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LA LETTRE DE RECOMMANDATION

vant plus douter, regarda autour (!e lai ; il remarqua une sorte de sentier tourn nt par lequel on pouvait arriver au fond de la ravine, et s'y hasarda, non sans quelque danjjer, car la pente était rapide et le givre l'avait rendue glissante. Deux ou trois fois le pied lui manqua et il roula dans la neige ; mais il arriva enfin jusqu'à Brisquet, qui (tait sa'^s douté tombé dans la ravine ; c.;r il avait deux patîes blessées et le froid l'avait saisi au point de lui Cter tout mouvement.

Antoine le prit sous un bras, rem.onta en s'aidant de son autre main, et continua sa route vers le château de M. de Rabou.

Ce dernier, qui avait longtemps servi da'is la marine où il ét>it parvenu au gr. de de vice-amiral, n'habitait le pays que depuis quelques mois ; cependant on y connaissait d jà son humeur brusquo, irritable, mobile. Sa bonté même était enveloppée d'une rudesse qui la rendait redoutable. Facile a contrarier, il devenait alors inabordable, et les quahtés d? son cjeur étaient, pour ainsi dire, annulées par les défauts de son caruClère.

Antoine, qui le connaissait de reput tion, eut soin de laisser Brisquet dans rantichan.bre et de se faire annoncer comme venant de la part de maître Rovôre. Le domestique fut l'^n.qlemps absent; enfin il revin^ omrir la porte de l'amiral, et fit signe au paysan d'entrer. Mais celui-ci s'arrêta sur le seuil en entendant la voix de M. de Rab^u. qui se phignait d'rtre dérangé.

— One les cinq cents diables le brùler.t ! s'écriait lé vieux marin ^ on ne peut déjeuner en repos 1...

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lit se tournant vers Anlomo, il ajouta d'un accent brutal :

— Eh bien î qu'y a-t-il encore, que me vcux-lu?

— Faites excuse, amiral, dit Antoine en saluant du pied et voulant se retirer, je reviendrai plus tard.

— Non, parle, puisque te voilà, reprit M. de Rabou: tu viens de la part du notaire de Valognes'

— Oui, amiral.

— Et tu m'apportes une lettre ?

— La voici.

Le vieux marin la prit avec un certain empressement.

— Pardieuî je suis curieux de savoir s'il a terminé 1 aiidire du petit bois, grommela-t-il... .le ne serai tran- (piille qu'une fois Tacte de vente signé...

Il avait ouvert la lettre qu'il commença à lire, puis qu'il parcourut plus rapidement jusqu'à la fin.

— Comment, rien ! s'écria-t-il en arrivant à la signaluie ^ Dieu me damne ! ... il n'y aura plus pensé ! . . . Que les cinq cents diables le brûlent!... Ces garde-notes se ressemblent tous. Et il ne ta rien dit?

— Rien, amiral.

— - Tu n'as point d'autre papier ?

— Aucun !

M. de Rabou jeta la lettre sur la table en frappant du poing.

— Et je me suis fié à lui! s'écria-t-il ^ que les cinq cents diables !e brûlent! j'aurais dû traiter moi-même l'aflaire. Je la traiterai...: oui... jo veux aller aujour-

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d*hui même chez le baron. Ordonne d'atteler mon cabriolet, Firmin.

— Le domestique sortit, et l'amiral se mit à faire les cent pas dans le salon en continuant contre le notaire ses récriminations entrecoupées de son invariable souhait •

— Que les cinq cents diables le brûlent f L'embarras d'Antoine Méry devenait extrême : il

tournait son chapeau sans savoir s'il devait se retirer ou parler, lorsque les regards de M. de Rabou s'arrêtèrent sur hii.

— Eh bien! et celui-là, s'écria le vieux marin, d'où sort-il donc pour dégeler ainsi?

Le paysan regarda à ses pieds, et s'aperçut alors, avec effroi, que la neige dont il s'était couvert en descendant au secours de Brisquet venait de fondre à l'atmosphère plus chaude du salon, et avait formé une longue traînée sur le magnifique tapis qui en garnissait le parquet. Il voulut reculer vers la porte ; mais le mal était fait.

— Que les cinq cents diables te brûlent ! s'écria l'amiral, trouvant une occasion naturelle de placer son anathème habituel; pourquoi es-tu entré? que viens- tu faire ici?

— Pardon, amiral, dit Antoine déconcerté; j'étais venu... J'aurais voulu... Je désirais vous parler da la ferme.

— Quelle ferme?

— La Petite Pommeraie... qui va se trouver vacante.

— Qui fa dit cela?

— Muis... tout le monde, amiral.

— Tout le monde est fou. .

— Cependant M. Rovère m'a aussi assuré...

— Ah I M. RoviTe s'occupe de me chercher des fermiers pour la Petite-Pommeraie î in'errompil le marin ; probablement, parce que je ne Fenai pas chargé I... Et c'est lui qui t'envoie?

— Oui, amiral.

— Eh bien ! tu lui diras que je n'ai besoin de personne pour trouver un fermier.

— Comment?

— Que je prétends le choisir moi-môme !

— Alors, amiral...

— Et que je ne prendrai pas ainsi lé premier venu sahs être sûr de sa capacité et de sa bonne réputation.

