VENDANGEOIR )). — LA GARENNE DES « FABLES
Pas à pas y avant & après les soldats de tous les âges & de toutes les guerres, les poètes & les peintres ont suivi les sinueux& harmonieux détours que, depuis Langres jusqu^à Nogent auprès de Vincennes, la Marne dessine en boucles & en volutes d'un tour léger. Le premier, Israël Sylvestre, le vieux maître dont le burin était éloquent^ a montré la ri-
vière de Marne ^ auprès de « VOyse » sa sœur y « ayant marié leurs eaux avec celles de la Seyne et couchées dans un bois devant le Louvre ». C^est là une allégorie exquise^ & dont le sens finement emblématique y en donnant à la Marne un doux & féminin visage, avait de quoi, plus tard, inspirer les statuaires & les peintres.
Statuaire, Edme Bouchardon rivalisa, dans cette conception, avec Sylvestre, Nous avons montré (dans /'Introduction de ce petit livre) avec quel art, plein de mesure & de noblesse, ce savant sculpteur sut faire jaillir du marbre, au monument de la rue de Grenelle, la figure vivante de la Marne, Enfant de ces bords, Bouchardon était né {en 1698) à Chaumont-en-Bassigny, Son père, nous dit Caylus, « professait lui-même la sculpture & Varchitecture dans sa patrie ». & Caylus d* ajouter, en nommant celui à qui nous devons la statue de /'Amour taillant son arc, de tant de dieux marins, de tritons, de nymphes : « J'ai vu (de ses dessins) faits à Chaumont avant son arrivée à
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Paris, dans lesquels on distinguait déjà ce beau crayon, ce trait assuré & ce bel accord que nous avons vus se perfectionner & s^ élargir à proportion des connaissances quHl ne pouvait manquer d^ acquérir à Paris et à Rome, » Uun des premiers après Sylvestre et avant Bouchardon, Watteau sHnspira une fois au moins des sites des bords de la Marne ; c*est quand il vint dessiner à Nogenty aperçue comme en rêve, une Vue du village de Vincennes. De nos jours, & dans Château- Thierry, M, Aman-Jean, qui nHgnore pas que la Marne commence à Langres, le pays de Claude Gillot, pour venir se joindre à la Seine, peu après le village de Nogent (^), le séjour final de Watteau, a su — lui aussi — fixer dans des œuvres d^une tonalité délicate
(^) La Marne vient exactement confondre ses eaux à celles de la Seine au pont de Charenton. Une vue du Moulin de Charenton, d'un gracieux pittoresque rococo, a été peinte par Boucher (aujourd'hui au Musée d'Orléans) & gravée par Huquier. C'est à Saint- Maurice, près de Charenton, non loin de la Marne, qu'a vu le jour, le 26 avril 1798, l'un des plus grands maîtres dans l'art de peindre au XIX^ siècle ; Eugène Delacroix,
un même crépuscule de songe, un décor semblable & nuancé de comédie,
A Mont Saint' Père y cependant, entre Château- Thierry et Dormans, non loin de ce bois du Barbillon au nom bien poissonneux, le bon peintre Lhermitte, dans des œuvres d'un dessin vigoureux, d'un caractère de recueillement & de calme admirable, a retracé, à son tour, des aspects des bords de la Marne, Mais, avec Lhermitte, ce n'est plus — dans l'image de la rivière — cet aimable & fantasque visage, semblable à celui de Finette & de Colombine, exprimé par Watteau dans des toiles d'une tonalité fluide, aérienne & féerique. C'est, ici, dessiné dans sa force & peint dans sa vérité, le visage rustique & creusé de rides du paysan, Lhermitte, agreste & rude maître, dans ce site champenois, a rencontré un jcur, comme au temps de La Fontaine, le bûcheron (( tout couvert de ramée » ; dans des œuvres robustes, il en a dressé la silhouette ; mais, ce qu'il a portraicturé encore avec amour, dans cette contrée des Fables, ce pays du Renard et dçs raisins, c'est le vigneron solide, aux bras
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noueux comme des ceps & qui marche en chantant dans son vendangeoir.
