‹ Sous l'horizonChapitre 5 sur 17 · LES QUATRE SŒURS D'ORFA · texte numérisé non relu

LES QUATRE SŒURS D'ORFA

tion, au dire de M. de Contenson, commence à se vulgariser chez les raïas affamés de justice.

Les Allemands ont ouvert des écoles à Orfa. On se défie d'eux, leur souverain a soutenu le bras qui frappait; mais ils sont actifs, industrieux, ils font venir des machines à tisser la laine et donnent du travail à une population qui meurt de faim. En Arménie, comme partout, ces réalistes prennent par les intérêts une clientèle que nous retenions par les sentiments, nous, les marchands d'idées, les marchands d'espérances.

Le couvent catholique ne renfermait à Orfa que deux Capucins italiens, octogénaires, et deux maîtres indigènes, sujets ottomans. Rien à attendre de ces faiblesses réunies, de ces gens timides qui avaient fermé leur église aux Grégoriens qu'on massacrait. — La France n'était pas représentée à Orfa : ni agent consulaire, ni missionnaires; depuis longtemps, on n'avait pas vu un Français dans le pays. Et pourtant la France n'était pas absente.

Quatre femmes, quatre Sœurs franciscaines, enseignaient sa langue sous un toit chétif. Ces filles de saint François sont parties de Lons-le- Saunier il y a quatorze ans. Nous avons tous vu

dans un train de chemin de fer quelques-unes de ces voyageuses novices, un peu effarouchées hors de leur couvent, et pour qui c'est une action redoutahle de se transporter à vingt lieues dans le vaste monde. Imaginez ce qu'il en coûta à celles-là, lorsqu'elles essaimèrent un heau jour de leur ruche du Jura, pour aller d'un seul vol en Mésopotamie, au pays d'iVbraham! Sans esprit de retour : ainsi le veut la règle. Pauvres comme leur père d'Assise, comme le Poverello, les petites Sœurs françaises tenaient une bien petite place dans Orfa, entre les riches écoles américaines, allemandes. Mais quand se déchaîna la tempête, on vit s'éployer leurs grandes ailes blanches. Durant les horribles journées de décembre 189o, leur vocation se révéla. Elles ne se demandèrent point si les égorgés étaient des schismatiques; elles coururent au malheur, sous les yatagans et les balles, dans le quartier arménien.

Depuis lors, elles y recueillent la moisson semée dans une heure d'héroïsme. Elles y ont installé trois écoles françaises, un ouvroir où deux cents

LES QUATRE SœURS D'ORFA 63

veuves et jeunes filles sont nourries par leurs soins : avec quoi, grand Dieu? Leur courage et leur bonté en imposent au Turc : peut-être lui disent-elles, comme saint François au loup féroce qui dévastait Agobio : « Frère loup, je t'ordonne de la part du Christ que tu ne fasses plus de mal à personne! » Et le loup obéit, recoona,i^saiït4a voix du saint. U O, }-;

Ainsi, sous le château franc d'où B^^g^d^uin et Courtenai commandaient dans notre Ici&gue au peuple d'Edesse, ces humbles filles de France continuent seules aujourd'hui la mission traditionnelle. Elles apprennent aux enfants des victimes le parler des anciens libérateurs. Elles font reconnaître notre figure et entendre notre A^oix, avec une persuasion plus douce, plus forte que celle de leurs opulents rivaux. — Trouvera-t-on pour les Franciscaines d'Orfa une de ces croix que s'arrachent les comédiennes et les marchands de chiffons? Non, sans doute. Mais qu'importe? Il leur suffit de la croix de fer qui pend sur leurs cœurs et les a confortées dans les jours d'épouvante. Il suffit qu'on leur laisse la liberté de se sacrifier pour la France.

Ah! si les sœurs dOrfa avaient pu t«''moigner à la barre du Parlement, je veux croire que nos législateurs auraient reculé devant les conséquences de leurs votes! Ils prétendent qu'ils ne visent point les religieux et les religieuses d'outre-mer, car ce serait viser le drapeau. On laisse tomber sur la table à mensonges des tribunes quelques paroles hypocrites à la louange de ces vaillantes. Mais demain, peut-être, on tracassera, à Lons-le-Saunier, la maison-mère où elles se recrutent. On exigera de ces frêles rameaux qu'ils continuent à fleurir sous le ciel de Chaldée, tandis qu'on coupera les racines de l'arbre dans le sol natal. Bref, on demandera aux Sœurs d'Orfa de faire un nouveau miracle.

