‹ Sous l'horizonChapitre 14 sur 17 · L'HISTOIRE CHEZ BARNUM · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE CHEZ BARNUM

spectacle qui me faisait voir et comprendre, mieux que dix in-folios savants, la Rome impériale et démocratique, la décadence somptueuse où notre civilisation nous ramène par un long détour.

Barnum n'est qu'un humble petit forain, en comparaison des entrepreneurs qui fournissaient à la plèbe romaine les plaisirs de l'amphithéâtre. Trois représentations simultanées dans l'arène, huit mille spectateurs dans la galerie des machines, qu'est-ce que cela? Et vous a'ous plaignez qu'on voie mal ce grouillement! Le Coiisée offrait aux amateurs cent-quatre-vingt mille places, et le Grand Cirque jusqu'à quatre cent mille, sous le règne du pieux Honorius. Imaginez ce qu'on distinguait des derniers gradins! Aussi entassait-on dans l'arène, — je cite Ampère, — « toute sorte de bêtes féroces apprivoisées par les mansuetarii, des léopards sous le joug, des tigres, des cerfs souffrant le mors, des ours la bride; enfin, des éléphants qui dansaient... On y lâchait pêle-mêle quatre cents animaux, ours, panthères, lions, autruches, onagres, qu'on avait le plaisir de voir s'entr'égorger dans une agréable confusion... »

1G2 SOUS l'horizon

Nous sommes loin de compte, avec les mansuelarii de la république-sœur, et nous n'avons pas encore les bataillons, les escadrons de gladiateurs, ni les courses déjeunes fdles nues dans le stade, ni « le taureau qui mettait en scène dune manière complète l'aventure de Pasiphaé ». Ne désespérez pas, on y viendra.

Les mêmes besoins renaissent d'un même état d'esprit. Une fièvre de curiosité tourmente les grandes démocraties inquiètes, blasées, orgueilleuses de leur force et de leur richesse, maîtresses du globe par leur industrie, sinon par les armes. Elles sentent croître leur appétit mondial, elles rassemblent pour leur divertissement ce qu'il y a de plus bizarre ou de plus plaisant en exemplaires humains et animaux, le Scythe poilu, le nain de Nigritie, le jongleur de Taprobane, l'acrobate de Mauritanie, la danseuse hindoue et la Gaditaine. C'est une première forme de l'impérialisme, de cette passion d'accaparer et de dominer qui les saisit brutalement. Elles veulent d'abord tout voir, puis tout avoir du monde, lui prouver et se prouver à elles-mêmes que rien ne peut échapper à la puissance des sesterces, du dollar.

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Rien de trop rare pour le peuple-roi, pour le peuple riche. Quand ses financiers ne satisferont plus ses convoitises assez vite, il demandera César, conquérant et fournisseur de plaisirs, chef visihle et omnipotent en qui doit fatalement s'incarner l'idéal d'une démocratie impérialiste.

Nulle part je n'ai compris l'àme de la Rome païenne comme dans la galerie des « phénomènes ». Souvenez-vous; les tréteaux où ils s'exhibaient alternaient avec les cages : dans celles-ci, des bêtes ; sur ceux-là, des hommes disgraciés, privés d'un organe ou affligés d'une tare, horribles objets d'admiration. On sentait que, dans l'estime de leur puissant manager, ces esclaves de son or, hommes et bêtes, étaient des créatures du même ordre, cotées selon l'échelle de leurs prix de revient. Par une contagion inévitable, le spectateur en arrive à les considérer du même œil, avec cette même indistinction, ce même oubli total de la dignité humaine. En quittant cette galerie, on croit sortir d'un monde où le Christ n'a point passé.

N'oublions pas que ces spectacles voisinaient

dans Rome avec toutes les délicatesses d'une culture raffinée ; avec d'innombrables lectures publiques, des conférences, comme nous disons aujourd'hui. A partir du second siècle de notre ère, Rome n'était plus qu'une immense Bodinière, enveloppant l'amphithéâtre où l'on allait voir les fauves, l'Hippodrome où sévissait la frénésie des courses.

Cette nuit, sous la lune effarée qui court entre les nuages, les interminables convois de Barnum roulent à travers nos campagnes endormies. La girafe contemple nos champs par la petite lucarne percée tout en haut de son wagon; les éléphants poursuivent leur songe intérieur, vague souvenance des soleils perdus. Leurs barrissements, peut-être, ou le rugissement d'un lion, réveillent aux abords de la voie quelque paysan morvandiau. Il regarde avec stupeur ces trains étrangers, leur chargement d'apocalypse, tous ces cauchemars du vaste globe qui passent dans le mirage lunaire. Il n'est pas encore mondial, lui ; de nom-

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breuses et douces chaînes le rivent au passé ancestral.

Ce sera tôt fait de les briser. Une force irrésistible l'attire, chaque jour davantage, dans le cyclone du cosmopolitisme parisien, vers cette Rome nouvelle qui prend la figure de l'ancienne. Ces grandes mues d'un peuple peuvent être très rapides. Dans le livre qu'il vient de publier à Milan, Grandezza e decadenza di Roma, l'un des esprits les plus pénétrants de ce temps, M. Guglielmo Ferrero, étudie la crise du capitalisme et de l'impérialisme chez les contemporains de Jules César; il montre les causes qui accélérèrent la transformation des mœurs : le choc des races, l'expansion sur les pays conquis, l'âpre poursuite des richesses devenue la seule raison d'agir, l'objet principal de la vie.

Sommes-nous destinés à voir ce phénomène probable dans toutes nos démocraties, un peuple vieux-neuf chez qui les historiens reconnaîtront les génies jumelés de Verres et de Barnum? IVon, sans doute, nous qui en parlons. Si prompte que soit la métamorphose d'une nation, un homme meurt avant de la voir achevée. Un représentant

qualifié de la race anglo-saxonne, cet extraordinaire Cecil Rhodes qu'on ne sait où placer. — à mi-hauteur entre Napoléon et Barnum, — le disait avec sa hrève éloquence : « La vie est courte : c'est trois jours au bord de la mer ».

