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INAUGURATION DU MONUMENT DE BAUDIN

dans rintelligence de ce peuple; bref, la statue paradoxale, en équilibre instable sur le bord d'un abîme, le Janus à deux faces, celle de Tordre, celle du désordre : admirable monument pour le péristyle du manoir à l'envers où l'on a fait la gageure de loger une grande nation. — Ajoutons, pour ne pas calomnier notre peuple, qu'il aime dans cette image héroïque le rappel d'un beau courage, d'un sacrifice magnanime à une cause perdue. Aussi bien, sur nos places encombrées par les effigies de tant de bavards, d'importants et d'importuns, nous saluerions de tout cœur la statue du brave Baudin, si, pour une autre raison que je vais dire, elle n'était pas boiteuse et incomplète.

On vient de publier une lettre du lieutenantcolonel Meyret, qui servait au 3 décembre dans le régiment chargé d'enlever la barricade du faubourg. Un accent de vérité, triste et sage, se fait reconnaître dans ce récit d'un témoin oculaire. Il rend hommage à Baudin : « Nous étions les premiers à déplorer la mort du bon citoyen qui,

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après tout, avait fait son devoir, comme nous, soldats, nous avions fait le nôtre ». Les officiers n'aperçurent ni Scliœlcher, ni Madier deMontjau; ils ne parlementèrent qu'avec Baudin. Si celui-ci s'avança seul, son mérite s'en accroît. Sauf en ce qui concerne le rôle prêté aux autres députés, la lettre du colonel Meyret concorde avec les versions de source républicaine, avec la narration d'Eugène Ténot.

Je viens de le rouvrir, après tant d'années, mon vieux ïénot, l'évangile de notre jeunesse. Nous y apprenions à détester l'empire. Je ne l'ai pas rouvert sans émotion, le bouquin fripé, acheté au sortir du collège, tout chaud encore des belles haines de nos vin^i-t ans. La vie et l'étude de l'histoire enseignent à ne haïr personne, à chercher uniquement la vérité. N'importe : une première haine, c'est comme un premier amour; cela passe vite, mais cela aussi laisse la bonne odeur et la griserie de la jeunesse sur les pages du vieux livre complice.

Donc, toutes les dépositions s'accordent sur les faits essentiels : la troupe ne fut ni brutale, ni provocatrice; elle attendait patiemment au pied

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de la barricade, tandis que les officiers s'efforçaient de persuader ceux qui leur barraient la route. « Nous sommes le Droitl s'écria Baudin. — Nous sommes le Devoir, laissez-nous passer », répondit le capitaine Henri. Dialogue tragique, où sont résumées en deux mots toutes les angoisses qui déchirent la raison et le cœur dans les ténèbres des guerres civiles. — Un coup de feu partit de la barricade, foudroya un soldat : ses camarades ripostèrent, Baudin tomba.

Je n'ai pas, et je le regrette, le loisir de rechercher sur les états du 11)*" de ligne le nom et la provenance du petit soldat tué le premier. C'était sans doute un enfant du peuple, pris par la conscription dans quelque village lointain, parfaitement ignorant des dissensions politiques. On ne lui avait appris qu'une chose, l'obligation d'honneur où il était de mourir à son poste, en toute occasion, sans même faire un geste pour défendre sa vie avant que ses chefs l'eussent commandé. On lui avait appris que l'intégrité de la patrie dépend de l'obéissance à ce précepte fondamental. Le représentant Baudin était du moins soutenu dans son sacrifice par la fièvre de ses convictions,

par la grandeur de son rôle ; il avait joué sa destinée au jeu féroce et parfois lucratif de la politique, il avait perdu, il payait. Le petit soldat anonyme n'avait pas d'opinion, pas d'intérêt au jeu; rien à gagner pour lui, rien à attendre des réparations de l'histoire; il n'était soutenu que par la froide notion du devoir. S'il avait su parler comme l'autre, il eût pu dire, lui aussi : « Vous allez voir comment on meurt pour un sou par jour! »

Ne pensez-vous pas que les promoteurs de la statue auraient fait œuvre de justice, une œuvre vraiment nationale et démocratique, s'ils avaient réuni sur le même piédestal les deux victimes, le représentant Baudin et le petit soldat? N'était-ce pas le cas, après un demi-siècle, de réconcilier dans une étreinte fraternelle le Droit et le Devoir, ces deux moitiés de la conscience publique un instant séparées? Cette conscience demeure inquiète, malgré tout, devant le monument boiteux où l'on a oublié l'autre héros, le plus modeste, le plus digne de respect et de pitié. Montrez-nous la double image d'où tomberait une haute leçon d'équité, de pardon mutuel : nous irons tous la

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saluer avec ce contentement parfait que donnent au cœur et à l'intelligence les inspirations touchantes, les larges vérités.

