‹ Sous l'horizonChapitre 13 sur 17 · L'HISTOIRE CHEZ BARNUM · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE CHEZ BARNUM

Je ne regrette pas mon après-midi de dimanche ; je l'ai passée à voir partir les hordes d'hommes et de bêtes rassemblées par Barnmn, successeur d'Abraham. Sur les quais du Champ de Mars, entre les longues files de wagons où se casaient les étranges voyageurs, l'ancien monde et le nouveau se confondaient dans un suggestif pêle-mêle ; sous la tour de la moderne Babel, les troupeaux du pasteur yankee faisaient revivre les scènes gravées au frontispice des vieilles Bibles ou dans les Tentations de saint Antoine.

Les lamas se dandinaient sur les rails, le yack et le zébu erraient entre les voies, les zèbres sautaient d'un bond dans leur compartiment. Tandis que les cages des bêtes féroces s'alignaient sur les

boggies, les dromadaires introduisaient dans un fourgon leurs longs cols résignés et leurs hautes bosses; les éléphants s'attroupaient autour de leurs cornacs, contre les wagons disparus derrière ces mastodontes. Tous dociles et muets, les farouches pensionnaires de Barnum ; st3dés comme les fauves d'une majorité parlementaire. Ces animaux intelligents — c'est les éléphants que je veux dire — se rapetissaient pour entrer dans les boxes; ils tâtaient de la trompe, choisissaient les places commodes, avec la sagacité de vieux tourristes, experts dans l'art de voyager. — A la nuit tombante, les monstres humains apparurent, se faufilèrent dans leurs dortoirs roulants.

Ils partaient; ils quittaient la ville où des cervelles refroidies méconnurent leur valeur S3'mbolique. On a manqué l'occasion d'utiliser toute cette faune exotique, toute cette cour des miracles : le grand Pan venait s'offrir, et les organisateurs du centenaire n'ont pas eu l'idée de le faire défiler autour de la statue de Victor Hugo.

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Ceux-là me comprendront qui ont assisté à l'inauguration du monument, à cette fête municipale de quartier, triste, noire, glaciale. Nos esprits grelottaient dans le néant de tout ce qui aurait dû être vie, couleur et mouvement. Les regards erraient sur une large piste vide, steppe lamentable réservée aux landaux officiels, entre la statue et les tribunes où le romantisme finissait dans une consternation d'habits noirs, de fonctionnaires engourdis sous les proses somnifères. Cette piste appelait un cortège : on l'avait sous la main, il eût rendu concrets et visibles tous les rêves qui bouillonnèrent dans l'imagination du prodigieux montreur de singularités. Barnum se fût fait reconnaître par Hugo; le créateur eût joyeusement dénombré ses créatures en voyant tourner à ses pieds les lions, les rhinocéros, les bêtes de l'Apocalypse, riches de cornes et offertes pour les rimes rares : le gnou, le sambur, le phacochère. Il eût accueilli paternellement les monstres pressentis et engendrés par ses cauchemars, tous vos

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frères difformes, Bug-Jargal, Han d'Islande, Quasimodo, Triboulet, Ursus, Gwynplaine...

Comme je m'étonnais qu'on n'eut pas magnifié le songe du visionnaire en exhibant sa vision vivante, quelques personnes m'objectèrent que ce ne serait ni convenable, ni protocolaire. Ces personnes n'avaient donc pas lu le Satijre?

Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus, Panthères, s'approchaient de lui de plus en plus... Toute la force obscure et vague de la Terre Est dans la brute, larve auguste et solitaire... Place à tout! Je suis Pan; Jupiter! à genoux!

Le peuple eut compris, d'instinct, une glorification si conforme au génie du poète. C'eut été monstrueux, grotesque, énorme : d'autant mieux. Dans l'inoubliable journée de juin 1885, le peuple avait réalisé la pensée d'Hugo avec du grotesque et de l'énorme; il lui avait fait une apothéose directement inspirée par l'œuvre, avec tant de majesté dans le trivial, tant de grandeur dans l'absurde, que le frisson de ce jour nous reste encore. Cette fois, c'était correct, froid comme la mort. L'hommage de Barnum eut été pieux, adéquat et formidable. Il y avait chez Hugo un

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Eschyle exploité par un Barnum; nous savions faire le départ, vénérer l'un, sourire de l'autre. On a cru l'honorer en dénaturant le premier pour dissimuler le second.

Donc, n'ayant été rien là où ils devaient être tout, les gens des savanes et les bêtes des déserts quittaient Paris. Des ingénieurs, des officiers d'état-major s'émerveillaient de l'ordre, de la méthode, du mécanisme simplifié où excellent ces Américains. Impatients de ce qui sera demain, les ingénieurs étudiaient les procédés de nos maîtres dans l'art de multiplier et de diriger les forces.

Tourné vers le passé, l'incoercible passé, je le voyais ressusciter sous ces progrès superficiels. La caravane des chameaux qui piétinaient l'avenue de SufTren me ramenait dans les rues de Damas, sur les berges du Nil à Syène. Graves et gauches compagnons, tout chargés de ma jeunesse et de ses joies, votre pas lent me reportait à mon vrai chez moi. Le troupeau d'éléphants massé sous la tour Eill'el m'emportait plus loin encore, dans le

fond des temps, aux pylônes ruinés des plaines de Sennaar.

Ils font les superbes, nos Américains, comme s'ils avaient inventé ces moyens ingénieux pour des entreprises énormes. La plus vieille histoire nous raconte un embarquement tout pareil de ces mêmes animaux, sur les planchers aplanis, dans les chambres d'une arche de trois cents coudées. Histoire nébuleuse, pensez-vous, et sujette à interprétation : revenons à des jours moins lointains, inondés de lumière par des textes irrécusables. Durant des siècles, les chalands qui remontaient le Tibre débarquèrent au port de Rome des milliers de cages remplies defauv^es; des chariots semblables aux vôtres transportaient ces cages au Colisée. Hier, tandis qu'on aiguillait au Champ-de- Mars les convois de la ménagerie, comme naguère sur les gradins du cirque où elle s'exhibait, j'essayais de me remémorer les vers de Martial et de Calpurnius qui décrivent des spectacles analogues.

H ne faudrait pas gratter bien fort les Latins que nous sommes pour retrouver dans leur âme les instincts qu'y A^iennent réveiller ces Yankees. J'ai joui rétrospectivement, je le confesse, d'un

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