GUSTAVE. — ANTOINE
Antoine. — Tiens! Gustave. Comment ça va ?
Gustave. — Comme tu vois. Sur un banc et sous un parapluie.
Antoine. — Il ne pleut pas.
Gustave. — Comment, il ne pleut pas ? J'ai été aspergé là, tout de suite, que je n'y voyais plus clair.
Antoine. — C'est le vent qui soufflei dans les axbres. Ça est aussi une drôle d'idée de venir s'asseoir sur un banc du Parc par un froid pareil. Est-ce que tu es fou ou amoureux ?
Gustave. — Fou, mon ami ! tout simplement fou !
Antoine. — Eh bien ! moi, mon cher, je suis amoureux. (Il s'assied sur un des bras du banc.) Tu te rappelles, le jour qu'on s[est rencontrés devant l'aubette, là, plus loin ?
Gustave. — Un jour comme celui-ci, il drachait.
Antoine. — Comme tous les jours. Tu, te rappelles, que tu m'as dit que tu étais amoureux d'une petite dactylo que tu voyais tous les midis sur le tram ?
Gustave. — Si je m'en rappelle ! . . . Aie ! aïe ! Quel malheur !
Antoine. — Comment ?
Gustave. — Rien ! . . . continue.
Antoine. — Eh bien, tu m'as raconté tes amours ; je vais te raconter les miennes : une confidence en vaut en autre. D'ailleurs, mes aventures sent un peu liées aux tiennes.
Gustave. — Comment ça ?
Antoine. — Eh bien ! tu te rappelles bien que ta petite dactylographe était accompagnée d'une autre petite dactylographe. Même que tu as dit comme ça, dun air dédaigneux : Çà est une gamine !
Gustave. — Moi j'ai dit comme ça : Çà est une gamine ?
Antoine. — Mais oui.
Gustave. — Pas du tout : j'ai peut-être dit (souriant) : Ça est une gamine ! Mais je n'ai pas dit (dédaigneux) : Çà. est une gamine !
Antoine. — Pardon !
Gustave. — Pardon, toi-même. Moi je t'affirme que je n'ai pas dit : Çà est une gamine ! d'un air dédaigneux.
Antoine. — Enfin.
Gustave (coupant court). — Enfin, ça n'est pas la question..,. Qu'estce qu'il y a maintenant avec cette jeune fille ?
Antoine. — Eh bien ! mon cher, c'est d'elle que je suis amoureux.
Gustave (se levant). — Qu'est-ce que tu dis ?
Antoine. — Que c'est d'elle que je suis amoureux !
Gustave. — De cette gamine ?
Antoine. — Tu viens de dire toi-même que c'est unei jeune fille.
Gustave (de plus en plus nerveux). — Naturellement que ça n'est pas un garçon ! Et comment ça se fait que tu es amoureux d'eJle ?
Antoine. — Est-ce qu'on sait comment ça se fait ? Moi, je l'ai remarquée le jour où tu me l'as présentée... Tout de suite, elle m'a plu.,. Depuis,
f ai tâché de me mettore 1© plus souvent possible sur son chemin : je la vois passer presque tous tes jours, je lui adresse un petit bonjour, elle me répond gentiment... et maintenant, je sens que je l'aime et je vais le lui dire.
Gustave (vivement). — Tu ne lui as pas encore dit?
Antoine. — Non, mais aujourd'hui-même élite le saura.
Gustave. — Tu ne vas pas faire ça !
Antoine. — Pourquoi pas ?
Gustave. — Mais ça est une gamine !
Antoine. — Comment, ça est une gamine ?
Gustave. — Mais oui, mon ami ! Quel âge as-tu ?
Antoine. — Vingt-neuf ans.
Gustave. — Tu vois bien, hein ! La différence d'âge est trop grande ! De quoi est-ce que tu aurais l'air ?
Antoine. — Comment, mais je ... .
Gustave. — Est-ce que tu n'es plus avec cette serveuse de chez Vanderslagmolder, qui avait une si beîle poitrine ?
Antoine. — Mais non, il y a longtemps.
Gustave. — Tu as tort, mon ami : ça était une belle fille ! Tout à fait le genre qui te convient.
Antoine. — Pardon! le genre qui me convient, c'est Zezette.
Gustave. — Comment, tu sais son petit nom ? !
Antoine. — Mais oui.
Gustave. — C'est elle qui te l'a dit ?
Antoine. — Mais oui !
Gustave. — C'est du joli !
Antoine. — Comment, du joli ?
Gustave. — Tu es bien le mufîe que je croyais !
Antoine. — Tu dis ?
Gustave. — Tu as déjà subtilisé à cette jeune fille son petit nom 1 C est du propre.
Antoine. — Mais c'est quand tu me l''ais présentée.
Gustave. — Oui, je me souviens, comment vous vous êtes conduit quanc je vous H'ai présentée ! Comme un sale dégoûtant personnage, tout simplement ! Tout de suite, vos mains autour de la taille de cett0 jeune fiille hein ! Vous n'êtes pas z'honteux ? Cynique individu que vous êtes ? El maintenant, au lieu de réparer, vous voudriez l'épouser. Vous, épouseï cette jeune fille?... En y pensant, il me semble que je vois ramper une chenille sur un rose.
Antoine (vexé). — Mon cher Monsieur, si cette jeune fille est une rose moi, je ne suis en tous cag pas une chenille, et je vous prie de retirej cette injure.
Gustave. — Je ne retirerai rien du tout ! Et si vous voulez v-ous battre je suis à vos ordres.
Antoine. — C'est bien. Monsieur, vous aurez de mes nouvelles.
Gustave. — Je les attends ! Je saurai vous apprendre à dire du mail des jeunes filles.
Antoine (haussant les épaules). — Peuh ! Don Quichotte.
Gustave (après avoir cherché un injure). — < Employé!... (Puis, apri^î avoir cherché encore :) Rond de cuir !