement. Âlors le roi, pour expier son crime, fit couper la tète à son effigie.
Votre sbaglio de visite m'est arrivé à moi-même. Il y a peu de jours, le lithographe m'envoie, la veille du jour de l'an, quelques centaines de cartes qui n'étaient pas à mon nom, et je courus tout Abbeville en les mettant de porte en porte. Il y en avait quelques douzaines de distribuées quand je m'aperçus de l'erreur.
On connaît la mésaventure de ce commissaire des poudres, sur les cartes duquel un mauvais plaisant avait ajouté : et pommades.
Un brave homme de ma connaissance mit par hasard, dix ans après la mort de son frère, la main sur un paquet de cartes de visite qui lui était échu avec le reste de la succession. N'y regardant pas de très-près, il s'en servait comme siennes. Bien des gens, recevant ainsi des visites d'un mort, en eurent le cauchemar.
LETTRE DCXCVII.
Abbeville, 10 février 1837.
A M. de B**.
Les problèmes que vous me soumettez ne sont pas d'une solution plus facile que ceux auxquels j'essayais
de répondre le 22 janvier. Ajoutez que je n'ai jamais été un savant, notamment en ces matières.
Il est plus facile de donner des arguments que des preuves quand il s'agit de questions en dehors des chiffres, et la formation comme la destruction des mondes, rentre dans cette catégorie; mais on peut affirmer ceci:
Les mondes ont commencé, ils doivent finir. Comment ont-ils commencé? est-ce par la concentration de l'éther ou par celle de la matière aqueuse ou pulvérulente répandue dans l'espace, ou par le resserrement successif de ces corps dilatés que nous nommons nébuleuses?
Est-ce par un noyau qui s'est accru en attirant à lui on certain nombre de corps moindres , comme le fait encore aujourd'hui la terre qu'entoure une ceinture d'aérolithes qui se précipitent sur la surface à mesure que son attraction ou son atmosphère les saisit?
Comment ces mondes se détruisent-ils? est-ce par explosion, par dilatation, par vaporisation, ou bien par une décomposition lente qui aurait lieu à peu près comme celle des schistes qui s'exfolient, ou celle des pyrites qui se divisent en rayons, ou bien comme des craies qui se fendent par l'effet du froid ou de la chaleur? De tous ces moyens, aucun n'est impossible ni même improbable, car, entre les éléments divers, il n'est pas d'union éternelle, il n'est pas d'agglomération, pas d'édifice dont les molécules ne tendent à se séparer. Chaque globe a donc, comme les corps vivants, son temps de formation et de croissance, puis sa période slationnaire ou de maturité, enfin son âge de décroissance, puis de caducité et de décomposition.
L'âge de croissance est celui où l'attraction a le plus
148 LETTRE DCXCVII.
de puissance et où l'absorption des matières est la plus abondante, absolument comme chez les êtres.
À l'âge de maturité, cette attraction ne fait plus que maintenir et entretenir ce qui est, c'est-à-dire compenser la déperdition. C'est encore ce qui arrive en nous.
L'âge de décomposition commence quand l'attraction cessant entièrement, la déperdition n'est plus réparée. C'est aussi ce que nous éprouvons. Alors ce globe devient immobile, ou bien il cesse d'avoir une marche régulière.
La séparation des parties d'un globe peut ainsi avoir lieu par une dilatation graduelle ou par une explosion immédiate.
La terre, je crois, est encore dans sa période croissante. Le soleil est dans sa période stationnaire. D'autres astres sont dans leur période décroissante. Telles sont peut-être les comètes et quelques nébuleuses: ce sont des astres en dissolution, en admettant toutefois que les nébuleuses ne sont pas des agglomérations d'astres ou des systèmes de monde.
Quant à la révolution de ces globes, ceci rentre dans l'astronomie proprement dite, et peul, dès-lors, s'établir mathématiquement. Lorsqu'on s'étonne en les voyant se soutenir dans l'espace, c'est faute de réflexion, car il serait bien plus étonnant qu'ils ne s'y soutinssent pas. Comment supposer qu'il existe ou puisse exister une masse quelconque sans point d'appui, sans base ou contre-poids, ou dans d'autres termes, quelque chose qui soit supporté par rien? Sans doute nous voyons ces mondes sur nos tètes, et rien entr'eux et nous, mais voyons- nous davantage ce qui soutient cet oiseau qui vole?— Ce sont ses ailes, dira-t-oh.— Nullement. Qu'il
cesse de les agiter, et il tombera ni plus ni motus qu'une pierre. Ce qui le porte, c'est le fluide d'une part, et, de l'autre, le mouvement. La loi de la pesanteur ramène sans cesse cet oiseau vers la terre ; cependant, il se maintient en l'air, parce qu'au poids de son corps, il oppose le contre-poids de ses ailes et de son mouvement.
Il en est de même des globea. Ils n'ont pas d'ailes, mais ils ont une atmosphère ou une ceinture de fluide attenant à leur masse, qui leur tient lieu de ces ailes et qui les fait surnager, comme une ceinture de liège fait surnager un corps lourd.
Ils ont, en outre, le mouvement. Ils ne se précipitent pas l'un sur l'autre, parce qu'ils sont contenus l'un par l'autre, ou par leur atmosphère ou leur ceinture de fluide qui, allant de leur centre à l'extérieur, Gnissent par se rencontrer en sens contraire, à peu près comme deux courants. Il devrait en résulter un choc, mais le choc est atténué par le mouvement circulaire, et ces atmosphères se côtoient sans se mêler.
Par -là s'explique aussi comment les corps qui pénètrent dans chaque atmosphère, sont portés vers le centre d'attraction, non en ligne droite, mais par un mouvement circulaire. Ce n'est qu'à l'approche du globe que la ligne nous paraît perpendiculaire; encore ne i'estelie pas entièrement, et le mouvement, bien qu'il se soit accru, ne nous semble aussi rapide que parce que le cercle qu'il décrit est plus raccourci et que nous n'en voyons qu'un rayon.
Il se raccourcirait encore si sa course pouvait continuer jusqu'à l'axe de la terre; mais arrivé à la surface, il trouve une base ou un obstacle qu'il ne peut franchir : il ne va pas plus loin.
LETTRE DCXCVÏÏ.
Si c'est dans la njer qu'un de ces corps tombe, son mouvement n'y sera pas encore perpendiculaire; il tendra plutôt à continuer le mouvement circulaire qu'il avait dans l'atmosphère, mouvement qui n'est que la conséquence de celui de la terre.
Oîi peut, d'ailleurs, admettre en principe qu'aucun corps ne tombe d'une manière complètement verticale, sauf dans le vide. Quelque léger ou dilaté que soit un fluide, s'il a un mouvement lui-même, il agit toujours à la longue sur celui du corps qui le traverse.
Le mouvement rapide et presqu'en ligne directe que prennent les corps denses en approchant de la terre, n'a donc, comme nous venons de le dire, commencé qu'à une petite distance de cette terre.
Entre un jet d'eau qui sort du sol et s'élève dans l'air, et une pierre que lance un volcan ou un arbre qui s'échappe du germe et croît perpendiculairement, il y a plus d'analogie qu'on ne pense. C'est, comme le soulèvement des montagnes, la conséquence d'une impulsion interne portant à la surface, et de là vers l'espace, impulsion qui se manifeste en plus ou eu moins de temps. L'attraction externe y contribue- 1- elle? — Non; au contraire, elle renvoie l'eau, la pierre et l'arbre vers la terre. Mais jusqu'à ce que ce mouvement de retour vers sa base soit opéré, ou tant que l'impulsion subsiste en dehors de cette base, il y a effort vers une autre base, c'est-à-dire vers le corps céleste qui sert de contre-poids à la terre. C'est donc un corps qui, du poids, tend à passer dans le contre-poids.
Que ce corps lancé l'ait été assez fortement pour dépasser l'atmosphère de la terre ou sa ligne d'attraction ,
quelle sera sa marche? — Un corps céleste, aérolithe ou bolide, qu'a saisi l'attraction de la terre, a passé probablement de l'immobilité (1) à un mouvement lent, puis à un mouvement plus prononcé, enfin à celui que nous lui voyons quand il va toucher le sol.
Maintenant, prenant l'attraction en sens inverse, supposons que ce corps soit renvoyé vers le point d'où il vient, et qu'il suive la transition qui l'y a amené, ou que d'un mouvement précipité il passe à un autre qui le soit moins, puis à un mouvement lent et ensuite à un plus lent, il reviendra à l'immobilité. Ainsi, la rapidité d'un corps projeté doit toujours diminuer à mesure quMl s'éloigne du principe de son impulsion ou du globle dont il vient; et, parvenu à la limite de l'attraction de ce globe, il doit rester immobile, à moins qu'il ne soit saisi par l'attraction d'un autre corps.
La position d'un corps entre deux attractions serait celle d'un poids suspendu entre les deux plateaux d'une balance. Il peut ainsi rester indéfiniment, parce qu'il a son contre-poids ailleurs; mais que le mouvement d'un des deux plateaux l'entraîne, il change de contre-poids, et passe ainsi d'un équilibre dans un autre.
On comprend que ceci n'est qu'une supposition. Il n'est pas à croire qu'un corps projeté de la terre puisse jamais en dépasser l'atmosphère, et nous en avons donné la raison : c'est que quelle que soit la puissance de l'impulsion, le mouvement cesse bientôt d'être direct.
Une masse projetée dans le fluide et qui se trouve en
(1) De l'immobilité relative. Peut-il exister, même dans la nature morte, une immobilité complète? C'est ce qu'on pourrait demander. Si elle existe, elle n'est jamais durable.
15* LETTRE DCXCVI11.
dehors de rattractton des autres masses, finit par prendre un mouvement horizontal, c'est-à-dire à trouver son équilibre, soit sur le fluide qui l'entraîne et qui, par son mouvement, balance son poids, soit par la dilatation d'une partie d'elle-même qui s'étend de manière à former autour d'elle une ceinture plus légère que le fluide environnant, et en même temps assez étendue pour que le poids de sa partie dense soit annulé par la différence de pesanteur de cette ceinture avec la masse éthérée.
