SIMONE. — GUSTAVE
Au lever du rideau, deux coups de sonnette : Gustave jaillit de la porte de droite et bondit vers la porte de gauche : il est en pantoufles et sans col.
Gustave. — C'est elle ! (Il ouvre à gauche. Simone paraît : elle porte encore des paquets.)
Simone. — Bonjour, mon ami.
Gustave. — Bonjour, Mademoiselle Simone.
Simone. — Encore mademoiselle ?
Gustave. — Bonjour, ma chère Mademoiselle Simone.
Simone. — Débarrassez-moi ! (Il la débarrasse, s'empresse, fait tomber les paquets.) Attention ! C'est fragile ! Mettez ça là. Non, pas là, ici. (Il obéit docile et empressé.) Ah ! par exemple ! Qu'est-ce que je vois ?
Gustave (regardant par terre, autour de lui, suivant le regard de Simone). Qu'est-ce que vous voyez?
Simone (le doigt tendu). — Des pantoufles... à 3 heures de l'aprèsmidi... Et vous n'avez pas de col! Oh !
Gustave (très ennuyé, tâchant de s'excuser). — Vous comprenez, on) a un jour de congé, n'estrce pas... Alors on aime bien de se reposer... de se mettre à son aise.
Simone. — De se mettre à son aise ! Quelle expression triviale ! De se mettre à son aise à 3 heures de l'après-midi.
Gustave. — C'est Pâques !
Simone» — Justement ! Vous savez bien que ma tante Virginie va venir avec ses enfants!... Que nous aurons des visites.
Gustave (embêté). — Vous croyez que nous aurons des visites ?
Simone. — . C'est bien possible ! ma tante amènera peut-être des amis.
Gustave (idem). — Vous croyez qu'elle amènera des amis ?
Simone. — Sans doute ! En tous cas, il n'est pas permis d'avoir encore des pantoufles et de n'avoir pas de col à 3 heures de l'après-midi ! Je parie que vous n'êtes pas encore lavé.
Gustave. — Oh ! sii, je suis lavé. Je me lave tous les jours (luand je me lève.
Simone. — C'est heureux ! Mais vous allez vous dépêcher d'aller enlever ces vilaines pantoufles et de les remplacer par vos bottines vernies. Gustave (faisant la grimace). — Celles du dimanche? Simone. — Celles du dimanche.
Gustave (larmoyant). — Elles me font si mal au petit doigt. Simone. — Tant pis : il faut savoir souffrir pour être beau ! Et vous allez mettre un col.
Gustave (craintif). — Un rabattu?
Simone. — Non, un col droit !
Gustave. ■ — Comme celui du dimanche ?
Simone. — Comme celui du dimanche.
Gustave (larmoyant). — Mais vous savez que je suis si gêné dans) ces cols droits.
Simone. — Raison de plus pour les mettre souvent : c'est le meilleur moyen de s'y habituer. Gustave. — Simone !
Simone. — Oh ! Gustave, je vous en prie. Gustave. — J'y vais... j'y cours... j'y vole...
(Il entre dans la chambre de droite. Simone range les paquets, regarde si le poêle est chargé.) Simone. — Gustave ?
Voix de Gustave. — S'il vous plaît ?
Simone. — Vous êtes occupé ?
Voix de Gustave. — Je mets mes bottines. Simone. — Vous pouvez venir une minute ?
Voix de Gustave. — J'accours... je vole... me voici... (II paraît un seul pied chaussé.)
Simone. — Ce poêle va s'éteindre : voulez-vous mettre un peu de charbon ? Il fait froid pour la saison...
Gustave. — Mais je vais me salir les mains. Simone. — Eh bien, vous vous laverez.
Gustave. — Evidemment. (Il met du charbon.) Voilà ! Simone. — C'est très bien !
Gustave. — Est-ce que je dois tout de même mettre mes bottines vernies ?
Simone. — Bien sûr !
Gustave. — Je reviens à la minute (Il retourne dans sa chambre. Simone inspecte les meubles, la cheminée, etc.) Simone. — Dites-moi, Gustave...
La voix de Gustave. — S'il vous plaît ?
Simone. — Il y a longtemps qu'elle est venue, votre femme à journée ? La voix de Gustave. — Hier.
Simone. — Eh bien, elle ne se fatigue pas à enlever les poussières au moins, celle-là.
La voix de Gustave. — Il y a de la poussière ? Simone. — • Les meubles en sont gris. La voix de Gustave. — Tiens, je n'avais pas remarqué. Simone. — Naturellement, vous ne remarquez jamais rien. Gustave (passant sa tête à la porte). — Je vous demande pardon : je vous ai remarquée.
(Il disparaît. Simone inspecte le bureau.)
Simone. — Oh! C'est un véritable scandale! Dites-moi, Gustave...
