‹ Sous l'Iegide de la Marne, histoire d'une rivièreChapitre 6 sur 17 · LA MARNE, RIVIÈRE FRANÇAISE I · texte numérisé non relu

LA MARNE, RIVIÈRE FRANÇAISE I

elle a su, elle aussi, brisant V assaut furieux des Huns, opposer sa défense, élever son égide & mettre à couvert, avant quHls fussent livrés à la dévastation & au pillage, le vignoble champenois, la garenne des Fables, tout le grand & beau pâturage où, se dressent les meules, oit paissent les bœufs & les troupeaux. La Marne ! Matrona ; voilà son nom. Cela veut dire la Bonne dame, la rivière mère & protectrice.

Au moment oii le pays est libéré, où les hordes, battues, traquées, refluent en désordre jusqu'au cœur de leur Allemagne, pensons à elle, la rivière doublement sainte, à jamais sacrée ; &, de même qu'André Chénier vanta la Seine & Mistral le Rhône, aimons la Marne, célébrons-la.

Pilon

LA MARNE PAISIBLE : SES ASPECTS & SES DÉTOURS. — LES EAUX & LES FORÊTS.

D^abord, inclinons-nous au-dessus de son cours y penchons-nous entre les saules^ écartons les roseaux & cherchons le visage de la rivière. Ce n'est pas, comme celui des nymphes du Rhin, le visage d'une nixe ou d'une Loreley couronnée de fucus & de goémons ; mais, à travers les iris, sous les nénuphars, à Vombre des crmilles, c'est une figure claire & radieuse, infiniment calme & douce, La Marne, la « paisible )\ a dit Reclus, &, c'est bien ainsi qu'elle apparaît d'abord^ amsitot sa source.

JEAN DE LA FONTAINE (Gravé par Pauquet, d'après Lebrun,

Stendhaly qui était curieux de tout, des beautés de la nature autant que de celles des jeunes femmes, est venu ici, une fois, en touriste. Il a gravi « la colline sur laquelle Langres est perché » ; il a dit comment un homme fort poli qui se promenait à Blanche- Fontaine {Vune des plus belles promenades de Langres) en même temps que lui, lui indiqua « la montagne où prennent leurs sources la Marne & la Meuse))» &, dans des lignes fort poétiques, il exprima son enchantement; il dit (Mémoires d'un touriste) son bonheur de découvrir, au-dessus de Langres, la vue étendue avec les détours, & ces deux traits bleus des rivières, à peine visibles à cet endroit & se dirigeant, Vune {la Marne) vers Joinville en Champagne, Vautre {la Meuse) vers Domremy en Lorraine,

La légende veut qu'ici, auprès de Langres, non loin des sources de la Marne {on dit : les sources, car elles sont trois !) se trouve la grotte accueillante oit vécurent, dit-on, loin du monde & de la colère de César, le proscrit gaulois Sabinus & sa femme Ëponine. A

SOUS l'Égide de la marne

proximité^ de pieuses mains ont creusé^ dans une excavation^ une sorte d'autel dédié à la Vierge. Ainsi^ bien avant que de se diriger^ par détours & par boucles^ vers Notre-Dame de ChâlonSy Notre-Dame de V Epine &, de loin par voisinage, vers Notre-Dame de Reims, la rivière emprunte — Notre-Dame de la Marne ! — à la vierge deLangres, un peu de ses traits & de sa beauté.

Nos yeux, autant que ceux de Beyle, demeurent éblouis & charmés de tant d'images pieuses, de rappels de légendes. La Marne naît là ; non loin de la ferme de la Marnotte, elle jaillit des pierres. Elle est, dans cet endroit, menue, infime &, dès le moulin de Bâlesme, un ru plutôt qu'une rivière ; mais, bientôt, elle va grossir, s'enfler, &, de chantante, de cristalline qu'elle est à sa source, elle va se faire plus étendue, plus grave &, durant les cent vingt-trois lieues qui la conduisent de Langres aux abords de Paris, peu à peu & par degrés, elle va devenir le grand beau fleuve aux détours pleins de caprice, au débit lent, aux molles rives & qui s'insinue entre les co-

teauXy le long des vergers & sous les ponts, avec nonchalance, A mesure que se poursuit cette avance, des eaux lui viennent, les eaux des rivières ses filles ! Ces affluents, ces menus cours offrent, pour la plupart, aussi bien qu'elle, des noms caressants, murmurants, un peu jaseurs : la Mouche, la Traire, la Suize, la Biaise, la Moivre, la Beuvronne ; &, ceux-ci, aux sonorités encore plus sourdes, comme étouffées entre les herbes, sous les roseaux : la Somme- Soude, le Sourdon, le Flagot, la Semoigne, le Dolloir, Dans le bassin de la Brie & du Multien, la rejoindront les deux Morin &, enfin, VOurcq,

Partout & durant ce long cours, les eaux fraîches, les eaux nourricières & limpides de la Marne embellissent & enveloppent ces bords ; partout elles les fertilisent. &, comme elles sont actives, en même temps que paisibles, ces eaux généreuses ! Tantôt, comme à Château-Thierry, elles baignent des ponts ; elles mirent des châteaux comme à Joinville ; elles reflètent des vignes comme à VAy ou Epernay ; &, partout, elles portent des cha-

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