Vous comprenez que je ne vous présente ces observations que comme des faits à vérifier. S'il y a là quelques vérités prouvées, il y a encore plus d'hypothèses. Mais ce qui n'en est pas une, c'est la nécessité de la régularité du mouvement de la terre, car il suffirait d'un seul jour ayant vingt-cinq heures, ou un autre en ayant vingttrois pour qu'une bonne moitié de la planète fut envahie par les eaux.
LETTRE DCXCV11I.
Eu, 9 août 1837.
A MON PÈRE
En arrivant à Eu, le 3 de ce mois, j'ai trouvé le roi prêt à se rendre au Tréport. Il a bien voulu m'inviter à l'y suivre. Les personnes qui accompagnaient sa majesté étaient la reine, la princesse Marie, la princesse Clémentine, le duc de Nemours, le duc d'Aumale; MM. les généraux ou aides-de-camp de Rumigny, d'Houdetot, de Colbert, de Montesquiou, et deux autres encore dont les
noms m'échappent ; les capitaines Berthier et Duchesncs, officiers d'ordonnance ; de Grave, lieutenant de vaisseau; M. le marquis de Strada, écuyer ; M"0 la marquise du Roure, la comtesse d'Houdetot, M»0 Angelet, la comtesse de Rumigny ; MM. Vatout, président du conseil des bâtiments civils; Fontaine, architecte du roi; de Gerente, administrateur du domaine privé.
La promenade ne dura pas longtemps; on fut de retour au château avant cinq heures. Invité à dîner, j'allai attendre l'heure au salon. J'y trouvai, entr'autres personnes, le lieutenant-général Teste, commandant la division, vieux brave de l'Empire, ayant figuré dans toutes nos guerres, et ayant la plus profonde aversion pour ce qui n'est pas de la troupe ou ce qu'il appelle des généraux d'antichambre. 11 m'en donna une preuve qui ne m'embarrassa pas médiocrement. En attendant le roi, il s'était installé dans un canapé, quoique ce ne soit pas trop l'usage et que tout le monde fût debout, et, bon gré, mal gré, il m'avait fait asseoir à côté de lui pour me parler de son neveu qui est sous-inspecteur des douanes. Nous causions paisiblement, lorsqu'un aidede-camp de sa majesté, général comme lui et homme des plus distingués, vint lui parler. Le vieux guerrier ne se remua pas, et, bien que l'autre restât debout, il ne fit pas le geste de se lever.» Moi je voulais le faire; il me retint par le bras, et force me fut de rester en place.
Quand l'aide-de-camp fut parti, il me dit de sa voix fêlée : « On ne se lève pas pour ces gens-là. »
Un moment après, entra notre commandant de place, H avait «ne ceinture lie-de-viû, Selon la nouvelle ordouv - 7*
154 LETTRE DCXCVIII.
nance. Le général était fort intrigué de cette ceinture : « Qu'est-ce que cela? me demanda-t-il. — Je le lui dis. — On a des inventions à présent, s'écria-t-il, des inventions inconcevables l »
Bientôt le roi parut. Il parla à tout le monde, et me fit, comme à l'ordinaire, de nombreuses questions sur le commerce et l'industrie de la Seine-Inférieure et de la Somme.
Un moment après, il me fit demander, par un aidede-camp, des notes sur ce que je lui avais dit.
Lorsqu'on fut pour se mettre à table, une fort jolie dame d'honneur de la reine prit mon bras à mon grand étonnement, car je ne la connaissais pas, puis me dit de m'asseoir près d'elle. Une autre dame était à ma droite. Je fis de mon mieux pour tenir la conversation en partie double. Ces deux dames sont, d'ailleurs, parfaitement aimables.
J'ai su, depuis, que la dame d'honneur était la marquise du Roure, et que le bras qu'elle m'avait offert était destiné à un autre, pour lequel elle m'avait pris à quelque similitude d'uniforme ou de broderie, car à la cour, c'est l'habit qui fait le moine. J'occupais donc la place de quelque grosse autorité française ou étrangère qu'où, voulait fêter par ordre. J'en ai véritablement un peu ri dans ma barbe : je recevais des honneurs par intérim.
Après le dîner, la reine vint me parler d'une petite brochure que j'avais faite sur le paupérisme, et qu'elle avait lue. Elle a étudié cette question , et en raisonne fort bien.
Quand le roi partit, j'allais me retirer, lorsque M. de
Montalivet me demanda si les préposés pouvaient répondre de la garde de la côte? Je lui dis qu'ils le pouvaient aulant que deux hommes ou quatre au plus, ayant à défendre une lieue de terrain, pouvaient en fermer rentrée. Ceci n'était pas précisément rassurant; aussi ne le rassura-t-il pas. Probablement que des avis émanés d'Angleterre donnaient de l'inquiétude. Je lui proposai de faire venir des détachements que je prendrais sur d'autres points : ce qui fut accepté.
Le général de Rumigny me demanda ensuite une embarcation pour aller à Cayeux. Je la lui donnai avec un équipage, regrettant de ne pouvoir l'accompagner; mais j'avais mission d'aller au-devant du duc d'Orléans.
Le 4, j'étais à Dieppe. Le 5, à Saint-Valery-en-Caux, où je m'embarquai pour aller jusqu'à Claquedent.
Pendant la traversée, M. G**, qui m'accompagnait, fut pris du mal de mer, et très-fortement. Nous le mîmes à terre, non sans risquer d'échouer, car la houle était forte. Je ne pus aborder à Claquedent, et je débarquai à Villette, dans la direction de Rouen.
Je repris la mer pour revenir à Saint-Valery-en-Caux. On y attendait le duc d'Orléans dans la soirée, et je devais me trouver là. 11 n'y avait donc pas de temps à perdre ; heureusement nous avions bon vent.
Lorsque je débarquai, les autorités étaient déjà sur la route; je me joignis à elles. Bientôt un courrier annonça que le prince n'arriverait qu'entre sept et huit heures. 11 en était six : nous avions du temps de reste pour bâiller.
J'entrai chez M. Savoie, propriétaire, où le prince devait loger. Deux personnes étaient dans la salle d'at-
LETTRE DCXCVIII.
tente. L'une d'elles portait un visage qui ne m'était pas inconnu, et bientôt je sus que c'était M. Denoix, commissaire général de la marine, que j'avais rencontré à Gênes en 1806. Depuis, je ne l'avais jamais revu. Que d'événements, que de souvenirs séparaient ces deux époques 1 Nous renouvelâmes connaissance.
À huit heures, le prince arriva avec sa femme et sa belle-mère, la duchesse de Mecklembourg. Ces dames firent leur entrée en voiture découverte ; le prince monta à cheval. En arrivant sur le port, la foule se rua sur lui avec un tel empressement, que sa monture en était soulevée. Le général, toutes les autorités et moi-même, qui étions à pied, manquâmes d'être étouffés.
Le prince m'accueillit bien , il me fit beaucoup de questions sur mon service, puis m'invita à souper.
Je fus présenté à la duchesse d'Orléans, puis à la duchesse de Mecklembourg.
. La salle à manger de M. Savoie étant fort petite, il n'y avait qu'une vingtaine de personnes à table. J'étais à côté du préfet qui, lui-même, était près de la duchesse d'Orléans. Pendant le dîner, on ne parlait que pêche de harengs et salaison. La princesse s'en étonnait et m'en demanda la cause. Elle était simple : M. le maire était saleur, M. le président du tribunal de commerce était saleur, M. le commandant de la garde nationale était saleur; enfin, le maître de la maison, M. Savoie, était un ancien saleur. Bref, hors le prince, la princesse, la duchesse, le préfet, quelques officiers et moi, il n'y avait à table que des saleurs ; d'ailleurs, tous hommes fort recommandables et riches pour la plupart : tout saleur est armateur.
J'ai admiré la facilité avec laquelle le duc maniait ces questions, et dès ce moment je n'ai pas douté qu'il ne remplaçât dignement son père.
Au second service, un très-gros crabe ayant été mis sur la table, le prince voulut l'accommoder lui-même, et nous mangeâmes tous de sa cuisine sérénissime.
La duchesse d'Orléans est grande et bien faite, ayant dans toute sa personne une simplicité élégante et digne. Sans être belle, sa figure plaît extrêmement. Elle parle français très-purement, quoiqu'avec un léger accent germanique. Celui de sa belle-mère est plus prononcé.
J'ai passé rarement une plus mauvaise nuit. L'hôiel où j'étais descendu était encombré de voyageurs. La chaleur, les moustiques et le bruit m'y poursuivirent jusqu'au jour.
Le lendemain matin, je suivis le prince à Dieppe. Des compagnies de préposés étaient échelonnées sur la route. Le prince s'arrêtait à toutes pour les passer en revue.
A Dieppe, un détachement de préposés et marins que j'avais choisis parmi mes plus beaux hommes, était sous les armes, tambours et clairons en tète. 11 y arriva quelque chose d'assez comique. Les douaniers, comme la ligne, avaient été invités à crier : Vive le duc d'Orléans! en déûlant devant le prince. La langue fourcha à un sous-officier qui cria : Vive le duc d'Angoulême!—* Le prince en rit de bon cœur.
Il y eut réception après la revue. Je présentai au duc tous les officiers et employés des bureaux. Il m'invita à déjeûner.
Le salon des bains, où nous nous rendîmes bientôt et où le déjeûner devait avoir lieu, offrait un très-beau
LETTRE DCXCVIIÏ.
coup-d'œil. Trois cents femmes parées étaient assises sur les gradins. La table était au milieu. La première personne que j'aperçus en entrant était Mme Hyp. de Saint-Didier, que je n'avais pas vue depuis dix ans.
Après le déjeûner, le duc se rendit à la terrasse des bains. En montant en voiture pour gagner Eu, il me dit en me serrant la main : « Vous vous êtes dérangé pour venir me voir, ceci m'a fait plaisir : j'en suis reconnaissant. *
Il me félicita ensuite sur la bonne tenue de mes hommes et sur la manière dont ils manœuvraient. Comme ils sortent presque tous de l'armée, leur instruction, sous ce rapport, n'est pas difficile. Il n'en est pas ainsi quand il s'agit de leur apprendre à lire, surtout aux marins. Je ne m'explique pas pourquoi il y a beaucoup plus de gens illettrés, c'est-à-dire ne sachant ni lire ni écrire, en Normandie qu'en Picardie.
Sur la route de Dieppe à Eu, étaient encore échelonnés de nouveaux détachements que le prince passa également en revue, en chargeant les lieutenants de remercier la troupe.