Ce que le ciseau du sculpteur n'a pas fait, la parole peut le faire. Les plus hauts personnages de l'État vont parler au pied de cette statue. Démocrates, ils ont coutume de louer les humbles dévouements; ils ne perdent pas une occasion d'exhorter nos soldats au culte des vertus militaires, la discipline, l'abnégation. Il y aura parmi ces orateurs des hommes à qui nul ne refuse une rare valeur intellectuelle; leur sens intime ne juge pas autrement que le nôtre ce douloureux désaccord qui mit en conflit deux principes également vrais, également respectables. Ils se doivent à euxmêmes de redresser et de compléter le monument mal équilibré. Notez que ce juste partage de louanges ne gênerait en rien les anathèmes obligés qu'ils déverseront sur « l'homme de décembre » ; ils ont assez de ressource dans leur dialectique pour lui imputer à crime l'une et l'autre mort.

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Nous attendons leurs discours avec curiosité. Auront-ils le courage de glorifier à l'égal de Baudin, défenseur tlu Droit, le petit soldat, martyr du Devoir?

S'il ne l'ont pas, ils nous permettront de sourire quand ils reparleront à nos soldats d'obéissance et de dévouement. Sous le bruit des applaudissements, un malaise secret troublera toutes les consciences droites. La foule aura le sentiment qu'une fois de plus, sur la place publique, — dans le tintamarre des paroles tonitruantes, des batteries de grosse caisse, des coups de pistolet, zim! boum!... — on lui débite un orviétan auquel ne croient ni celui qui fait le boniment, ni ceux qui l'écoutent avec un scepticisme chaque jour plus incrédule.

Décembre 1901.

Il est dit au Livre des Rois que les officiers de Saûl, voyant leur maître agité par des vapeurs malignes, cherchèrent un musicien habile à toucher du kinnor. Ils amenèrent au roi neurasthénique un jeune pâtre de Bethléem, bon cithariste, de mine aA^antageuse et d'esprit délié. Dans le temps que Saûl souffrait de son accès, le harpeur jouait les airs qui apaisent l'âme; le malade en recevait beaucoup de soulagement : ainsi se fonda la grande fortune du petit David.

Ce fut à peu près l'histoire de M. Robert de Keudell, conseiller intime et musicien attitré de M. de Bismarck. Elle nous est contée dans le livre intéressant, Bismarck et sa famille, où l'ancien ambassadeur vient de consigner ses souvenirs.

Pianiste excellent, il s'était donné pour mission de calmer les nerfs exaspérés du ministre; rien, pensait-il, ne pouvait mieux remplir et honorer la vie d'un loyal Allemand que cet emploi patriotique du don musical. — « Si le chancelier de l'Empire était resté sensible à la musique, comme il le fut étant ambassadeur, ministre et chancelier de la Confédération, je ne serais pas allé à l'étranger en 1872. J'aurais considéré comme une tâche importante de ma vie de continuer à récréer l'esprit du grand homme, comme j'en avais eu le bonheur pendant une série d'années. »

Mais la sensibilité musicale de Bismarck s'émoussa, et M. de Keudell alla occuper en 1872 la légation d'Allemagne à Constantinople. Ce fut là que j'eus l'honneur de le connaître : je le retrouvai plus tard dans son ambassade à Rome. Quiconque a vu M. de Keudell au piano ne peut oublier les contrastes saisissants dont il nous donnait le spectacle. Les deux Allemagnes se manifestaient en lui, celle des réalités brutales, celle des rêves mystiques. La transfiguration soudaine de cet amateur passionné, lorsqu'il attaquait son instrument, passait toutes les imagina-