De tous tempSy la vendange, dans cette vallée de la Marne, a été le plaisir ; de tous temps, elle a été la fête. Depuis Jalons-les- Vignes, situé sur la Soude auprès de Châlons, jusqu'à ces coteaux d'Esbly, entre Lagny & MeauXy nommés petite Bourgogne, la Champagne, à Vinfini, étend le tapis flambant de ses vignobles, A l'un des chapiteaux de la cathédrale de Reims, un sculpteur local, en mariant habilement de son ciseau dans la pierre les vrilles de la vigne, a esquissé ce poème, montré cette splendeur. A la haute colonne, il a enlacé le pampre ; &, c'est un beau motif exprimé par lui, que cette cueillette des grappes, ce jeu du pressoir dont resplendit à l'automne, des coteaux de Damery & de l'Ay à la montagne de Reims, tout le grand domaine.
Ce mot de vendangeoir, si riche de goût& de couleur, emprunté au fonds provincial, il a été connu du comte Thibaut ; on a entendu Henri IV le prononcer quand {durant le siège
d'Epernay) il se rendait à Damery^ en compagnie de ce maréchal de Biron que Brantôme appelle un « fort gentil & vif esprit », pour deviser de guerre & d'amour avec la Présidente Anne du Puy, la même que le roi appelait la belle hôtesse. La Présidente recevait le galant prince dans son vendangeoir ; ©*, ceci se passait en 1592, Vannée oii le bon roi avait écrit à Gabrielle d'Estrées, en raison des combats menés & poursuivis à outrance : « Mes belles amours vous avez cuidé perdre votre serviteur... », Sf , oii il allait, si beau & vaillant, Vépée au poing & le panache mous^ seux à son chapeau.
Sur ces coteaux de la Marne, à Ddmery, à VAy, si réputés, les « vins les plus délicats du monde », selon le gourmet abbé Garnesson, historien érudit d'Epernay, ont toujours jailli du cuvier rempli à pleins bords. Ces vins — les vins de rivière (') — d'un ton un peu monté, colorés, pétillants, Voltaire les a celé-
(1) Ce sont les vins (TAy^ de Mareuil-sur-Ay , de Bouzy, de Pierry. Le vignoble de VAy passe pour être le premier du cru dit de la rivière de Marne.
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h es autrefois. C'est quand il a montré^ non sans fadeur^ dans de petits vers à la mode du tempSy Eglé & Chloris lui versant
D'un vin d'Ay dont la mousse pressée, De la bouteille avec force élancée Comme un éclair fait voler son bouchon...
Uesprit des gens de Langres, de Chaumont, leur raillerie aiguisée, assez moqueuse, emprunte beaucoup de sa finesse à cette influence des bons vins, A Chaumont, l'on raille ceux de Langres ; mais, ceux de Langres ne s'en laissent pas facilement conter par ceux de Chaumont, leurs voisins.
A Langres, y fait froid, dit-on :
Mais y fait chaud à Chaumont.
Cette chaleur, née de la terre, des champs fertiles (*), des coteaux couverts de vigne, en inspirant Fart primesautier d'un Gillot, le
(^) « En regardant ces champs qui n'ont pas été ravagés par la guerre... » (Discours prononcé à Chaumont, le jour de Noël 191 8, par le Président Wilson, devant les soldats de V armée a?néricaine) . Félicitonsnous de ce fait avec le Président Wilson : la guet t:, a épargné les champs du Bassigny,
talent harmonieux de Bouchardon, a pétillé
aussi dans les vers d'un Père Le Moyne
(natif de Chautnont) qui, comme Bouchar-
don, aima les jardins & les chanta ; dans
Vétincelant & jaillissant génie d'un Diderot
(natif de Langres ) . C'est un fait que Diderot,
notamment, tient à cette terre par tous les
liens du sang, de la race. Sa mère, si probe,
si vaillante, était née Vigneron. Son père, si
laborieux (^), aimait à enter lui-même la
vigne; il en légua les ceps à ses enfants.
