LES ENFANTS
Simone (entrant en coup de vent, affairée). — Ils arrivent! les voilà! ^enez, Gustave, débarrassez-moi ! Voilà le porto. Portez-le dans la chamire.
Gustave. — Où ça ? Où faut-il porto le porter ?
Simone. — Dans votre chambre ! Et les biscuits aussi. Vous les rap- (orterez tout à l'heure. Vous verserez un peu de porto dans votre seau.
Gustave. — Pourquoi ? En voilà une idée !
Simone. — Pour que cette bouteille n'ait pas l'air d'être une bouteille [u'on a achetée exprès.
Gustave (à part). — Verser dans mon seau... Dans ma bouche, oui! Haut.) Et les biscuits, faut-il aussi en manger... euh! en jeter quelquestns ?
Simone. — Ce n'est pas nécessaire... Disposez-les sur unei assiette ou ur un plateau. Mais dépêchez-vous donc ! Ils arrivent ! Ils montent l'escalier derrière moi.
Gustave. — Mais qui ça, bon Dieu ? Qui est-ce qui arrive ? Qui est-ce [ui monte ?
Simone. — Tante Virginie avec les enfants. Emportez le porto. Prenez es biscuits. Pas avee vos mains !
Gustave. — Avec quoi, alors?
Simone. — Mettez-les Là, dans votre bras... de la sorte vous pourrez
aussi porter mon paletot et mon chapeau. (Elle lui met le chapeau et U paletot i^ur le bras.)
Gusiave (désespéré). — Jamais de la vie ! Ça n'est pas possible. (Les biscuits tombent.) Rrrrouf ! VoMà, je l'avais dit. Je n'ai que deux mains
Simone. — Vous êtes maladroit comme si vous aviez quatre pattes !
(Elle se met à genoux et ramasse les biscuits.)
Zezette. — Oh ! voyons, Simone. (Elle se met à genoux et ramasst f u=si.)
Gustave (se mettant aussi à genoux, après avoir déposé la bouteille pai terre). — Mademoiselle Simone, permettez-moi de vous dire que vous êtes un peu injuste ! (Il ramasse les biscuits.)
Simone. — Injuste ! C'est vous qui êtes maladroit.
Gustave. — Je ne suis pas habitué à porter des portos.
Zezette. — Et puis, on ne peut pas tout porter à la fois.
Simone. — Quand on veut s'en donner la peine, on peut ! . . .
(Toutes ces répliques, toujours en ramassant les biscuits.)
Virginie (paraissant au fond accompagnée d'une demi-douzaine de gosses mal débarbouillés). - — Cest nous! Salut! (s'avançant). Eh bien' qu'est-ce que vous faites?
Simone (se relevant). — Monsieur Gustave, je vous présente ma tant€ Virginie.
Gustave (toujours à genoux). — Tante Virginie, je suis enchanté de faire votre connaissance.
Virginie. — Moi aussi. Monsieur Gustave, mais qu'est-ce que vous faites là par terre ?
Gustave. — Je ramasse les biscuits !
Les Gosses (se précipitant). — Des biscuits ! Il y a des biscuits ! A nous les biscuits ! (Ils se précipitent sur Gustave, le renversant à moitié et se mettent à avaler les biscuits.)
Virginie. • — Je vous présente ma petite famille.
Gustave (se relevant péniblement et se frottant). — Ces enfants sont chaimarts !
Virginie. — Les enfants, C'est la bénédiction du ménage.
Gustave. — Vous êtes mariée ?
Simone. — Oh ! en voilà une question.
Gustave. — Je veux simplement dire : Est-ce que votre mari n'est pas encore m<\t ?
Simone. — Gustave !
Virginie. — Si, Monsieur Gustave, il est mort. Mais comme vous le voyez, le ciel a béni notre union ! Et ces enfants sont si doux, si calmes, si affectueux.
