‹ Sous l'Iegide de la Marne, histoire d'une rivièreChapitre 10 sur 17 · TOMBE DE CHARLES PEGUY · texte numérisé non relu

TOMBE DE CHARLES PEGUY

(La Grande Tombe de Villerov )

militaire avait compris que — rompant avec la routine — il fallait (sHl voulait tout sauver) sortir de sa place forte, aborder V ennemi de flanc & le frapper au cœur avant que — la Marne franchie — il tentât de passer. Sur son ordre, la 6^ armée {armée Maunoury) se portait en avant, attaquait von Kliick avec vigueur &, dès le 6 septembre, la mêlée, sur tout le grand plateau multien, devenait si épouvantable, si complète, quHl n^y avait pas un village, pas un cimetière, pas un moulin & pas un bois qui ne fût le champ d^un combat particulier.

Ah ! les braves gens qui tombèrent, en ce grand jour décisif, au bord du sillon qui leur servit de tombe. Dieu seul en connaît le nombre ! Ceux qui ne sont pas venus ici, à l'automne, dans les petits villages & n'ont pas vu les murs troués de meurtrières, les arbres coupés, les clochers abattus & les toits ouverts ne peuvent pas se représenter V acharnement de ce corps à corps sanglant & sans merci. Les chasseurs, les coloniaux & les lignards eurent, ce jour-là, vraiment conscience Pilon 5

66 sous l'i^gidk de la marne

que Vheure était suprême & qu'il fallait vaincre ou mourir. <Sf, tandis que^ protégés par la rafale des 75, avançaient les bataillons y il semblait que ce fûty sur ce paisible plateau de la Brie^ aux travaux bucoliques, aux lents bœufsy aux beaux sillons^ une dévastation effrayante de tout ce qui, dans cette nature^ avait y jusque-lày fait la vie si féconde & si douce.

Un peu avant midiy ce même jour y un bataillon français se lançait avec fureur, au pas de charge & devant le petit village de Villeroy, à Vassaut des lignes prussiennes, « Notis tirions comme des enragéSy noirs de poudrCy le fusil nous brûlant les doigts » a écrit Vun de ceux qui prirent part à cette grande bataille (^). Tout à coup y devant ces soldats qui ont donné déjà tant d'eux-mêmes & ne vivent plus que soutenus par l'exemple de leurs chefs, défiant le danger, défiant les balles, un homme se dresse, mâle et vivant exemple du courage militaire y du courage humain. C'est le lieute-

(1) Victor Boudon, Avec Charles Péguy de la Lorraine à la Marne (191 5).

Cl. de la Sect. pliot. de l'Armée,

Lëjflise après les combats de 19I4.

fiant Péguy, Il ne prononce qu'un mot^ ne jette qu'un cri : « En avant \y>& : « Tirez ! Tirez ! Au nom de Dieu, tirez toujours ! » Ainsi, devant Orléans, à Patay, dans la forêt des lances, au milieu des siens, Jeanne d'Arc, sa patronne, sa sainte, devait pousser ses soldats en avant. Mais lui, dans ce suprême assaut, ne porte, comme Jeanne la Lorraine, ni armure m casque ; &, c'est à découvert, plus à découvert, sur le talus & dans les herbes, qu'il bondit en plein feu. A ce moment, une balle l'atteint ; &, ce poète-guerrier, frappé au front, tombe sans un cri, sans une plainte. On était au matin du 5 septembre ; cela se passait en pleine lumière, par un beau jour, dans un clair paysage, à peine brumeux, devant « l'admirable horizon couleur de perle » (^). Plus loin que Charny & Villeroy, vers Meaux & La Ferté, baignée encore des brouillards de l'aube, coulait la Marne;

(^) « Longue route déserte qui descend vers la Marne. Admirable horizon couleur de perle... » £«pression d'Alphonse Daudet. ^^Cvontes du lundi : Aux (Want postes, le long de la Marne),

68 sous l'égide de la marne

& ces brouillardSy ces « fins brouillards de septembre » que Péguy avait tant aimés jadis , dans son enfance , aux bords de la Loire & du Loiret y quand petit garçon il courait au milieu des vigneSy ces brouillards de Vautomne ils s'élevaient à ce moment, semblables à quelque suaire aérien, fluide, enveloppant, maternel & que les mains des fées & des muses eussent tissé en Vhonneur de celui qui tant admira les rivières, & la campagne & le fin ciel du pays français (^).