Mars 1902.

J'ai parcouru, ces jours derniers, les quartiers excentriques de Paris. La période électorale sévit, le printemps appelle. On va voir pousser les feuilles : au bois de Boulogne, les amants de la nature; à la Yillette, à Clignancourt, les amateurs de belles affiches. Des Epinettes au pont de Flandre, de la Goutte-d'Or au lac Saint-Fargeau, j'inspectais les angles des murs, les palissades, les clôtures des chantiers, tous ces emplacements qu'affectionnent en temps normal les stercoraires, en temps électoral, les colleurs des papiers multicolores où Ton nous promet la félicité.

Promenade instructive à cette heure pour tous ceux qui s'intéressent aux évolutions de la langue française; promenade obligatoire pour les vérifîca-

leurs de « l'usage », chargés d'enregistrer dans notre dictionnaire les valeurs changeantes et les fortunes nouvelles des mots. Les murailles parlent dans nos vingt arrondissements. La prose qui les recouvre renseigne exactement le philologue, car les rédacteurs de ces placards ne sont pas des artistes reclus dans une tour d'ivoire : chasseurs passionnés, ils cernent ce gibier, l'électeur; ils cherchent et trouvent d'instinct les mots qui feront balle, qui perceront les façades habituellement muettes des maisons où le gibier est tapi. Aussi usent-ils des termes à la mode du jour, dans l'acception la plus récente, la plus populaire. A cet égard, à cet égard seulement, on peut avoir confiance dans leurs « professions de foi ».

Remarquez la savoureuse ironie de cette expression : faite pour le croyant qui confessait sa religion, pour la novice qui renonçait au monde derrière les grilles d'un cloître, elle en est venue à désigner ces pièges à merles que le subtil chasseur de voix pose dans les rues. — La profession de foi est un genre littéraire difficile, comme le sonnet; les chefs-d'œuvre n'y abondent pas. Pour

quelques déclarations d'un tour élégant et noble, où transparaissent l'indépendance et la fierté du cœur, combien d'autres affligent la grammaire, le bon sens, la dignité humaine! On peut ranger la plupart d'entre elles sous deux catégories : rh3qierbole et la prétérition; celles des rodomonts, des tranche-montagnes, qui promettent la lune et un lot d'étoiles par-dessus le marché; celles où Ion sent la colique, si j'ose dire, le malaise d'un rédacteur qui se retient sur les points délicats et tremble de lâcher quelque affirmation dont un passant pourrait se choquer.

Il aA'ait peut-être une indigestion d'affiches, le poète fantaisiste qui m'a été révélé à Clignancourt. J'ai trouvé chez un brocanteur du quartier une réjouissante lithographie du général Cambronne, signée L. de Yillain. Le général est puissamment laid, avec une figure de croquemitaine toute semée de verrues : je veux croire que l'artiste a fait tort au héros en lui composant une trogne où le caractère de la ténacité est exagéré aux dépens de l'esprit de finesse. Cette horrifîque estampe avait inspiré son premier possesseur, quelque poêtereau de Montmartre, sans doute : on

déchiOVe sur les marges deux quatrains qu'il y crayonna :

Ayant ouï lu Lavardage

De tous nos orateurs fameux,

J'ai voulu ni'offrir Ion image,

Brave homme qui parlais mieux queux.

Prends ma maison sous la tutelle; Et, s'ils portaient ici leurs pas.

Dis-leur, vaillante sentinelle :

— Le barde chante et n'entend pas!

Les documents muraux éclairent l'usage des mots les plus fréquemment employés dans le Tocabulaire politique, au printemps de 1902. Je ne prétends point qu'ils nous en livrent le sens réel, oh non! Après une studieuse enquête, je serais fort embarrassé pour définir rigoureusement les qualifications que les affiches arborent ou se renvoient avec mépris les unes aux autres : patriote, nationaliste, progressiste, radical, socialiste.

Ce dernier terme appelle pourtant une réflexion. Aux jours de mon enfance, il avait une physionomie épouvantable, il sentait la poudre et l'émeute ; il creusait un abîme entre les gens

paisibles et les ennemis déclarés de la société qui portaient ce stigmate. Je le lis maintenant sur bon nombre d'affiches, au-dessus de noms rassurants et de déclarations à l'eau de rose. Il y prend un air bonasse, il y devient un passe-partout sans conséquence, guère plus méchant que le mot libéral à une autre époque. Libéral était une appellation infamante sous la Restauration : dix ans plus tard, les purs révolutionnaires l'abandonnaient aux amis de Béranger, de Chateaubriand; aujourd'hui, pour les républicains vigilants, elle est presque synonyme de rétrograde. Peut-être en sera-t-il de même du mot socialiste dans vingt ans. Bel exemple de l'usure des épithètes politiques, qui perdent en vieillissant leur venin, et vont s'atténuant, se diluant, à mesure que les habiles en généralisent l'emploi et que les échauffés inventent de nouveaux épouvantails.

Dans le même ordre d'idées, on est frappé par la tonalité générale des affiches aux extrémités de Paris. Très vives au centre de la ville, les polémiques s'apaisent dans les arrondissements qui avaient une réputation tumultueuse. Les doctrines avancées s'y enveloppent de formules

bourgeoises, gouvernementales. Elles se défendent plus qu'elles n'attaquent. Il n'y est plus question de démolir, mais de mieux aménager la maison de rapport. Ça et là, un enfant perdu détone, avec son clairon des temps héroïques, entre les gros candidats du socialisme rangé, parlementaire, officiel.

Et l'aspect des lieux est en harmonie avec cet embourgeoisement des doctrines. Sur tout le revers de la Butte, jusqu'aux portes de Saint-Ouen et d'Aubervilliers, les rues alignées, les larges boulevards rejoignent la banlieue : c'est la correction triste d^une grande ville de province. A peine si l'on découvre encore, aux abords du boulevard Niel, quelques cités loqueteuses, quelques impasses propices à l'assassinat. Hautes mairies monumentales, petites églises pauvres. Il fait froid à l'âme, par là. Un débit de boissons sur trois boutiques, en moyenne; sur deux dans certaines rues. Paris baigne dans une ceinture d'alcool.