La voix de Gustave. — S'il vous plaît ?
Simone. — Vous êtes occupé ?
La voix de Gustave. — Ah ! oui !
Simone. — A quoi ?
La voix de Gustave. — A me battre contrei mon col.
Simone. — Vous n'avez pas une loque à poussières ?
La voix de Gustave. — Si, il doit y en avoir ; mais je ne sais pas où, milliards de nom de chien!...
Simone. — Oh ! Soyez poli.
La voix de Gustave. — Ce n'est pas contre vous, c'est contre mon col ! (Passant sa tête.) Est-ce que vous tenez absolument à ce que je mette un col droit ?
Simone. — Absolument ! Vous êtes dix fois mieux.
Gustave. — Dix fois mieux... et dire que je me trouve si bien avec un col rabattu... Enfin! (Il disparaît.)
Simone. — Dites-moi, Gustave ?
La voix de Gustave. — S'il vous plaît ?
Simone. - — Est-ce que vous n'avez pas un vieux mouchoir sous la main ?
Gustave — Un vieux ? Non ! Mais si voulez un neuf ?
Simone. — Oui, apportez-le moi tout de suite.
Gustave. — Tout de suite ! (Il paraît le col à moitié attaché.) Voilà ! (Il tend un mouchoir à Simone.)
Simone. — Ce n'est pas pour moi. Ouvrez-le et frottez un peu ce bureau et cette cheminée.
Gustave. — Avec un mouchoir propre ? Mais ça va le salir.
Simone. — Eh bien, vous le ferez laver.
Gustave. — Evidemment. (Il s'approche de la cheminée et se prépare à enlever la poussière avec le mouchoir propre. Mais ça lui fait mal au cœur. Alors, il pousse le mouchoir dans la manche de sa chemise et frotte la cheminée avec sa main... puis il frotte sa main à son pantalon.)
Simone — Frottez un peu votre bureau également II est dégoiàtant de poussière.
Gustave. — Avec le mouchoir propre ?
S:mone. — Mais oui.
Gustave. — Bien. (Même jeu qu'à la cheminée. Pendant ce temps, Simone va regarder la cheminée, puis elle vient regarder le bureau.)
Simone. — Ce n'est pas le rêve ! Mais c'est tout de même un peu mieux. (A Gustave.) Votre col n'est pas encore attaché ?
Gustave. — A moitié., la moitié la plus difficile. (Il essaie d'attacher la seconde moitié, et ses doigts, noirs de poussière s'impriment sur le coi.)
Simone. — • Oh !
Gustave. — Qu'est-ce qu'il y a ?
Simone. — Regardez donc dans la glace... Regardez votre col! Vous ne vous êtes donc pas lavé les mains après avoir chargé votre poêle ?
Gustave. — Mais si.
Simone. — Alors, c'est encore cette poussière ?
Gustave. — Oui, c'est cette poussière.
Simone. — Vous ne pouvez pas garder ce col !
Gustave. — N'est-ce pas ? Je vais plutôt mettre un rabattu !
Simone. — ^ Ah ! non, non, non ! Un droit : vous en avez utn autre, j'espère ?
Gustave. — Je... je ne crois pas!
Simone. — Alors, vous allez sortir rapidement et aller en acheter un.
Gustave. — Non... je réfléchis... il doit en rester encore un au fond de mon tiroir.
Simone. — Heureusement ! Allez le mettre. (Il va pour sortir.) Ah ! donnez-moi le mouchoir avec lequel vous avez enlevé la poussière.
Gustave. — Mais, c'est que...
Simone. — Donnez, voyons.
Gustave. — Oest qu'il n'est pas très sale.
Simone. — Allons donc ! Il doit être noir de poussière. Et la poussière, c'est un nid à microbes.
Gustave. — Le voici.
Simone. — ■ Je vais le mettre au linge sale. Ou plutôtiV non, j'y songe, pour détruire les microbes... (Elle ouvre le poêle et y jette le mouchoir.) Voilà ! c'est radical.
Gustave (.à part). — ■ C'était bien la peine de salir mes doigts pour épargner mon propi-e mouchoir.
Simone. — Vous êtes heureu,x de me voir ?
Gustave. — Très heureux !
Simone. — Alors, allez vite achever de vous habiller, et revenez... J'ai une petite surprise pour vous.
Gustave. — Une surprise ? Qu'est-ce que c'est ?
Simone. — Non, non, pas avant que vous ne soyiez en toilette.
Gustave. — Je cours... je vole... je reviens!... (il disparaît).
Simone (bas, fouillant dans son sac). — Qu'est-ce que j'ai fait de la photo de Zezette ? (Cherchant dans la poche de son paletot.) Ah ! la voici. (Elle va la mettre sur la cheminée.) Là. (Elle hoche la tête.) Pauvre Zezette ! On peut bien dire que l'amour est aveugle ! (On sonne.) Est-ce que ce serait déjà... Oh! non... il est trop tôt.