Le 7, je fus mandé à Eu. Le roi m'invita encore à l'accompagner au Tréport et à une promenade qu'il allait faire en rade. Nous montâmes en effet à bord du yacht royal, mais la mer étant mauvaise, on ne sortit pas.
Ayant rencontré, à la suite de sa majesté, le ministre de la marine, M. de Rosamel, qui est presqu'Abbevillois et que je connais depuis longtemps, je me mis à causer avec lui en suivant le roi qui se promenait à pied. Comme je m'apercevais que plusieurs personnes, probablement
venues exprès, désiraient entretenir le ministre à qui je n'avais, pour mon compte, rien à demander ni même à dire, car nous parlions de la pluie et du beau temps, j'avais hâte de le quitter; mais il me retenait toujours en m'adressant la parole, dès que je faisais mine de rester en arrière. Je ne pouvais m'expliquer la cause de cette manœuvre. Je la compris enfin : il voulait ainsi se débarrasser d'une vingtaine de solliciteurs qu'il avait reconnus avant moi, et qui n'attendaient que la fin de notre conversation pour se ruer sur lui.
Ce que ces braves gens, officiers ou employés de la marine pour la plupart, avaient à demander, pouvant être fort juste et surtout fort utile à leur avenir, je ne voulais pas leur faire obstacle, et, entre deux phrases, je plantai là son excellence qui me cherchait encore quand j'étais bien loin.
Le roi monta à la chapelle du Tréport pour voir les travaux qu'on y faisait. M. Fontaine les lui montra.
De retour à Eu, j'allais partir, voulant me rendre le soir même à Saint-Valery-sur-Somme, où l'on m'attendait pour une inspection, et où je croyaià trouver M. de Rumigny; mais l'aide-de-camp de service me dit que le roi avait encore quelques renseignements à me demander, et que d'ailleurs j'étais invité à dîner au château. Il fallut donc y retourner. Je ne pus partir que fort tard d'Eu, où j'aurais beaucoup mieux fait de rester, car le capitaine Gallois, avec lequel je montai en cabriolet, et qui prétendait connaître la route, nous perdit et engagea la voiture dans un ravin où nous rencontrâmes un chariot chargé de bois qui manqua écraser cabriolet, cheval et nous par-dessus le marché ;
160 LETTRE DCXCVIII.
de sorte que nous n'arrivâmes à Saint-Valery qu'à minuit et mourant de faim.
P. S. — Je reçois à l'instant l'invitation de retourner à Eu. Me voici donc encore retenu pour deux ou trois jours, ce qui me contrarie fort. Je sens que je n'étais pas né pour être homme de cour, car je ne trouve pas de métier plus ennuyeux que ce service d'antichambre.
J'oubliais de vous dire une petite aventure peu flatteuse pour mon amour-propre, qui m'est arrivée au sujet de la duchesse de Mecklembourg. En sa qualité de vieille femme, elle était un peu négligée dans nos stations de voyage. Je m'étais donc érigé en chevalier d'honneur, et j'essayais de la distraire. Mais les sujets de conversation s'épuisent vite avec les altesses que l'on ne connaît pas. Ne sachant plus que lui dire, je lui parlai archéologie, puis géologie, comme on 'fait avec les dames ou les personnes qui n'y entendent rien, sans m'inquiéter beaucoup si mes citations étaient bien d'accord avec l'école et mes conclusions parfaitement logiques, enfin je parlais science plus en courtisan qu'en professeur. Je fus donc confondu quand la grande dame releva très-nettement une erreur que je commettais, et successivement deux ou trois autres définitions un peu hasardées; bref, je vis que son altesse en savait, en géologie, tout autant, sinon plus que moi. Là-dessus, fort penaud, je me promis bien de ne plus faire le savant avec les duchesses allemandes.
LETTRE DCXC1X.
Abbeville, 22 septembre 1837.
Doucement l doucement 1 mon brave Aristarque ; comme vous y allez ! Où voyez-vous donc que mon livre sente si fort le fagot, et que j'aie les intentions que vous supposez?
Je vous dirai qu'il ne faut jamais faire De jugement trop prompt ou te'méraire; Qu'avec le ciel je fus toujours très-bien, Et que je suis un excellent chrétien.
Comment pouvez - vous juger un ouvrage sur un premier volume, quand cet ouvrage en a cinq? En toute chose, il faut attendre la fin, car rien ne ressemble moins à une raison, que la moitié de cette raison. Non ! mille fois non 1 mon livre de la Création ne tend pas au matérialisme. Si je le croyais, je le brûlerais à l'instant, car il n'est pas, selon moi, de système plus absurde que celui qui prétend que quelque chose vient de rien, ou qu'il y a une œuvre là où il n'y a pas d'ouvrier. Pourtant, tel est le raisonnement de ceux qui disent que tout émane de la matière, sans en excepter l'âme ou l'être, et que la chose qui ne pense pas, peut créer celle qui pense. Pour faire un civet, preuez un lièvre; toute la question est là, et le premier gâte-sauce en sait autant et plus <jue nous sur ce sujet.
Je vois, d'ailleurs, avec une vive satisfaction, que vous avez renoncé à vos courses vagabondes, et que,
Digitiz
chaussant la pantoufle administrative, vous êtes devenu bourgeois de Paris. Cela, j'espère, vous conduira à un emploi tout-à-fait à votre convenance, c'est-à-dire un peu moins amovible; mais si vous m'en croyez, ne faites rien imprimer avant le jour de votre affranchissement, car la qualité parlementaire qui est le plus généralement estimée de notre temps, celle qui est le plus indispensable pour faire son chemin, est de ne savoir ni a ni b. Si vous laissez croire que vous allez même jusqu'à c, vous êtes un homme perdu et chassé honteusement comme atteint et convaincu d'avoir le sens commun. Hâtez-vous donc de prendre une cuisinière, non pour vous faire la soupe, mais pour refaire votre style à la hauteur des circulaires; alors vous pourrez devenir chef de division, et même directeur et conseiller d'État.
En attendant, ne vous vantez pas trop d'être de mes amis, et, en votre qualité de sous-chef, écrivez-moi des sottises, même quand j'aurais fait dix fois bien. Je saurai que vous ne les pensez pas, et je ne vous en voudrai pas du tout.
Vous prétendez qu'à notre époque constitutionnelle, il n'y a plus en Europe de véritable république. Erreur, il en existe une très-voisine de nous, et très-vivante encore si elle n'est pas noyée depuis la dernière pluie : c'est celle d'Andorre.
La vallée d'Andorre est un pays neutre, situé entre la France et l'Espagne, et voisin du département de l'Arriége. H fut érigé en république par Charlemagne, et il conserve les institutions qu'il avait au huitième siècle. H est administré par un syndic nommé par le peuple, et la justice y est rendue souverainement par deux viguiers, l'un français, l'autre andorran. Le premier est nommé par le gouvernement français. D'après un décret impérial du 11 mars 1806, il doit être pris dans le déparlement de TArriége. Le deuxième est nommé par l'évèque d'Urgel, et tenu de résider à Andorre.
Par ordonnance du roi du 18 janvier 1835, M. Saint- André est nommé viguier de la vallée d'Andorre, en remplacement de M. ttousillon. C'est le Journal de» Débats qui nous disait ceci le 14 février 1835. Il ajoute que l'État se nomme Andorran, et qu'il renferme six communes et trente-quatre villages.
Maintenant que vous connaissez la république d'Andorre, je vous en citerai une autre, et moins loin encore: c'est la république française. Examinons bien notre charte, et dites en conscience si notre système de gouvernement n'est pas plus véritablement républicain de fait, que les trois quarts de ceux qui, depuis trois siècles, ont pris ce titre. Le roi, en France, n'est plus guère qu'une cinquième roue à un carrosse, il n'a de pouvoir que celui qu'il peut escamoter à ses ministres et aux députés, les véritables souverains. Tout marche avec lui sans doute, mais tout marcherait également sans lui; il suffirait d'un président du conseil des ministres ou d'un président de chambres: ce serait même une économie toute trouvée.
LETTRE DCCI.
Quant à l'avantage que retire de cet état de choses la grande majorité, je ne puis affirmer qu'il soit bien positif. Sans doute il n'y a plus en France ni esclavage, ni vasselage, ni servage, ni féodalité, mais en sommesnous plus riches, plus libres et plus heureux? — C'est une question à éclaircir.
« L'esprit humain, dit Luther, est un paysan ivre: il tombe d'un côté; on le remet sur son âne, il tombe de l'autre. » C'est à peu près ce que nous avons fait depuis soixante ans. On a beaucoup parlé, beaucoup crié, beaucoup écrit, beaucoup tué, et le tout, non pour aller en avant, mais pour sauter d'une ornière à l'autre. Voici où nous en sommes : « Le seigneur du sucre et du coton, comme disait un publiciste, a remplacé le seigneur terrier, et l'ordre des avocats a succédé à l'ordre des jésuites. »
LETTRE DCCI.
Abbcville, 25 décembre 1837.
Puisque vous tenez si fort à connaître notre pays, je reprends, mon cher Tacite, la suite de mes études physiologiques sur les bons habitants d'Abbeville et sur leurs us et coutumes. Nous citions ailleurs le goût des Abbevillois pour la temporisation; ce goût se fait sentir même parmi les fournisseurs. En tout autre pays, ils sont pressés d'être payés; à Abbeville, ils semblent désireux de ne pas l'être, et l'on ne saurait dire combien
îer;
de prières, de sollicitations, de colères, de menaces même il faut employer pour arriver à solder un mémoire. Il y en a qu'on n'obtient qu'après deux et trois ans de démarches , et il devient ainsi à peu près impossible , dans ce bon pays, de n'avoir pas de dettes. Oui, on y a horreur du comptant parmi les boutiquiers, et c'est presque faire insulte à un marchand que de lui proposer de l'argent quand on achète.
N'allez pas croire ici à une arrière-pensée, et craindre que le créancier vous fasse ensuite payer un centime de plus, parce que votre mémoire remonte à trois ou quatre ans ; non, il ne fait que suivre l'usage, ou céder à l'ennui que lui cause toute revue rétrospective de ses livres : c'est un soin qu'il lègue assez souvent pour héritage à son fils.
