GUSTAVE. — SIMONE
Gustave (se rasseyant et s'adressant de nouveau à la statue). — Tu Tas entendu, ce schieven employé de Ministère ! Epouser Zezette, une gamine qui a à peine 23 ans... et lui, qui en a déjà presque trente ans ! C'est un viol, tout simplement ! Psss ! Epouser Zezette. (Un temps. Il réfléchit, puis, plus grave, à lui-même.) En somme, qu'est-ce que ça peut me faire, à moi, qu'il éip^ouse Zezette. Si lui ne Tépouse pas, un autre l'épousera. Ça est une charmante petite bonne femme et pour sûr qu'aile ne fera pas longtemps tapisserie dans le bal de la vie ! Elle se mariera, elle m'invitera à son mariage. (Vivement.) Mais je n'irai pas!: Ah! non, je n'irai pas ! Pour la voir au bras d-'^an autre, pour penser que, le soir venu, elle ira dormir avec cet autre (et brusquement il est oljligé de se l'avouer). Mais, potverdouche ! moi je suis amoureux de cette gamine, moi je suis complètement toqué de cette gamine. Et moi, je vais tout simplement lui demander sa petite main, avant que ce imbécile d'Antoine ait eu le temps de le faire. . . Et on se mariera ! Et on sera un beau couple. La différence n'est pas si grande... Je n'ai quarante ans quie depuis deux mois. (Simone paraît.) Clache ! Simone.
Simone. — Excusez-moi, mon ami, j'arrive en retard.
Gustave. — Non, Mademoiselle Simone... à peine un petit trois quarts d'heure.
Simone. — C'est gentil de m'avoir attendues
Gustave. ■ — Ça est une chose que je fais si bien.
Simone. — C'est un reproche ?
Gustave. — Oh! non... Je n'ai jamais pensé que vous deviendriez ma maîtresse, comme ça du jour au surlendemain... Et je suis même enchanté, tenez, que vous n'êtes pas devenue ma maîtresse.
Simone (étonnée). — Ah!
Gustave (à part). — Aïe! Ça va être difficile. (Haut.) Quand je dis enchanté, ça est une façon de parler, parce que... n'est-ce pas... mon amour-propre d'homme est un peu humilié.
Simone. — Vouilez-vous, mon bon Gustave, ne pas dire cela (lui prenant les mains). Gustave, mon bon Gustave, venez vous asseoir près de moi, et laissez-moi vous parler. Vous êtes un excellent garçon, une âme honnête et un bon cœur. Peut-être ce coeur est-il trop faible, à force d'être bon ? Il se laisse aller à ses penchants, il entraîne la raison, il s'emballe, il s'élance à fond de train sur la route qu'il croit la bonne, et puis, lorsque l'essoufflement le force à ralentir, il se met à réfléchir et se dit tout ,à coup : « Mon Dieu ! je me suis trompé ! » Mais il ne veut pas se Favouer... l'amour propre, ce mot que vous venez de prononcer, comme tant d'autres le prononcent, l'empêche de reconnaître son erreur : il ne veut pas, ni pour lui ni pour les autres, ni surtout pour le joli but qu'il poursuivait sur la route qu'il croyait la bonne... Quelle effroyable chose que l'erreur d^un cœur qui ne veut pas se Tavouer ! Quelle cause de tourments, de chagrins, de souffrance ! Votre bon cœur, mon brave Gustave, a commis une erreur; il s'est emballé, il a pris le mois aux dents, il a galopé sur la bile route d'amour vers le but qu'il croyait le vrai. Ce but, c'était moi; j'ai essayé de vous faire comprendre, dès le début, que vous
vous trompiez d'adresse... Mais l'amour, qu'il soit profond ou superficiel est toujours aveugle... Vous n'avez pas voulu comprendre.. Alors, j< vous l'ai prouvé.
Gustave. — Prouvé !
Simone. — Je vous ai prouvé que je ne suis pas la femme qu'il voui faut.
