‹ Sous la drache, comédie locale en 3 actesChapitre 11 sur 28 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

ZEZETTE. — GUSTAVE.

Gustave, malgré toute sa bonne volonté est un peu défrisé : le piano le col droit, le porto, c'est beaucoup pour un jour de fête. Il se laisse tomber dans un fauteuil, sans songer à enlever sa buse. Zezette s'assied près de la cheminée et l'observe de loin ; Un temps :

Gustave (penaud). — Est-ce que vous l'aimez, le porto, Mademoiselle Zezette ?

Zezette. — Moi ? Je l'ai en horreur

Gustave. — Ça aurait été si bon, une bonne jatte de café Vous aimez le café, Mademoiselle Zezette ?

Zezette. — Je l'adore.

Gustave. — Avec tout un plat de tartines comme ça.

Zezette. — Et du pottekees

Gustave. — Ouïe'!! du pottekees! Mon Dieu, Jésus! Seigneur! du pottekees (un temps). Tandis que du porto et des petits biscuits...

(Un temps.)

Zezette. — Monsieur Gustave ?

Gustave. — S'il vous plaît ?

Zezette. — Enlevez votre buse.

Gustave. — Tenez... j'avais .encore ma buse! Je ne sais pas où j'ai la tête. (Il va mettre son chapeau haut de foi-me dans l'armoire.)

Zezette. — Je trouve ça si laid, une buse !

Gustave. — Vous aussi ? Et moi donc ! Moi, j'Vivais acheté celle-là du temps que j'étais président des « Joyeux Joueurs de Vogelpik »... Mais depuis que j'avais donné ma démission, je ne la sortais plus que pour aller de temps .à autre à un enterrement ! . . . Maintenant, Mlle Simone veut que je la mette à tout bout de champ, pour un oui, pour un non... parce que c'est dimanche, parce que c'est la semaine...

Zezette. — Et vous êtes si bien avec votre petit chapeau de la semaine !

Gustave. — N'est-ce pas ? Et mes petits cols de la semaine, vous les avez remarqués ?

Zezette. — Je crois bien! Ils sont rudement jolis... bien mieux que ceux-là !

Gustave. — Vous n'aimez pas ceux-là non plus ?

Zezette. — Bien sûr que non. Vous avez l'air d'avoir une manchel autour du cou.

Gustave. — Tout h fait ! Cest tout à fait ça ! Et gênant que ça est ! . C'est comme ces souliers.

Zezette. — Ah! ça... Ils sont jalis... On ne peut pas dire le contrai

Gustave. — Mais ils me font si mal au petit doigt !

Zezette. — Ah ! moi, ce que je demande avant tout à une bottine, c'e d'être à mon aise! Ainsi, j'ai des nouvelles « molières », n'est-ce pas. tout ce qu'il y a de beau! Mais je suis si gênée avec... Eh bien,, je les mets pas. Je préfère mettre celles-ci . . . (Elle les montre en releva légèrement sa jupe.) Vous voyez !

Gustave (se penchant). — Hum! Vous avez des mollets rudement bi tournés, vous savez !

Zezette (rentrant ses pieds sous sa chaise) . — Oh ! Monsieur Gustave

Gustave. — Ah ! C'est une vérité que je suis unanime à constater ! ne veux pas vous offusquer en vous faisant des compliments, mais vous dis tout droit dehors ce que je pense ! (Il res^arde vers la cheminée Et ça est bien gentil, tenez, d'avoir pensé à m'apporter cette photo.

Zezette. — Et du massepain !

Gustave. — Et du massepain !

Zezette. — Si ma photo était en massepain, vous l'aimeriez enco mieux.

Gustave. — Je la mangerais ! . . . (Un temps. Une sensation bizarre q Gustave ne srexplique pas, mais qui le trouble. Il rit.) Hùm ! Vous et tout de même une drôle de gamine !

Zezette. — Mais pourquoi mappelez-vous toujours gamine ? J'ai ving trois ans, vous savez !

Gustave. — Eh bien, ç.à, je n'aurais jamais cru!

Zezette. — Simone n'a que deux ans de plus que moi.

Gustave. — Oui, ça je ne dis pas. Mais elle est... comment est-ce que dois dire?... elle est plus femme... je ne sais pas très bien expliquer que je voudrais. Enfin... Il y a, n'est-ce pas, des gamines qui sont toi de suite des femmes... et il y a des femmes qui restent gamines tou leur vie.

Zezette. — Et je suis une de celles-là ?

Gustave. — Il me semble.

Zezette. — Je crois que vous vous trompez.

Gustave. — Ça est encore possible.

Zezette. — J'aime rêver, penser, réfléchir... J'aime rester dans mon pet coin pendant longtemps, sans faire de bruit, en m'imaginant ce que sera le bonheur si on pouvait l'atteindre. Comme vous, j'aime le calme, tranquille douceur df'une petite chambre où l'on est bien chez soi, avec seule compagnie d'un poêle qui ronfle et qui chauffe.

Gustave. — Et dans de bonnes pantoufles...

Zezette. — Et dans «de bonnes pantoufles ! J'aime travailler à des ouvr ges de patience qui forcent les doigts à courir et qui laissent la pense vagabonder... J'aime voir tout propre chez moi... savoir, chaque soi que j'ai fini la petite besogne de ma journée, savoir que tout est en ordr et m'endormir en me disant : « Je puis me reposer, la journée est fin comme elle devait finir ; demain, nous recommencerons à vivre ! » Je tn vaiHe pour moi... parce que je suis toute seule... Si j'avais quelqu'un aimer je ,travaillerais pour ce queleju'un. . . » Gustave. — Une maman...

Zezeite. — Ma maman, c'est mon passé, mon passé de « gamine ». J'y )ense souvent avec des regrets, mais je tâche de ne pas pleurer pour Kouvoir regarder en face l'avenir. Si j"avais quelqu'un à aimer... un aari... j'aimerais faire pour lui un tas de petits ouvrages ridicules et louillets qui lui rendraient la vie plus savoureuse. J aimerais lui broder des >antoufles, lui tricoter des chaussettes, lui crocheter des écharpes... et e me dirais, tout en faisant ces petits ouvrages ridicules et douilets : c'est pour mon homme ! En chaussant ses pantoufles, il pen- ;eiî-a à moi. en mettant son écharpe, il! pensera à moi ! Et le froid ui paraîtra moins rude quand il devra sortir ! Et la vie lui paraîtra )lus belle quand il pourra rester à la maison, parce qu'il aura le double lonheur d'être près d'une petite femme qui l'aime, et dans de bonnes »antoufles bien chaudes.

Gustave (enthousiasmé). — Et dans de bonnes pantoufles bien chaules ! Ah ! Mademoiselle Zezette, comme vous la comprenez, la vie ! Comme ■ous la comprenez bien ! Je suis sûr quei vous ne me forceriez jamais à nettre ma redingote ! Voillà la vie comme je la comprends... comme

nous » la comprenons ! Non, non, vous n'êtes pas une gamine, je vous emande pardon de l'avoir cru... Vous êtes une femme, une vraie petite emme de ménage, une vraie petite épouse comme on n'en fait plus et, lur mon honneur et ma conscience, je peuxi vous dire une chose : c'est ue l'imbécile qui aura la veine de vous gagner à la loterie du mariage, era le plus heureux des hommes.

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