Une autre étrangeté de cette bonne ville, c'est qu'il y a un certain nombre de maisons, et de fort belles si on les juge à leur façade, où, de mémoire d'homme, on n'a jamais vu entrer ni sortir personne. Le fait est que depuis 1789, elles n'ont, sauf les rats et les souris, jamais eu d'habitants. L'on assure pourtant qu'elles ont des propriétaires, et ce qui a fait naître cette opinion, c'est que, d'année en année, on aperçoit sur les toits des couvreurs qui les raccommodent : or, il n'est pas à croire qu'ils le fassent par pur agrément; à moins toutefois, et bien des gens le soupçonnent, que ce soient les âmes des ouvriers primitifs qui reviennent de l'autre inonde par habitude, ou du purgatoire par punition.
Malgré ses travers, son esprit stationnaire et parfois rétrograde, il faut pourtant qu'Abbeville ait quelque chose de bon, sinon d'où viendrait cette attraction qui
Digitiz
y appelle les étrangers, et cet amour invincible qui y ramène ses enfants?
Qu'un Abbevillois soit marin, militaire, employé, commerçant, industriel; qu'il habite Bordeaux, Lyon, Marseille, Paris; qu'il y soit comblé de faveurs, de richesses, d'honneur; rien, non, rien ne pourra l'y retenir. Il jetera aux orties brevet, diplôme, commission, épaulettes, banque, comptoir, maîtresse, fortune, et reviendra à Abbeville fumer sa pipe, sur sa porte ou battre le pavé de la rue, et, dans cette douce occupation, il attendra que l'âge le jette en paradis.
Vous dire qu'il y veuille rester, c'est ce dont je ne répondrais pas, et, dix fois par jour peut-être, il s'écriera: a Père Éternel, renvoyez-moi à Abbeville, ou mettez Abbeville en paradis, avec la Bouvaque, la porte du Bois et le café Français. »
Nous avons souvent essayé de nous rendre compte de cet amour indélébile qui attache à Abbeville, nonseulement les Abbevillois de naissance, mais les étrangers entés ou domiciliés. En y réfléchissant, nous avons reconnu, parmi beaucoup d'autres, deux raisons qui pourraient seules motiver cette tendresse:
La première, c'est qu'on y vit longtemps, et qu'il y a proportionnellement plus de vieillards que dans beaucoup de cités plus populeuses.
La seconde, c'est qu'on y fait souvent fortune. 11 y a des gens riches et en grand nombre, et leur fortune, bien que rapidement acquise, Ta, pour l'ordinaire, été honnêtement.
Ensuite, pourquoi fait-on fortune à Abbeville? Pourquoi de simples marchands, de petits cultivateurs, de
fort minces manufacturiers apparaissent- ils un beau matin électeurs, éligibles et riches de douze à quinze mille francs de rente? — C'est qu'en cette cité toute positive, on n'aventure rien ; c'est qu'on y a de Tordre et de Péconomie, et pourtant une économie qui n'exclut pas un genre de luxe, le meilleur de tout, le confortable.
Abbeville a donc eu la réputation de ville riche, de ville de société et même de plaisir : on y vantait ses bals, ses concerts, la beauté de ses femmes, la fraîcheur de leur toilette et le bon goût de leur parure.
Ceci, assure-t-on, existe encore : les femmes, toujours belles, y sont non moins élégantes que naguère. La seule différence, c'est qu'aujourd'hui elles le sont à huis-clos. Cette réunion, cet accord de toutes les classes aisées, qui donnaient tant d'attraits à ses fêtes, n'existent plus. On danse encore, mais devant l'arche et par catégories. Les nobles, ou soi-disant tels, ont leur camarilla. Les négociants, manufacturiers et les gros bourgeois ont la leur.
Puis viennent les coteries secondaires, tertiaires, avec divisions et subdivisions.
Tout ceci est fort mal calculé. La province est véritablement étrange sur ce point, car cette manie d'exclusion n'est point spéciale à Abbeville. Dans tous nos départements, il est ordinaire de voir des familles égales d'origine, d'éducation, de fortune, et qui s'entendent toujours quand il s'agit d'affaires, n'être jamais d'accord dès qu'il est question de plaisir. Aujourd'hui; dans la belle capitale du Ponthieu, on s'ennuie noblement par fierté et pour garder son rang. On ne veut pas, soit dit sans calembourg, s'être fait comte pour rire; et ce riche
marchand de bestiaux, qui s'amusait si bien lorsqu'il s'appelait Bernard, bâille du malin au soir depuis qu'il s'est fait baron de la Bernardière.
Par une autre contradiction assez bizarre, les Àbbevillois d'une certaine classe, si amoureux de leur pays, le sont fort peu de leurs payses. Beaucoup restent garçons, ou vont chercher femme ailleurs. Est-ce parce que leurs payses ne veulent pas d'eux? — C'est assez croyable. Néanmoins, en épousant ces étrangères, c'est avec l'assurance qu'elles se feront Abbevilloises, comme les filles d'Abbeville ne s'allient à des étrangers qu'à cette même condition qu'ils adopteront la ville chérie pour eux et leur postérité.
Mais voyez l'effet de l'air et de l'influence du climat l Après quelques années, ces nouveaux colons sont plus enragés Abbevillois que les anciens, et à les voir et les entendre, à leur horreur pour tout ce qui marche, à leur goût pour l'immobilité, on pourrait croire qu'ils sont naturalisés depuis des siècles, ou qu'ils sont sortis du sol tout armés de ses préjugés, comme Bacchus de la cuisse de Jupiter.
Un autre trait caractéristique de PAbbevillois, est la grande horreur qu'il a pour l'homme en place. Ceci est encore dans sa nature, dans son sang, ou peut-être dans le climat, car ni le changement d'individus ni môme celui du gouvernement, n'a pu influer en rien sur son dégoût pour l'uniforme. Il aura une parfaite considération, une solide estime pour un homme, il l'accueillera au mieux tant qu'il restera dans la position du véritable indigène, c'est-à-dire le nez au vent et les mains dans les poches; mais cet homme veut-il faire quelque chose,
devient-il magistrat, colonel, général, préfet, dès ce moment, fût-il son oncle ou son cousin, il lui fermera sa porte, il le reniera, il l'exécrera: un préfet! un sous-préfet 1 comment peut-on être pareille chose 1
Sa haine, son mépris n'auront plus de borne si, en outre de son uniforme, il a un rang littéraire, s'il est an savant,. un académicien, un poète. Fil Phorreur!
Quelqu'étrange que ceci paraisse, on en pourrait citer vingt exemples. Nos gentilshommes n'ont pas encore pardonné à Sanson d'avoir été géographe, et ses descendants (1) s'en sont longtemps défendus comme d'une tache à leur noblesse et presqu'à leur honneur. Millevoye, Pongerville, Lesueur, Cordier et autres, tous nés à Abbeville, y ont été si bien reçus, qu'après quelques essais, ils n'y ont jamais remis les pieds.
Leurs ouvrages n'y sont pas beaucoup mieux accueillis. Si quelqu'un les lit, ce sont des étrangers ou des exceptions. Mais en général, à leurs œuvres comme à leurs personnes, toutes les portes sout fermées. Aussi, pourquoi font-ils des œuvres?
Pour être complètement honoré, estimé et recherché à Abbeville, non-seulement il ne faut rien savoir et n'avoir jamais rien fait, mais il ne faut pas qu'on vous croie propre à faire quelque chose. Prendre un état, quel qu'il soit, c'est déroger : dès-lors le premier titre à la considération est de ne rien faire.
C'est surtout cette qualilé qu'on exige pour le mariage. Dès qu'un homme est oisif, n'eût-il pas de fortune,
(1) Noos ne parlons pas de la brandie existante aujourd'hui, MX. Saoson de Prières, qui, au contraire, ont revendiqué cette parenté, et ont généreusement donné à la ville le buste de Sanson.
170 LETTRE DGCI.
il aura, à mérite égal, la préférence sur celui qui fait quelque chose.
On considère presque comme état, un talent quand il est arrivé à un degré qui vous rapproche de l'artiste. Ainsi, un peintre, un musicien, même amateur, ne sera pas mieux vu qu'un poète, et ce poète le sera tout aussi mal qu'une autorité civile ou militaire, car enfin ces gens font quelque chose; ils ne vivent pas en gentilshommes ; ils se rendent utiles : ils dérogent.
AOn de vous préserver même de l'apparence d'un tel malheur, si vous ne faites rien, il faut qu'on le sache, et que nul ne puisse mettre en doute votre complète oisiveté. Parler de science vous fera passer pour un savant, espèce détestée ici entre toutes les autres. Parler des arts, c'est vous exposer à être pris pour un artiste. Parler religion , c'est nécessairement parler pour ou contre: pour, vous serez un jésuite; contre, un philosophe, un athée, un libertin. N'en dites donc mot.
Parler politique, rien de mieux, si c'est pour désapprouver celle du jour. Si vous ne criez pas contre, on vous soupçonnera d'être une autorité qui se cache, un fonctionnaire qui sournoise.
Quant aux sujets de fantaisie, parlez peu de la fable et jamais de l'histoire. Liberté entière sur tout le reste, c'est-à-dire sur les chevaux, les chiens, les cartes et même les individus, pourvu qu'on n'en dise pas de bien, ce qui pourrait encore vous rendre suspect.
Cette haine de l'uniforme ou d'un métier quelconque s'étend jusqu'à celui du curé. On est religieux, on va à l'église, à confesse, on respecte son pasteur, on l'aime; mais lui faire la moindre politesse, l'inviter chez soi, l'y
recevoir, non 1 C'est encore une espèce de fonctionnaire qu'un curé, c'est un agent du gouvernement, ou du moins du bon Dieu qui est aussi uue autorité.
Le militaire n'y est pas mieux vu, sauf des exceptions rares; non qu'on lui en veuille personnellement, ce qui serait peu logique, puisque presque tous les enfants de la ville sont ou ont été soldats, mais on en veut à son uniforme. Qu'il se présente en bourgeois, fût-il colonel ou même général, on le supportera.
La classe pour laquelle la gentilhommerie abbevilloise a l'antipathie la mieux caractérisée, est celle des notaires, avoués, greffiers, bref, tout ce que l'on nomme officier ministériel; et la présence d'un notaire ou d'un avoué dans un salon noble, est un fait dont il y a peu d'exemples.