La voix de Gustave. — Podverdouche de nom de chien ! On sonne juste au moment où mon bouton allait entrer dans ma boutonnière.
Simone. — Continuez votre toilette, je vais ouvrir. (Elle va ouvrir et échange quelques mots avec quelqu'un qui lui remet un petit paquet.) Bien... je viens... (Allant vers la chambre de Gustave.) Dites-moi, Gustave ?
La voix de Gustave. — S'il vous plaît ?
Simone. — Vous n'avez pas 50 francs ?
La voix de Gustave. — Si... ça j'ai encore.
Simone. — Passez-les moi, s'il vous plaît.
La voix de Gustave. — Voilà... (et son bras tend un billet que Simone prend et qu'elle va porter à l'autre porte).
Simone. — Voilà ! (Puis elle referme et dépose le petit paquet sur la cheminée.)
La voix de Gustave. — C'était une commission ?
Simone. — Oui, une petite emplette que je me suis fait apporter ici pour plus de facilité.
La voix de Gustave. — Est-ce que vous avez remarqué qu'au jour d'aujourd'hui, la moindre petite emplette coûte tout d'un coup cinquante francs ?
Simone. — Quelle délicatesse ! (haut) Oui, en effet !
La voix de Gustave. — Je parie que ça est des bas de soie que vous avez achetés ?
Simone. — Non, ce ne sont pas des bas de soie.
La voix de Gustave. — Des cravates pour moi ?
Simone. — Ce ne sont pas des cravates.
La voix de Gustave — Des friandises, peut-être ?
Simone. — Non.
La voix de Gustave. — Des fleurs ?
Simone — Non plus. C'est tout simplement une laisse pour le petit fox de tante Virginie.
Gustave (passant sa tête au fond). — Une laisse?
Simone — Mais oui.
Gustave. — Une laisse qui coûte 50 francs ?
Simone. — C'est le prix maintenant : pour avoir quelque chose de solide, il faut metti-e çà !
Gustave (disparaissant). — Awel santé !
Simone. — Du reste, celle-ci est une véritable occasion : elle est en CJuir de Cordoue, inusable : c'est pour rien.
La voix de Gustave (caverneuse). — Awel, santé !
Simone. — Etes-vous prêt ?
La voix de Gustave. — Je suis presque prêt... Une, deux, trois... Me voilà. (Il paraît. Il a des souliers vernis, son col droit, sa redingote II est éblouissant.)
Simone. — Ah ! au moins, vous êtes présentable ! Et maintenant, venez vite vous asseoir près de moi pour que je vous révèle ma surprise. (Elle le fait asseoir près d'elle.)
Gustave. — Moi aussi, j'ai une surprise pour vous.
Simone. — Oui, mais je peux dire la mienne d'abord ?
Gustave. — Oui, sûr. . . Vous savez bien que vous pouvez tout faire ici.
Simone. — Eh bien, voilà ! Vous allez bondir de joie. Tenez-vous bien. J'ai un piano.
Gustave. — S'il vous plaît ?
Simone. — J'ai un piano. (Tirant une lettre de sa poche.) Tenez, lisez. (Elle lit à haute voix.) « Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous infonner » qu'un de nos pianos de location étant rentré, nous le ferons porter, dès » cet après-midi, chez Monsieur Gustave Van Diest, ,à Schaerbeek. »
Gustave. — Un piano ? On va porter un piano ici ?
Simone. — Aujourd'hui même.
Gustave. — Vous ne m'aviez rien dit de ça !
Simone. — Justement, c'est la surprise.
Gustave. — Mais je ne sais pas jouer du piano.
Simone. — Ce n'est pas pour vous, c'est pour moi ! Chaque fois que je viendrai je pourrai jouer du piano.
Gustave. — Mais je n'aime pas le piano. Ça me donne mal de tête.
Simone. — Les pi-emières fois, c'est possible ; mais on s'y habitue vite : au bout d'un an, vous ne pourrez plus vous en passer.
Gustave. — Mais quand j'ai trouvé ce petit appartement, la conci»rge mj'a fait jurer sur la tête de toute ma famille que je n'avais pas de chien et que je ne faisais pas de musique.
Simone. — Ça ne fait rien : vous donnerez 100 francs à la concierge et elle ne dira plus rien du tout.
Gustave. — ■ Mais je n'ai pas assez de place ici pour mettre un piano.
Simone. — Oh ! je vous en prie, Gustave, assez ! Si c'est comme ça que vous accueillez mes surprises !
Gustave (se rasseyant). — Pardon, pardon!... Mademoiselle Simone... Je ne suis qu'un imbécile... je pense à me fâcher contre un piano et je ne penseï pas à profiter de votre jolie pl-ésence qui est pourtant sJ rare.