lions qu'on s'en pourrait faire. Il était taillé à la ressemblance de son chef, sur le grand modèle des cuirassiers poméraniens : l'air froid et dur, les mains énormes et lourdes, uniquement faites, semblait-il, pour pétrir une garde de sabre. Quand ces mains s'abattaient sur le clavier, on eût dit qu'il leur poussait des ailes : allégées, frémissantes, elles voltigeaient sur les touches; un ravissement ineffable attendrissait les traits rudes du géant, l'acier bleu des yeux se fondait dans une extase céleste. Un soldat-bureaucrate de la vieille Prusse métamorphosé en séraphin — un Prussien libéré par Euterpe, aurait dit Henri Heine — tel je le revois en lisant le volume où il nous entretient de ses deux passions : la musique, et la gloire de son terrible patron.

Parmi les collaborateurs du premier degré, nul n'entra plus avant que M. de Keudell dans la confiance de cet homme escarpé. Le conseiller doublait son collègue Abeken, ce bourreau de travail, dans le labeur de jour et de nuit à la

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chancellerie. Il était l'ami de la maison, sur un pied d'intimité où ne pouvaient prétendre les serviteurs d'une extraction moins relevée, un Mau-, rice Busch, un Lothaire Bûcher. Cependant son livre ne nous apporte pas de révélations inédites sur les événements publics : c'est un panégyrique perpétuel : le grand homme, paré de toutes les vertus, a toujours raison dans tout ce qu'il dit et fait. Mais la physiologie de Bismarck, sinon sa politique, est abondamment éclairée par cette nouvelle biographie.

Du jour où il quitta sa libre existence aux champs pour se condamner au travail de bureau, ce forestier d'un tempérament si robuste ne fut plus qu'un paquet de nerfs détraqués. Avec une force de résistance prodigieuse, sa longue vie se traîna dans un perpétuel martyre. Chaque contrariété morale se répercutait dans son organisme en souffrances physiques; un vote hostile du Landtag, une résistance du Roi, une cabale à la Cour ou au conseil des ministres, ces désagréments fréquents avaient pour effets immédiats des névralgies faciales, des douleurs intolérables dans les pieds, la disparition totale du sommeil. Il ne

retrouvait l'équilibre des fonctions animales et la vigueur première que dans les bois de Varzin, pour de courts moments, ou dans les fatigues de la guerre.

Lorsque M. de Keudell se donna corps et âme à ce maître difficile, en 1863, le savant docteur Neumann vint le prévenir amicalement. — « Bismarck, me dit-il, souffre d'une grave maladie nerveuse et m'a fait parfois l'effet d'un irresponsable... Parmi les diplomates à Berlin prédomine l'opinion qu'il a les nerfs malades, et qu'il n'en a plus pour longtemps à vivre, parce qu'il ne ménage pas ses forces... » — Sur ce point comme sur bien d'autres, l'bomme que les diplomates enterraient devait mettre leur flair en défaut.

M. de Keudell se flatta de traiter victorieusement la névrose par le piano. Ce n'était point que Bismarck fut comme lui un mélomane convaincu. Pour le chancelier, la musique n'avait pas sa fin en elle-même; elle était tour à tour un calmant et un stimulant de la pensée, une atmosphère où il faisait mieux ce qu'il avait à faire. Il l'écoutait après dîner en fumant, en lisant, parfois en écrivant dans une autre pièce. Les deux hommes

se rencontrèrent pour la première fois en 1846, à une séance musicale donnée par le jeune amateur chez M"^ de Puttkamer, fiancée à Othon de Bismarck. — « Je jouai une longue sonate de Beethoven [fa mineur), et, à la finale, d'un mouvement très passionné, je vis une larme hriller dans l'œil de Bismarck... Peut-être qu'un souvenir l'émouvait, car jamais depuis je n'ai constaté que la musique eût sur lui un effet de cette puissance. »

On trouvera dans ces souvenirs sur la famille de Bismarck d'agréahles et suggestifs tableaux d'intérieur. Quelques amis de jeunesse se réunissaient le soir dans le salon de la Wilhelmstrasse, autour de M""" de Bismarck; M. de Keudell s'asseyait au piano et jouait ce qu'on lui demandait : il avait dans la mémoire tout le répertoire de Beethoven, de Bach, de Mozart. La maîtresse de la maison offrait à ses invités des viandes froides et de la bière; elle entrebâillait sans bruit la porte du bureau où travaillait son mari, « afin que l'harmonie le stimulât pendant qu'il écrivait ». Une autre porte s'ouvrait sur la salle d'étude des enfants : la mère les surveillait; à l'heure de leur

coucher, sa voix s'élevait : « Petits, au lit! » Puis, elle revenait timidement au cabinet où le solitaire agitait les dés de fer du Destin; quand elle le voyait trop las, l'épouse s'enhardissait à éteindre la lampe pour le forcer à prendre un peu de repos.

