SOUS L*ÉGIDE DE LA MARNE
lands ; partout^ des bateaux aux coques peintes déchirent les flots ^ en avançant.
Mais, tutélaire aux vendanges, la Marne ne laisse pas d'être propice aux moissons, La Fontaine, sur ses bords, suivit en flâneur, le travail des campagnes ; au temps de r « oût,foi d'animal », il a vu au flanc des coteaux couper les épis, lier les gerbes. En Champagne, en Brie, autant qu'en Beauce, est le grenier français ; mieux qu'en aucune autre région de nos provinces, il est ici
Le sol du vin & du froment, Le beau royaume des charrues...
dont a parlé un autre poète ('). De tous temps, dans cette contrée, ont régné les meuniers & les mitrons ("). Et quels lurons
(1) Louis Veuillot, Les chants de 1871.
(») Partout des moulins, partout des halles, souvent, comme à Lagny, une vieille Place du Marché-auxblés caractérisent, dans toute la vallée, ce commerce des graiîis. Déjà, au XVIII^ siècle, Vauteur de la Géographie de Crozat assure, de la Brie champenoise, que (( son terroir est fertile en bled, vin & bois ». N'oublions pas non plus que, dans les Rieurs du Beau-Richard, la comédie de La Fontaine, il y a un marchand de blé, un meunier &' son âne.
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PORTRAIT DE WATTEAU PAR LUI-MEME (D'après la gravure de Boucher.)
que ces boulangers champenois et briards ! Dès le XVI^ siècle^ Vun d'eux ne manque pas, alors que sa ville de Langres est assiégée par les Impériaux, de découvrir la mèche qui devait allumer le feu, brûler r amorce & faire sauter, livrant le passage à Vennemi, les portes mêmes de la ville. Enfin dans des temps plus proches {si proches quHls sont d'hier !) en 1914, c'est encore un boulanger, le boulanger de Puisieux, au nord de Meaux, qui ne voulut pas quitter son village sans emporter sa farine ; il la chargea dans une guimbarde traînée par un cheval ;&, à hue \& ààvà\en poudreux équipage, le voilà parti avec les habitants, pendant que Vennemi approche, A chaque halte, dans d'autres villages, le soir quand on campait, le boulanger allait au four communal, empruntait le fournil d'un confrère & cuisait son pain. C'est ainsi que les gens de Puisieux, grâce à leur vaillant mitron, toujours nourris & toujours forts, purent accomplir jusqu'au bout leur exode (^).
(1) Relaté par M. Lebert, dans sa brochure : Puisieux, parue à Meaux.
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A Meaux, grand centre & minoterie de toute la Brie & du Multien, le blé afflue dans les moulins. <Sf , pour eux — ces moulins — , ces bons vieux moulins coiffés & vêtus d^ ardoises, ils se dressent toujours là, au bord de la Marne, tels que Gérard de Nerval, le poète exquis de Vile- de-France, put jadis les admirer (( aux rayons du soleil levant »/
A la fois Cérès & Bacchante, mère des moissons & déesse des raisins, la Marne est aussi la dryade inclinée sur les bois. Le Chêne & le roseau du fabuliste ont grandi sur ses rives, bercés par le vent. Maître des Eaux & Forêts, voilà, en effet le titre de Jean de La Fontaine, la charge officielle que le père du poète transmit à son fils en le mariant. &, parce qu'il fut à la fois le Maître des Forêts & le Maître des Eaux, le Bonhomme pensif, le fablier délicieux ne cessa, durant toute sa vie rêveuse, d'aller des unes aux autres &, des bois, de passer aux rivages.
Tout parle en mon ouvrage & même les poissons,
a écrit ingénument le doux Champenois, en
offrante à Monseigneur le Dauphin, le bouquet de ses Fables. &, dans une fable du livre X de son recueil, il a dit aussi de quelle façon devisaient, sous le regard des naïades, les Poissons & le berger qui joue de la flûte :
Tircis...
Chantait un jour le long des bords
D'une onde arrosant des prairies...
Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris.