Pour retrouver le pittoresque des vieux faubourgs, il faut remonter sur le mont Aventin, sur les hauteurs de Belleville. Ici, le paysage a des

accidents, des fuites sur les terrains vagues, il est déjà suburbain. Des guinguettes arrêtent le citadin qui se rend à Bagnolet ou aux Lilas ; l'amandier fleurit dans les jardinets, d'ingénieuses cultures maraîchères s'accrochent aux mamelons. Le lac Saint-Fargeau , si l'on en purifiait l'eau dormante, serait un amour d'endroit, tout à fait convenable pour un restaurant élégant, avec un polo. Les vrais Parisiens ne découvriront jamais ces pays lointains. Mais les Américains, réputés inventifs, et qui colonisent les alentours de l'Arc de Triomphe, comment ne s'avisent-ils pas qu'il y a près de la porte de Romainville des sites superbes? L'air vif des hauteurs y souffle, et l'on commande deux panoramas grandioses, au nord, au midi.

Comme je m'en revenais par la rue Haxo, — une longue rue intermittente, en train de se faire, où les espaces vides succèdent à des maisons aventurées en grand'garde, — cette inscription sur le portail d'une cité arrêta mes regards : Villa des Otages. — La rue Haxo... les otages...

174 SOLS L'HOIUZON

Des souvenirs se réveillaient dans la mémoire. Je m'adressai au portier de la cité, avec les circonlocutions prudentes qui conviennent sous ces latitudes : « N'est-ce pas ici qu'il s'est passé des événements, il y a trente ans? — Oui, me répondit riiomme en prenant une clef, c'est par ici qu'//s furent amenés : mais on en.tre maintenant par la porte que vous voyez plus bas, dans le mur de clôture, sous une croix. » Et il alla m'ouvrir une poterne basse, qui donne accès dans un grand jardin abandonné.

Lieu mélancolique, où il semblait que le printemps entrât furtivement, comme nous, avec une honte de mettre son sourire sur les fleurettes du vaste parterre de gazon, sur les cimes verdoyantes des peupliers. « Un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être regardés l'hiver et la nuit, » disait Hugo en décrivant le jardin du couvent des Bernardines où tombèrent Jean Valjean et Gosette. C'était bien l'impression qu'il nous donna au premier coup d'œil, l'enclos vide et silencieux qui se cache derrière un mur de la rue Haxo. Au centre, un bassin d'eau morte, d'eau rougie par la rouille d'années accumulées

LA VILLA DES OTAGES 17o

durant lesquelles on ne l'a point renouvelée. A l'autre extrémité du jardin, une haute muraille noire, toute saturée de salpêtre, amorce d'une construction interrompue; elle portait son ombre froide sur un alignement de petits tertres. Des taches claires brillaient dans cette ombre et paraissaient de loin de large fleurs blanches, funéraires, sur des tiges de fer.

Je m'approchai : c'étaient des écriteaux. — Ici tombèrent les rjendarmes. — Ici tombèrent les fjardes de Paris. — Ici tombèrent les Peines. — Ici Cignoble fosse oit leurs corps furent jetés. — Sur une plaque de marbre, encastrée dans la nmraille noire, cinquante-deux noms étaient gravés.

— « Voilà le secteur où campaient les fédérés », me dit le vieux concierge; et il me montrait, à droite du jardin, un bâtiment avec un balcon de bois donnant sur une cour oii vient aboutir l'allée de la cité. « — On les amena par l'allée, continua-t-il, on ht le jugement du balcon; une jeune femme de dix-neuf ans, une cantinière, tira le premier coup de fusil sur un garde de Paris ; un j>rêtre se jeta devant le garde et le couvrit de son corps; alors on les poussa dans le jardin,

contre le mur où on les fusilla. Voyez les trous des balles. »

En effet, le mur noir est troué à hauteur d'homme par des balles de chassepot. Voici la banquette par-dessus laquelle on fît sauter les plus vieux prêtres, « pour les tirer au vol ». Voici le carré où s'abattirent les Pères Olivaint, Gaubert, de Bengy, ce dernier ancien officier de Crimée, qui fut achevé à coups de baïonnette , soixantedouze coups; et avec eux les Pères de Picpus, les Sulpiciens, le prêtre des Missions étrangères. Voici la place où le maréchal des logis Geanty fit ranger stoïquement ses quarante hommes, gendarmes et gardes de Paris, vieux soldats qui reçurent le feu des assassins tête haute, comme ils eussent reçu le feu noble de l'ennemi. Voici enfin le trou de cave, fosse d'aisances de la maison en construction, où Ton précipita les cinquante-deux cadavres, mutilés après la mort par les femmes qui « arrachaient la lane"ue des curés ».

Partout ailleurs, dans Paris, les rapides transformations, de la ville ont efîacé les traces des

crimes de 1871. L'historien doit faire appel à son imagination pour reconstituer les divers théâtres des scènes tragiques. La Grande-Roquette, d'où ces malheureux partirent pour gravir leur long calvaire, vient elle-même de disparaître. La mairie du vingtième arrondissement, où Gahriel Ranvier les condamna sommairement au supplice, s'élevait alors en face de l'église Saint-Jean- Baptiste; elle a été rasée, transférée place Gamhetta. Les rues par où ils montèrent jusqu'à ce jardin, sous les huées et les pierres que leur jetaient des furieux, ont changé de nom et daspect.