Couché dessus le sol à la face de Dieu

le poète à présent repose. Il repose ! Mais, ses compagnons, les soldats de Gallieni et de Maunoury, n'entendent plus que ce seul cri : « En avant ! En avant / » Sf , de Villeroy où Péguy est tombé, à Chambry, à Barcy, à Marcilly, le combat sHntensifie ; durant ce

(^) Lire y dans Victor-Marie, comte Hugo, tout ce que Péguy a écrit de charmant & de poétique sur « les brouillards de septembre^ les brouillards de la Loire & du Loirety de la Somme, du Lunain & de rOrnain, & de l'Orge, & du Cousin & de VArmatiçon, & du Petite du Grand Morin. » C'est à V extrémité droite de la grande fombe de Villeroy, qu'a été inhumé Charles Péguy,

long jour y il fait rage. A Marcilfyy dans la salle de l'école du village, il se joue une scène sublime. Un jeune sous-officier, le sergent Louis Bardet, du 29® bataillon de chasseurs à pied, s'est traîné là pour mourir. Mais, au moment de perdre connaissance, ce jeune brave a entendu le son joyeux du clairon, rappel des voix, V appel des cuivres ! Il a compris ; &, dans un sursaut suprême, à V instant d'expirer, il trouve assez de force encore pour se porter jusqu'au tableau noir de la classe & pour tracer à la craie, avant que sa main soit glacée par la mort, cette inscription inoubliable :

Le 29^ Chasseurs à pied,

le 3546 d'Infanterie,

le 361® d'Infanterie,

ont battu les Prussiens ici, les 4 et 5 septembre.

Vive la France ! Q)

A de tels hommes, rien ne résiste. D'eux on peut tout attendre ; &, c'est bien ce que le général en chef, en ordonnant que l'action, du « Nord-est de Meaux », fût menée, entre

(1) Rapporté par M, Georges d'Esparbès,

sous l'égide de la marne

Lizy-sur-Ourcq & May-en-Multien^ « en direction générale de Château- Thierry », avait pensé. De victoire de VOurcq qu^elle était d'abordy la victoire remportée au Nord & à VEst de MeauXy à la jonction des eaux de VOurcq & de la Marne, s'étendait maintenant, par Esternay, Sézanne, à tout le Sud du grand fleuve & jusqu'à Vitry-le-François, là où, toujours aux bords de la même & sainte rivière, Varmée Langle de Cary, achevant V action commencée devant Meaux par Maunoury, battait le duc de Wurtemberg. Ainsi, la Marne, grand & beau trait bleu marqué dans le sol de Champagne^ le sol français, avait fait obstacle. Vivant rempart, elle s'était dressée &, rougie du sang des morts, n'avait pas permis qu'on franchît son cours.

^èâ^

Soot. r'iot. fie lA)

itiK de- La Fontaine aptes le bombai (lenieiil (1918)

LA COLÈRE DE LA MARNE. — SA FUREUR AU TEMPS DE LA FONTAINE. — LA CAMPAGNE DE FRANCE. — SECONDE BATAILLE DE LA MARNE.

La Marne fait des siennes tellement Que c'est pitié de la voir en colère...

écrivait en son temps, à son protecteur M, Fouquet, le Maître des Eaux & Forêts de Château-Thierry, le bonhomme La Fontaine, Le fait est que, cette année-là (1659) Vhiver avait tellement enflé le cours des eaux que la Marne, sortant de son lit, avait envahi ses rives, emporté le pont et menacé de noyer le charmant pays des Fables. D^ ordinaire

72 sous l'égide de la marne

si mesurée, si lente, la Marne {la paisible, a dit Reclus) a ainsi de ces réveils soudains, de ces sursauts brusques dont les Allemands, à plusieurs reprises, éprouvèrent le dommage.

