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NEUVIÈME RÉCIT

Au moment de l'émigration, Coblentz était devenu le refuge de presque toute la noblesse française, et la cour de Versailles se trouva, pour ainsi dire, transportée sur les rives du Rhin. Quelque graves que fussent les événements politiques, ils n'avaient pu enlever aux exilés leur insouciance. A voir le bruit et le mouvement de cette foule, qui avait transporté en Allemagne toutes

ses habitudes de légèreté, on eût pris Coblentz pour une ville de plaisance, et la réunion des gentilsliommes français pour un rendez-vous de plaisir. Bien que la position de la plupart d'entre eux fût précaire, et que plusieurs en fussent déjà réduits aux derniers expédients, tous conservaient la gaieté, seule richesse qui ne leur eût point été enlevée par le mouvement révolutionnaire. On continuait à se donner des fêtes, comme en France, à se faire des visites, à se disputer la préséance et à jouer soh dernier écu. La roulette^ établie depuis peu dans une maison dont l'entrée était publique, attirait surtout les émigrés par la chance décevante de gains toujours rêvés et jamais obtenus. La noblesse allemande y accourait également, entraînée par l'exemple, et la funeste passion du jeu faisait chaque jour de nouveaux progrès dans tous les rangs.

Parmi le petit nombre de gentilshommes qui échappèrent à l'engouement général, s'en trouvait un qui mérite une mention particulière. On le nommait le chevalier de Roquincourt ^ et, bien qu'il fût originaire du Midi, sa famille habitait depuis longtemps l'Alsace, où lui-irièmiî était né. En cédant à la nécessité qui le forçait à quitter la France, le chevalier avait accepté toutes les conséquences de son exil. La faible somme avec laquelle il s'était réfugié en Allemagne fut placée par lui entre le.-; mains d'un banquier digne de sa confiance, et les intérêts qu'il reçut, joints au i)rix de quelques leçons, lui permirent de subvenir à ses besoins, 'en faisant honneur à tous ses engagements.

LA PUISE DE TABAC. l 'fO

Cette sagesse fut d'abord traitée d'avarice par les malveillants, et de prudence marchande par ses meilleurs amis ^ mais quand on vit que le chevalier trouvait encore moyen de secourir, sur son faible revenu, les gentilshommes les plus nécessiteux, l'estime succéda à la raillerie, et il devint, pour les plus étourdis, un modèle digne d'être imité, quoique inimitable.

De Roquincourt méritait cette admiration. En le ruinant et le forçant à la fuite, la Révolution n'avait nullenient altéré son caractère : c'était toujours la mémo équité dans sa manière de juger les hommes ou les choses, la même sympathie pour tout ce qui était bon, la même pitié des souffrances qui frappaient ses yeux. Il n'avait point concentré le monde dans sa propre personnalité, et ne croyait pas tout perdu parce que son sort était troublé.

— Mes affaires ne sont point celles du genre humain, disait-il habituellement, et celui-ci ne tombera point en décadence parce que le chevalier de Roquincourt donne des leçons de grammaire.

Par suite de son système d'économie, le chevalier s'était logé dans les faubourgs, chez une juive qui souslouait quelques chambres meublées à des prix modérés. Au-dessus de lui demeurait un jeune Allemand, nommé 'Aloisius Barker. Il était de Neuwied, où il vivait d'un petit commerce de détail avec sa mère et sa jeune sœur; mais un incendie lui avait subitement enlevé tout ce . qu'il possédait, et il était venu à Coblenlz dans l'espoir d'y recouvrer quelques créances douteuses qui compo-

saient désormais toute sa fortune. Par malheur, ses démarches avaient été infructueuses. Sans connaissance parmi les fabricants de la ville, sans ressources pour réclamer justice devant les juges, déjà découragé par le malheur qui l'accablait, il ne s'était montré ni assez habile ni assez redoutable pour arracher le payement à des débiteurs gênés ou de mauvaise foi. Les uns l'avaient ajourné, d'autres avaient nié la créance ^ enfin, après avoir perdu son dernier espoir et dépensé son dernier thaler, il se trouvait arrivé, depuis quelques jours, à cet abattement qui vous ôtc jusqu'à la volonté du salut !

