‹ Sous l'oeil des barbaresChapitre 13 sur 18 · RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ · texte numérisé non relu

RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIÉTÉ

Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-même :

Prenez donc une idée exacte ; joignezy un relevé des qualités qu'il leur faut, plus la liste des adresses oii l'on se procure ces qualités, avec le temps et l'argent qu'elles coûtent ; agitez le tout avec vos pensées, vos sentiments familiers ; laissez reposer, — votre opinion est faite.

N'y touchez pas. Elle vous pénètre lentement, elle dépose dans votre âme la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles réussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez

«14 SODS LCEIL DES BARBARES

OÙ il VOUS plairait. Dès lors les hommes vous paraissent des agités, qui tâtonnent dans une obscurité où tout vous est net et lumineux.

Peu à peu cette fatuité intime exsude ; elle adoucit et transforme vos attitudes ; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphère spéciale ; cette confiance superbe que vous respirez subjugue, dès l'abord, les timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous ignorer, puis vous contestent ; mais des enterrements les font monter au grade qui vous élèvent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux accabler leurs émules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer; ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuité. Vous pensez bien que la foule les suit.

Alors si vous avez évité avec soin d'exceller en quoi que ce soit, d'être

rafliné de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'être à la mode, si l'on ne peut vous déclarer un Brummel, un don Juan, un viveur, non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre supériorité demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitée par aucune définition.

Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, où m'eût conduit M. X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.

Mais je suis tout ensemble un maître de danse et sa première danseuse. Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extrême simplicité des moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de pensée.

Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la ballerine, n'aurais-jepas honte du signe misérable que j'écrirais? C'est trop peu de borner

516 SOUS LŒll. DES BARBARES

son orgueil à l'approbation d'une plèbe. Laisse ces Barbares participer les uns des autres.

Qu'on le classe vulgaire ou d'élite, chacun, hors moi, n'est que barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s'attrister, me déformer enfin, comme de grossiers dévastateurs, auprès de la tendresse, des restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue à cultiver les délicates nuances de mon Moi. Et c'est à ces Barbares que je céderais le soin de me créer chaque matin, puisque je dépendrais de leur opinion quotidienne ! Petit philosophe, s'il imagine que cette risible vie m'allait séduire !

Mon esprit, qui ne s'émeut que pour bannir les visions fausses, se retrouve, après ces beaux raisonnements stériles,

en face du vide. J'ai du moins gagné une lumière sur moi-même ; j'ai compris que rien n'est plus risible que la forme de ma sensibilité, c'est-à-dire les dialogues où, toi et moi, nous nous dépensons.

Respectons dorénavant les adjectifs de la majorité. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rythme si touchant, qu'avec les âmes les plus neuves nous paraissions les pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir l'heure !

Ma bien-aimée, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres précédents ; c'est le plus net résultat de l'éducation de Paris. J'ignore quel univers me bâtir, mais je rougis de mon passé mélancolique. — Et voilà pourquoi, madame, je désire que vous cessiez d'exister, et je retire de dessous vous mon désir, qui vous soutenait sur le néant.

218 SODS LCEIL DES BARBARES

Ces paroles judicieuses où vibrait une nuance amère, nouvelle en lui, n'étaient qu'un jargon pédant pour une créature aussi dénuée de métaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre empire sur soi-même ; elle se souvint des convenances. Quand il parlait de dandysme et de s'imposer à la mode, elle approuvait avec un sérieux exagéré et de petits coups d'œil sur les grands murs nus ; quand il conclut sur le néant de ses recherches, elle trouva un sourire mélancolique comme une page de VEau de Jouvence.

Puis, quels que fussent ses sentiments intérieurs, avec une audace merveil-

DANDYSME Îl9

leuse, elle fut gaie et agaçante jusqu'à dire, soudain transformée :

— Si tu veux, j'ai vingt -trois ans et j'habite le quartier de l'Europe, je te verrai deux fois par semaine.

Il marchait dans la chambre à grands pas, irrésolu, les deux mains enfoncées dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu embarrassé, presque timide, il répondit.

— Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton adresse. Mais faut -il y penser à l'avance, et précisément à l'heure de la journée où je suis le plus capable d'atteindre à l'enthousiasme et par suite à la vérité?

La jeune femme se leva ; elle estimait que la scène devenait un peu excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle lui rendit son

tîO sous L'OEIL DES BARBARES

léger sourire de moquerie ou de simplicité pour qu'il l'embrassât.

Mais lui, avec rapidité, comprenant la situation et qu'il n'avait plus le droit d'être de Genève : « Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est assez particulier ; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes à 7,50 pour aimer comme tout le monde? »

Page 1