Ces tableaux se rapportent aux années où YEvohé d'OlTenbach menait dans Paris la joyeuse sarabande. Nos plus fortes têtes s'abandonnaient à la griserie des refrains endiablés. J'en ai subi le charme; et, ne l'eussé-je pas subi, j'ai trop l'horreur des clichés imbéciles pour reprocher à nos aînés cette légèreté d'humeur qui n'a fait qu'empirer, avec moins de bonne grâce et plus d'hypocrisie, chez leurs détracteurs professionnels. Mais on ne peut s'empêcher de songer que deux conceptions de la vie, deux esprits bien différents se manifestaient à la même heure, avec ces deux musiques, dans le salon bourgeois de la Wilhelmstrasse et au foyer élégant des Variétés. A Paris et à Berlin, deux politiques se développaient sur l'accompagnement en sourdine des deux leitmoiice. Il faut bien croire que le plus sémillant de ces motifs, le plus tentateur et le plus facile, n'était

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pas celui qui prépare le mieux les nations aux rudes épreuves, aux grands triomphes.

« C'est Beethoven qui convient le mieux à mes nerfs », disait toujours M. de Bismarck quand son musicien lui demandait ses préférences. Elles allaient ensuite à Schuhert et aux œuvres les plus passionnées de Chopin. Lui jouait-on du Schumann, il se hornait à dire : « Très joli. » Après les auditions de Bach, il ne disait rien : « il avait l'hahitude de garder le silence, comme pour percevoir les échos intérieurs de la musique ». Il goûtait moins Mozart et revenait à son propos : « Je préfère mon petit Beethoven. »

Pour ce fougueux Imaginatif, les mélodies n'étaient qu'un thème sur lequel il hrodait ses visions intérieures. Un caprice de Mendelssohn lui représentait un agréahle voyage sur le Rhin; un autre, « la course inquiète d'un renard. » Telle sonate évoquait « un cavalier de Cromwell qui s'élance hride abattue dans la mêlée en se disant : « Il faut mourir! » M. de Keudell note religieuse-

ment ces interprétations fantaisistes ; un ps}xhologue y trouverait les éléments d'une étude curieuse sur cette imagination constructive, où chaque sensation créait immédiatement des images précises, individuelles.

Bismarck n'allait jamais au concert. « Le prix du billet et l'étroitesse de la place lui gâtaient son plaisir. Rien que Fidéc de payer pour entendre de la musique lui répugnait. Selon lui, c( la musique devait se donner gratuitement, comme l'amour. » — Opinion très saine, en vérité.

Lorsque le quartier général s'installa à Versailles, en octobre 1870, M. de Keudell se mit en quête d'un piano : « Rarement, dit le chef, l'Office extérieur a eu une si bonne idée. » Le chancelier avait-il- un instant de loisir, le soir, il écoutait en fumant les symphonies que ponctuait la canonnade du Mont-Yalérien. Il redemandait souvent la sonate en fa mineur de Beethoven, celle qui lui avait arraché une larme à la première audition, vingt-cinq ans auparavant : « Ce sont comme qui dirait les luttes et les sanglots de toute une vie », répétait alors Bismarck. Après quoi il allait supplier son maître de faire enfin commencer le

bombardement de Paris. — L'bomme est décidément une machine très complexe, où grincent des ressorts contraires. — Au soir de la signature de la paix, le chancelier se fit jouer la marche de Holienfriedberg, propriété du régiment des cuirassiers poméraniens.