Le chevalier connaissait en gros les malheurs de Barker ; chaque fois qu'il le rencontrait sur l'escaher, il lui demandait avec intérêt où en étaient ses espérances ^ mais, ne l'ayant point vu depuis quelques jours, il ignorait leur ruine et l'état de détresse auquel le malheureux jeune homme se trouvait réduit.

Un jour qu'il rentrait de ses leçons, il trouva Aloisius à la porte de la maison, avec le courrier qui tenait à la main une lettre. Le jeune homme la regardait d'un œil mouillé de larmes, mais sans la prendre -, le courrier semblait indécis.

Le chevalier s'arrêta en saluant Barker par son nom, d'un air de bienveillance qui sollicitait évidemment l'explication du trouble dans lequel il le voyait. Aloisius ne parut point comprendre^ mais le courrier se tourna vers de Boquincourt.

— Puisque ce gentilhomme est de votre connaissance, fit-il observer, il pourra peut-être vous tirer de peine.

— Qu'ya-t-il? demanda le chevalier avec empressement.

— C'est mi petit embarras, reprit le courrier en hésitant : cette lettre arrive de Neuwied pour monsieur ^ le port est de quatre silber-groschen^ et monsieur se trouve n'avoi • point cet argent... sur lui.

— Que ne parliez- vous? dit le Français, en fouillant rapidement dans sa poche .

Mais Aloisius Tarrêta d'un geste.

— Non, dit-il d'un accent entrecoupé, je n'ai cette somme ni sur moi... ni ailleurs ; je ne pourrai vous la rendre, monsieur.

— Je le compte bien ainsi, car je vous la dois, dit de Roquincourt du ton le plus naturel : prenez, monsieur; puisque la lettre vient de Neuwied, elle doit être de votre sœur ou de votre mère.

Il avait payé le courrier, qui se retira, et il remit la missive à Barker.

Celui-ci n'eut point la force deleremercier ; mais il ou* vrit le papier et se mit à le parcourir rapidement . A mesure qu'il avançait dans cette lecture, ses traits s'altéraient; enfin, il s'arrêta avec une exclamation douloureuse.

— Auriez-vous reçu quelque mauvaise nouvelle? demanda le chevalier, qui avait continué à monter, et qui s'arrêta au cri du jeune homme.

— Ahl ce malheur nous manquait! balbutia Aloisius, qui venait de porter la lettre à son front avec désespoir.

— De grâce, qu'y a-t-il? que vous annonce-t-on? re-

prit de Roquincourt, en descendant vivement trois marches pour se trouver près de Barker.

— Si vous saviez, monsieur, s'écria celui-ci, dont les larmes entrecoupaient la voix ^ ils ont fait vendre là-bas ce qui restait à ma sa^ur et à ma mère ; toutes deux sont maintenant sans abri et sans pain.

Le chevalier fit un geste de surprise affligée.

— Et elles m'appellent à leur aide, continua Aloisius, moi qui n'ai pu môme payer le port de cette lettre ! à leur aide, quand je suis comme elles sans ressources et sans espoir I

Le chevalier tâcha ds calmer Barker par quelques douces paroles, et le fit errtrer dans sa chambre pour l'interroger avec détail. L'exaltation du jeune homme le rendit plus communicatif qu'il ne l'avait jamais été. Il expliqua à de Roquincourt comment le feu avait subitement détruit tout ce que renfermait la petite boutique qu'il faisait valoir avec sa mère. La perte montait à douze cents thalers composant toute leur fortune, et qu'il n'avait désormais aucun moyen de remplacer.

A mesure que Barker entrait dans ces détails, son désespoir semblait grandir. En peignant au chevalier l'affreuse position de sa sœur et de sa mère, il la voyait lui-même plus clairement^ il s'indignait de son impuissance à les secourir^ il accusait le Ciel, et tombait de plus en plus dans cette ivresse de la douleur qui est la suprrme infortune des malheureux. De Roquincourt (•onii)rit que toutes les consolations seraient inutiles^ ce (ju'il fallait dans ce moment pour relever l'âme abattue

d'Aloisius, c'étaient des réalités, noii des espérances.