(Cependant, pour une question de biscuits, les gosses se mettent brusquement à se flanquer des taloches : Ce biscuit est à moi ! . . . Rien du tout!... Veux-tu me le rendre! Jamais! etc., etc. Un concert de hurlements s'élève et s'amplifie.)
Virginie (administrant des gifles, des claques, et finalement des fessées). — Voulez-vous rester tranquilles ! Quelle marmaille ! Cest comme ça que vous vous conduisez quand vous êtes dans le monde ? Graine d'assassins ! Si je n'étais pas si bien élevée, je vous foutrais par la fenêtre, les quatre fers en l'air.
(Simone la pousse du coude pour la faire taire, mais en vain. Zezette se tord. Gustave, très embêté, se bouche les oreilles, tandis ciue les piaillements continuent de phis belle.)
S'mone, — Ces fêtes de famille, c'est toujours d'une animation folle.
Gustave. — Folle, vous pouvez le dire.
VirgÈPÎe (criant plus fort que les gosses). — Voulez-vous vous taire, sale enp;eance ! (Mais les gosses ne se taisent pas.)
André (paraissant au fond, tête de rastaquouère, accent sud-américain). — Tas de morveux ! Si vous ne vous taisea pas, yo vous ouvre le ventre. (Les gosses se taisewt épouvantés.)
Gsïstavs (bas à Zezette, légèrement effrayé, lui aussi). — Qu'est-ce que c'est que ce matador?
Zezette. — C'est peut-être l'aîné des enfants. ?
Simone (se précipitant). — Oh ! le cousin Andrès ! Venez vite, que je vous présente M. Gustave, je vous présente mon cousin Andrès de Santa- Cruz., Un véritable caballero, qui vend du riz au Mexique, et qui est venu tout exprès pour passer avec nous la fête de Pâques.
André (s'avançant vivement, prenant à deux mains la tête de Gustave, et l'embrassant sur les deux joues). — Sénor Gustavo, yo souis enchanté de faire ta connaissance.
Gustave (s'essuyant). — Moi aussi. (A Zezette :) Il m'a embrassé pour de bon, ça est dégoûtant.
Zezette (bas). — C'est peut-être la mode au Mexique. (André a remarqué la bouteille de porto. II la ramasse.)
Aïîdré. — Eh ! Dios mio ! C'est du porto ! Un vaso, s'il vous plaît ?
Gustave. — Un vaso !
André. — Si... Comment on dit! Un verre!
Gustave. — Ah ! Je vais en chercher à côté.
André. — A côté! Eh! non... pas vous déranger! Yo sais boire comme ça. (II boit au goulot.)
Gustave (à part). — Comme ça, on ne sera plus oMigé de verser dans le seau.
André (enthousiamé). — Ah ! muy bueno ! Excellentissimo. (Il embrasse Gustave.) Caro Gustavo.
Gustave (s'essuyant vivement; à Zezette:). — Moi, je n"aime pas ça, vous savez !. . .
André. — Eh! ma bella cousina Simona... Vous êtes plous bellia que jamais (Il l^embrasse sur les deux joues.)
Gustave (à part à Zezette). — Moi, je n'aime pas çai du tout, vous savez.
Simone. — Mon cousin Andrès est très en dehors... Il faut excuser ses manières ! Il est habitué à vivre sous un soleil ardent.
Aiîdré (avec force). — Ardente! Ardente! (bi-usquement, très calme). Tenez, asseyez-vous... (on hésite, il se fâche). Asseyez-vous! (Tout le monde s'assied, sauf les gosses qui ont repéré une pile de paquets au fond et qui vont l'explorer.) Yo vais vous raconter ma vie au Mexique. (Il garde la bouteille de porto appuyée sur son genou et en boit de temps en temp'î.) Comme vous l'a dit ma chai-mante cousina Simona, yo souis marchand del arroz !
Gustave. — De la rosse ! De quelle rosse ?
^ndré. — Del arroz ! . . . Comment on dit ?. . .