Déjà, pendant V hiver 1814, c'est-à-dire, cent années à peu près avant la bataille suprême engagée & gagnée, de nos jours, par Jojfre&par ses lieutenants, la Marne avait participé aux combats que Napoléon, assailli par toutes les armées de V Europe, livrait sur ses bords, A Saint-Dizier, Joinville, Epernay, Châlons, à Château- Thierry, il y eut, pendant ce long hiver, de durs assauts, de rudes mêlées (^); &, les mêmes noms de villes & de villages que les communiqués de 1914 apportèrent à notre impatience, les

(1) Le combat de Saint-Dizier fut des plus violents : <Sf, voilà comment le brave capitaine Coignet, qui y prit party en relate le début, dans ses Cahiers ; « Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu : ce n*était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La ville fut massacrée par la fusillade &, Von pouvait compter, dans les fermetures des portes & les contrevents, des milliers de balles : les arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville, »

IKtf

IP

.'' -iH

iSji^ '^VN

W.ti

^^^Hl

.t^^KJI

Bulletins de Napoléon les livrèrent alors au public frémissant.

Toute la grande région au sud du fleuve^ un peu au nord du Petit-Morin : Vauchampsi Champaubert^ Montmirail, demeure illustrée à jamais par ces grands jours où y dit Henry HoîissayCy la campagne de France vit « l'Empereur manœuvrer sur la Marne avec une poignée de héros )>, A Champaubert, une colonne surmontée de Vaigle impériale, peut encore se voir ; &, V identité entre les grands faits de ce temps & ceux du nôtre demeure si complète qu'il n'y eut pas jusqu'aux TDéûlés de Saint-Gond, si fameux par le coup terrible que le général Foch porta en igi^ à la garde prussienne, qui ne figurassent alors au Bulletin militaire.

Le 10 février, au matin, écrit en effet le baron Fain, secrétaire du cabinet de l'Empereur, « le duc de Raguse {le duc de Raguse c'était Marmont) passa les défilés de Saint- Gond sous les yeux de Napoléon & enleva à l'ennemi le village de Baye,,, » Mais, avant d'en arriver à cette manœuvre, qui n'était

74 sous l'égide de la marne

qu'un heureux préliminaire à Champaubert & à Montmiraily par quelles alternatives d'avance & de recula par quelles mortelles angoisses avait passé Napoléon ! Henry Houssayey dans une page tragique, écrite de ce style imagé, vivant, souvent farouche & qui donne tant de grandeur à ces pages, a montré comment VEmpereur, « inquiet du silence de Blûcher » était revenu, à ce moment, tout d'un coup sur la Marne, avait rejoint Saint- Dizier, & comment, là, toute la nuit, au bercement lent des eaux de la rivière, devant ses maréchaux exténués & à la lueur des lampes, il avait compulsé, fouillé ses cartes puis, brusquement, dicté au duc de Bassano un plan que, d'ailleurs, il ne suivit pas, mais dans les grandes lignes duquel son génie encore puissant semblait, comme d'avance, disposer de la victoire.

Défendre ou abandonner Paris, voilà le dilemme qui se posait, en 1814, devant Napoléon, aussi redoutable qtie plus tard, en 1914, il devait se poser devant Gallieni, ainsi que — ressurgi de nouveau — il devait {une fois