Ces poissons éloquents, proie des pêcheurs, de son temps comme du nôtre, c'étaient — se jouant dans la Marne — de frétillants goujons, de glissantes ablettes, enfin, comme lui-même Va dit, la « commère la carpe », toute gaie & folâtre, faisant mille tours « avec le brochet son compère » /
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LA MARNE DES MUSES ET DES POÈTES. — LA BEAUTÉ DE SES BORDS. — SON PASSÉ ET SA LÉGENDE.
Il y a, dans THistoire de Saint Louis, du bon Joinville^ une émouvante et bien douce page. C'est quand le sire nous dit qu'il partit vêtu de la cagoule& le bourdon à la main, pour s'en aller à la croisade. &, dit-il, en pensant à la Marne & au château de ses parents bâti au bord, « je ne voulus jamais retourner mes yeux pour que le cœur ne m'attendrît ». C'est donc qu'il y avait là un charme, une poésie & une tendresse chers au cœur du pèlerin. Join-
ville pensait^ non sans désolation, au chagrin que ce serait pour lui de ne plus avoir bientôt , sous les yeux, le matiny en s^éveillanty ce plaisant bocage, ce coteau doré de vigne, ce doux & fin ciel, & ces eaux lentes I
Défait, malgré le tour narquois des esprits, les fabliaux & les vieux contes, il y a, dans cette vallée de Marne, un peu partout répandu, un air fin & subtil, cet air délicat, nuancé, qu^ont respiré Rutebeuf & Joinville, que le comte Thibaut a fait vibrer avec sa lyre & dont Taine, à propos du fabuliste, a montré que c^ étaient là « les sources de poésie ». Voilà, dit Taine, ayant nommé la rivière se glissant par lacets entre les aulnes, le long des forêts & des collines, (( les beautés de notre paysage y).
Ce paysage, tout champenois, présente de V ampleur & de V horizon autant qu'un autre ; mais, il offre, en même temps, une intime grâce, quelque chose de bocager, de mutin, dont La Fontaine, sur les joues de Perrette & le visage de Margot, a retrouvé la fraîcheur & surpris le sourire. Le comte de Soissons, compagnon de Saint Louis, nous apprend comment
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le sire de Joinville & lui, de retour de la guerre sainte, aimaient par la suite, inspirés par un tel paysage, à se rappeler leurs exploits & à en deviser « dans la chambre des dames ».
Ces beaux & francs devis auxquels, selon le preux ami de Joinville, présidaient les Champenoises, ajoutent sur ces bords, le long de la rivière & dans les âges, un bien aimable et doux prestige. Depuis les belles du comte Thibaut qui tenaient ici des cours d'amour jusqu'aux reines & aux princesses déplus tard, les nymphes de la Marne, contemporaines de François I^^ à Vitry-le-François ou du Vert- Galant à Damery, coiffèrent dans tous les temps, comme parées par Amyot, le chapeau de fleurs.
L'une des premières, dame Agnès Sorel, que les chroniqueurs appellent fort joliment « dame de Beauté », d'issoudun & de Vernonsur-Seine, vint régner sur ces bords. Le fief de Beauté s'élevait ici, au-dessus de Vîle & du moulin du même nom, à Nogent-sur- Marne, C'était une terre provenant de
Charles V & sur laquelle celui-ci avait fait bâtir un château dont son petit- fils ^ Charles VU, fit don par amour à Madame Agnès, Si Von en croit le touchant & harmonieux poète Eustache Deschamps, garçon de Champagne & voisin de la Marne, aucun lieu au monde n^ était plus délectable & ne pouvait mieux convenir à une gentille dame. Selon lui y c'est
...à la fin du bois De Vincennes...
que le roi Charles avait fait élever le manoir de « Beaulté ».
&, c'est bon droit, car moult est délectable : L'on y oit le rossignol chanter, Marne l'enceint : les hauts bois proufictables Couvrent les daims...