Gustave. — Ah ! Simone, permettez ? . . .
Simone. — Chut ! Mettez-le de côté ce vilain amour-propre, source dliy pocrisie, et parlez avec sincérité... Rappelez-vous mes visites, votre co droit, vos bottines vernies, la tante Virginie et le piano ?
Gustave. — Le piano !
Gustave. — Le piano?...
Simone. — Souvenez-vous du lundi de Pâques et des gosses qui hur laient ?. . .
Gustave. — Les gosses ! . . .
Simone. — Croyez-vous que j'aurais pu faire votre bonheur ?
Gustave. — Mais oui.
Simone. — En jouant du piano, en amenant tante Virginie ?
Gustave (plus hésitant). — Mais oui.
Simone. — Et les gosses ?
Gustave (idem). — Mais oui.
Simone. — Et te cousin Anidrès de Santa-Ciniz ?
frustave (de plus en hésitant). — Mais... Euh!... oui!
Simone. — Mais non, je ne suis pas la' femme qu'il vous faut.
G'jstave. — Je crois que, de mon côté, je ne réalise pas non plus, tout ï fait votre idéal !
Simone. — A la bonne heure ! Nous allons pouvoir causer. . . nous ex pliouer comme des gens qui réfléchissent.
Gustave. — Avouez que vous préférez le genre de votre cousin Andrès de Santa-Cruz ?
Simone. — Mais oui, je l'avoue.
Gustave (riant jaune). — Eh bien ! vous pouvez me croire si vous voulez. On s'expliraie comme des gens qui réfléchissent... mais entendre âii-e par une femme qu'elle préfère un autre homme, ça n'est tout d< mém.e pas gai !
Simone. — Allons donc ! Ça n'est pas gai pour l'amour- propre, mais ça vaut bien mieux pour l'amour! Et vous, est-ce que vous ne préfère/ pas une autre femme ?
Gustave (vivemer.t"). — Moi ? (Se reprenant.) Mais non : vous êtes jolie charmante, intelligente.
Simone (à part, dépitée). — Il n'y viendra donc jamais. (Haut.) Ia malheur, c'est que J9 ne vous aime pas.
Gustave. — Ne dites pas ça tout le temps ?
Simone. — Ça vous vexe ! Pourquoi ? Si vous trouviez une gentille petite femme capable de vous comprendre, nous tomberions tout de suit? d'accord. Je vous dirais : j'aime mieux André, vous aimez mieux Zezette
Gustave (tressaillant). — Comment, Zezette ?
Simone. — Je dis ça comme exemple. J'oime mieux André, vous aimes mieux Zezette. Et nous resterions de bons amis.
Gustave. — Vous croyez ?
Simone - Oui, je crois. Et tenez, Zezette, voilà le genre de femme qu'il vous faut.
Gustave. — Je ne crois pas.
Simone. — Moi, j'en suis persuadée ! Le malheur, c'est qu'elle n'est pas libre.
Gustave (tressaillant). — Pas libre? Qu'est-ce que vous voulez dire?
Simone. — Zezette a un ami.
Gustave (tombant assis au milieu du banc). — Un ami!
Simone. — Depuis trois ans !
Gustave (atterré). — Depuis trois ans!
Simone. — Mais oui, un ami . . . depuis trois ans ... et deux enfants.
Gustave. — Et deux... CDache ! la drache.
(Mais il n'ouvre pas son parapliuie.)
Simone. — Vous ne le saviez pas ? Je croyais que vous étiez au courant?
Gustave. — Pas du tout ! C'est épouvantable.
Simone. - — Quoi ? la drache ?
Gustave. — Non ! ce que vous me dites. . .
Simone. — Ça na rien d'^jpouvantable. D'ici quelque temips 2^zette et son ami se marieront et ils seront très heureux !
Gustave. — Très heureux ! Très heureux ! (Il se met à pleurer.)
Simone. — Qu'est-ce que vous avez ?
Gustave. — Rien, c'est la drache !
(André et Zezette paraissent.)