Ici, rien n'a changé depuis le soir du 20 mai 1871. L'herbe a repoussé trente fois, et les feuilles de ces peupliers pales comme des cyprès : ce fut la seule rénovation. Ici, le drame est d'hier; et pourtant si loin, semble-t-il! Ce lieu hlessé. cicatrisé, évoque d'abord des images très anciennes : comme le jardin du couvent de Picpus, où Ion va voir les tombes des victimes de la Terreur; jardin tout pareil dans son recueillement et enveloppé de la même atmosphère historique. — Puis, on regarde les trous des balles dans le

mur, les mottes de terre qui ont bu le sang innocent, et l'on se dit, ceux de mon âge : Ces hommes, j'ai pu les connaître, et aussi leurs assassins ; ces décharges, j'ai pu les entendre, parmi tant d'autres qui éclataient sur nous dans la ville qu'on regagnait.

Je demande au portier à qui appartient le bâtiment voisin, l'ancien secteur.

— « C'est un patronage, me dit-il; les propriétaires c'est..., une société., civile... »

J'ai compris. Les frères , les successeurs des martyrs, doivent se cacher pour veiller et prier sur le jardin désert où moururent ceux qu'ils vénèrent.

Nous sortîmes. La porte se referma sur la vision un instant évoquée. Dans la rue, des enfants jouaient. Les affiches se succédaient sur les murs, ici encore patelines, rassurantes dans leurs revendications, mettant le peuple en garde contre les dangers terribles du cléricalisme. Libre aux bonnes gens de se fier à cette accalmie. Comme je parlais le soir des impressions que j'avais recueillies rue Haxo, on me disait : Tout cela est très loin, nous ne reverrons rien de semblable... l'adoucissement des mœurs...

J'engage les optimistes à visiter la Villa des Otages. Sous ces arbres qui frissonnèrent au vent de folie féroce, ils sentiront que ce vent peut souffler de nouveau; ils comprendront que les mêmes passions renaissent perpétuellement dans les cœurs mal gardés, comme les mêmes feuilles d'avril sur les peupliers pensifs du sinistre jardin.

Avril 1902.

Solitaire, fermé sur tout ce qui n'était pas sa pensée abstraite, avide d'ombre et de silence comme d'autres le sont de lumière et de bruit, il avait muré sa maison et voulait murer son tombeau contre les curiosités indiscrètes. La publication de la Correspondance fait à sa modestie une violence posthume : mais il l'eût pardonnée, tant est douce et sure la main qui soulève les voiles. (le premier volume de lettres, complétées et reliées par des notices bioj^raphiques, est vraiment un modèle du genre.

On y a procédé comme eut fait Taine lui-même s'il eut consenti à se raconter. Les aventures d'une intelligence, c'est toute l'histoire de sa vie, tout ce qu'il eût toléré qu'on en livrât : il n'y a guère autre chose dans les épanchements philosophiques

du jeune homme avec ses amis, dans les notes explicatives qui suppléent aux lacunes de la correspondance. Sans flatteries ni surcharges, ces touches sohres achèvent et éclairent le portrait intime qui se dégage des lettres; elles n'y ajoutent que l'essentiel des événements privés ou publics, en tant qu'ils influèrent sur la formation de ce grand esprit.

Nous le voyons qui se cherche et s'épanouit, entre vinijrt et vingt-cinq ans, de 1847 à 18.3.3. La plupart des lettres sont adressées à sa mère, à ses sœurs, à ses deux condisciples préférés de l'école normale, Edouard de Suckau et Prévost-Paradol. Elles roulent sur les premiers succès scolaires, sur l'entrée et la vie à l'Ecole, sur les rudes débuts dans la carrière universitaire et les traverses qui l'interrompirent. Mais l'intérêt dramatique n'est pas dans les faits extérieurs, alors même qu'ils pèsent lourdement sur sa destinée; on le trouve dans les mouvements puissants et passionnés de ce cerveau toujours en travail. Il semble qu'on y entende le bouillonnement perpétuel d'une chaudière près d'éclater sous une chauffe trop forte. En 1848, en 1849, il écrit au milieu des tour-

mentes politiques et sociales ; c'est à peine si quelques mots y font allusion : entre son Spinoza et son Hegel, il repense l'univers.

Élève de philosophie au collège Bourhon, Taine analvse aA^ec lucidité l'évolution de ses idées depuis l'âge de quinze ans. — « Il est certains esprits qui vivent renfermés en eux-mêmes, et pour qui les passions, les douleurs, les joies sont tout intérieures. Je suis de ce nomhre. » — Il y a dans ce curieux morceau, où le jeune homme décrit son naufrage dans le scepticisme et ses efforts désespérés pour en sortir, un accent tragique qui rappelle certains chapitres des confessions de saint Augustin. — « Toute mon âme se tournait vers le besoin de connaître, et elle se consumait d'autant plus qu'elle réunissait toutes ses forces et tous ses désirs sur un seul point... »

A vingt ans, l'intelligence de Taine est déjà formée, telle que nous l'avons connue sur le tard. L'instrument broiera d'autres idées, il ne changera ni de structure ni de méthode. L'expérience émoussera les aspérités, corrigera l'intransigeance et le dogmatisme hautain du jeune homme; elle ajoutera peu de chose aux vertus natives qui

s'offrent déjà k notre admiration. Il a dévoué sa A'ie à la philosophie : la recherche de la A'érité lui paraît être la seuhi fin raisonnable de l'homme. Il la poursuit avec une probité scrupuleuse, une volonté d'ascète, une vaillance qui ne recule jamais devant les conséquences des principes, fussent-elles désolantes pour le cœur. Son audace dans le raisonnement n'a d'é*i-ale que sa timidité dans l'action. Maintes pages des lettres décèlent déjà cette terreur devant la vie qui fut une des caractéristiques de Taine. — « Mon unique désir est de travailler sur moi-même, pour valoir un peu mieux tous les jours, afin de pouvoir regarder en dedans de moi sans déplaisir. Ne sais-tu pas qu'il faut à l'homme cette retraite? Que la vie réelle est si pleine de dégoûts et de souffrances, qu'à chaque instant nous cherchons un asile contre elle?... Je tombe bien souvent dans des langueurs et des faiblesses... » — Ne croirait-on pas lire 'des passages de VImUaiion?