Le poète, aimable, épris de fleurettes, chante, en détours gracieux du langage, les mérites de cette résidence où, dit-il^ les cygnes, les biches, les paons & autres bêtes ajoutent à V ornement des prés & « préaulx », bassins, moulins, fontaines, des vignes & des bois mêmes. De nos jours une inscription
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commémorative, plusieurs rues dominées de grands arbres & portant les noms de Charles VII, d^ Agnès Sorel & du Val de Beauté rappellent encore le souvenir lointain & tendre de celle que Baïf appelle « Agnès la Belle », qu'aima Charles VU & dont le hennin ouvragé, la collerette de dentelle, la taille flexible & les doigts fuselés, rayonnent, au fond du passé de la légende, comme peints adroitement par un habile maître.
Peintre, Mignard, Vêtait également; &, c*est lui qui retraça, en un portrait, au XVII^ siècle, le visage de M^^ de Bouillon, châtelaine de Château-Thierry & Vune des nièces de Mazarin. Drapée à ravir, les cheveux retombant sur une blanche épaule & frisés à V italienne, Marie- Anne Mancini est représentée par Mignard en « Muse » de la Marne. N'oublions pas que M^^ de Bouillon protégea La Fontaine, Pour cette jeune femme jolie, brune piquante & gaie, le Bonhomme a écrit des Fables, composé des Contes. Pour elle, comme plus tard pour ilf me ^e Conti, il a rimé les vers les mî^tix
tournés^ les plus respectueux & les plus purs :
Vous excellez en mille choses :
Vous portez en tous lieux la joie & les plaisirs. Allez dans des climats inconnus aux zéphyrs,
Les champs se vêtiront de roses. (^)
Plusieurs écrivains, rappelant cette présence de M^^ de Bouillon en Champagne, disent que Marion de Lorme, également Champenoise, était native de Châlons. Tallemant, qui s'arrête à ce détail, a décrit le doux visage, la belle mine & les mérites autres & charmants de cette « Galoise » à tenter La Fontaine, Mais, Marion n'est pas plus née à Châlons qu'on lui attribue qu'à Blois qu'on lui désigna aussi comme berceau. Le fait est qu'elle était fille de qualité, son père étant baron de Baye, d'une petite seigneurie en Champagne, auprès de Montmort (*). Douxménil, son biographe, n'hésite
(i) La Fontaine, A M^e de Bouillon (1687). (2) Exactement entre Montmort & Sézmme, Montmort, & son château en briques flanqué de tours, admirable édifice du XVI^y est situé sur le Surmdin. Baye ^st à proximité du cours du Petit- Morv.. Sur la rivière
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point à la faire naître à Paris ^ &, Jal, au fait de tant de vieux actes ^ajoute qu^elle mourut dans cette même ville, rue de Diane ou des Trois- Pavillons y au Marais, « très près du lieu oit elle avait poussé le présider cri)).
Le poète que IVD-^^ de Lorme inspira le plus volontiers fut Jacques Vallée, seigneur des Barreaux, un épicurien qui, de tant d'attraits de cette contrée, devait estimer pardessus tout les vignes bien plantées, drues & dont la récolte est favorable à tenir V esprit éveillé, vif et bien parlant. De « nymphe », toutefois, Marion, qui fut sa dame, avait V aspect & montrait la folâtrie.
Plus tard, quand M^^ de Montespan et sa sœur Vabbesse de Fontevrault, exhalant un parfum de mondanité & souriant de se savoir belles, longèrent ces bords d^un fleuve pour venir visiter Bossuet en sa terre de Germigny elles furent, elles aussi, longtemps après Ma-
des Auges, affluent du Grand-Moriîîy s'élève Sézanne. Les trois pays, sur les trois rivières, affluents de la Marne, situent autant de points de Vhistoire de ce grand bassin si fertile en souvenirs.
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rioriy des « nymphes » de la Marne, & qu'était-ce que cette M^^ de Julienne sous les yeux de qui, à Nogent-sur-Marne^ devant le plus beau décor & par un couchant de pourpre, Antoine Watteau, d'une main alanguie de malade esquissa, à la sanguine, quelques vues des îles heureuses {^), des bois argentés penchés sur le fleuve ? Mais la jeune & belle femme de Jean de Julienne, bourgeois cossu, riche marchand, le bon & intelligent amateur qui fit tant pour le maître.