Est-ce que je ne peux pas . . . aujourd'hui . . . pour la première fois vous donner une baise ? . . .
Simone. — Pas encore.
Gustave. — Pas encore ?
Simone. — Pas encore tout de suite. Vous m'aviez parlé d'une surprise, vous aussi. Voyons, quelle est votre surprise ?
Gustave (tirant un petit écrin de sa poche). — Voilà ma surprise !
Simone. — Oh ! la jolie bague !
Gustave (qui a évidemment préparé uin petit speech, essaie dei le prononcer, mais l/'émotion le fait bafouiller). — Simone, hum ! Mademoiselle Simone, voilà presque quatre semaines que vous m'avez dit, un jour qu'il drachait et que les trams étaient en panne : Monsieur Gustave, je suis très touchée par votre amour et votre discrétion et je veux y répondre dans la mesure du possible. Voilà presque quatre semaines que vous me permettez, tous les soirs, à 5 heures, de faire un petit bout de chemin avec vous . . .
Simone. — Et Zezette !
Gustave. — ...et Zezette. De^Juis ces quatre semaines, vous êtes venue chez moi, trois fois, parce qu'il y a eu trois dimanches, et aujourd'hui c'est la quatrième, parce que c'est Pâques. Chaque fois, vous arrivez comme aujourdhui vers 3 heures. Vous vous occupez un peu du poêle, un peu de la poussière, un peu de moi, et à 3 h. 1/2, souvent même à 3 h. 20, votre amie Zezette arrive pour iprendre le café. Aujourd'hui, c'est Pâques, et vous avez invité votre tante Virginie et ses enfants. J'en suis très heureux. Mademoiselle Simone, et je profite de cette fête catholique et enfantine pour vous dire ceci : toutes les précautions que vous avez prises pour ne jamais rester seule avec moi que juste le temps de vous occuper un peu du poêle et un peu des poussières, toutes ces précautions, ça était des précautions inutiles. En me voyant comme ça si dégagé et si entreprenant sur les plateformes des trams, vous avez peut-être cru des choses, et je suis sûr que votre petit cœur a battu, la première fois que votre joli doigt a appuyé sur le bouton de ma sonnette. Eh bien. Mademoiselle Simone, vous vous étiez trompée sur mon compte. Malgré mon air séducteur, je suis, je peufx l'avouer, un bon et honnêtei garçon. Vous ét'ez, vous êtes et vous serez toujours en parfaite sécurité chez moi, et cette bague que je vous offre comme surprise, à l'occasion de la fête de Pâques, cette bague, si vous voulez. Mademoiselle Simone, ça sera la bague de nos fiançailles.
Simone (s'est levée, peut-être un peu émue, mais très ennuyée). — Gustave. Je sais que vous êtes un bon et honnête garçon... Je l'ai remarqué tout de suite. Aussi, je vais vous dire tout doucement ceci : aujourd'hui, c'est la fête de Pâques... C'est la fête des enfants. Ne pensons qu'à eux... Aux enfants qui vont venir ici tout à Iheure, égayer votre logis de célibataire. Votre bague... mettez-là dans le tiroir de votre bureau. Oh! ne faites pas cette figure! Elle en ressortira à son heure... et cette heure est peut-être très proche. Ecoutez^moi bien ! Cette bague, je vous l'affirme, sera la bague de vos fiançailles.
Gustave (riant). — Ah! Heureusement, vous savez, parce que pendant deux trois secondes-là, moi je n'ai pas su ce que je devais croire. (H va remettre la bague dans le tiroir de son bureau.) Vous pouvez dire que vous avez comme ça un tout petit peu fait frissonner mon épine dorsale.
Simone. — Vous frissonnez si vite !
Gustave. — Si vite ? Qu'est-ce que je deviendrais, si vous me repoussiez
Simone. — Croyez-vous qu'il n'y ait que moi sur la terre ?
Gustave. — Pour moi, il n'y a que vous !
Simone. — Alions donc !
Gustave. — En tous cas, je ne vois que vous.
Simone. — Ah! voilà! Vous ne voyez que moi... Parce que vous re gardez bien mal autour de vous ! Vous voulez vous marier et vous croye que je suis la femmei qu'il vous faut. Quelle erreur ?
Gustave. — Dites, vous a allez pas commencer à me rendre triste pou mes Pâques ?
Simone. • — Non ! mais j'en connais une, moi, qui serait tout à fait 1 femme qu'il vous faut.
Gustave (incrédule). ^ Qui ça? (On sonne.)
Simone. — C'est Zezette.
Gustave. — • S'il vous plaît ?
Simone. — Cest Zezette qui a sonné. (Elle va ouvrir.)
Gustave (à part). — Aujourd'hui, il n'est même pas 3 h. 20.