Nommant l'un de ces biens, Denis en écrira,
plus tard, à M^^^ Volland : « C'est, dira-t-il,
le cellier de nos vendanges & le grenier de
{}) « C'est une bonne race », disait Diderot de ses ancêtres. Des mégissiers, des tanneurs^ des couteliers^ des boulangers^ voilà ses aïeux, tous des artisans. Didier Dideroty le père du philosophey comme il convient à un Langroisy était maître-coutelier, & Vun des premiers, de sa profession. On connaît ses armes, d*une simplicité aussi rustique qu'éloquente ; « deux marteaux croisés au-dessus d'une enclume, avec, à droite, la « perle » êf, à gauche, une « rose » &, tout autour, se lit cette devise qui peint, à merveilky son attentioîi à modeler sa vie sur celle des ancêtres ; Virtus & labor patrum fasti ; La vertu & le labeur des ancêtres sont des choses qui portent bonheur » (Chanoine Marcel, Le frère de Diderot, Pam, 1913).
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nos moissons, » Êf , pour lui, autant que pour Voltaire, le vin de ces crus ne cessa d'être une source d'inspiration, une coupe dans laquelle il puisait, en buvant, le rire & la bonne humeur. Au Grandval, le domaine du baron d'Holbach, sis à Sucy-en-Brie, auprès de la Marne, & que fréquentaient ces Muses raisonneuses & spirituelles : une M^^ Geojfrin, une M^^ d'Epinay, Denis, le passionné, le discoureur, le verre de Champagne en main, tint longtemps sous le charme tous les hôtes.
Telle est en effet la puissance de ces vins : ils dégagent un piquant, un tour de plaisance qui fait naître la joie, monte à la tête & grise le cœur.
Un pev plus, & les Allemands, dans cette guerre farouche, eussent bu à tous les goulots, vidé à satiété les flacons & mis à sac les caves. N'est-ce pas Gœthe, lui cependant si hautain, si fier, tellement au-dessus de la brute, qui nous confie, dans son récit de la Campagne de France, comment, en 1792, l'armée du duc de Brunswick, comptant se refaire, aspi-
tait à gagner Châlons, Epernay, a ces pays des bons vins », dit-iL Un certain petit moulin de Valmyy au pied duquel Kellermann & Dumouriez attendaient le roi de Prusse & le duc de Brunswick^ vint bien un peu déranger ces projets de beuverie.
En 1914, cependant^ les mêmes hordeSy sous von Kliicky plus favorisées qu'au temps du grand Gœthe, parvinrent rapidement jusqu'au Vendangeoir ; mais, habitués jusque-là à leur bière de Bavière, nourrissante, épaisse, les Allemands n'avaient pas l'habitude. Assommes par la vigueur de ces crus, le cœur chaviré, la tête en feu, après quelques libations, ils titubèrent ; &, c'est le général Foch lui-même, après la cérémonie de Fère-Champenoise, le plan de la bataille de la Marne à la main, qui eocpliqua, devant ses hôtes, il y a deux ans, comment — pénétrant avec le général Humbert dans le château de Mondement — ils durent tous deux enjamber des tas de bouteilles éventrées, brisées & qui gisaient là, en monceau.
La Fontaine, l'enfant de ces contrées, Vha-
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bitué de ces soirées un peu bachiques dites des quatre amis où Boileau, Racine, Chapelle et lui se lisaient leurs œuvres en y mettant le ton, le verre à la main, pouvait parler de ces crus en connaisseur (^). Aussi, dans des vers fins & railleurs, adressés, sous forme de lettre rimée, à son ami le duc de Vendôme, a-t-Hpu écrire sur cette inaptitude des Allemands à supporter nos vins de Champagne :
J'aime mieux les Turcs en campagne Que de voir nos vins de Champagne Profanés par des Allemands.