Simoiie, — Du riz !
André. — Si. Muy bien... Eso es... Yo souis marchand de riz... au Mexique. Marchand du riz... vous comprenez... Alors, je ris du matin au soir. (Il rit aux éclats.)
Gustave (bas, à Zezette). — Ça est un drôle, hein!
André. — Il y a des gens qui vendent des cannes à sucre, alors, ils ont un air sucré ! Moi, je souis marchand de riz, aJors, je ris. (II rit de plus belle.)
Gustave (bas à Zezette). — Est-ce que vous ne croyez pas que ça est un idiot ?
André (avec force). — Depuis vingt ans! depuis vingt ans, je suis installé là-bas, sous le soleil ardent de l'équateur mexicain, parmi les nègres de la Pampa et parmi les cannibales de la Sierra ! C'est une vie de chien... Mais ça ne fait rien, je ris! ! (Il rit, il boit, puis il crie :) Gustavo ! ta botella est vide ! Oune autre. (Il la jette par dessus son épaule.)
Gustave (bas à Zezete). — Mais ça est un sauvage! Est-ce que n'avez pas peur, vous ?
André. — Ah ! je vais vous raconter à ce sujet une histoire épouvantable ! C'était un soir. La nuit était venue, calme et silencieuse... On entendait sauter les pouces.
Gustave. — Sauter les pouces...
André. — Si! tout à coup... (un vacarme épouvantable : les gosses ont fait tomber la pile de paquets, le fauteuil qui la supportait, et ils sont tombés eux-mêmes. Hurlements. André se lève et hurle aussi). Carajo ! Silencio ! Bastante !
Virginie (criant aussi). — Allez-vous vous taire! Je vais vous flanquer mon pied au derrière.
(Gustave, qui a sauté de saisissement, se passe la main sur le front, puis, à pas de loup se dirige vers sa chambre à droite. Mais André le rattrappe.)
André. — Oh ! Senor Gustavo ! Pardonnez, pardonnez à ces enfants ! Ils ne savent ce qu'ils font ! Pardonnez, Gustavo ! C'est la fête de famille. (Il l'embrasse sur les joues.)
Gustave (hors de lui). — Non! Assez! Moi, j'en ai assez! Je ne veux pas que tu m'embrasses sur les joues !
André. — Sur le front, alors ? Sur ton noble front de vieillard ! (Il l'embrasse.) Tu es le meilleur des hommes, et quand tou seras marié avec ma bella cousina Simona, je serai tout le temps assis à ton foyer !
Gustave. — Jamais de la vie.
André. — Si ! Ne te défends pas ! Tu es bon,, je passerai ma vie avec toi... et avec ma bella cousina Simona. Je l'aimais depuis longtemps, elle et toi ; je t'aime déjà autant qu'elle. (Il l'embrasse.)
Gustave (à part). — Sale dégoûtant ! Qu'est-ce que çà est pour un centre nature !
André. — Mais aujourdinui, ce n'est pas le jour des vaines discussions. Ça est le jour de Pascua. Nous allons leur donner leurs cadeaux. (A Gustave : ) Tu as acheté leurs cadeaux ?
Simone. ■ — Oui, ils sont là, dans ces paquets.
André. — Cest bien ! Nous allons les préparer ! Allez-vous en tous !
Gustave. — Comment ? Allez-vous en tous ?
André. — Oui... allez dans la chambre à côté. Simone et moi. nous allons préparer les surprises ! Allez tous à côté. (Aux gosses :) Allez avec tonton Gustavo.
Virginie et les Gosses (s'accrochant à Gustave). — Venez tonton Gustave.
Gustave. — Mais, jamais de la vie.
Zezette. — Allons, venez on va préparer les surprises.
Gustave. — Si vous me le demandez, je veux bien ! Mais vous venez avec, hein ? Moi, je ne suis plus tranquille dans cette maison. André et Simone. — Allez ! Allez ! Allez ! (Ils sortent.)