de plus), en igiS, aux yeux des généraux Gouraud, Pétain & Foch, apparaître impérieux & menaçant, « Si Vennemi arrive sous Paris, avait dit Napoléon en retraite sur la Marne, il n'y a plus d'empire » ;& il avait dit encore : « Jamais Paris ne sera occupé de mon vivant ». Hélas ! le fortune des armes tourna contre celui qui n'en avait jamais connu que les faveurs Napoléon tomba. Moins de soixante ans plus tard, sur cette même Marne qui avait vu passer Blucher à cheval, se montrèrent, à Meaux d'abord, où ils séjournèrent, puis à Trilport qu'ils ne firent que traverser, Bismarck & Moltke. Mais, déjà, c'était une rude guerrière que la Marne, une amazone belliqueuse ; &, les 30 novembre - 2 décembre 1870, elle fit payer cher, sur les pentes de Chennevières & le plateau de Champigny, au roi Guillaume de Prusse l'avance de ses troupes. Un détail qui a son prix & qu'on ne sait pas assez : c'est qu'à ce combat de Champigny {dont Alphonse de Neuville devait peindre par la suite — & si bien — les furieux détails), prit part un jeune officier dont la

76 sous l'égide de la marne

conduite fut si remarquée quHl reçut, sur le terrain même, la Légion d'honneur.

Alors simple sous-lieutenant, le futur général Maunoury devait reparaître un jour y mais plus loin de Paris, dans la même vallée. Investi en igi^,du ((grave & délicat devoir » {^) d'arrêter d'abord, d'attaquer, puis enfin de repousser l'armée von Kliick, l'ancien jeune combattant de 1870 prit dans cette circonstance une revanche si belle qu'on peut dire que c'est de ce moment même que date, en faveur de nos armes, un décisif & premier retour dejortune.

(( Une troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis & se faire tuer sur place, plutôt que de reculer », avait dit, une première fois, en 1914, le général en [chef, & voilà qu'en 1918, tandis qu'aux mêmes abords du fleuve s'enga-

(^) Cette expression est de M, Charles Maurras. Voir les Conditions de la victoire : La France se sauve ellemême (19 16). M. Charles Maurras devait revenir un jour à ce grand sujet de la Marne, CV^^ dans une ode aw ton toutpindarique^ de grand souffle & dont les strophes^ larges & nobles comme les ailes mêmes de la victoire^ donnent une leçon de mesure fort puissante.

geaient les combats les plus grands de la guerre, une même voix ardente appelait de nouveau au sacrifice & àla mort les survivants de ces grands jours. Cette fois, ainsi que Napoléon Vavait demandé au moment de son repli dans la Champagne, c'était Paris quHl s'agissait encore de couvrir, c'était Epernay qu'il fallait sauver, c'était Château-Thierry qu'il fallait reprendre. Dans un inoubliable & sublime ordre du jour, le général Gouraud en appelait cette fois, aux soldats français et américains de la 4^ armée. « Le bombardement, disait le général avant de lancer ses braves à l'attaque, sera terrible. Vous le supporterez sans faiblir. L'assaut sera rude », mais, « dans vos poitrines battent des cœurs de braves... Personne ne regardera en arrière, personne ne reculera d'un pas ». Cette grande voix d'un chef, elle se montra, en cette circonstance, si persuasive, si chaude ; elle alla si bien au cœur de tous que l'ennemi, jusque-là vainqueur, ne put résister à une niée si vigoureuse, à un élan aussi farouche. Il chancela, fléchit & ces armées qu'on avait

78 sous l'i^gide de la marne

pu, jusque-là, croire à peu près invincibles reculèrent avec une telle hâte, refluèrent en un tel désordre qu^on peut dire que c*est de ce moment que commença enfin le repli qui devait libérer le solde la patrie. Pour la Marne, aux bords de laquelle se jouait à ce moment le sort du monde, il sembla qu^elle voulût elle aussi, se mêler à la bataille. En effet, dans Château-Thierry, lorsque le génie américain, pour couper les communications de V adversaire, fit sauter le vénérable et beau pont de Perronet {ce pont qui était un chef-d^ œuvre !) on put voir ses eaux bouillonnantes, ces eaux dont La Fontaine avait pu, jadis, célébrer la colère, s* ouvrir avec violence & recevoir la dépouille d^un ennemi qui jamais, jamais plus ne devait revoir, sur les rives du Rhin, la Loreley des contes, assise au soleil, peignant ses blonds cheveux & se coiffant de myosotis.

Page 1