Le chevalier était trop pauvre pour venir efficacement lui-même au secours du jeuîfe homme : les besoins de quelques compagnons d'exil avaient déjà amoindri ses revenus -, ce qu'il pouvait faire était trop peu de chose pour retirer Barker de cet abîme de désespoir au fond duquel il venait de tomber. 11 fallait donc avoir recours à une générosité plus opulente. De Roquincourt prit sur-le-champ son parti. N'ayant jamais rien à demander pour lui-même, il était hardi à solliciter pour les autres; les refus l'affligeaient sans l'humilier. 11 adressa au jeune homme quelques derniers encouragements, lui promit de s'occuper de lui, et prit le chemin de l'hôtel habité par le vicomte de Roullac.

Aidé par un homme d'affaires qui, au moyen d'une vente simulée, avait su préserver de la confiscation le domaine de Roullac, le vicomte jouissait dans l'exil de toute la fortune qui lui avait été laissée par son père. 11 en usait, du reste, avec une hbéralité qui ne permettait même point la jalousie. Sa main, sans cesse ouverte, ressemblait à ces fontaines qui laissent couler leurs eaux pour tous les voyageurs. Jamais un refus volontaire ne faisait désirer que sa fortune eût un autre possesseur ^ mais ses habitudes entravaient souvent ses bonnes intentions. Prodigue et joueur, M. de Roullac se trouvait quelquefois sans un écu. L'important était donc d'arriver au bon moment et avant que ses goûts dispendieux se fussent abattus, comme une nuée d'oiseaux, sur la récolte dorée qui lui arrivait de France chaque mois.

De Roquincourt le savait-, aussi hâtait-il le pas, dans l'espoir de se présenter avait quelque autre solliciteur, en route peut-être comme lui ; mais on lui apprit à l'hôtel que le vicomte n'était point rentré de[tuis le matin et qu'il devait se trouver ') la roulette. Bien que le chevalier eût une horreur particulière pour les maisons de jeu et qu'il n'en eût jamais dépassé le seuil, les circonstances lui parurent trop pressantes pour qu'il s'arrêtât a cette ri''pugnance. M. de Roullac pouvait être en heureuse veine, comme cela lui arrivait souvent, et dans ce cas, nul doute qu'il n'écoutât favorablement sa requête. Le gentilhomme alsacien se décida donc à entrer dans la salle où une partie de la noblesse émigrée se pressait autour des tapis verts. 11 aperçut bientôt le vicomte engagé dans une partie très-animée. Les frédérics d'or formaient devant lui de petits monticules mobiles et sonores, que l'on voyait successivement grandir ou décroître.

En apercevant le chevalier, M. do Roullac fil un geste de surprise.

— Dieu me pardonne! c'est de Roquincourt, s'écriat-il ; quel prodige peut amener notre Caton dans cette caverne?

— Je vous cherchais, répondit le chevalier.

— Tout à l'heure, je suis à vous, répliqua M. de Roullac-, il ne me reste plus que deux ou trois mille frédérics à perdre.

— Gardez-en quelques-uns en réserve, dit le gentilhomme plus bas.

— Vous en avez besoin ! reprit le vicomte ; par le Ciel! mon cher, prenez ce qu'il vous faut...

— Doucement, interrompit un gros seigneur allemand qui se trouvait derrière M. de RouUac; il faut d'abord que nous suivions notre veine.

— Ah! diable! j'oubliais que le baron d'Aremberg est mon associé, fit ob erver le Fr. nçais en riant • mais je vous tiendrai compte, baron, de ce qui sera pris.

— Non, non, s'écria l'Allemand avec insistance; il ne faut jamais ôter l'argent du jeu, cela porte malheur. Que le chevalier attende un instant.

De Roquincourt s'inclina en signe de consentement, et le jeu reprit.

Miiis on eût dit que l'arrivée du chevalier avait fait tourner subitement la chance : M. de Roullac, qui était auparavant en gain, commença à perdre coup sur coup, et, en moins d'un quart d'heure, tous les frédérics eurent disparu sous le râteau du banquier.

