QUATRE SOEURS D'ORFA
Le sang sèche vite. Qui pense encore à l'effroyable saignée arménienne? Les bienséances diplomatiques veulent qu'on fasse un prompt silence sur certains crimes d'Etat, absous par la complicité générale, et dont l'évocation importune gêne également ceux qui les commirent, ceux qui ne surent ni les prévoir, ni les empêcher, ni les venger. Quiconque en reparle est un fâcheux. Les gens intéressés à l'étouffement qualifieront tout bas de celte épithète M. le capitaine Ludovic de Contenson; raison de plus pour recommander aux autres le livre si instructif, si attachant, que le studieux officier vient de publier sous ce titre : Chrétiens et Musulmans,
M. de Contenson aime et connaît le vieil Orient. II l'a visité à plusieurs reprises, il y est retourné au printemps de 1897, un an après les massacres; il a rayonné autour d'Alep, sur les confins de la Haute Syrie, de la Petite Arménie et de la Mésopotamie. Itinéraire tragique, où les ombres des suppliciés faisaient cortège au voyageur sur des cendres encore chaudes! Aux portes d'Alep, il croise un cavalier de haute mine, escorté par un officier et par des soldats qui prodiguent à ce grand personnage des marques de déférence : c'est le colonel Mahzar-Bey, l'assassin du père Salvator. Ce bon serviteur de la volonté souveraine allait s'embarquer d'un cœur rassuré pour le lieu de son exil problématique, certain que la faveur du maître ne l'y abandonnerait pas, après l'apparence de satisfaction accordée aux importunités des ambassadeurs roumis. A Marache, à Aintab, à Biredjik, à Orfa, les hommes et les choses racontent à notre compatriote les scènes d'extermination dont ce pays fut le théâtre.
Le lecteur suit à travers l'Asie les courses et les pensées du capitaine. Evocations d'un prodi-
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gieux passé, visions saisissantes du présent, idées générales sur l'avenir de l'Islam et des populations qu'il étreint, délimitation exacte du terrain perdu par la France et de celui qu'elle peut reconquérir, tout concourt à faire de Chrétiens et Musulmans un de ces beaux et bons livres que chaque Français devrait lire. Un épisode, entre beaucoup d'autres, montrera quels sujets d'intérêt et d'émotion l'on rencontre sur les routes dans la compagnie de ce voyageur. Arrêtons-nous avec lui en Chaldée, entre l'Euphrate et le Tigre, dans la vénérable Orfa.
C'est peut-être l'aïeule des cités de notre globe. Si l'on en croit de très anciennes traditions, la ville d'Ur, berceau d'Abraham, s'élevait à la même place. A quelques lieues plus au sud se trouve Hàrran, d'où le patriarche émigra dans la terre de Chanaan. Il franchit sans doute l'Euphrate au point même où M. de Contenson a passé le fleuve, dans un de ces bacs dont la forme n'a pas changé depuis les jours de la Genèse. Les siècles
glissent sur le désert de Chaldée sans modifier le tracé d'une route, sans altérer un trait des visages ni un pli des vêtements, sans innover une pensée chez les pâtres nomades. Les cheiks bédouins ou kurdes mènent aux mêmes pâtis leurs troupeaux de chameaux et de brebis, ils comptent leurs richesses en bétail, comme faisaient Loth ou Tharé ; ils conçoivent l'univers et la vie comme ces ancêtres si lointains, si proches; comme eux, ils calculent d'après le cours des astres un temps abstrait, stagnant, dont le mouvement ne déplace rien sur cette terre immobile.
La civilisation gréco-romaine illumina durant quelques siècles l'oasis de la haute Chaldée, quand Orfa, frontière de l'Empire, s'appelait Edesse et retentissait des controverses des rhéteurs. Plus tard, les conciles de l'Eglise naissante s'y assemblèrent. Après cinq cents ans de domination sarrasine, la croix y reparut avec nos chevaliers. Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon et comte d'Edesse, fit de cette place l'avancée du royaume de Jérusalem. Sur la citadelle qui domine la ville, dans ces murailles où sont noyés pêle-mêle des matériaux romains, byzantins, arabes, on distingue
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encore des pierres franques, des créneaux où flottèrent pendant un demi-siècle les pennons de Baudouin et de Josselin de Courtenai.
La conquête ottomane a fait disparaître les vestiges de ces civilisations successives. Toute la vie de la régiou a reflué dans Orfa, qui continuait de végéter sur la route des caravanes. C'était encore, il y a six ans, une ville de cinquante mille âmes, dont vingt mille Arméniens. Entassés dans leur quartier distinct, ceint de remparts, derrière les murs de leurs maisons sans fenêtres sur la rue, ces chrétiens exerçaient les commerces dont ils sont coutumiers; ils cultivaient les terres de la banlieue, achetaient aux nomades la laine des troupeaux, vivaient en assez bons termes avec leurs voisins musulmans.
Quand on parle du fanatisme turc, il faut s'entendre ; il convient de distinguer entre le Turc négociant ou agriculteur et les ulémas, les fonctionnaires, les soldats. Le premier est d'humeur indolente, tranquille et douce dans l'habitude de la vie, aussi longtemps qu'on ne l'excite point. M. de Contenson a pu s'en convaincre, au cours de ses explorations en Arménie; que de fois j'ai
subi comme lui, dans les tchifliks d'Asie-Mineure, la séduction de leur hospitalité gracieuse, de leur affabilité noble et simple! Mais ce bon Turc est discipliné, toujours prêt à obéir passivement au mot d'ordre qui lui vient d'en liant, par le canal de l'uléma ou du pacha; et là comme partout, il suffît d'un souffle méchant pour éveiller la bête féroce qui sommeille dans l'àme des foules.
Le mot d'ordre est venu directement de Constantinople : notre voyageur ne garde pas le moindre doute à cet égard; et il a fait une enquête consciencieuse. Le 28 octobre 1893, les Kurdes et les Arabes nomades tentèrent une première irruption dans le bazar arménien : ces pillards étaient trop pressés, l'heure officielle n'avait pas sonné ; ils furent repoussés par les réguliers. Quelques semaines plus tard, un bataillon de rédifs arriva d' Alep. Au matin du 28 décembre, les soldats, conduits par leurs officiers, cernent méthodiquement le quartier chrétien, les chefs donnent le signal de l'assaut; pendant deux longues journées, jusqu'à la sonnerie de clairon du soir, le troupeau marqué pour la boucherie est égorgé, pillé, violé. Huit mille victimes dans Orfa, huit