Elles le feront, celui-là et bien d'autres, n'en doutons pas. Mais vraiment, ce ne sera point la faute de nos Turcs parlementaires, qui massacrent à leur façon. — Admirable, incompréhensible pays, cette généreuse et folle France, qui peut encore enfanter de telles filles, qui peut encore supporter de tels maîtres!

Juillet 1901.

On s'évertue à discuter sur la ps3Tlioloi^ie comparée des races. Je crois bien que les cœurs sont affectés de même, et par les mêmes objets, sous toutes les latitudes; si les hommes diffèrent, d'un groupement humain à l'autre, c'est moins par le fond des sentiments que par la façon coutumière de les exprimer. Il y a pourtant certains plis du tempérament dont la répétition fréquente constitue la physionomie distinctive de chaque peuple; on a peine à définir cet air de famille : il se fait reconnaître dans un geste, un mot, un accent. Deux de ces mots typiques — et authentiques — me reviennent à la mémoire. L'un caractérise bien ce qu'il y a de plus attachant chez le peuple russe, sa puissance de résignation et sa bonté fra-

sous l'hori/cûx. i>

ternelle; l'autre peint au vif cette bonne grâce spirituelle dans rhéroïsme qui est entre toutes la fleur de France.

Le premier me fut rapporté par une des dames de Pétersbourg qui allèrent, en 1877, soigner aux ambulances du Danube les blessés de la guerre russo-turque. Je racontais un jour devant cette personne je ne sais quel trait de brutalité qui m'avait fait prendre une opinion défavorable du moujik. Elle protesta vivement :

c( Vous ne les avez pas vu mourir. Vous sauriez alors quelle grandeur d'âme se découvre sous la rudesse de nos paysans. J'ai passé six semaines à l'hôpital de Nikopol, au moment où l'on évacuait sur ce point le gros des blessés de Plevna. J'en ai emporté le sentiment du peu que nous valons, par comparaison avec les vertus de notre peuple. Toutes les formes de la souffrance, et les plus horribles, sévissaient sur ces corps mutilés, entassés dans nos baraquements insuffisants; la plupart d'entre eux devaient attendre longtemps des soins urgents. Nous avions beau

nous multiplier, nos ressources étaient si fort audessous de leurs misères ! On n'entendait pas une imprécation, pas un murmure : tous eussiez dit une assemblée de philosophes stoïciens.

c< Ah! ceux-là n'ont pas besoin de lire Marc- Aurèle pour savoir comment doit tomber l'olive mûre, lorsque son temps est venu. Il y a au moins une qualité que nos pires détracteurs ne peuvent nous refuser : la sérénité parfaite dans l'acceptation de la mort. Les médecins étrangers m'ont dit souA^ent qu'ils ne reviennent point de l'aisance avec laquelle le grand pas est franchi par le Russe de tout âge, de tout sexe, de toute condition. Jamais d'affres, jamais de luttes pour cet acte si simple : s'en aller. Nos âmes s'en vont comme les eaux de nos fleuves retournent à la mer : paisibles, silencieuses, sans bouillonnements ni remous, par une pente insensible. Mais c'est surtout chez nos paysans que la règle ne souffre pas d'exceptions : le plus jeune, le mieux partagé semble déposer un fardeau, lorsqu'il prend congé de la vie.

c( Plus d'un, parmi ces soldats agonisants, s'efforçait de me consoler et s'étonnait de ma

peine, quand venait l'heure des adieux. Je m'attachais vite à ces grands enfants; pas pour longtemps, hélas! Un, entre autres, m'avait gagnée par sa douceur, qui contrastait avec ses formes athlétiques. C'était un grand-russien de race pure, taillé en hercule; son visage expressif et régulier, ses yeux aux pupilles dilatées, hrillantes d'un éclat concentré, tout en lui rappelait le type traditionnel du Clirist slave, tel qu'on le peint aux voûtes de nos églises. Un éclat d'ohus lui avait emporté une jambe; peu après l'amputation, la gangrène s'était déclarée.