Ainsi dépouillé, le vicomte se leva sans montrer aucune émotion, s'excusa légèrement près du chevalier, ordonna de faire approcher son carrosse, et partit.

De Roquincourt était resté à la même place, triste, désappointé et les yeux fixés sur le fatal tapis vert qui venait d'engloutir le salut et la consolation d'Aloisius,

Cependant le baron d'Arembergt n'avait point imité la prudente retraite du vicomte, et s'obstinait à jouer avec cette ténacité particulière aux races du Nord. Le hasard sembla vouloir récompenser sa persistance par un retour inattendu. Les monticules d'or recommencé-

rent à se former devant lui, et, à mesure qu'ils grossissaient, la parole revenait au taciturne Allemand.

— Je vous avais bien averti que reprendre de l'argent au jeu portait malheur, dit-il, en se tournant vers de Roquincourt, qui regardait d'un air pensif; la seule intention qu'a eue le vicomte d'en retirer quelque chose a fait tourner la chance contre lui.

— Alors je vous demanderai sans doute inutilement d'accomplir ce qu'il n'a pu que projeter? demanda le chevalier.

— Qui? moi, donner de l'argent du jeu! s'écria d'Aremberg.

— C'est pour une bonne action, monsieur le baron, objecta de Roquincourt; il s'agit de sauver un de vos compatriotes.

— Ce serait mon frère, monsieur, ce serait mon père, interrompit l'Allemand, que je ne retirerais point de là un frédéric. L'argent du jeu est sacré; il appartient au jeu. Voyez, la chance se soutient, tous les coups me réussissent maintenant.

Une nouvelle alluvion de pièces d'or venait, en effet, de s'ajouter au monceau placé près du baron. Le chevalier ne put retenir un geste de dépit; il comparait mentalement la chance de l'Allemand à celle du vicomte, et s'indignait de cette injustice du hasard.

M. d'Aremberg remarqua son mouvemoiit.

— Mon bonheur vous fait envie? dit-il, avec le rire insolent des sots (jui réussissent.

— Non pas pour moi, monsieur, répondit deRoquin-

court, mais pour tant de malheureux qu'une faible partie de cet or pourrait consoler.

— Ah! c'est juste, reprit le baron ^ j'oubliais que vous êtes le saint Vincent de Paul de l'émigation. Eh! pardieu ! mon cher, que ne faites-vous sauter la banque à son profit! tentez le sort comme moi.

— J'ai toujours craint et évité le jeu, monsieur le baron.

— Raison de plus; votre chance n'est point épuisée; on est toujours heureux à sa premirre partie, c'est un principe.

— Je n'ai point de confiance dans les faveurs du hasard.

— Vous ne les avez jamais cherchées ?

— Il est vrai.

— Pourquoi préjuger alors?

— Et si je perds !

— Et si vous gagnez !

Le chevalier ne répondit pas ; mais il se sentit ébranlé par les paroles du baron et encore plus par la vue des frédérics qui continuaient à grossir l'enjeu de ce dernier. Après tout, il suffisait d'une bonne chance, de deux ou trois coups heureux ! Un Ihaler risqué sur le tapis vert pouvait lui donner, en quelques minutes, la somme nécessaire pour rendre la paix à Aloisius. La tentation était singulièrement pressante, et de Roquincourt porta instinctivement la main à sa poche \ mais l'exiguïté de la bourse qu'il sentit sous ses doigts arrêta court son désir. Il se rappela alors qu'après ses dernières lar-

gesses à des compatriotes indigents, il avait rigoureusenent calcalé ce qui lui restait, et que la plus légère di ninution dans ses ressources renverserait l'équilibre étab i entre ses dépenses et ses revenus-, car la générosité du ch valier n'avait rien d'irréfléchi, son désir d' bliojer ne lui fai -ait jamais oublier ses devoirs envers lui-même, et il n'était point de ceux qui se font prodigues aux dépens de leurs créanciers.