Ces gens ont deâ hanaps trop grands ; Notre nectar veut d'autres verres !
Mais, surtout, cé « nectar » veut d'autres buveurs. Il veut de ces fins & francs lurons à Vesprit pétillant, aux yeux vifs & au clair langage dont un Claude Gillot, un Diderot demeurent les types, « // me semble, a écrit Diderot un jour, en évoquant sa petite enfance & sa jeunesse au pays de Langres, aux
(^) VotTi dans la fable le Renard & les raisins, avec quelle saveur le poète parle des « raisins couverts d'une peau vermeille y>,dont le sire renard, flairant les grappes voudrait bien se délecter.
sources de la Marne y que f ai V esprit fou dans les grands vents ». Cet esprit {V esprit à la La Fontaine y à la Maucroix /), aux confins de a « grande contrée vineuse & littéraire » dont Michelet a parlée il ne tient pas qtCau vent pur & tonique avivé, comme dans la fable, du parfum du thym & du serpolet, mais aussi il tient au terroir, aux mets plantureux, aux vins.
En aucun pays, si ce n*est en Bourgogne ou en Normandie, la table apprêtée à plaisir ne retient mieux les convives. De toutes parts,
...on fricasse, on se rue en cuisine.
« De quand sont vos jambons ? Ils ont fort bonne mine.
— Monsieur, ils sont à vous... »
Voilà la politesse des gens, & leur appétit. La Fontaine le savait, qui en plaisanta (dans la fable : le Jardinier & son seigneur).
Après lui le charmant Regnard, le distrait, le Démocrite, celui qui mit tant de verve & de talent à porter sur le théâtre les folies de l'Amour, n'eut de cesse, dès le XVII^ siècle, dans son Voyage rimé de Chaumont, de
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vanter la bonne chère de ces contrées^ les repas copieux dans les auberges, Vaccueil avenant des hôtes Sf , souvent y des hôtesses. Chez Petit-Jean^ traiteur à Chaumont-en-Bassigny, Regnard avoue avoir rencontré une table abondante y où, près de lui y dit-il y des nonnes mêmes se régalèrent, C^ était aussi y selon son aveu y une table appétissante que celle de « Saint-Dizier-sur- Marne »; & quelle rôtisserie que celle qu'il trouva à l'enseigne de /TÊtoile,
... dans Joinville Près du château...
où, dii-ily
Six grands brins de belles filles, Friand morceau,
lui découpaient la volaille & lui servaient le vin à table.
De la vineuse Champagne Sois tout l'honneur
s'écrie Regnard avec reconnaissance devant M, le grand Prévôt de cette province quiy dans Châlons-sur'-Mamef si bien le nourrit
& V abreuva. Filleul du roi — du moins Regnard V assure — M. le grand Prévôt avait bien fait les choses.
Fin rôt, ragoût, nappe blanche Bonne liqueur...
tout à sa table se voyait en abondance ; & peut-être bien aussi, dans un plat de bel argent, Regnard goûta- t-il au civet bien assaisonné de quelqu^un de ces lièvres champenois dont La Fontaine a conté la fable. Pays de petits bois, de « landes » comme écrit le poète {le Lièvre & la tortue), le Perthois, le Bassigny, dans leurs champs parfumés, offrent plus d'un gîte à ces hôtes.
Et ces hôtes, dans cette garenne des Fables fleurie de pimprenelle, sous ce couvert des chênes où s'égarèrent tant de fois les pas du poète, nous savons bien que ce sont les lapins coquets et musqués jouant dans la bruyère, le lièvre et la perdrix devisant de compagnie dans la rosée, Valouette et ses petits épiant le maître du champ. Rien, depuis deux siècles, n'a changé dans ce paysage. Cette métairie, au hin, dont en voit
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les toits rouges s* élever au-dessus du village, elle est la même qu'au temps oe/Peau d'âne y gardait les dindons. Voici le bois de coudrier oii le Petit chaperon rouge, allant chez sa mère-grand, s'arrêtait à cueillir la noisette. Et, V image de toute cette contrée est restée si fidèle au passé des contes, elle a conservé tant de charme et de fraîcheur que, devant le même horizon nuancé, si fin, si tendre, on croit tout à coup que Von va voir, comme au temps lointain des rouets et des fiiseaux :
. . l'ombre de La Fontaine Dans les chemins charmants marcher près de
[Perrault. Q)
(1) Mme Mathieu de No ailles : le Poème de Vile de France.