— Aussi ( tait-ce de ça que M. Rovère parlais dans sa lettre, fit observer Antoine avec plus de fermeté.

— Ah! oui, reprit l'am'ral, une lettre de recommandation, ra se donne à tout venant comme un passeport.

— M. Révère y met plus d'attention, objecta Antoine.

— Parce qu'il t'a recommandé, répliqua le vieux marin ironiquement.

Le paysan rougit.

— L'amiral n'a pas lu la le tre, dit-il.

— Mon Dieu I je sais d'avance ce que j'y trouverai, reprit >L de Rûbou-, on fait valoir sans doute que lues jeune...

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— En effet.

— Eh bien ! je préfère, moi, un vieux cultivateuir qui a de l'expérience. On ajoute que tu es probe, laborieux.

— Il est vrai.

— J'aime mieux un fripon paresseux, mais riche, qui me donnera des gar^nt^es [)Ositives. Le loyer est toujours plus sûrement hypothéqué sur les meubles que sur la conscience.

— Et M. l'amiral a-t-il trouvé le riche fermier qu'il désire? demanda Antoine avec un peu d'émotion.

— Oui, répliqua le marin ^ le g, os Pi-turot m'a fait des proposition : je les accepterai.

Méry ne r pliqua rien. Quelque cruel que fût pour lui ce désappointement, il n'était pas homme a insister après une pareille déclarution^ il exprima brièvement son regret, rouvrit la porte du salon que l'amiral l'emp cha de refermer, et traversa l'antichambre.

Il allait sortir, lorsqu'un grognement plaintif se fit entendre. Il tourna la tite, et t perçut Brisquet, que, dans sa pr occupation, il avait oublié, et qui se traînait vers lui avec peme.

Antoine se baissa pour le prendre dans ses bras. L'amiral, qui s'était arrêté à la porte du salon, lui demanda ce que c'était que ce chien blessé. Le jeune paysan raconta comment il l'avait trouvé en venant au château.

— C'est donc là ce qui l'avait couvert de givre et de neige? répliqua M. de Rabou d'un ion moins bourru j

et pourquoi diable l'exposer à te casser le cou pour ce chien?

— Puisqu'il souffrait, monsieur l'amiral, répliqua Antoine.

— El que vas-tu en faire, maintenant?

— Je connais sa maîtresse.

— Ah ! je comprends alors ; tu espères être récompense.

— Faites excuse, amiral, c'est une pauvre femme \ mais je n'en serai pas moins payé de ma peine.

— Gomment cela?

— Je la rendrai si contente 1 î/amJral regarda le paysan en face.

— Ah! tu tiens à cela, lui dit-il d'un ton radouci... Comment t'appelles-tu?

— Antoine Méry,

— En effet, c'est le nom que j'ai mi dans la lettre de maître Kovère... Et tu aurais désiré la ferme de la Petite-Pommeraie?

— C'était toute mon ambition, amiral, répondit Antoine avec un soupir -, là, j'aurais pu élever mes trois enfants.

— Tu as trois enfants? c'est un malheur î ^

— Un malheur I répéta le paysan étonné^ faites excuse, amiral, ils sont tous trois bien portants.

— Oui, mais il faut les nourrir...

— Certuinement... C'est ce qui encourage à travailler! Si seulement je pouvais avoir une ferme, ils ne manqueraient de rien-, mais, comme disait tout à l'iieurc

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M. l'amiral, ce n'est pas le tout que d'avoir de bons bras.

— Il me semble que c'est au moins le principal, répliqua M. de Rabou.

— Quand on ne peut donner pour garantie que sa probité !

— Tu en connais donc de meilleures ?

— Et quand on n'a pas le bonheur d'être connu I... Le vieux marin le regarda en face.

— Oui ^ mais toi, je te connais, dit-il.

— Par la recommandation de M, Rovère, objecta le paysan.

— Non! s'écria l'amiral, par celle que tu portes là, entre tes bras.

— Comment?... le chien...

— Le chien que tu as ramassé parce qu'il souffrait, que tu rapportes à une pauvre femme pour la rendre contente... 11 n'y a pas de lettre de notaire qui puisse en dire autant que cela, vois-tu î ... Je me moque de celle de maître Rovère, et que les cinq cents diables la brûlent! Quant à l'autre, elle est bonne, et la preuve, c'est que je te prends pour fermier de IS Petite-Pommeraie.

Antoine ne pouvait d'abord en croire ses oreilles ^ il fallut que M. de Rabou lui répétât son assurance en le faisant rentrer. Le bail fut sur-le-champ signé, et le paysan en éprouva une joie d'autant plus vive, qu'il avait cru un instant toute espérance perdue.

L'amiral, du reste, ne s'en tint pas à cette première préférence. Lorsqu'il connut mieux Antoine, il lui fit

des avances, agrandit son exploitation, et l'aida à acquérir une aisance, honorable parce qu'elle était méritée. 11 se plaisait souvent à répéter lui même l'anec' dote du chien Brisquet, et ne manquait jamais d'ajouter, a] rès l'avoir racontée, qu'un trait d'humanité devait être, aux yeux de tous les hommes, la meilleure lettre de recommandation.

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