« Je m'approchais souvent de sa couchette pour lui parler du pays. Ivan — c'était son nom — venait d'un district du gouvernement de Kalouga, où je possède une propriété. Il me conta qu'il avait laissé au village une jeune femme et deux petits enfants. On n'avait pas donné de congés depuis dix-huit mois dans le corps d'observation placé sur la frontière; illettré, comme tous les siens, il n'avait aucunes nouvelles de la maison. Un matin, à la façon dont le major le regarda, il se sentit perdu ; il me fit appeler :

« — Hélène Nikolaïévna. vous qui savez écrire,

voulez-vous me faire une lettre pour le partage de mon bien? C'est le moment. »

« Il me dicta les volontés que je devais mander : la maison à la femme, le champ et le verger divisés entre les deux enfants. Il s'étendit avec précision sur la superficie de chacun des lots.

« A la visite du soir, le médecin me dit que la fièvre redoublait et qulvan ne passerait pas la nuit. Je revins auprès de son lit. Il- me demanda de lui lire ma lettre. Pour mieux écouter, il se redressa sur son séant, ramassa des forces qui lui échappaient visiblement. Quand je fus au détail du partage entre ses deux fils, il m'arrêta, réfléchit quelques secondes :

« — Non, Hélène Xikolaïévna; mettez les trois enfants. »

« — Comment donc? ïu m'as dit deux!

« — Non; mettez les trois. »

« Le délire commence à brouiller ses idées, pensai-je; et je voulus continuer ma lecture. De nouveau, il m'arrêta, posément :

(( — Je vous en prie, mettez les trois. Il y en a un autre, qui est né justement à la Saint-Michel,

le mois dernier. Je le sais par une recrue de chez nous, un soldat que j'ai rencontré ici. »

« Gauchement, avec un geste de surprise et une étourderie dont je me repentis aussitôt, je me récriai :

« — Voyons, Ivan, tu rêves! Rappelle-toi : ne m'as-tu pas dit que tu étais ahsent depuis tantôt deux ans?

« Il se tut un instant et me regarda sérieusement, de ses grands yeux immobiles que le feu de la fièvre faisait plus brillants encore, dans le pâle visage éclairé par la lueur de ma bougie. Puis, de sa voix douce, très faible, il dit :

(( — La pauvre... elle était si seule... vous comprenez... Mettez les trois. »

« Epuisé par cet elfort de parole, il retomba sur la couchette, ferma les yeux. Il ne parla plus. Il mourut dans la nuit. »

Je tiens l'autre propos d'un de mes amis, officier supérieur dans l'artillerie. Il assistait naguère à une réunion où quelques confrères devisaient

de littérature. L'entretien vint sur Mérimée : un de nous rappela le mot classique du colonel, dans V Eidèveme7it de la redoute : « F..., mon cher, mais la redoute est prise. » .

« Oui, interrompit l'officier, ceux qui tombaient à Borodino trouvaient le mot de la fm. On le trouve toujours en France. J'en ai cueilli quelques-uns, il y a trente ans. Un, surtout, qui me fut dit par un simple soldat... »

Nous pressâmes notre ami de le conter et d'en dire l'occasion. Il rassembla ses souvenirs, qui remontèrent rapidement.

« C'était le matin du combat de Beaumont : si cela peut s'appeler un combat, cet égorgement dans un traquenard... J'étais alors jeune lieutenant, dans le groupe de batteries du corps de Failly. Nous avions marché toute la nuit du 29 au 30, en queue de la colonne. A l'aube, en vue de Beaumont, nous reçûmes l'ordre de camper sur place : repos et sommeil jusqu'à onze heures. On ne prit pas le temps de former le parc. Ma section était la dernière sur la gauche, un peu à l'écart, séparée du gros de nos batteries par un boqueteau. Aussitôt mes pièces dételées devant ma tente, je

m'allongeai avec délices : nous étions éreintés, et l'on se cro3'ait en parfaite sécurité, bien loin de l'ennemi.

« .le dormais à poings .fermés, quand je fus réveillé en sursaut par un tinlamarre insolite : courses folles d'ombres qui passaient sur la toile de la tente, sonneries de clairons précipitées, cris, appels, ponctués par les détonations du canon, fréquentes et très proches. Comme j'achevais de me frotter les yeux, un obus éclata à quelques pas. Je sautai sur mon sabre : ma montre, pendue au crochet du ceinturon, marquait onze heures moins dix minutes. Je ne pensai même pas à chausser mes bottes, je ne fis qu'un bond jusqu'à mes deux pièces. D'un coup d'œil, je me rendis compte de la situation. A droite, de l'autre coté du boqueteau, les attelages enlevaient leurs caissons et s'éloignaient au galop, par échelons. Quelqu'un dit à côté de moi que l'ordre était venu de se replier et d'aller mettre en batterie sur la route de Stone. Quel ordre? De qui? Nul ne savait, dans l'efTarement général, et je crois bien qu'il n'y avait point d'ordres.