Watteau fiévreux, Watteau agonisant, ne pouvait oublier que c'était pour Julienne qu'il avait peint son ineffable chef d'œuvre, cet Embarquement pour Tlsle de Cythère dont l'esquisse est au Louvre & dont le ta-
(1) Ce n'était pas seulement l'île de Beauté^ la grande île Polangis plantée d'un parc ; mais les autres îles de la Marne en cet endroit ; l'île Fanac^ l'île des Loups. Grâce au détail relaté dans l'une de ses causeries délicieuses^ nous savons, par Maurice Donnay, qu'Albert Samain, le nostalgique & musical poète^ se rendait parfois à Nogent-sur-Marne, chez des amis qui possédaient « une petite maison de canotiers dans l'île des Loups ». Ainsi^ à peu de distance du domaine de Watteau s'éleva un instant le domaine du grand poète qui comprit si bien le grand peintre & le nomma dans ses vers.
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bleau achevé se trouve actuellement en Prusse, dans les collections de Vex-Kcdser, Aussi, de sa retraite au bord du grand fleuve, de son fief de Beauté oii Va recueilli Vintendant Le Febvre, le peintre admirable fait-il savoir, par un court billet, à son ami cher : a Vous me rendrez satisfait au-delà de mon souhait, si vous me rendez visite d'ici à dimanche ; je vous montrerai quelques bagatelles comme les païsages de Nogent que vous estimés assez pour cette raison que j'en fis les pensées en présence de M^® de Julienne... » M^^ de Julienne — nous l'aimons à croire — figure esquissée, parmi les Belles Ecouteuses, dans Vune de ces « bagatelles » dont Watteau a parlé ici en badinant. Désormais, autant que M^^ de Bouillon, elle est, sur ces rives d'un fleuve, une naïade française.
Tantôt Iphigénie et tantôt Monime, Adrienne Lecouvreur, autre fllle de la Marne, puisqu'elle vit le jour à Damery {& non à Fismes comme on le crut pendant longtemps) prêta son charmant & mobile visage au
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masque de Thalie. Champenoise^ elle joua dans le Florentin, la comédie du Champenois La Fontaine. Sous les traits d^Hortense, rhéroïne de cette pièce, la rouée & la mutine, elle remporta — quelques jours avant d'être frappée de la plus mystérieuse des morts, — Pun des plus francs succès de sa vie de comédienne. « Parfaitement bien faite, avec un maintien noble & assuré, la tête & les épaules bien placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin, & beaucoup d'agrément dans Vair & les manières », voilà de la façon dont on la représentait de son vivant. Morte {& d'une mort si tragique puisqu'on présuma un empoisonnement /) elle arracha encore bien des larmes. Les vers les plus humains, les mieux sentis que Voltaire ait jamais écrits sont ceux où, il peignit cette mort :
Muses, Grâces, Amours dont elle fut l'image,
O mes dieux & les siens, secourez votre ouvrage 1
Que vois-je ! c'en est fait, je t*embrasse,& tu meurs !
Souveraine dans son art, elle déclamait à la peiffction^ excellant à traduire au théâtre
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les accents les plus passionnés. « Elle enlevait ainsi les cœurs » dit Sainte-Beuve, Mais, lequel, celui de Voltaire excepté, valut jamais pour elle ce cœur tout inconstant mais hautain et fier du guerrier heureux, vainqueur à Fontenoy et à Lawfeld : Maurice comte de Saxe ? Devant lui, tout couvert de gloire & que la victoire avait choisi comme un dieu, elle se tenait rougissante, timide, discrète, mais, poudrée et coiffée à ravir, Manon de comédie prête à la révérence,
La dernière de ces bergères d'Opéra, de ces bergères à la Watteau & à la Lancret, Marie- Antoinette, ne fut-elle pas, à son tour, durant un bref instant, au rivage du même fleuve, une princesse aimable, frivole & un peu craintive ? C'était au moment de son mariage avec le Dauphin, plus tard Louis XVI, Elle était entrée en France par Strasbourg ; &, durant tout le chemin qu'elle eut à parcourir, dans la vallée de la Marne, particulièrement à Saint-Dizier & à Châlons, il n'y eut pas de fêtes qu'on ne lui fît, pas de triomphe cpjCon ne lui ménageât.