Celte antipathie s'étendra même jusqu'à l'avocat. Le propriétaire aura la plus entière confiance en son conseil, il suivra ses avis et les lui paiera largement; mais l'inviter chez soi, mais l'admettre dans sa société et à sa table, c'est ce qu'il n'aura pas même l'idée de faire, car entre son notaire et son meunier, entre son avocat et son boulanger, entre son avoué et son cordonnier, il n'établit, quant à la considération que mérite leur profession, aucune différence. Ce sont, dans ses idées, des métiers qu'on paie, mais qu'on ne considère pas, et une mère abbevilloise, si elle est noble ou se croit telle, aimerait mieux voir son fils mort, que notaire ou avoué.
Par une étrange contradiction, elle le verra, sans beaucoup de peine, devenir apprenti financier; elle le mettra dans les contributions directes et même indirectes, car, d'après son entendement féminin, on peut être rat
17* LETTRE DCCi.
sans déroger. Un rat n'a pas de costume, il est vêtu de gris ou de bleu comme un honnête homme.
En définitive, quelle est la couleur de l'Abbevillois? quelle est sa politique? et quel gouvernement veut-il? — La réponse à ceci sera catégorique : sa politique est de crier contre tous les gouvernements, quels qu'ils soient, et d'obéir à tous, quels qu'ils soient aussi. Telle est invariablement sa manie. Jamais il ne trouvera bien un acte de l'autorité, mais jamais non plus il n'aura l'idée de s'y soustraire.
11 fera plus : si quelqu'un s'avisait de se révolter, il vous aiderait à le mettre à la raison. 11 criera à huis-clos : Vive le duc de Bordeaux! 11 ira même, s'il passe par l'Allemagne, lui Taire une visite à Goritz ou ailleurs; mais que le duc s'avise de vouloir entrer à Àbbeville, il lui fermera la porte au nez: il aurait bien trop peur que sa présence n'amenât le saccageaient de sa bien-altnée ville. On est légitimiste sans doute, on aime beaucoup la branche aînée, mais la patrie avant tout. Vive la branche ainée! mais servons la branche cadette, qui nous défend et nous protège.
En d'autres termes: à ceux-ci notre langue; à ceux-là notre bras et notre bourse, tant qu'ils seront les plus forts. Si les autres le deviennent, à eux notre bras; aux autres notre langue.
Tel est l'esprit du pays : à la fois frondeur et soumis, inconséquent en paroles et prudent en actions.
Ajoutons que ces paroles ne vont jamais jusqu'aux, colonnes d'un journal. J'ai déjà dit que la presse et tous ceux qui y tiennent ou qui en font usage, sont ici en grande prévention. Aussi, le journalisme local y est-il
simple et innocent; il n'aurait pas un lecteur s'il se montrait àcre et épigrammalique : on craindrait, en s'y abonnant, de passer pour son complice.
Avec ce caractère pacifique, on peut croire que les séditions sont rares à Abbeville. En effet, dès qu'un homme y veut faire tapage et agir manuellement, il s'en trouve loujours quatre pour l'en empêcher, et la révolution de 1789 et toutes celles qui se sont succédé depuis, se sont accomplies sans qu'où en entende parler autrement que par les journaux.
Lors de la Terreur, si quelques propriétaires ont cru devoir émigrer, ils ont trouvé, à leur retour, toutes choses en place et comme ils les avaient laissées.
De ce caractère bon enfant du peuple du Ponthieu, on induirait peut-être que la tâche des magistrats municipaux est toujours facile. En ceci, on se tromperait: l'Abbevillois a une force qui en paralyse beaucoup d'autres, la force d'inertie, et lorsqu'il est contraire à un plan et que sa volonté veut combattre une autre volonté, il se pose comme une borne au milieu du chemin, et devient ainsi un obstacle pour ce qui avance comme pour ce qui recule. Ce n'est donc pas lorsqu'il s'agite et crie qu'il est le plus à craindre.
Vous pouvez bien penser, d'ailleurs, que cette guerre à coups de langue, que depuis un temps immémorial il a déclaré à tous les gouvernements, il ne se fait pas faute de la faire contre les magistrats locaux et municipaux:c'est un feu roulant, un dire incessant de cancans, de pasquinades; et quoi que fassent ces magistrats, ils sout sûrs d'être désapprouvés, et généralement plus ils font de bien, plus on en dit de mal. Mais aussi, plus on en
174 LETTRE DCCI.
dira, plus ceux-là même qui l'auront dit, seront empressés de leur donner leur voix, dès qu'il s'agira de les réélire. Ainsi, lorsqu'on maudit un candidat à l'unanimité à Abbeville, il a la certitude d'être élu à l'unanimité. Bref, pour que tout le monde le veuille, il faut que chacun ait dit qu'il n'en voulait pas : c'est la condition sine quà non.
Quant aux magistrats qui ne s'élisent pas, qui sont nommés par le gouvernement, nous avons déjà dit quel espèce de sentiment ils inspiraient aux habitants. C'est un agent du pouvoir, dès-lors c'est une plaie pour le pays, et un être à haïr et repousser. Quel que soit le personnage, ils crient donc quand on le leur donne; ils crient encore quand on le leur laisse ; mais ils crient plus fort quand on le leur ôte, convaincus qu'on va leur en envoyer un pire.
Nous avons vu que l'Abbevillois ne pouvait souffrir les poètes, les artistes, en général les hommes qui font du bruit. En revanche, il aime beaucoup les instruments à grand tapage, les cloches surtout ; oui, on adore les cloches à Abbeville. Qu'elles sonnent en mesure, qu'elles sonnent juste ou faux, qu'elles chantent leur air à moitié, qu'elles l'estropient et le défigurent, là n'est pas la question: c'est du bruit qu'on leur demande; et pour être bénies et chéries, il suffit qu'elles sonnent fort, qu'elles sonnent souvent. Aussi, on peut affirmer, sans exagération, qu'elles y sonnent toujours.
Par l'effet de l'habitude, sonnent-elles toutes seules? — C'est ce que je n'oserais affirmer; mais ce qu'il a de certain, c'est que la nuit même elles tintent et carillonnent, et que le repos est un état qu'elles ignorent.
Pour qui? pourquoi sonnent-elles? — Nul ne le sait; elles sonnent, voilà tout.
Les anciens du pays sont si bien accoutumés à ce chant éternel, que leurs bien-aimées cloches s'étant tues, par prudence, pendant les journées de Juillet, ce qui n'avait pas eu lieu depuis 1793, ces dignes paroissiens, frappés de stupeur, crurent qu'ils étaient devenus sourds (1), cette surdité générale leur paraissant beaucoup plus naturelle que le silence de leur sonperie. Du reste, il ne fut que momentané, et elles s'en dédommagèrent bien depuis.
Nous avons dit que la ville, si elle avait ses inconvénients, avait aussi ses avantages. Nous dirons la même chose de l'habitant. Malgré ses défauts, ou si l'on veut, ses ridicules, on ne peut disconvenir que l'Abbevillois n'ait aussi ses bonnes qualités, et l'on se tromperait si, en voyant sa singularité et son apathie, on le prenait pour un sot et un être impropre à toute chose. C'est absolument le contraire : il est bon à tout. Nouvelle preuve qu'il ne faut jamais juger sur l'apparence, et les annales d'Abbeville, nous vous l'avons dit ailleurs, offrent plus de noms qui ont survécu à l'oubli, que beaucoup de cités plus vastes et plus populeuses.
Aujourd'hui encore, sans compter les contemporains dont le nom est historique, il est bon nombre d'Abbe-
(1) Lorsque les cloches de la collégiale de Saint-Vulfran cessèrent de sonner, on vit, à l'e'tonnement général, les corbeaux qui habitent le clocher et les tourelles depuis un temps immémorial, les abandonner. Plus tard, par suite d'inquiétudes que donnait la charpente, le service des cloches ayant été de nouveau interrompu, les corbeaux émigrèrent encore, et ne reparurent que lorsque les cloches recommencèrent à sonner. Leur absence avait duré trois mois.
176 LETTRE DCCI.
villois parfaitement inconnus qui, avec leur figure paterne, leur air endormi, leur parler traînard, leur amour exclusif de la localité, n'ont pas moins, sous cette enveloppe rustique et leur casquette râpée* un front large, un esprit vif et plus élevé que les tours de leur adoré Saint-Vulfran. Ouil tel petit étalagiste, tel artisan a du génie et même du bon sens et de l'instruction ; génie, bon sens, instruction dont nul ne se doute, pas même lui, et qui ne se révéleront, si jamais ils se révèlent, que par quelque circonstance fortuite.
A ces qualités de l'esprit qui distinguent un grand nombre de Picards, il faut ajouter celles du cœur. 11 y a, à Abbeville, beaucoup de pauvres parce qu'il y a beaucoup d'ivrognes, beaucoup de mendianls parce qu'il y a beaucoup de gens qui leur donnent; mais pauvres, mendiants et ivrognes, tous sont polis et serviables, et dans quelque situation qu'ils se trouvent, ils ne vous diront pas d'injures, ils vous montreront de la dérérence et vous tireront leur chapeau. Bref, dans cette honnête capitale du Ponthieu, il n'y a pas ce qu'on appelle de la canaille, et les plus pauvres n'y sont point ignobles.
Quant à la probité abbevilloise, elle est bien connue. Aussi, ouvriers, hommes de peine, artisans, par cela seul qu'ils sont de la ville ou de la banlieue, pourront circuler librement dans toutes les maisons sans qu'il vienne en tète à personne de rien enfermer à leur approche, et jamais on n'a à se repentir de celte confiance illimitée.
Cette honnêteté existe même parmi les mendiants. Us entrent partout sans façon. On ne s'en inquiète guère : qu'on leur donne ou qu'on leur refuse, ils ne volent
point, et quand ceci arrive, on peut être presqu'assurc que te délinquant est étranger à la localité.
A. l'appui de cette probité naturelle, vient encore l'esprit de corporation qui n'y est pas éteint. Un maçon, un couvreur, un menuisier, un portefaix, un ouvrier, un homme de peine soupçonné d'un acte d'indélicatesse par les hommes du même métier, serait maltraité par eux, chassé du corps, et probablement obligé de quitter le pays. 11 s'y expose donc rarement.