LA MARNE GUERRIÈRE, DÉESSE DEBOUT ET CASQUÉE, l'ÉPÉE AU POING. — LA PREMIÈRE BATAILLE DE LA MARNE.
Le bon Gérard de Nerval qui, de tous les chemins qu^on suit en ce monde, préférait celui des écoliers, avait projeté une fois de s* en aller de Paris à Creilpar un long détour, « // était très simple, avoue-t-il, de me rendre à Creil par le Nord ». Mais, en vérité, cela eût été bien ordinaire ! Le capricieux Gérard n^ aimait pas la ligne droite. Aussi, pour atteindre de Paris à Creil, décida-t-il de passer par Meaux, « En prenant par Meatix, écrit
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r amoureux de Sylvie, je rencontrerai V omnibus de Dammartin. Je traverserai à pied les bois d^ Ermenonville, &, suivant les bords de la Nonette, je parviendrai après trois heures de marche à Senlis oit je rencontrerai V omnibus de CreiL »
// n^y avait certes pas, en ce temps de Vannée, de plus heureux projet, ni, pour un garçon vivant comme Gérard dans un monde de rêve, de plus riant itinéraire. & puis pour ce fol fantasque, ami des bois & des cours d'eau, c'était une occasion unique, tout en allant rendre visite à VOise, de saluer la Marne au passage. U auteur d'Aurélia, séduit par cette idée, s'arrêta donc à Meaux, oii il passa la nuit, &, vit la rivière. « La Marne est marneuse naturellement, note-t-il en souriant avec bonhomie, mais elle revêt maintenant des teintes plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins... »
Ah ! ces moulins, ces « terribles moulins » qui empêchèrent le voyageur de dormir, ces moulins « écaillés d'ardoises », auxquels, en raison de leur charmant effet, le poète par-
donnait le bruit de leurs roues dans Veau, Gérard y pensa longtemps. Aussi les retrouvet-on, si pittoresques, dressés au clair de lune dans ces Promenades & Souvenirs où l'auteur est bien, comme toujours, à travers les paysages du Multien & du Valois, un guide enchanteur.
Cependant, à ces moulins de Meaux, tout légendaires, un autre promeneur romantique, le poète des Chansons des rues & des bois, préférait de beaucoup les moulins de Chelles,
J'aime Chelle & ses cressonnières & le doux tic-tac des moulins...
A Chelles, gros bourg, oii les vestiges des bâtiments abbatiaux se voient encore, ce qu'aimait beaucoup aussi Victor Hugo, à côté des moulins, c'étaient les meunières. La Marne, en cet endroit, est ravissante; mais, sans aller si loin que Chelles, elle est déjà bien belle à CréteiL
La Marne est pleine d'étincelles
écrit le poète ; &, parce qu'il est gai, parce qu'il est jeune, l'esprit hanté encore d'images
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classiques & voit Nausicaa dans une lavandière, longtemps^ longtemps, sous la saulaie, au crépuscule, il s'arrête à considérer :
Une fille qui, dans la Marne, Lavait des torchons radieux.
La Marne, la rivière douce & nonchalante à qui tant d'inspirés & fiers poètes aimaient ainsi à rendre hommage, elle avait vraiment, dans ce temps-là, tous les attraits. Aussi, que de Parisiens, tentés comme Victor Hugo & comme Gérard, aspiraient à en suivre les bords, à en découvrir les détours, à en goûter la fraîcheur ! Gérard de Nerval, en quittant Paris, avait espéré prendre, à Meaux, Vomnïbus de Dammartin :
A Dammartin l*y a trois belles filles ; L*y en a z'une plus belle que le jour...