Armé de connaissances prodigieuses, insatiable d'en acquérir de nouvelles, il se tue de travail : son seul délassement est de courir la campagne et de s'}^ abîmer dans la contemplation de la nature

LES LETTRES DE TALNE 18o

A Nevers, à Poitiers, le pauvre professeur se trouve trop riche avec ses maigres émoluments. — « J'admire combien peu de chose il faut pour vivre : j'ai beaucoup trop d'argent avec 1 61o francs. » Celui qu'on appellera bientôt un matérialiste, — les mots sont si drôles^ — vit uniquement dans son idéal, avec le détachement d'un moine des anciens âges. Il a de ces moines leur goût de la cellule, leur foi ardente, une foi qu'il place naïvevement dans la toute-puissance de la raison; il a, il gardera toujours leur candeur enfantine, leur ét*onnement devant les choses du siècle, le mépris de tout ce pourquoi s'agitent les autres hommes. Combien il les connaît mal, ce grand investigateur de l'homme abstrait, on peut en juger par ses lettres à Prévost-Paradol. Celui-ci est d'une complexion toute différente, sceptique, actif, ambitieux, sensuel. Taine lui prêche le renoncement philosophique : dans une lettre prophétique, il prédit à son ami « cette langueur déplorable dont la fin est le suicide ».

En 18iî), il a vingt et un ans. Il ne vote pas, par scrupule de savant en face d'un problème mal

186 soL's l'horizon

étudié. — « Pour voter, il me faudrait connaître l'état de la France, ses idées, ses mœurs, ses opinions, son avenir. » Il est et demeurera toujours incapable de se décider entre des partis dont aucun ne satisfait sa raison. — « Je te déclare que les deux partis me révoltent et me dégoûtent... A voir ces deux troupes de gueux fanatiques patauger à qui mieux mieux dans les tas de boue, je ne sais ce qu'il y a de bon chez les uns, ni chez les autres... Je vomirais de dégoût, si je ne riais de mépris. » Au lendemain du coup d'Etat, même incertitude ; il voit les premières convulsions de la jacquerie dans la Nièvre, et son instinct de l'ordre en frémit. — c< Les gens haut placés volent la liberté publique, fusillent trois ou quatre mille hommes, et se parjurent; le peuple qui leur est contraire vole la propriété privée et égorge. Tendre la main à l'undes deux! J'aimerais mieux qu'on me la coupât! » Cependant, on demande aux fonctionnaires de l'enseignement public de signer l'adresse d'adhésion au Prince-Président; Taine retrouve sa hardiesse dans la défense des idées, sa soumission passive à leurs conséquences logiques : seul entre ses collègues de Nevers, il refuse. — «Je n'ai pas

LES LETTRES DE TAINE l»i

voulu commencer ma carrière de professeur par une lâcheté et un mensonge. » Le recteur, un brave abbé, passe sous silence le refus de son subordonné. Après le plébiscite, Taine prête le serment. A Prévost-Paradol, qui l'en blâme, il répond avec une argumentation d'une logique foudroyante : « Es-tu si peu fidèle à tes principes que tu ne reconnaisses pas aujourd'hui M. Bonaparte comme pouvoir légitime? Son action est toujours détestable ; mais le voilà l'élu de la nation, et que dira contre la volonté de la nation un partisan du suffrage universel? Les sept millions de voix ne justifient pas son parjure, mais lui donnent le droit d'être obéi. Nous allons souffrir à cause de notre grand principe, mais nous ne l'en défendrons pas moins. »

Il souffrit, en effet. Suspect, tracassé, refusé à l'agrégation après une leçon exceptionnellement brillante, mais dont les tendances parurent inquiétantes, il fut déporté de Nevers à Poitiers, de Poitiers à Besançon, dans une classe de sixième. Comprenant à ce dernier coup qu'on ne voulait plus de lui, il rompit la longe universitaire, revint courir le cachet à Paris.

188 socs L'HORIZON

On ne peut lire sans émotion les confidences de ces jours d'épreuve. IndilTérent aux priA^ations, il se sent plus libre et plus fort dans sa petite chambre de Thotel Servandoni; il l'emplit de l'univers sur lequel il médite. Il y « rumine cette grande pâtée philosophique, qui consisterait à faire de l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une anatomie et une physiologie ». Ce sont déjà les Orifjines, en germe dans son esprit; et aussi V Intel lif/ence. le livre qu'il révc et prépare depuis l'âge de vingt ans : deux grandes pensées de la jeunesse que l'âge mur réalisera. Déjà, dans ces lettres, sous l'abandon du style familier, des phrases éclatent çà et là qui révèlent le magnifique écrivain en train de naître. Il suit un cours d'anatomie, il est allé voir disséquer les muscles du dos d'une jeune femme. — « C'est une pensée terrible et grandiose que celle du somnambule éternel, la nature. Quelle prodigalité de génie, et comme tout cela est bien mort ! » Et ailleurs : « L'homme blessé dans le fond de son être se traîne sans jamais pouvoir être guéri sur le chemin que lui ouvre le Temps... »

La Correspondance n'éclaire pas seulement la

physionomie de Taine : elle jette un jour très vif sur tout son groupe, ces normaliens des grandes promotions, fameux dans l'histoire intellectuelle de notre pays. Incomparable foyer de vie cérébrale ! Jamais plus nobles esprits ne remuèrent plus d'idées, et de plus haut. Leur défaut fut celui de toutes les aristocraties, une superbe qui leur inspirait le mépris des autres hommes, et qui les préparait très mal à leur besogne professionnelle d'éducateurs d'enfants. Ils avaient vu la puissance publique tomber aux mains de leurs aînés, les Guizot, les Cousin, les Villemain : leur ambition fouettée se sentait appelée à gouverner l'Etat, du droit de la supériorité spirituelle. Faits pour administrer une Athènes, où un peuple d'esclaves eût travaillé sous cette oligarchie de penseurs, ils devaient être les premières victimes de la démocratie naissante que leurs théories glorifiaient. Ils ne comprirent pas la réaction de lourds intérêts et de forces populaires qui les dépossédait brutalement, avec la poussée sociale de 1848 et le coup d'Etat de 1851.