Sa main soupesa quelque temps la bourse qu'elle avait rencontrée; il calcula encore tout bas sa dépense mensuelle, et, convaincu de l'impossibi'ité de l'essai conseillé par le baron, il poussa un soupir,

M. d'Aremberg, qui l'observait, hocha la tête.

— Eh bien! chevalier, s'écria-t-il ironiquement, que diable cherchez-vous donc dans votre poche?

De Roquincourt rougit malgré lui, et tira brusquement une tabaiicre d'écaillé sur laquelle se trouvait la miniature do sa mère.

— Ah! ce n'est donc pas un enjeu, reprit le baron ; je croyais vous avoir persuadé-, que risquez-vous à exposer quelques frcdérics?

De Roquincourt aurait pu parfaitement répondre, mais il se contenta d'un mouvement d'épaules, et ouvrit sa tabatière-, l'impertinence du baron lui prenait sur les nerfs.

— y\llons, reprit celui-ci en ricanant, puisque vous vous défiez de votre fortune, cher chevalier, n'en parlons plus et donnez-moi une prise de tabac.

H avait étendu la main vers la boîte d'écaillé du pen-

tilhomme alsacien, qui faisait un mouvement pour la ra procher, lorsqu'une pensée subite traversa son esprit^ il retira la tabatière et la referma.

— Eh bien! dit avec étonnement l'Allemand, qui tenait toujours le bras tendu.

— Veuillez me pardonner, monsieur le baron, répliqua sérieusement de Roquincourt^ mais chacun a ses principes : les vôtres vous défendent de rien donner quand vous jouez ^ les miens m'imposent la même obligation quand je regarde.

— Comment? c'est une plaisanterie!

— Nullement.

— Vous me refusez une prise de tabac?

— Je reluse de vous la donner, monsieur le baron.

— C'est-à-dire qu'il faut vous l'acheter?

— Si vous le pouvez.

M. d'Aremberg éclata de rire.

— Vive Dieu! voilà qui est curieux, s'écria-t-il; le chevalier transformé en marchand de macouba ! Et combien demandez-vous, mon cher?

— Un frédéric. monsieur le baron.

— Un frédéric ! mais c'est de l'usure.

— C'est de la spéculation.

— Quoi ! pour une prise de tabac !

— Qu'importe l'objet ! Tous les économistes vous apprendront que le prix de vente ne dépend point seulement de la chose vendue, mais des circonstances. N'a-t-on pas vu des rats payés au poids de l'or dans les villes assiégées? et les voyageurs égarés dans le

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Sahara ne donneraient-ils point une perle pour un verre d'eau?

— Et vous me croyez dans une position analogue?

— A peu près, monsieur le baron ; car je vous ai vu tout à l'heure chercher en vain votre tabatière, et vous ne pouvez quitter le jeu pour la faire demander-, je tiens donc momentanément votre nez dans ma dépendance, et ce n'est point abuser de ma position, mais seulement en user que de vous demander un frédéric.

— Sur mon âme ! je vous le donne pour la curiosité du fait, dit M. d'Aremberg en riant.

Le chevaHer tendit aussitôt sa tabatière.

— Je n'ai fait marché que pour une seule prise, continua le seigneur allemand, en plongeant ses doigts dans la boîte d'écaillé ; mais, ma foi ! mes gains m'autorisent à quelques folles dépenses- j'en prends deux, mon cher, et voilà les deux pièces d'or.

— Laissez-les sur le tapis, dit de Roquincourt, ce sera ma mise.

— Vous les risquez d'un seul coup?

— D'un seul coup.

' Le jeu reprit et le chevalier gagna.

Il retira aussitôt les trois quarts de l'enjeu et risqua un nom eau frédéric au'il perdit; puis il en risqua deux, avec lesquels il recouvra le double de ce qui venait de hii être enlevé. Les mêmes chances se renouvelèrent dans les coups suivants, quelquefois fâcheuses, ])lus souvent favorables. Le chevalier suivait chaque coup avec une curiosité inquiète (juc l'on eût prise pour une

avidité de joueur 5 mais enfin il compta les frédérics qu'il avait devant lui, les réunit en un seul rouleau et se leva : il avait ses douze cents thalers ! Traversant rapidement les salles qui retentissaient de malédictions, d'exclamations, de cris de rage et de quelques rares cris de joie, il gagna rapidement la rue, puis le quartier qu'il habitait.