A Berlin, il ne fréquentait pas l'Opéra; le conseiller-pianiste, promu ambassadeur, nous a dit pourquoi le prince le laissa partir et renonça en 1872 aux soirées musicales; il en donnait pour raison que les mélodies le poursuivaient jusque dans la nuit et l'empêchaient de dormir. A cette époque, M. de Keudell n'était pas encore familier avec les œuvres de Wagner. Bismarck avait pu entendre les premières à Francfort, « non sans quelques velléités de révolte » ; il en ignora la suite : son guide habituel ne l'avait pas conduit dans ce monde nouveau. Chose étrange! Les deux Allemands qui composaient, chacun à sa façon, la (( musique de l'avenir», travaillèrent côte à côte sans se connaître jusqu'au moment de leurs victoires parallèles. Notre biographe rapporte une lettre du chancelier à Wagner : c'est un remerciement pour une poésie dédiée à l'armée aile-

mande et où Bismarck était personnellement glorifié. La lettre est datée de Versailles, 21 février 1871 : entre les éloges dictés par la politesse plus que parla conviction, une phrase se détache qui emprunte à cette date sa cruelle signification : « Vos œuvres aussi ont, après une lutte acharnée, vaincu la résistance des Parisiens ».

Cette phrase grosse de sous-entendus me revenait à la mémoire, l'autre soir, tandis que j'ohservais les Parisiens dans leur salle d'Opéra. Siegfried les immobilisait dans un enchantement religieux, évidemment sincère chez beaucoup, imposé aux autres par le rite. Avec une application dont on ne les eût jamais crus capables, ils écoutaient le lent et sévère développement d'une œuvre qui n'est, à proprement parler, qu'un long intermède musical entre les deux actions dramatiques qu'elle relie dans la Tétralogie. Œuvre pénible au début, inintelligible à qui ne tient pas les deux bouts de la chaîne, ce qui a précédé et ce qui suivra. Faute de cette préparation, la grâce efficace peut seule inté-

resser des Parisiens aux sentiments troubles, à la condition bizarre de cet orphelin, fils de son oncle et de sa tante, et qui va s'élancer dans le feu à la conquête d'une autre tante, victime des inconséquences de son vieux père, le grand-père du jeune sauvage, par qui la vierge sera enfin désimmortalisée... Il est permis de croire que plus d'un profane s'échapperait avant la fin du premier acte, ou qu'il se risquerait tout au moins à tousser dans les ténèbres, s'il n'avait pas lu sur l'affiche le nom révéré de Wagner. Mais non : solides au poste, recueillis et fervents comme on ne l'est plus guère à l'église, tous tiennent bon sous les explications embrouillées du gnome et de son nourrisson.

Ce crédit de respect et d'admiration sans réserves s'explique, il se justifie par le prestige du génie qui nous a réduits sous son pouvoir souverain. Tant de fois, et par tant de voies, il s'est emparé de nos intelligences, de notre sensibilité! Nul doute que ce prodigieux dispensateur de joies nouvelles n'eût triomphé à la longue des résistances. Mais on ne m'ùtera pas de l'idée que ses conquêtes furent hâtées, facilitées, par d'autres conquêtes qui enveloppaient, pour ainsi dire, et

propageaient les siennes. Tout se tient, il y a des rapports cachés entre les choses, une corde où s'assurent mutuellement les ascensionnistes d'un même groupe, lorsqu'ils gravissent les sommets dangereux. Siegfried forge dans la joie l'épée de la jeune Allemagne triomphante : elle lui donnera l'or, la gloire, toutes les séductions; Wagner ne nous a pas caché le sens qu'il mettait dans son mythe. Cette épée a frayé le chemin à Siegfried, elle exerce sa part de fascination dans le succès qu'il doit à sa vertu propre d'œuvre d'art. Quand nos Parisiens l'écoutent marteler son daive. le glaive de Sadowa et de Sedan, ils subissent à leur insu la domination de la force victorieuse. Elle corrobore les exploits de l'art pur, elle en affermit la prise sur des imaginations qu'il n'eût peut-être séduites qu'à demi. — « Vos œuvres aussi ont vaincu... »

Il était bon de le rappeler aux wagnériens enthousiastes : non certes pour leur reprocher cette largeur dans l'amour du beau qu'il faut défendre contre toutes les étroites rancunes! Mais si quelques-uns d'entre eux sortent de l'Opéra avec un mépris altier pour les œuvres de l'épée.

ceux-là ont bien mal compris le symbolisme de leur maître : dans l'intrépidité du héros, dans la poussée commune de la race, le poète qu'ils admirent a exalté la force des armes, la force indissolublement mêlée à toutes les manifestations supérieures de la vie, la force mère et nourrice de tous les succès, jusque dans le monde idéal où le succès semble ne relever que du génie individuel.