(( Je cherchai du regard, j'appelai mes conduc-

teurs : le maréchal des lofj^is me dit qu'ils abreuvaient les chevaux au ruisseau, dans le fond du vallon, à un quart de lieue. Devant nous, un grand champ de luzerne, large de cinq ou six cents mètres, à mon estime, remontait en pente douce jusqu'à la lisière d'un hois. Le matin, j'avais remarqué un bataillon de ligne campé sur cette lisière, il couvrait notre artillerie. Disparu, le hataillon; aucun soutien d'infanterie en vue. Plus avant, au delà du bois, les petites couronnes de fumée hlanche montaient sur la cime des grands arbres : des pièces invisibles crachaient les shrapnels qui nous arrivaient, de plus en plus fréquents.

« Nous étions surpris. L'ennemi, qu'on n'attendait pas, devait être très près. Plus près encore que je ne pensais : au sifflement des obus succéda le crépitement de la fusillade, dans le bois en face, et le zin-zin nasillard des balles à nos oreilles. Trois de mes hommes furent atteints. Un cordon noir de fantassins apparut sur la lisière, à la place évacuée par nos lignards. Mes canonniers avaient chargé en toute hâte; je commandai le feu : notre décharge n'eut d'autre elFet visible que de faire

coucher ces tirailleurs dans le trèfle, où ils avancèrent en rampant. C'étaient des Bavarois : je les reconnus aux chenilles de leurs casques; je les vois encore, ces chenilles noires qui serpentaient entre les touffes vertes.

« Alors seulement j'aperçus mes conducteurs, fouettant leurs chevaux au has du coteau. Auraientils le temps d'arriver, d'atteler, avant que les Bavarois ne fussent sur nous? Les canonniers rechargeaient. Ah! ce n'était pas aussi expéditif qu'aujourd'hui ! Xous avions à cette époque des pièces de 4, qui se chargeaient par la bouche : il fallait écouvillonner, puis bourrer la gargousse avec le refouloir. Je pointai ma pièce de gauche, la première prête : elle fit feu, démolit quelques chenillards; les autres continuèrent de ramper vers nous. Etonné de ne pas entendre mon autre pièce, je me précipitai sur elle en apostrophant les canonniers retardataires. Le premier servant de droite attendait, l'étoupille au poing; sans parler, il fit un geste de l'autre main et me montra les deux seconds servants : celui de droite gigotait sur le sol; celui de gauche, un bras cassé, s'affalait sur l'écouvillon qu'il venait d'engager dans la

volée. Je me tournai A^ers le premier servant de gauche, qui portait la gargousse.

« C'était un petit roux que je connaissais bien; une espèce de nabot, chétif, A'elu, rouge de poil comme une carotte. Il m'avait été signalé, dès mon arrivée au corps, comme le pire fricoteur de la section : un remplaçant parisien, un enfant naturel, sorti don ne sait où, m'avait dit le capitaine; frondeur avec les chefs, loustic avec les hommes; un gaillard qu'il fallait tenir à l'œil. Malgré tout, je me défendais mal d'un faible pour lui, tant il avait l'esprit vif et le mot drôle.

« — Eh! bien, quoi? Y a plus personne? C'est bon, on y va! » grasseya sa voix faubourienne. Avant que je lui eusse fait un signe, il s'élança à la bouche de la pièce, écarta le camarade blessé, saisit l'écouvillon, introduisit et refoula la gargousse.

« Au même instant, mes damnés Bavarois se levèrent du trèfle, comme un seul homme, avec leur régularité mécanique de pantins mus par un ressort. Un officier leur jeta son commandement rauque : ils se tassèrent pour courir sur nous à la baïonnette. Ils n'étaient pas à quatre cents mètres.

70 SOUS L IIOIIIZON

Mes conducteurs, qui rejoignaient au j^alop, n'en avaient guère plus à franchir; mais ils contournaient le boqueteau, pour s'abriter de ce feu meurtrier. Je calculai mentalement, — je vous assure que dans ces moments-là on calcule très bien et très vite, — qu'avant trois minutes mes pauvres canons seraient pris, et nous lardés sur leurs affûts.