La nuit était venue : le chevalier, qui ne craignait point d'être aperçu, avait relevé les, basques de son habit pour mieux courir à travers les flaques de boue et les ruisseaux qui entrecoupaient le faubourg. Son cœur battait violemment à la pensée du bonheur d'Aloisius, et il arriva presque aussi haletant de sa joie que de sa course.

Il franchit rapidement les trois rampes d'escalier et courut à la porte de Barker : elle était fermée 1 II redescendit à sa propre chambre, espérant que le jeune homme y serait resté depuis son départ^ mais elle était vide. Il allait s'adresser à l'hôtesse pour savoir d'elle où se trouvait Aloisius, lorsque son regard rencontra une lettre posée sur son bureau. Il la prit, en regarda l'écriture, qui lui était inconnue, et l'ouvrit.

Elle était signée Barker et ne renfermait que les lignes suivantes :

« Vous m'avez dit d'espérer-, mais je n'en ai plus la « force; Dieu lui-même m'a abandonné. Je ne puis être « d'aucun secours à ma sœur ni à ma mère 5 je n'ai « point le courage de supporter la vue de leurs dou- « leurs. Adieu donc, vous qui avez eu pitié de moi.

« VOUS qui m'eussiez secouru si la bonne volonté tenait « lieu de richesse^ mais la Providence ressemble aux (( hommes, elle ne protège que les heureux.

« Aloisius Barrer. »

Cette lettre épouvanta le chevalier^ elle annonçait une résolution funeste qu'il n'était peut-être plus temps de prévenir. 11 courut chez l'hôtesse, qui occupait le rez-de-chaussée, et lui demanda si elle avait vu Aloisius. La juive affirma qu'il n'était point sorti, et de Roquincourt remonta précipitamment jusqu'à la mansarde. La porte, fermée au dedans, ne résista pas longtemps à ses efforts^ mais à peine l'eut-il ouverte qu'il s'arrêta épouvanté sur le seuil : le jeune Allemand était couché à terre, la tête appuyée sur une de ses mains et un brasier de charbon brûlait à ses pieds.

Le chevaher s'élança vers lui, le souleva dans ses bras et l'emporta sur le palier, où l'hôtesse était également accourue. L'asphyxie, heureusement, n'était point complète^ les soins prodigués au jeune homme le ramenèrent à lui. Il reprit peu à peu ses sens, promena sur ceux qui l'entouraient un regard vague et égaré; mais à la vue du chevalier, tous ses souvenirs se réveillèrent; il se redressa brusquement, poussa un cri et joignant les mains.

— Ah I pourquoi m'avez-vous fait revivre ? balbutiat- il avec un accent de désespoir.

— Pour vous prouver que Dieu ne vous a point abandonné, dit de Roquincourt, qui lui soulevait la tète d'un

de ses bras et de l'autre main montrait le rouleau de frédérics.

Aloisius parut frappé d'une commotion électrique,

— De l'orl s'écria- t-il.

— Il y a là douze cents thalers, reprit le chevalier, juste la somme que vous avez perdue^ portez-la vite à votre mère, et rappelez-vous une autre fois que la Providence ne protège pas seulement les heureux.

Nous n'essayerons point de peindre la joie de Barker ; il est des émotions trop fortes pour que les paroles puissent les traduire. Guéri par le bonheur, il partit dès le lendemain pour Neuwied, où il reprit le petit commerce dont les gains lui avaient autrefois suffi, et avec lequel il retrouva l'aisance et la paix.

Quant à M. de Roquincourt, il rentra quelques années plus tard en France ^ il y recouvra une faible partie do ses biens qui suffirent à ses goûts simples, et avec lesquels il trouvait encore moyen de soulager de plus pauvres que lui ^ car, ainsi qu'il le disait souvent, la bonne volonté centuple les ressources, et, ne possédâton qu'une prise de tabac, on peut encore sauver une famille.

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