Janvier 1902.

On A-a glorifier dans une même apothéose le

xix" siècle et le poète colossal qui l'exprima.

Carmen secidare : pour peu que l'on détournât

de son véritable sens la belle rubrique latine, nul

titre ne conviendrait mieux, semble-t-il, à l'œuvre

où Victor Hugo fondit les contradictions de son

temps. On exaltera surtout dans cette œuvre

le résonnateur universel d'un siècle, 1' a écho

sonore » qui en a rendu toutes les vibrations. Ce

sera bien jugé, sauf en un point : et il n'est pas de

médiocre conséquence. Hugo resta indifférent à

l'essor scientifique d'où ce siècle a tiré tant de

lustre, n n'a guère parlé de la science que pour

la railler :

Ta science est l'ànesse Qui va, portant sa charge au moulin de Gonesse, Sans savoir, en marchant front bas etFoeil troublé, Si c'est un sac de cendre ou bien un sac de blé...

Dans l'immense ménagerie où il s'approvisionnait d'antithèses et de métaphores, l'àne figure les savants comme le tigre symbolise les rois. Mages, penseurs, poètes et prophètes sont pour lui les seuls ouvriers du progrès humain. S'il leur adjoint des calculateurs, c'est qu'ils ont regardé les astres, c'est que leurs noms légendaires enrichissent l'hémistiche, fournissent des rimes somptueuses, et surtout qu'ils servent en tant que bons marteaux pour frapper sur l'Eglise. Pythagore, Ptolémée, Copernic, Galilée roulent pêle-mêle dans l'avalanche des nomenclatures où le prodigieux énumérateur s'éjouit au bruit des syllabes nombreuses. Mais l'homme de nos jours qui arrache à la nature ses secrets, le patient esclave des méthodes expérimentales, Hugo n'en avait cure; ce professeur n'a rien d'effarant, rien de plastique ni de théâtral : le vieux poète continuait de voir en lui, avec des yeux d'écolier, lemagister, le cuistre sur qui l'on daube.

Bref, le grand Imaginatif fut insensible à l'austère beauté de l'esprit scientilîque. Des centaines de vers témoignent de son dédain sceptique pour les besognes prudentes qui s'inspirent de

cet esprit. Notre démocratie, de plus en plus dressée à révérer la science comme sa dernière religion, va se prosterner devant l'inconoclaste qui a flagellé de ses énormes ironies la déesse officielle. Tel autre a été lapidé pour de moindres blasphèmes. Mais n'est-il pas entendu que dans l'œuvre dllugo, ce grand bazar du génie, chacun se sert à sa guise, choisit ce qui lui plaît et refuse de voir ce qui le contrarie?

C'est bien ainsi qu'il en faut user avec ce large, trouble et glorieux patrimoine, f.e père Hugo demeure le lyrique souverain de tous les temps. Xul d'entre nous n'aurait le pouvoir, nul n'aurait le courage impie de rabaisser celui qui joua du verbe avec une telle puissance que tous nos sentiments sont désormais inséparables des expressions qu'il leur imposa. Nous Tavons tant aimé, le berceur.de notre jeunesse, le compagnon de notre vie, le fleuve où nous vîmes passer toutes les images qui nous enchantèrent! Nous devons pourtant tenir compte de la haute région sur laquelle il n'a pas débordé : on ne saurait prétendre que l'œuvre d'Hugo soit la somme d'un siècle qui fut avant tout le siècle des grandes

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découvertes et des grandes applications de la science. Le mage n'a pas su voir les merveilles que nous montre le moderne magicien.