Mais, c'était à un mobile tout contraire, en allant à Dammartin, pour, de là, se transporter à Meaux & à La Ferté, qu'obéissait Victor Hugo ! Juché, « entre un bossu & un gendarme », sur l'impériale d'une diligence qui passait justement en cet endroit, Vau-
teur du voyage du Rhin accomplit en plaisante compagnie ce parcours pittoresque,
A mesure qiCen cet équipage^ d'une gravité comique^ avançait la diligencey le poète plus fier que le marquis de Carabas au pays de Chat botté, du haut de Vimpériale^ admirait la campagne. Auprès de lui, le postillon chantait, jurait, sacrait, faisait claquer son fouet ; les roues grinçaient ; les chevaux faisaient feu des quatre fers. Mais, tout à coup, comme dans une féerie, à un changement soudain de décor, la « jolie petite ville » de la Ferté apparut, ainsi que le poète lui-même Va écrit, « avec ses trois ponts, ses charmantes îles, son vieux moulin au milieu de la rivière qui se rattache à la terre par cinq arches & le beau pavillon du temps de Louis XIII qui appartint, dit-on, au duc de Saint-Simon ». Le paysage nuancé, fin, heureux, aux plans successifs & délicats, aux étages de verdure, le parcours des eaux chargées de brume & comme fondues, le poète ne pouvait se défendre de les aimer, « Cette route blanche, ce vieux pont, ces chaumes bas, tout cela m^ égaie & me
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rit », dtsait-il. Conquis par tant de reflets^ de couleurs, dHmages vives & chatoyantes, il ajoutait : « Une vallée comme celle-là me contente avec le ciel par-dessus ». // importe d^ajouter qu^à ce moment-là, au déclin de Vété, bientôt au seuil de l'automne, la Brie féconde, la Brie active des labours, était dans tout r éclat de ses moissons, « On bâtit çà & là de grandes meules » écrit le voyageur à qui rien n'échappe au seuil des pâturages, à Ventrée des champs, de tant d'activité & de tant de labeur.
Ah ! poète. En septembre 19 14 aussi c'était l'automne ; septembre avec ses blés septembre avec ses grappes ! & il faisait beau, & il faisait chaud. Dans les sillons volaient les cailles ; au-dessus des vignes chantaient les grives ; les bourdons, gorgés du suc des fleurs, vibraient dans l'air alentour des pâquerettes & des petites ombelles de la prairie; & le ciel, au-dessus des eaux de la Marne, entre Meaux & La Ferté, était si bleu, si pur que l'on comprenait bien que c^ était là le pays des contes, ce plaisant pays
LA MARNE GUERRIÈRE 6l
ami des lièvres, vers lequel La Fontaine en son temps revenait sans cesse & que le bon Joinville avait eu tant de peine à quitter, &, c'était un pays opulent, exquis, gourmand, un pays oti le grillon chante, embelli de guérets, de coteaux avec des ajoncs, de prés ver-^ doyants, de cours de fermes oii le fumier sent bon, qu'un coq fouille de V ergot, où des poules picorent. Des gens allaient, venaient, de « race sobre et fine » (Taine) un peu partout, par les chemins, dans les venelles, &, le ciel était transparent, Vair si léger qu'on entendait, au loin, au-dessus des fleurs, voler les abeilles,,.
Tout à coup, dans cette quiétude, dans ce calme, dans cette paix des choses, ce silence des gens & ce recueillement des troupeaux, il y eut, comme en un jour d'orage, un grondement sourd, lointain, prolongé ; & là oii les Huns étaient venus, oîi Napoléon avait passé, rejoignant Fontainebleau à la hâte, accablé par le sort, crispant le poing, ses aigles basses & inclinées, soudain les Allemands parurent.