Il faut lire en regard de la Correspondance de Taine un livre qui la complète, le très agréable volume où M. Gréard a dessiné la figure séduisante et rassemblé les lettres de Prévost-Paradol. Prévost, qui est de la race des politiques, ne s'incline pas comme Taine le philosophe devant les conséquences fâcheuses de ses principes ; mauvais joueur, il se refuse à payer après le coup de perte, il se révolte, et avec quelle amertume d'aristocrate dépouillé par la canaille! — « Tu veux que cette masse d'êtres inférieurs me fasse la loi, que ne pouvant s'élever elle m'abaisse, que n'ayant pas mes besoins elle me prive de mes jouissances!... Quoi! voici dans ce malheureux pays une immense foule de laboureurs, d'artisans, de ce qui faisait le personnel de resclavage antique, qui, parce qu'elle ne sait ni lire ni parler, trouve superflues la presse et la tribune; et je laisserais se faire cette mutilation de ma nature par ces Procustes hébétés! Non, pas plus que je ne laisserais ronger mes livres par les rats... » Il continue sa diatribe, avec ce dédain transcendant : et

l'on croirait entendre un homme de qualité de l'ancien régime, frustré de ses privilèges par la Révolution. Un lord anglais ne parlerait pas autrement, s'il voyait sombrer la pairie. Prévost et beaucoup de ses camarades étaient des lords spirituels, qui en avaient appelé imprudemment au suffrage universel.

Leurs colères furent d'ailleurs exaspérées, justifiées par les persécutions mesquines des commis de M. Fortoul. Que Tair ait été durant quelques années irrespirable pour les libres esprits, les lettres de Taine le montrent assez. Mais bien loin qu'il ait pris, sur le tard, une rcA^anche rancunière, comme quelques-uns de ses camarades revenus au pinacle, son grand sens d'historien reconnut dans une autre réaction l'intolérance dont il avait souffert en I80I. S'il eût vécu jusqu'à ce jour, s'il eût pu lire la monstrueuse circulaire qui met hors la loi toute pensée libre, qui impose à tous les serviteurs de la France l'orthodoxie étroite d'un catéchisme d'Etat, l'impartial historien aurait retrouvé les soulèvements de sa jeune indignation contre la même tyrannie, exercée cette fois au nom d'un principe

contraire, avec le même mépris illibéral des droits primordiaux de la conscience, de la liberté, de la dignité humaine. — Et persuadé, comme il le fut de bonne heure, que les hommes ne changent pas, mais seulement les formules mensongères avec lesquelles ils colorent leurs intérêts et leurs passions, Taine eut redit ce qu'il écrivait de Poitiers, il y a cinquante ans : « Le concours qui subsiste n'est plus celui du mérite, mais de l'obéissance. » Aujourd'hui comme alors, il eut fait retraite dans le livre favori où il puisait ses consolations, dans son Marc-Aurèle. — « Mes illusions s'en vont tous les jours, écrivait-il en décembre 1851 ; la sottise, l'ignorance, la grossièreté, le manque d'honnêteté sont la règle... Restent les amitiés d'homme à homme : rien ne touche plus que de lire celles de l'antiquité; Marc-Aurèle est mon catéchisme. »

Je l'ai devant moi, tandis que j'écris, cette relique d'une pensée amie : le petit livre grec de quelques sous, acheté à l'École normale, compagnon inséparable de la vie de Taine ; chaque ligne y est comme usée par les 3"eux pacifiques et tristes qui l'ont tant de fois dévorée. Mais aux lumières

du soir, la grande àme inquiète avait dépassé la sagesse du stoïque païen. Il était de ceux pour qui fut dite la profonde parole d'un autre liATe : « Tu ne nae chercherais pas ainsi, si tu ne m'avais déjà trouvé ».

J'avais craint un instant, je l'avoue, que la publication de cette correspondance ne troublât l'image du bon maître, telle que nous aimons à la garder. J'avais tort. Jusque dans les tâtonnements, jusque dans les erreurs de sa jeune et fougueuse intelligence, les lettres nous découvrent l'admirable conscience de riionnète homme, qui deviendra par surcroît un grand homme ; non parce qu'il sait tourner de belles phrases, mais parce qu'il brûle d'un indéfectible amour pour la vérité.

Juin 1902.

sous l'horizon. i-^

Les conservateurs du château de Versailles y poursuivent leurs judicieux travaux d'aménagement. Il semble que le génie du lieu les conseille, et l'on sait qu'il se fit surtout connaître dans l'art d'ordonner toutes choses. Les ai-je appelés des conservateurs? Faisons -leur grâce d'un titre presque aussi affligeant dans les musées que dans la politique, parce qu'il dit trop bien qu'il ne veut rien dire, et signifie trop souvent qu'il se faut contenter de ne rien faire. Nos intendants des bâtiments, — au sens plein et fort de la racine, intenli, — continuent à leur manière l'office où marquèrent des gens de mérite. Le Nôtre, Tournehem, Marigny. Ils débrouillent l'amas de leurs richesses inégales; ils mettent en évidence les morceaux de choix : ils classent les autres selon

les affinités historiques, en des groupements où même les pièces médiocres, — tels les visages lointains et confus d'une foule, — donnent au passant la vision des époques ressuscitées.

Après la restauration des appartements du Dauphin, MM. Pierre de Nolhac et André Pératé ont opéré des remaniements dans la partie de l'attique du Nord où sont réunis les portraits du xvi" siècle. Trois salles nouvelles, ouvertes depuis quelque jours, font suite à cette série : les panneaux y racontent le règne de Louis XIII. L'ensemhle est d'un vif intérêt pour les curieux de l'histoire.