Ces réflexions me venaient hier sur le pont du Saint-Louis, vaisseau amiral de l'escadre mouillée au golfe Juan. On y procédait à des expériences de télégraphie sans fil. Ce service est confié à un jeune enseigne, désigné par la réputation précoce qu'il s'est faite dans les sciences physiques. Le trahirai-je en disant qu'il y soutient un nom illustre dans les armes, dans les lettres, dans la politique? Son lahoratoire est une petite cahine de deux mètres carrés où sont disposés les appareils enregistreurs. La dynamo du hord y envoie le courant électrique à une hohine. Vous vous croiriez dans un poste télégraphique ordinaire : la hande de papier se déroule sous le cylindre, se couvre des notations usuelles du système Morse. On sait que l'agent du phénomène est un tuhe de verre, guère plus grand qu'un cure-dent : il contient de la limaille métallique qui possède la

propriété de laisser passer ou d'interrompre le fluide, selon qu'elle est au repos ou ébranlée par le choc d'un percuteur. Au-dessus de la cabine, un fuseau de fils monte à la pomme du grand mât, se relie aux réseaux aériens qui font flotter sur le cuirassé une façon de toile d'ciraignée. De l'intérieur de la cabine, l'opérateur envoie les décharges électriques dans ces réseaux : ils répandent et reçoivent les ondes hertziennes; la communication s'établit avec les autres bâtiments de l'escadre.

On n'attend pas que j'entre dans les détails techniques sur le fonctionnement de la télégraphie sans fil. Les hommes de science auraient trop beau jeu à me prendre en faute. Ils ont d'ailleurs expliqué le principe et les applications de leur nouvelle conquête. Mais par cela même qu'elle est dans la période de divination et de tâtonnement, les profanes peuvent s'enhardir à hasarder leurs conjectures dans un domaine où tout est encore conjectural. — Nous tenons quelques résultats, disent les mieux instruits, mais nous n'y comprenons pas grand'chose; les faits que nous observons ne s'accordent pas toujours avec les notions théoriques ; plusieurs de ces faits vont

à rencontre des lois qui devraient les gouverner. — Dans cette aube naissante où la science exacte de demain s'arrache aux ténèbres, nous sommes comme les anciens vis-à-vis des phénomènes naturels qu'ils commençaient à pénétrer: nous revenons aux âges où ces miracles mal expliqués appartenaient de plein droit aux méditations du philosophe, aux rêveries du poète. Notre ignorance ne risque guère à divaguer sur des matières où les savants proclament que tout est pour eux incertitude, indice obscur d'incalculables révélations dans l'avenir.

Période délicieuse, j'imagine, pour le savant lui-même. Il entre en chasse, il cherche, il erre, il aperçoit des lueurs, retombe dans la nuit, se désespère, reprend courage à l'illumination soudaine qui éclaire sa voie. Ce sont les émotions de Colomb, lorsqu'un monde nouveau surgissait devant lui à la place où il cherchait Cipango, lorsque ce monde grandissait, dessinait ses contours dans la brume où la Sainte-Marie poursuivait le surprenant fantôme. Ainsi à bord du Sailli-Louis. Un jour les communications sont faciles, claires, intelligibles comme celles du

vieux télégraphe : le lendemain tout est brouillé, confus. Tel échange de pensées se fait à grande distance, qui ne se reproduira plus dans les mêmes conditions. Tantôt on sait exactement qui parle, à qui l'on répond: tantôt ce sont des interpellateurs inconnus, les paroles dégelées, venues on ne sait d'où, que le héros de Rabelais entendait dans l'air autour de sa nef. Quand les expériences réussissent à souhait, on peut causer simultanément avec plusieurs vaisseaux : chacun a sa voix, son diapason, pour ainsi dire, repéré après une série d'essais, sur une échelle graduée : le galvanomètre indique dans une certaine mesure à quel interlocuteur on a affaire.

Le mj'stère devient plus irritant, plus passionnant lorsque le navire est en marche. Croise-t-il un passant lointain, invisible sous l'horizon aux investigations de la vigie ? Il en est averti par le récepteur télégraphique. Parfois la conversation s'établit avec ce passant; le plus souvent, on est seulement prévenu de sa présence. Qui est-il? Ami? Ennemi? Nul ne peut savoir. Quelqu'un passe dans le mur, comme on dit à l'Ambigu. Le phénomène est alors fort semblable à ces prcssen-

timents physiques qui nous révèlent l'approche d'une personne. Phénomènes du même ordre, peut-être : qui sait combien de faits, attribués à d'obscures influences magnétiques, s'éclaireront peu à peu en rentrant dans la catégorie ouverte par l'étude des ondes hertziennes?