Une qualité qu'on peut encore accorder à l'Àbbevillois, c'est la bravoure. Oui ! dans sa vie habituelle, il est apathique, il est paresseux, il aime ses aises ; mais hors de là, il a du courage, courage calme, vrai, si naturel chez lui qu'il ne se doute pas qu'il en a. Aussi, c'est plaisir de le voir, lui si lent dans les circonstances ordinaires, se démener dans un combat, dans un incendie, ou se jeter dans l'eau glacée pour en tirer un malheureux.
Cela fait, il rentre chez lui. S'il est blessé, il met un emplâtre. S'il est enrhumé, il prend de la tisane, et ne parle à personne de ce qu'il a fait, parce qu'il croit que tout le monde aurait fait comme lui.
Est-ce par suite de ce courage naturel et la crainte de passer pour lâche que, malgré son amour pour le pays, il se soumet sans peine à la loi du recrutement et ne déserte jamais? Je le croirais, car il sert bien, ne se fait pas souvent punir, et gagne même assez gentiment une croix. Mais son temps Gni, on le ferait colonel, qu'il ne resterait pas au corps : son cher Abbeville le rappelle. Il ne sait pas trop comment il y vivra; n'importe! il y revient et n'en sort plus.
178 LETTRE DCCII.
On aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette honnête population, mais je n'écris pas son histoire; c'est un simple aperçu de la localité et la silhouette de ses habitants, esquisse bien imparfaite, quoiqu'un peu longue, mais que vous prendrez pour ce qu'elle vaut.
En résumé, de même que dans toutes les choses de ce monde, il y a du bien et du mal à Abbeville ; mais ce qui est certain, c'est que le bien l'emporte sur le mal, • et que le titre de bonne ville lui a été justement donné.
LETTRE DCCII.
La lettre qui suit est sans date; elle doit remonter à 4835 ou 1836, ou à l'époque où nos premiers chemins de fer furent livrés à la circulation.
Aujourd'hui que l'on s'occupe d'améliorer nos wagons qui laissent en effet beaucoup à désirer pour la commodité des voyageurs, nous croyons utile de la publier. *
Paris, le
A Mme LA MARQUISE DE B**.
Vous voulez, madame et chère parente, que je vous donne des détails sur mon équipée, car c'est ainsi que vous appelez ma course en chemin de fer dont je suis sorti, malgré vos sinistres prédictions, avec les honneurs de la guerre, c'est-à-dirè avec mes jambes et mes bras. Seulement, j'ai été un peu secoué : la machine roulante a besoin d'adoucir ses mouvements et plus encore ses temps d'arrêt; c'est un acteur qui débute et n'est pas sûr de ses gestes.
De la Tapeur, reine nouvelle, J'ai salué l'avènement.
Au préjugé s1 armant contre elle, Vaillamment j'ai jeté le gant.
Pourtant, comme il ne faut rien taire, Même à ses amis, nous dirons Qu'il est encore beaucoup à faire Pour humaniser les wagons.
Si le riche y brave l'orage, ' Le pauvre y grelotte souvent : Là, pour compagnon de voyage, S'il n'a la pluie, il a le vent.
— Il a payé pour se morfondre, Alors qu'a-t-il à réclamer?
— - A ceci je vais vous répondre :
A-t-il payé pour s'enrhumer?
— Mais sur le banc des prolétaires Si l'on pouvait se dorloter, Direz-vous, bientôt des premières On verrait chacun déserter.
—Détrompez-vous, car pour ressources N'avez-vous pas la vanité?
Elle a fait ouvrir plus de bourses Que le soin de notre santé.
Mais j'ai bien encore d'autres griefs à reprocher à l'invention nouvelle: c'est qu'en nous faisant traverser l'espace, comme la messagère des dieux, avec la rapidité de l'éclair, elle a cru que, par cela même, nous appartenions au ciel, et elle n'a tenu aucun compte des infirmités humaines. Que vous ayez faim, que vous ayez soif, enfin que vous soyez pris d'un besoin quelconque, jamais le train ne s'arrête; ou s'il le fait, ce temps d'arrêt est si court que si vous en voulez profiter, vous risquez fort de rester en route, et je puis, comme témoin, vous en citer deux exemples, dont l'un m'a fait presque pleurer.
LETTRE DCCII
Comme Ariane abandonnée, Victime jetée au hasard, Voyez-vous cette infortunée Tendant les bras au train qui part?
Sur ce banc qui, dans son village, Devait la déposer le soir, En laissant son mince bagage, Elle a laissé tout son avoir.
Et les suites, les calculez-vous?
Qui sait les tristes aventures Qu'amènent ces arrêts forces?
Catarrhes, toux, chutes, foulures, Membres démis, membres cassés.
Heureux qui, sans autre avarie, Ne fait, en s'élanç ni du train, Que laisser sa lithographie Sur la poussière du chemin.
Puis, dans l'intérêt de tout le monde, je ferai aux administrateurs une petite recommandation extraite de la civilité puérile et honnête :
Ces gens payés à tant par têtes
Ou vos employés si jolis,
S'ils ne sont jamais malhonnêtes,
Ne sont pas toujours très-polis. t
Il ne faut pas, bien qu'on nous dise
Qu'on est servi selon lécot,
Traiter un homme en marchandise
Et l'arrimer comme un ballot.
Grâce aux précautions prises, Dieu vous a-t-ii préservé jusqu'ici de tout accident, il est encore un soin que je ne puis trop vous recommander : c'est de n'avoir pas de distraction, surtout lorsqu'il s'agira d'un changement de voie ou de train, car c'est le terme reçu :
Pour peu que le sort vous poursuive,
N'oubliez pas cet avis-là :
C'est que Ton sait d'où Ton arrive,
Sans toujours savoir où Ton va:
Et c'est misère assez commune Pour le voyageur apprenti, De se retrouver à la brune A l'endroit dont il est parti.
Vous avez encore évilé ce danger, vous avez traversé sans encombre tous les ponts, tous les tunnels, toutes les stations; mais une dernière épreuve vous attend au port, et c'est ici le cas de ne pas perdre la tête :
Enfin, au terme de la route,
Ne reste-t-il qu'à se lever?
Non ; le gibus est en déroute.
Le parapluie est à trouver.
Puis, c'est le billet qu'on vous presif
De remettre, sinon il faut,
Ainsi qu'un paquet sans adresse,
Rester au bureau de dépôt.
Pour le bagage, autre avanie.
A qui la malle? à qui le sac?
A gauche, à droite, on jure, on crie:
C'est un siège, un pillage, un sac.
Un Anglais, la chose est réelle, Perdit sa femme après soupe. A la gare, on lui rendit celle D'un monsieur qui s'était trompé.
Mais je m'aperçois que je vous ai parlé de tout, excepté de ce qui fait la principale de vos questions : les stations et les gares. Je répare mon oubli :
Quoique d'éloge assez avare,
Dans notre pays, j'en conviens,
J'ai rencontré plus d'une gare
Digne des Grecs et des Romains.
Le principal et l'accessoire,
Plan, dessin, style, tout est bien.
L'artiste a tout fait pour sa gloire,
Mais pour nous qu'a-t-il donc fait?— Rien.
LETTRE DCCII.
Je ne hais pas l'architecture Ni ses palais quand ils sont beaux.
J'estime surtout la sculpture Qui fait revivre les héros.
Mais on ne devrait pas, je pense, Lorsque l'art a perçu ses droits, Pour gagner sur l'autre dépense, Jouer un homme à pile ou croix.
LETTRE DCCIII.
Abbevillc, li mars 1858.
A M. Becquerel , membre de l'Académie des Sciences, a Paris.
Je m'empresse de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et aux questions qu'elle contient.
Les alluvions de la Somme à Abbeville, et en se rapprochant de l'embouchure du fleuve, se composent de sable, de débris de coquilles, de glaise, d'argile, de terre végétale, etc.
Les sels qui dominent dans la Somme, sont, si je ne me trompe, la chaux carbonatée, et, en plus petite proportion, des sels de magnésie et de soude. Ce qui annoncerait que celte rivière charrie beaucoup de carbonate de chaux, c'est que les chaudières des bains, en une seule année, se couvriront intérieurement d'une croûte d'un tiers de pouce d'épaisseur qui devient dure comme le marbre.
LETTRE DCCIN
Les objets que je vous envoie ont bien peu de valeur ; mais, tels qu'ils sont, veuillez les agréer.
Dans le nombre, sous le n° 3, est un croc en fer trouvé dans la Somme, au-dessous d'Àbbeville, à l'endroit dit Pont-Rouge, faisant partie des fortifications de la ville, située à cinq lieues de la mer. Ce croc était à trois ou quatre pieds au-dessous du lit actuel de la rivière qui, à cette place, a quatorze pieds de profondeur. Les fragments de coquilles qui sont attachés à ce morceau sont : cardium edule, mactra solidula, militus edulh, etc.
Ce croc était entouré d'une masse de ces mêmes coquillages marins, nés probablement sur les eux, ce qui annoncerait une antiquité assez reculée, car, bien que la mer puisse accidentellement remonter jusqu'à Àbbeville, il est certain que depuis plusieurs siècles elle n'y a pu séjourner de manière à permettre l'existence et la multiplication locale des bivalves dont il s'agit.
Toutefois, les fragments unis au croc ne seraient pas une preuve convaincante, si l'on n'avait pas trouvé au même endroit, comme je viens de le dire, un grand nombre de ces coquilles entières.
Le volume de 1834 et 1835 de notre Société d'Émulation, volume que je joins à l'envoi, vous donnera, page 143, des détails plus précis sur la nature du sol. Ce travail, d'un de nos membres, M. Ravin, a été fait consciencieusement et mérite toute confiance.
Je ne vous parle pas de mes études sur les bancs diluviens, terrains tertiaires supérieurs, parce que j'en ai fait le sujet d'un travail particulier que j'ai soumis à la Société d'Émulation, et dont l'impression commencera bientôt. C'est là, selon moi, ou dans les terrains d'al-
luvions diluviens, que Ton doit enfin rencontrer l'homme primitif, l'homme contemporain des mammifères d'espèces éteintes dites fossiles. Je fonde mon opinion sur celte remarque toute simple : que c'est dans les dépôts laissés par les torrents à la suite des orages qu'on rencontre les objets qui couvraient le sol.
Si ma remarque est vraie, c'est donc dans les amas formés par le courant diluvien lorsqu'il balaya la terre, qu'on doit trouver des traces de ce qui existait sur sa surface.