« Mes regards retombèrent sur la pièce, sur le petit roux. Comme il faisait le mouvement de retirer son bâton de la volée, je le vis qui chancelait : ses mains lâchèrent prise, se portèrent machinalement au cœur. A la façon dont il ouvrit deux fois la bouche, je ne pouvais me tromper : il venait d'être frappé dans le dos, il devait avoir la poitrine traversée par une de ces balles qui ne pardonnent pas. Soudain, les deux mains se rabattirent sur l'écouvillon : l'homme s'y arc-bouta, l'arracha de la pièce, l'éleva d'un geste brusque au-dessus de sa tête, en le brandissant comme un drapeau; et, se tournant vers moi, l'œil déjà vitreux, la lèvre encore plissée par un sourire de satisfaction, il me cria de sa voix éraillée, dans un hoquet où elle s'éteignait :

c( — Mon lieutenant, ça y est ! »

« Ça y était aussi pour lui, le pauvre diable. Il s'abattit comme une masse sur la route. Impassible, le dernier servant resté debout tira l'étoupille. Notre chance voulut que ma boîte à mitraille tombât en plein dans le paquet des Bavarois, lancés sur nous. Leur ligne s'écroula comme un pan de mur. Ceux qui suivaient s'aplatirent de nouveau dans la luzerne et se remirent à ramper. Ces minutes de répit nous sauvèrent. Les conducteurs rejoignaient, poussaient leurs chevaux sur les caissons. Ah! je vous réponds qu'ils ne furent pas longs à accrocher les traits ! En moins de temps qu'il n'en faut pour vous le dire, les pièces roulaient à la poursuite de nos batteries, emmenant tout ce qui me restait d'hommes valides, pas la moitié de la section. Mes canons, mes hommes et votre serviteur, je puis bien dire que nous avons tous dû notre salut au petit Parisien qu'on voyait décroîtro, couché au bord de la luzerne, déjà raide comme l'écouvillon que ses mains crispées continuaient de serrer. »

« — Et son nom.? Gomment s'appelait-il? demandâmes-nous. »

c( — Son nom? fit l'officier d'un air étonné ; son nom? Est-ce que je sais? Je vous ai dit que c'était un enfant naturel. On l'appelait tantôt « le Parisien », tantôt (( la Carotte ». Je crois bien me souvenir qu'il n'y avait qu'une manière de prénom sur son livret, Pierre... Auguste... En vérité, je ne me rappelle pas. C'est drôle : je le revois cependant si bien, le petit homme, moulinant son écouvillon devant la pièce ; j'entends si bien son fausset voilé, goguenard encore dans sa dernière parole :

« — Mon lieutenant, ça y est! »

Août 1901.

LE

MIRACLE DE KONTCHANSKOÏÉ

Je parcourais les derniers numéros du grand journal russe, le Novoiè Vréinia^ pour y chercher les télégrammes qui ont fait connaître en Russie les circonstances des Assîtes impériales à Dantzig et à Compiègne. Les dépêches de la journée sont groupées en tète de la composition, pêle-mêle, sur deux ou trois colonnes de la première page. Ce microcosme suffit à la curiosité de la plupart des lecteurs ; les gens pressés ne vont pas jusqu'aux articles où il est commenté dans le corps du journal. Mieux que toutes choses, cette physionomie télégraphique des faits nous renseigne sur les images de la vie universelle qui se fixeront, agrandies, rapetissées ou déformées, dans une multitude d'esprits simples.

Il semblerait que le voyage des souverains dût accaparer toute l'attention de leurs sujets; on pouvait croire que les nouvelles locales télégraphiées de la province, durant ces journées historiques, seraient noyées sous les récits copieux transmis par les agences d'Allemagne et de France. Or, dans le numéro du 1"/14 septembre, une dépêche bien en vue, et de beaucoup la plus longue de toutes, était datée, de Horovitchi. C'est une petite ville du gouvernement de Xovgorod. Le télégramme racontait un miracle du Père Jean de Gronstadt.

Rappelons brièvement qui est ce personnage fameux. Prêtre dune vie exemplaire, il a pris un grand ascendant sur les âmes religieuses; son renom de sainteté s'est répandu dans tout l'empire; vénéré par le peuple, respecté par les autres classes de la société, il fut appelé au lit de mort du feu tsar Alexandre III. La croyance populaire lui accorde les pouvoirs surnaturels d'un thaumaturge.

Le correspondant du Aûvoiè Vrémia décrit l'arrivée du Père Jean dans le bourg de Kontchanskoïè, où il venait inaugurer une église

Page 1