On me conte les bons tours joués à l'escadre ennemie et rendus par elle, aux dernières grandes manœuvres de la flotte. On surprenait quelquesuns de ses secrets, on lui en livrait aussi : les deux partis se provoquaient réciproquement à de fausses manœuvres, par suite de méprises sur l'identité de l'interlocuteur qui tendait le piège. Jeu dangereux encore, avec ces émissions traîtresses dont on n'est pas maître. Mais on gagne chaque jour quelque assurance, on coordonne les résultats acquis. Ayons confiance : rappelons-nous l'enfance récente du magnétisme, quand Volta et Galvani tâtonnaient avec la force occulte qu^ils venaient de découvrir. Leurs successeurs ont domestiqué la fée Electricité; mais elle n'obéissait jusqu'ici que tenue en laisse, au bout du fil. Yoici qu'on l'apprivoise en liberté : elle obéira de même au génie de Thomme, n'en doutons pas.

La cabine contient un petit récepteur téléphonique, dans une boîte dont la dimension n'excède pas celle d'un appareil portatif de photographie. L'onde électrique impressionne la membrane du téléphone; on n'y entend point de paroles, mais une légère « friture », où l'on discerne avec un peu d'habitude des longues et des brèves, de quoi composer des signaux qui ont un sens. C'est l'embryon d'une acquisition plus stupéfiante que toutes les autres; et je viens de lire dans un journal qu'on fait à Paris des expériences de téléphonie sans fil.

Il n'est pas excessif d'avancer que ces nouvelles inventions de la science, si elles se perfectionnent et passent dans la pratique, changeront le monde plus que n'ont fait la poudre à canon et l'imprimerie. Imaginez, si vous le pouA^ez, les modifications qui se produiront dans les rapports sociaux, dans les mœurs, dans tout notre train de vie, quand la fable du Diable boiteux deviendra cette réalité : la conversation particulière de deux personnes entendue par quiconque le voudra, dans

un rayon d'une certaine étendue. Et cela sera, du moment où le principe est acquis. Nous en avons pour t:arant le succès pratique d'autres inventions tout aussi merveilleuses, tout aussi invraisemblables à l'origine.

J'assistais, il y a douze ans, pendant l'Exposition de J889, aux premières expériences faites sur l'onde hertzienne : nul ne pensait alors qu'il y eut autre chose qu'un amusement scientifique dans les étincelles que nous obtenions à vingt pas du laboratoire.

Une fois de plus, je me confirme dans une idée qui m'est chère. La science est de nos jours la seule ouvrière efficace des grandes révolutions. Les braves gens qui pérorent dans le cirque sans fenêtres se persuadent qu'ils font les lois, qu'ils influent sur les mœurs, qu'ils déchaînent les révolutions. Nous sommes assez badauds pour les en croire sur parole. Cependant la figure de l'avenir est modelée dans quelques laboratoires, par quelques savants. Toute l'histoire du xix^ siècle nous enseigne que ceux-là seuls ont transformé radicalement les sociétés, qui en bouleversèrent la structure par l'introduction de la vapeur, du

machinisme, de l'électricité. Cent législatures, cent tyrans bons ou mauvais ne changeraient pas l'essentiel de la vie autant que le pourront faire la télégraphie et la téléphonie sans fil.

En vérité, la Fille sauvage a fait du chemin, depuis la trappe aux ours et l'orang-outang jusqu'à cette cabine du Saint-Louis où le magicien causait avec ses camarades du Charles-Martel, mouillés à plus d'un mille de distance. Pauvre fille sauvage! La science ne lui donnera jamais ce qu'en attendent les savants fétichistes : le pourquoi de la vie, le secret de notre destinée, la connaissance des mystères d'avant et d'après, et, pour tout dire en un mot, le bonheur. Mais la science lui promet un pouvoir illimité, toujours accru, sur ce royaume terrestre de plus en plus asservi à son génie; pouvoir effrayant et admirable, pour le bien ou pour le mal, selon l'usage qu'en voudra faire ce vieux coquin d'homme qui change la face du monde et ne change jamais son cœur.

Février 1902.

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