Or, si l'homme y vivait, et je n'en doute pas, puisque les grands pachyderme s qui ne peuvent subsister que dans les mêmes conditions que lui, y abondaient, il doit y avoir laissé des traces de sa présence ou des œuvres quelconques, car tout être humain est ouvrier. En outre, il doit pourvoir à sa défense; ses armes naturelles sont faibles, il lui en faut de factices.
Les silex étant éminemment propres à en faire et, par leur nature, étant indestructibles, c'est parmi ces silex qu'il faut chercher les restes de l'industrie primitive.
Si je ne m'abuse pas, ces traces humaines je les ai trouvées, et ma prévision était juste. J'en ai déjà dit un mot à votre collègue, M. Al. Brongniart, qui m'a fort engagé à continuer. Cette étude contrarie un peu son système ou celui de Cuvier; mais il n'est pas homme à s'arrêter à ceci : pour lui, comme pour vous, la science n'a qu'un but : la vérité.
LETTRE DCCIV.
Abbcvillc, 4 avril 1838.
J'en ai déjà tant dit sur les anomalies gouvernementales, qu'en vérité je ne sais plus qu'en dire. Je ne répondrai donc à votre lettre que par du rabâchage : c'est le style des vieilles gens.
Je conviens avec vous, car il faut être juste, même envers ceux qui ne le sont guère, que la machine administrative, et notamment la machine financière, a, depuis quelque temps, été simplifiée dans ses rouages; mais il y a fort à faire encore pour qu'elle le soit complètement: c'est d'ensemble dont nous manquons.
Ne nous occupant ici que de ce qui touche aux impôts, je dirai: Quelle dépense de temps ne feit-on pas pour les percevoir, et dans quelle autre dépense n'entraîne-t-on pas ceux qui les acquittent? N'y a-t-il donc aucun remède à ceci? — 11 y en a dix, il y en a vingt; seulement, on ne veut pas les employer. Pourquoi? — Parce qu'ils sont trop simples et trop faciles, ou bien encore parce qu'ils mettraient hors de la ruche une foule de frelons qui vivent du labeur des abeilles ou du suc des travailleurs.
Si j'étais le maître d'organiser la ruche, voici d'abord ce que je ferais : Je rassemblerais tous les notables commerçants, industriels ou propriétaires de telle ou telle ville chef-lieu de département ou d'arrondissement,
et je leur dirais: Vous avez mensuellement à payer des droits de douanes, d'enregistrement, de domaine, d'octroi, de contributions directes et indirectes, et vous êtes à cet effet obligé de courir dans tous les coins de votre ville et d'avoir à faire à autant de directeurs, receveurs, contrôleurs que vous avez de francs à payer, et c'est ainsi que, pour donner votre argent, il vous faut donner encore une partie de votre temps. Réunissezvous donc pour bâtir, par actions, un grand hôtel des impôts, ou bien seulement pour acheter ou louer une maison convenable; ensuite, vous direz au gouvernement: Votre peloton de directeurs, votre compagnie de receveurs , votre régiment de commis , tout ceci est nécessaire aujourd'hui, parce que vous ne savez pas utiliser vos gens comme ils doivent l'être, et que vous faites comme ce fermier qui avait un cheval pour porter les choux, un autre pour les carottes, un troisième pour les navets, et qui laissait chômer tous ceux dont la spécialité de légumes ne donnait pas.
Or donc, n'ayant qu'un seul hôtel de finances, je n'aurais qu'un seul directeur, qu'un seul receveur, qu'un seul inspecteur pour tous les services réunis. Chaque nature d'impôt serait divisée par bureaux, et à la tète de chaque bureau serait un homme spécialement instruit dans la législation de la partie qui lui serait attribuée.
J'aurais également pour chacune de ces parties, un ou deux bons vérificateurs, hommes également spéciaux. Quant aux commis, peu importe; j'exigerais seulement qu'ils sussent bien calculer, et écrire vite et lisiblement.
Les choses ainsi posées, voici comme je ferais fonc-
188 LETTRE DCCIV.
tionner la machine : Le directeur correspondrait seul avec le ministre ou le directeur général dont il serait le représentant; lui seul aurait la signature. Il n'aurait à à examiner et à traiter que les questions d'ensemble et d'une importance réelle. Il pourrait s'adjoindre un conseil composé de l'inspecteur et des chefs de bureaux.
L'inspecteur aurait le contrôle de toutes les branches des divers impôts.
Les contrôleurs et les vérificateurs auraient chacun leur spécialité. Le receveur n'aurait d'autres fonctions que de recevoir et encaisser les fonds, de payer les employés et d'acquitter les dépenses de toute nature.
Les commis ou expéditionnaires passeraient, selon les besoins du service, dans chaque division ou bureau.
Ces expéditionnaires ne seraient point à la solde de l'administration, mais bien à celle des chefs de bureaux, auxquels il serait accordé une indemnité à cet tffet. Ce serait parmi ces expéditionnaires qu'on choisirait toujours des candidats pour les divers emplois vacants.
Qu'on dise que ceci est impossible, je vous montrerai ce qu'on a fait à Paris. J'y ai vu aussi le temps où chaque branche d'administration avait un hôtel, et qu'il fallait courir tout Paris et perdre huit jours pour traiter une affairequ'on peut aujourd'hui terminer dansune matinée, et qu'on finira en une heure quand on voudra obliger les employés à être à leur poste et à travailler consciencieusement ou autant qu'ils pourraient raisonnablement le faire.
L'on arrivera à ceci en les payant d'après leur travail ou en raison de ce qu'ils auront fait. Sans doute il ne serait pas juste de ne leur rien donner quand, acciden-
tellement, il n'y aurait rien à faire ; mais ils auront un traitement fixe et, en outre, des remises calculées sur le nombre des affaires expédiées.
Après la simplification du personnel, je simplifierais le matériel. Nous avons, en impôt, la manie des formalités: nous voulons vérifier, nous voulons fouiller, nous voulons tripoter coûte que coûte, et avant qu'une livre de sel qui vaut trois liards puisse servir à saler un pot-au-feu, il faut qu'elle ait élé mesurée quatre fois, pesée six, enregistrée dix; et la livre de sel, réduite à trois quarterons par ce remuage, est déjà montée au prix de six liards de valeur avant qu'elle vous en ait rapporté un et qu'elle en ait donné deux au propriétaire. Et vous appelez cela administrer! Mais votre administration n'a oublié qu'une chose : c'est que le temps est le producteur universel, que c'est lui qui fait l'or; que le faire perdre au travailleur, c'est le grever d'un double impôt et ouvrir devant lui un gouffre, un puits absorbant.
Ce malheureux travailleur n'en est pas quitte pour les journées que lui ont fait perdre votre pesage, votre mesurage, votre jaugeage ou votre aunage, il tombe encore dans le griffonnage de vos commis, et à la moindre différence, à la plus insignifiante des erreurs, il lui pleut sur le dos, rapport sur rapport, enquête sur enquête, procès-verbal sur procès-verbal. Bref, vous avez occupé dix personnes pendant huit jours et usé trois bouteilles d'encre et une demi-rame de papier pour arriver à savoir si un kilo de sel qui manque dans un sac, en est sorti par l'ouverture ou s'est échappé par un trou.
Assez comme cela, car la moutarde, comme disent
190 LETTRE DCCV.
les bonnes gens, me monte au nez, et je pourrais vous dire des injures.
LETTRE DCCV.
Abbeville, 22 avril 1838.
Voilà bien les hommes I On les invite, ils acceptent, on les attend, et puis personne. Qu'ôtcs-vous donc devenu hier, mon bon ami? Pour vous, le dîner a refroidi deux heures, et le rôt a été brûlé. Oh! je vous en veux beaucoup, el pourtant
Ce n'est pas là, je le confesse, Contre vous mon plus grand grief.
Je vais dire où le liât vous blesse; Écoutez donc, je serai bref. Croyez que douze fois sur treize La louange n'est bonne à rien :
Un compliment nous rend bien aise, Un bon avis nous fait du bien.
Je ne vous louerai donc pas, tant s'en faut, et je vais faire une rude guerre à votre brochure en faveur des prohibitions. Homme de peu de foi, si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez donc aux faits, et mettez-vous bien dans la tète que vos prohibitions sont un bât qu'on meta l'industrie qui ferait bien d'autres progrès si, par la concurrence étrangère, on la forçait d'en faire. Mais qu'a-l-elle besoin de se gêner et de fabriquer du bon, lorsqu'on nous oblige à acheter ses produits quand même, ou quelque mauvais qu'ils soient?
Si vous étiez industriel, je vous dirais : défendez
votre saint. Mais consommateur, quel intérêt avez-vous à nous rejeter dans l'ornière et à y sauter avec nous?
Ce n'est pas assez de maintenir les prohibitions; on parle d'un nouvel impôt. Eh 1 bon Dieu, n'en avons-nous pas assez 1 Au surplus, il sera adopté comme les autres, car sous notre règne de liberté et d'égalité, on est toujours prêt à payer.
Procuste a parle*: sans murmure Le public s'étend sur le lit; On le bâillonne, on le torture, Et le coffre-fort se remplit.
Ici encore je dirai, non à vous qui, je l'espère, ne voterez pas pour celte carotte, mais au ministre qui la propose :
Grand ministre, en exploitant l'homme, Tu peux en tirer cent pour cent; Mais fût-il ta bêle <Je somme, Ne le. tond jamais jusqu'au sang.
Quant à vous, messieurs du public, je voudrais bien vous faire sortir de votre apathie. Montrez-vous donc un peu plus chatouilleux sur vos droits de citoyens, et faites aussi vos remontrances.
Quand tout vivant on vous enterre, De le souffrir vous auriez tort.
Lorsqu'on m'ccorchc, je sais braire, Oui, mes amis, et braire fort.
Ce sanglier, tout lourde bête Qu'il vous semble, s'il voit un ours, A bien soin, pour lui tenir tête, D'appeler les siens au secours.
LETTRE DCCVI.
Abbevîlle, 29 juilllet «858.
Ces rapprochements comparatifs entre des personnages placés dans des situations si différentes, sont rarement justes. Selon moi, il y a plus d'une chose à rectifier dans votre article.