C'était sur le plateau, au-dessus de la
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Marne y entre Meaux & Dammartin, par le chemin que justement Victor Hugo, après Gérard de Nerval, mais en sens inverse^ avait suivi. Vainqueurs à Charleroi, depuis le Nord français forcé & ravagé, ils descendaient ainsi, en avalanche. &, devant eux, comme jadis devant Attila, arrêtés par les mêmes eaux & dans la Champagne, ils allaient brûlant les meules, pillant les maisons, faisant des otages &, de temps à autre, au long d'un mur de ferme, abattant à coups de fusil un vieillard ou un enfant.
Le 6 septembre, à 7 heures du matin, une patrouille de dragons allemands, venant de Fublaines, pénétrait jusqu'au cœur de la ville de Bossuet, C'est dire assez combien le danger était pressant, avec quelle audace l'ennemi, infléchissant la manœuvre qu'il avait esquissée sur Paris, inclinait à présent vers le confluent de l'Ourcq & de la Marne, Un grand combat allait se livrer, sur ce plateau de la vigne & du froment, limité au Nord par Betz & Nanteuil-le-Haudouin, à l'Ouest par Dammartin, au Sud par Meaux
& dont les villages aux noms à jamais mémorables de Chambry, de Barcy, de Marcilly^ de PuisieuXy de Saint- Soupplets, d*Yverny, de Monthyon, de Penchard, de NeufmontierSy de Varreddes allaient constituer le champ clos. Champ coupé de haies vives, aux monticules jonchés d'épis, limité de petits bois, que bornent, çà & là, deux ou trois grands peupliers & quelques saules, voilà le terrain ! Celui-ci ne se présente pas autrement, sur le plan ancien {de 1698) dressé par Chevallier sur Vordre de Bossuet, & dans Vétendue duquel on aperçoit, à Vinfini, tant de villages avec leurs clochers, de minces cours d'eau entre les arbres & de belles routes droites sur lesquelles le coche, le coche du fabuliste, amusant, ventru, aux panneaux de couleur, avance, emporté par six forts chevaux, cahin-caha & , de ses larges roues^ broyant le Pavé du roi, (')
(^) Selon Frédéric Henriet ^Les campagnes d'un paysagiste) c'est à Méry, non loin de Saacy, près de la Fertê-sous-Jouarrey que La Fontaine trouva V inspiration de sa fable Le coche et la mouche. Le plan de Chevallier y dont nous parlons ici, embrasse le Doyenné de Dammartin (Dammartin-en'GoëleJymaiSj en exergue
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Grisés de succès^ fous de la victoire ^ certains de rinvincïbilité de leurs soldats & de leurs généraux, les Allemands avançaient, innonu bràbUs, plus serrés que des épis, coude à coude, & dans un ordre terrible. La ligne de VOurcq tombée, Meaux emporté, c'était Paris ouvert. Rien alors n^eût été comparable à ce triomphe, rien pour eux n'eût valu cette proie. Cependant, Gallieni veillait. « Pour mon malheur, avoua von Kliick plus tard, à un journaliste neutre venu pour V interviewer après sa défaite, il fallait que ce fût Gallieni qui commandât devant Paris ».
D^un coup d'œil d'aigle, aigu, pénétrant, d'une merveilleuse lucidité, le gouverneur
il porte aussi le nom ancien : France attribué plus spécialement par les géographes à toute la région comprise entre Saint-Denis {appelé jadis Saint-Denis-en-France) et Meaux. Roissy-en-France, Mitry-en-France, non loin du vieux château de Bois-le-Vicomte fréquenté de LaFontainCy & Charny-en-France, auprès de Villeroy, à deux pas du champ où Péguy est mort, trahissent le souvenir de ce beau nom. M. Longnon l'a remarqué, au reste : les vieux paysans du bord de la Marne, particulièrement ceux de Trilport, disent encore, par habitude^ se rcjidant à Meaux en suivant la rivière ; Nous allons en France.
hot. (le l'Armée.