Douze grandes toiles, apportées à Versailles du château de Richelieu, retracent les actions de guerre du cardinal-duc : les Anglais chassés de l'Ile de Ré, le siège de la Rochelle, la prise de Privas, la réduction de Nimes et de Montauhan, les combats en Piémont. Tumultueuse et familière, la vie des camps se déroule sous nos yeux avec ces milliers de petits personnages : sans souci de la perspective, ils sont disséminés sur de vastes panoramas à vue d'oiseau, autour des villes qu'ils assiègent.

Rien ne fait pressentir ici les sages et pompeuses compositions d'un Yan der Meulen. Ils semblent tout prêts pour une figuration de Cyrano de Bergerac, ces bonshommes si vivants, ils vaquent librement à leurs occupations quotidiennes, dont quelques-unes sont fort déshonnêtes. On a des raisons de croire que Callot a mis la main à ces peintures. Les carrés de lances s'approchent de la place, les artilleurs servent leurs pièces, les valets d'armée font la cuisine, lavent le linge, lutinent les ribaudes; les matelots manœuvrent leurs flûtes et leurs gabares sur la mer.

La représentation du siège de la Rochelle est particulièrement instructive : on y peut suivre toutes les opérations militaires. Voici les vaisseaux anglais repoussés par les nôtres, la fameuse digue de l'ingénieur Pompée Targon, les parcs d'artillerie, les tranchées, les travaux de défense. Et toujours, dans un coin du tableau, le Roi chevauche, pâle et soucieux, avec son ombre rouge sur les talons. Parfois, le cardinal est en habit de guerre; ailleurs, on n'aperçoit qu'une vision de pourpre entre les rideaux d'une litière.

Les processions noires des huguenots s'en viennent vers leur vainqueur, des portes de Nimes ou de Montauban, vêtus de deuil, tête nue, la mine revêche ; les principaux s'agenouillent, présentent les clés. Peintures encore naïves et un peu gauches, mais grouillantes de vie, et où l'accent de vérité nous garantit la réalité de cette vie.

Plus loin, une vue du Pont Neuf nous rend présent le mouvement du Paris d'alors. La troupe des archers du guet passe entre les cavaliers, les litières; force béquillards et stropiats étalent copieusement leurs misères. Sous la statue toute neuve du bon roi Henri, des gens qui ont lu Rabelais mettent des pièces en perce, agacent des donzelles, se soulagent contre les parapets. On voit encore, au premier plan, la tour de Nesle, sur l'emplacement où s'élèvera bientôt le collège Mazarin, qui deviendra le palais de l'Institut. Car c'est au lieu même où la reine Jeanne de Bourgogne appelait puur une nuit les jeunes « escholiers », et d'où elle les faisait jeter au fleuve, le matin venu, quand ils avaient cessé de lui plaire, — c'est à cette même place que nous continuons son capricieux divertissement sur d'autres vie-

CHEZ LOUIS Xlil 199

times : les jeunes mots que nous introduisons dans le dictionnaire, les anciens que nous rejetons au néant, lorsqu'ils ont cessé de se faire aimer. Passe-temps moins folâtre, aussi cruel, et ^^uère plus raisonné que celui de notre volage devancière.

Nombreux et bien choisis, les portraits nous font pénétrer plus avant dans la société du temps de Louis XIII. Les uns se recommandent des noms de leurs peintres, Philippe de Champaigne, Simon Vouet, Sébastien Bourdon; d'autres nous intéressent par la qualité des personnages qu'ils représentent. Presque tous ont un air de famille; mêlés aux Espagnols, ils reflètent la gravité, la fierté de ces voisins qui donnent le ton des modes et des bienséances.

Le cardinal domine et surveille les panneaux où reviennent à plusieurs reprises les ligures moroses de ses maîtres : le roi, Gaston, la reinemère, Anne d'Autriche avec un poupon qui sera Louis XIY. Auprès d'eux, grande compagnie de

chanceliers, gens décoratifs et qui se font volontiers peindre; ceux du feu roi et ceux du présent, Pasquier, d'Aligre, Pomponne de Bellièvre, le malheureux Michel de Marillac, homme « d'une vertu inutilement intègre » — virlutis nequicquam integrx — comme le rappelle discrètement la belle et touchante épitaphe de sa pierre tombale, conservée au musée de Versailles. Pierre Séguier se drape dans la simarre, sous les lis, à côté de Jacques Tubœuf, président à la chambre des comptes, magnifiquement traité par Philippe de Champaigne : ils ont fort grand air, ces vieux magistrats, tous deux prédécesseurs, à des titres divers, de M. Octave Humbert. Plus austère encore, l'abbé de Saint-Gyran s'appuie sur les redoutables tomes de VAugustinus\ plus souriant, le fin visage de Voiture regarde les dames.

Elles aussi nous racontent des vies agitées; entre autres cette belle duchesse de Chevreuse, costumée en Diane chasseresse, qui promène dans la campagne un grand cerf qu'elle tient en laisse. Ce très curieux portrait fut fait à la cour de Nancy, au temps où M™"" de Chevreuse charmait, après tant d'autres hommes, le duc Charles de

Lorraine. L'héroïne a dans les yeux tout le feu de « cette passion qu'on pouvait dire éternelle, quoiqu'elle changeât d'ohjet », ainsi que la définissait malignement le cardinal de Retz. M"'" de Motte ville disait de la duchesse, avec plus de grâce et d'un mot plus féminin : « Elle s'était intéressée dans les aiïaires du monde seulement par rapport à ceux qu'elle avait aimés ». Ils ne furent pas malheureux, si Y^m en juge par ce portrait.

Un groupe tragique attire et retient le visiteur : côte à côte, rapprochés sur le même panneau, le roi Charles P' d'Angleterre, sa femme Henriette de France, Olivier Cromwell. Elégants et tristes, peints dans la manière de Van Dyck, avec cette grâce inquiétante qui présage les fins prochaines, le Roi et la Reine portent sur le visage un sceau de fatalité; au contraire, la tète rohuste du Lord Protecteur est solidement modelée par Gaspard de Crayer. Qui donc lit venir à Versailles ces effigies de funeste augure? Le roi Louis XVL On l'imagine, considérant avec curiosité ses acquisitions : rien ne l'avertit qu'il regarde au miroir de son propre destin. Si les yeux des hommes pou-

valent s'ouvrir sur le futur, les siens apercevraient, dans une autre salle de ce palais, un autre rapprochement d'images, dramatique pendant du groupe anglais qu'il contemple : lui-même, le roi de France, et sa femme, Marie-Antoinette, voisinant avec Danton et Robespierre...