Le roi actuel n'est pas ce que vous dites. Louis- Philippe a une volonté tenace, mais qui sait se ployer aux circonstances, et descendre une marche et même deux pour en monter trois.
Telle est sa politique, et elle ajéussi jusqu'à présent. Je n'assurerais pas pourtant qu'elle réussira toujours.
Quoi qu'il en soit, on ne peut nier qu'il n'ait le talent de gouverner, ou un certain savoir-faire, fruit d'une longue expérience. Sans celte science des hommes et des choses, il ne serait pas monté sur le trône, ou il n'y serait pas demeuré. Il avait contre lui l'Europe coalisée et les neuf dixièmes de la France; il les a vaincus. C'est quelque chose que cela. Son entêtement fut habile: c'est ici le courage de la paix, plus difficile cent fois que celui de la guerre.
C'est ce courage de la paix qui manqua à Napoléon qui avait tous les autres. 11 fut l'homme des grandes batailles, des grandes fondations, mais aussi celui des grandes sottises, et si grandes qu'on ne sait pas si le surnom de grand entêlé ne survivra pas à celui de grand homme qu'il avait mérité pourtant. Mais l'histoire est
rancunière: notre siècle, tout positif, sait compter quand il s'agit de dividendes; il dira que l'entêtement orgueilleux du héros impérial a, en définitive, plus coûté à la France en sang, en or, en liberté que les fureurs jacobines de Robespierre, de Marat et autres petits carnassiers. Ceux-ci ont tué les hommes en voulant tuer les abus. Napoléon a fait renaître les abus sans ressusciter les hommes ; bien au contraire, il en a tué plus qu'eux, et en nous enlevant, par son despotisme, les trois quarts du terrain intellectuel gagné par la Révolution, il a reculé de deux siècles l'émancipation de l'Europe.
En résumé, lisez l'histoire, et vous verrez que ce sont toujours les rois conquérants qui ont amené la ruine des États qu'ils voulaient agrandir, non au profit de ces États, ne vous y trompez pas, mais à celui de leur propre ambition ou ce que nous nommons la gloire. Le bel honneur de forcer les gens, le couteau sur la gorge, à s'appeler Russes quand ils sont Polonais, ou Hollandais lorsqu'ils sont Belges !
Croyez-moi, la gloire est un rêve, Et le sang qu'on verse, un poison.
Ne combattons plus par le glaive, Et nous vaincrons par la raison.
LETTRE DCCVII.
Abbeville, 6 août 1838.
Je crois, en effet, qu'on ne peut faire une pièce de caractère avec celui du naïf ou de la neuve. On a mis au v 9
LETTRE DCCVIÏ.
théâtre la fausse Agnès, mais on n'y a pas mis la véritable; pourtant elle y pourrait réussir. Si votre plan est fait, envoyez-le moi, je vous dirai ce que j'en pense.
Avant de tracer vos caractères, pénétrez-vous-en bien. La naïveté est l'expression simple d'une impression qui, elle-même, est simple : c'est la nature sur le fait, c'est la chose dite comme on la pense, dans sa simplicité primitive ou sa folie naturelle. Il y a la naïveté du crime comme celle de l'innocence; il y a celle de l'esprit comme celle de la bêtise.
Celle du style est aujourd'hui assez rare et assez peu estimée du public, parce que bien des gens la prennent pour l'ignorance ou la niaiserie. En voici un exemple cité par Grimm :
« Trois hommes voyageaient ensemble. Chemin faisant, ils trouvent un trésor. Ils étaient bien contents. Ils continuèrent de marcher; mais la faim les prit, et l'un dit: — Il faudrait avoir à manger, qui est-ce qui en ira chercher? — C'est moi, répondit un second, etc. »
En voici un autre que je tire de Métastase :
Ah! non lasciami, no, Bell idol mio.
Di chi mi fidero, Si tu m'inganni.
L'ouvrage de Silvio Pellico est presque partout un modèle de simplicité; c'est ce qui en a fait le succès. Les mêmes incidents, les mêmes idées présentés en style guindé, prétentieux, n'auraient fait d'ynpression sur personne.
Les anciennes épitaphes offrent quelquefois de bons traits de naïveté; en voici une qui ace mérite :
Cy-dessous gist monsieur Virgile, Fort hoooeste homme et fort habile.
Sur sa tombe un laurier est né.
Priez Dieu pour le trépassé.
C'est qu'à cette époque, on faisait de Virgile un chrétien, et qu'au onzième siècle, à Mantoue, on disait chaque année une messe pour le repos de son âme.
Tout le monde connaît l'épitaphe d'Antoine de Bourbon, père de Henri IV, tué au siège de Rouen, dans la tranchée, au moment qu'il satisfaisait un besoin :
Ami Français, le prince ici gisant Vécut sans gloire et mourut en pissant.
Voici celle qu'on a faite pour François Ier :
L'an mil cinq cent quarante-sept, Le roi mourut à Rambouillet D'un certain mal qu'il avait.
Parmi les naïvetés vraies, c'est-à-dire celles qui sont
bien l'expression d'un caractère simple, on pourrait citer les suivantes :
Un curé arrivant chez son évèque lorsqu'il déjeûnait, celui-ci lui dit : « Mettez-vous à table.— Non, répond le curé, c'est aujourd'hui jeûne, et d'ailleurs j'ai déjà déjeûné. »
« Mon mari est mort bien gentiment, disait une dame à sa voisine; on l'a bien gentiment enterré. » C'est Tallemand des Reaux qui cite cette historiette.
Il y a des naïvetés fort malignes et qui ne cachent qu'une méchanceté. Un gendre qui avait perdu son beaupère, négociant riche, dont il attendait la succession, pressait l'un de ses amis, poète émérite, de faire l'épitaphe du défunt. L'ami ne savait trop que dire du bonhomme, mais le gendre insistait. Enfin, l'ami s'exécuta, et voici son quatrain :
19 fi
LETTRE DCCVIII.
Là, sous ce monument, Mon beau-père repose.
Je n'ai pas fait la chose, Mais j'en suis bien content.
Charles X reprochait à M. de **, grand-maître des cérémonies, le désordre de la pompe funèbre de son frère. « Ah ! sire, lui répondit celui-ci, soyez sûr qu'à la première » Il se retint, mais chacun riait déjà.
La naïveté peut apparaître aussi dans les gestes. Un curé bas-breton, faisant la procession de la Vierge, portait lui-même sa statue, et chaque fois qu'il voulait prendre une prise de tabac, il la mettait sous son bras.
J'en ai vu un autre, saint homme s'il en fut, mais très-vif et un peu rustique, qui, s'avançant le Saint- Sacrement à la main, allongeait des coups de pied au derrière des enfants de chœur qui, selon lui, ne marchaient pas assez vite.
On pourrait étendre ces citations, mais elles suffiront pour vous prouver que la naïveté de votre personnage peut apparaître non-seulement dans ses paroles et ses écrits, mais dans ses manières.
Bon courage donc, et surtout réussite.
LETTRE DCCVIII.
Abbeville, 9 août 1838.
A Mme LA COMTESSE DE PELET.
La lettre de faire part du mariage de mon frère Jules vous a certainement été adressée, ma chère cousine : ainsi
nous ne m e i lions pas les reproches que vous nous faites.
Jules a épousé, le 28 mai de celte année, Mlle de Cléniens de Graveson, fille de feu Jean-Baptiste de Clénicns marquis de Graveson et de dame Lucile-Rosalie d'Eyragues, fille du marquis d'Eyragues.
Ma nouvelle belle-sœur est née le 1er décembre 181$, à Marseille, d'une très-ancienne famille. Deux petites villes ou bourgs de Provence, Graveson et Eyragues, portent les noms de son père et de sa mère. C'est une jolie personne, spirituelle et fort distinguée.
Ses sœurs sont toutes bien mariées: l'aînée est la baronne de Pardaillan; la seconde, la comtesse de Pérochèle; la troisième, Mmedc Montval; la quatrième, Mme de Bussy. MM. de Pardaillan et de Montval sont ou ont été militaires.
En examinant les papiers de famille, j'y ai remarqué quelque chose d'assez bizarre : l'un de nos parents, le baron de Cazes, avait été tué en duel par un marquis d'Eyragues, officier comme lui, père ou grand-père de la mère de ma belle-sœur. Si vous étiez homme, je ne vous dirai pas cela, de peur qu'il ne vous prît fantaisie d'aller venger votre ancêtre (1).
Il y a quelque temps, étant ici à un bal, chez la marquise de Fléchin, je voyais danser ma nièce, Mme de Vicq, avec un capitaine d'état-major nommé M. de la Barre, petit-neveu du chevalier de la Barre brûlé à Abbeville sur l'accusation d'avoir porté un coup d'épée à un crucifix. Or, ma nièce est petite -fille de M. de Soyecourt, que la tradition, à tort ou à raison, accuse
(I) La comtesse de Narbonne-Pclct clait née de Cazes de la Bove.
198 LETTRE DCCVIII.
d'avoir, comme magistrat, contribué à la condamnation du chevalier.
M. d'Étalonde, depuis aide-de-camp du grand Fré- . déric, fut également condamné comme complice du chevalier et brûlé en effigie. On prétend que caché dans une maison voisine, il assista à sa propre exécution.
Voltaire a écrit un volume sur cet auto-da-fé que le clergé, dit-on, voulut empêcher, mais qui eut lieu sur l'insislance du parlement.
J'ai, chez moi, l'un des bras du christ qu'a frappé le chevalier de la Barre. Je le montrais au curé-doyen d'Abbeville et à un des grands-vicaires d'Amiens : — De notre temps, dit le curé, cela n'eût entraîné que quinze jours de prison. — C'est vrai, reprit le grand-vicaire, et ça ne valait pas davantage, car le malheureux enfant n'avait que dix-huit ans.
Ce que c'est que la différence des temps ! En résumé, l'opinion de l'époque était qu'il y avait eu de la passion dans cette affaire, et que la brouille qui existait entre le clergé et le parlement avait été la cause de l'exécution du chevalier. Le clergé l'avait fait condamner, mais la condamnation prononcée, il prêcha l'indulgence pour rendre odieux le parlement, et le parlement maintint son jugement en haine du clergé.
Tels furent les on-dit du temps. Sont-ils l'expression de la vérité? — C'est un mystère que je ne me charge pas de résoudre.
Abbeville, 16 août 1838.