Traversons encore une fois la galerie qui contient cette collection de portraits, du règne de Charles IX à celui de Louis XIII; regardons ces trois générations d'hommes et de femmes; oublions la barrière artificielle que met entre elles une fin de siècle. En fait, tous ces personnages sont de la même période historique, ils ont vécu dans le même ordre social, — ou le même désordre, — animés des mêmes sentiments, des mêmes passions. Féodaux et bourgeois, catholiques et huguenots, combattants de la Ligue et des dernières guerres de religion, ils ont prolongé les mœurs, les idées, les convulsions morales et matérielles du xvi" siècle jusqu'à la transformation radicale de la société française sous le niveau imposé par Louis XIV.

Essaie-t-on de dégager les caractères généraux de ces figures? Une impression dominante s'empare aussitôt de notre esprit : ces aïeux lointains sont plus proches de nous, à tous égards, que leurs descendants immédiats, les sujets de Louis XIV, et ceux mêmes de Louis XV. Supposons qu'il existe, par impossible, un Français totalement ignorant de notre histoire : amenons-le dans cette galerie, ou dans tout autre musée national, — par exemple à Chantilly, devant les dessins si suggestifs du xvf siècle; il y aurait gros à parier que cet homme intervertirait sans hésitation l'ordre des temps, et qu'il s'écrierait : « Mes ascendants les plus récents, les voici; ils me ressemblent et je les sens qui pensent comme moi; les autres, sous leur perruque et leur poudre, doivent être d'un âge antérieur, d'une époque reculée, où je ne reconnais ni mes traits ni mes pensées habituelles ».

Illusion d'optique historique; et pourtant, nous avons peine à les situer bien loin dans le passé, toutes ces physionomies qui pourraient être celles de nos contemporains : Peiresc, l'érudit; Clément Métezeau, l'architecte; les deux Bourdon, le

peintre et le verrier; Henriette d'Entraigues, la dame de Verneuil, petite tête futée, jolie sur la large fraise, qui rêve au moyen de se faire épouser par son royal amant; Guy du Faur, l'auteur des quatrains de Pibrac; on sait combien Montaigne le regrettait, « ce bon monsieur de Pibrac que nous venons de perdre, un esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si douces ». Figures familières, faites à notre image et qu'il semble que nous ayons rencontrées hier, dans un salon, à la table d'hôte d'une auberge, au foyer de quelque vieille maison provinciale, entre le médecin, le curé, le notaire dont elles nous rappellent si vivement les traits.

On peut donner de cette ressemblance des raisons techniques : ces portraits sincères, réalistes, accusent le type individuel mieux que ne le feront par la suite des peintures plus conventionnelles, influencées par la manière de l'école italienne. On peut trouver d'autres explications dans les modes et le costume : ces têtes, qui ont le plus souvent notre port de cheveux et de barbe, vont changer, se différencier des nôtres sous la perruque. — Mais il y a des raisons plus essentielles, tirées du fond

même des âmes, de la nature des pensées traduites sur les visages qu'elles façonnent.

S'ils nous apparaissent proches et fraternels, ces hommes qui vécurent à la fin du xvi'^ siècle et au commencement du xvii% c'est qu'ils connurent avant nous toutes nos angoisses, toutes nos passions; c'est qu'ils cherchèrent leurs voies incertaines dans des conditions qui leur firent une mentalité toute pareille à la nôtre. Dissociés, individualistes, anarchiques, lihertins et licencieux pour la plupart, mais travaillés par le ferment religieux, par le démon des controverses ; ramenant toutes leurs dissensions civiles et sociales à ces querelles théologiques qui en sont l'éternel fondement; tristes d'avoir hrisé pour jamais le vieux moule historique, le monde du moyen aire qui ne pouvait plus contenir leurs esprits émancipés; cherchant péniblement la forme du monde nouveau, la civilisation plus large et plus libre où s'épanouirait le génie de la Renaissance; fils d'une révolution, en un mot, et d'une révolution inachevée.

Leurs portraits confirment ici l'impression que nous donnèrent souvent leurs livres. Sous le tour

vieilli du langage, Ronsard et Montaigne nous sont apparentés de plus près que les poètes, les orateurs, les moralistes du siècle de Louis XIV. « Les autres forment l'homme, je le récite... », disait le vrai père de notre dilettantisme, de nos analyses psychologiques, de nos curiosités d'esprit : aimable vagabond intellectuel, si semblable à ceux qui amusèrent le scepticisme de notre xix^ siècle qu'il n'y aurait besoiu pour expliquer ces derniers d'aucun chaînon littéraire entre eux et lui.

Oui, les hommes qui lisaient Montaigne et qui sourient dans ces cadres, ceux qui lisaient Calvin et qui gardent dans leur regard làpreté de ses écrits, ceux qui suivaient Montluc, d'Aubigné, Richelieu, — ils sont tous nos frères, presque nos contemporains : leurs détresses et leurs attentes sont les nôtres ; nos actes sont moins violents, moins farouches, mais nos haines ont les mêmes motifs que les leurs ; elles auront peut-être les mêmes explosions. Qui les apaisera?

Dans les musées où nos fils étudieront à leur tour nos images, trouveront-ils quelque part une réplique de la bonne figure qui rayonne ici sur

toutes les autres? Ce Béarnais sensé, rusé, jovial, qui contraignit nos aïeux à faire trêve, qui pacifia pour un temps les discordes héréditaires, toujours renaissantes sous d'autres noms, et trop bien reconnaissables dans notre France nouvelle où elles refont leur vieux sabbat.

Septembre 1902.

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