‹ Sous la tonnelleChapitre 18 sur 26 · DIXIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

DIXIÈME RÉCIT

A l'entrée de la petite ville de Thann, du côté de la route qui conduit à Mulhouse, s'élève une maisonnette qui participe à la fois de la ferme et de l'habitation bourgeoise. La ferme est rappelée par une cour où les poulets picorent à Taventurc et où s'élève une meule de paille encore intacte près d'une charrette récemment dételée -, l'habitation bourgeoise, par les rideaux blancs qui drapent chaque fenêtre, par le jardin aux tonnelles

peintes, et par le perron de six marches garni d'une balustrade de fer.

Sur ce perron est assis le maître du logis, Jacques Ferrou, dont l'aspect reproduit le double caractère de sa demeure. Portant la blouse de l'ouvrier avec la toque de velours et les pantoufles du propriétaire, il fume une de ces courtes pipes dont le nom populaire exprime énergiquement la destination.

Jacques attend son fils Etienne, qui s'est rendu à Mulhouse, avec sa fiancée pour choisir les présents de noce, et, tout en regardant vers la route, il rêve à ce mariage, qui fixe Etienne près de lui et assure une douce société à sa vieillesse.

Le bruit d'un char-à-bancs l'arracha enfin à l'espèce de méditation attendrie dans laquelle il était insensiblement tombé, et il reconnut ses voyageurs au milieu des flots de poussière que faisaient voler la voiture et le cheval.

Lorsque tous deux s'arrêtèrent à la porte de la cour qui précédait la maisonnette, Ferrou s'avança à leur rencontre et fut salué par les cris de joie des arrivants. C'étaient M"'^ Lorin avec sa fille, accompagnées du jeune homme qui disparaissait presque complètement derrière les cartons et les paquets.

— Bonsoir, mon père, s'écria Louise, en donnant d'avance à l'ancien entrepreneur, par une flatterie caressante, le titre qu'il nedcvaitavoirqucdansquolquesjours.

— Bonsoir, petite, répondit Ferrou, qui tendit les

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mains à la jeune fille et la déposa à terre en l'embrassant; votre serviteur, madame Lorin. Dieu me sauve! VOUS êtes chargés comme une voiture comtoise

— Ah bien! ce n'est rien encore, dit la mère de Louise \ si nous avions cru votre garçon, il eût vidé les boutiques.

Ferrou sourit et donna une poignée de main à Etienne, qui venait de descendre pour ouvrir la grande porte de la cour et faire entrer le char- à-bancs.

— Compris, compris, dit-il ^ on veut faire beaux ceux qu'on aime ^ si on pouvait, on ne les laisserait marcher que sur le velours \ faut pas contrarier son plaisir.

— A la bonne heure; mais faut pas non plus que ce plaisir le ruine, objecta la mère.

L'entrepreneur fit un mouvement d'épaules.

— Bah ! Etienne n'a-t-il pas le magot que je lui ai mis à part? dit-il; sans compter ce qu'il peut gagner dans les entreprises : car maintenant que le voilà maître, je veux qu'il se remue, et il se remuera, je vous en fais mon billet ; pour ce qui est du travail, ça chasse de race.

— Et aussi, j'espère, pour ce qui est de la bonté, continua Mn^e Lorin; car je n'ai pas oublié, monsieur Ferrou, que ma fille et moi, nous vous devons tout ; et sans ce crédit que vous nous avez fait autrefois. . .

— Ne parlons pas de ça, je vous en prie, interrompit Jacques, visiblement embarrassé; vous devez avoir besoin de vous rafraîchir... Eh I Louise, viens nous faire les honneurs de ton ménage, petite ; je n'entends rien, moi, aux réceptions.

La jeune fille, qui avait rejoint Etienne, et qui, sous prétexte de l'aider à dételer, lui attachait une fleur à la boutonnière, accourut aussitôt et les précéda dans une petite salle à manger.

Elle y dressa la table et apporta tout ce dont on avait besoin avec une rapidité qui prouvait que la maison lui était familière. En un instant le goûter fut servi. Etienne, pressé de revoir sa fiancée, eut bientôt remisé le charà-bancs, établi le cheval à l'écurie et rejoint son père, qui le plaisanta sur sa promptitude.

On ouvrit les cartons pour montrer les nouveaux achats destinés à la mariée, on fit des arrangements pour le présent et des projets pour l'avenir ^ enfin, la collation étant achevée et les deux fiancés s' étant réfugiés à la fenêtre, où ils causaient tout bas en feignant d'arroser deux petites caisses de réséda, les parents en vinrent au règlement de leurs futurs intérêts.

L'entrepreneur abandonnait à son fils, outre la clientèle et les instruments d'exploitation auxquels il devait son aisance, toutes les créances non recouvrées. M'"c Lorin, de son côté, donnait à Louise un ménage, un trousseau et vingt mille francs payables le jour même du mariage. C'était jicaucoup plus que maître Ferrou n'avait espéré, et il le déclara franchement.

— Vous comprenez bien que ça me rend heureux de les voir à l'aise, ces enfants, dit-il ; exposer les joies d'un jeune ménage à la misère, c'est jeter sa fleur de froment dans un égout. Faut pas, comme on dit, faire lever la lune de miel sur un baril d'absinthe ^ mais faut

pas non plus que le bonheur des jeunes fasse le tourment des vieux. En dotant le garçon, j'ai gardé de quoi faire mes trois repas, et je ne voudrais pas que la dot de votre lille vous obligeât à n'en plus faire que deux.

— Ne craignez rien, dit M"^« Lorin en souriant, j'ai encore gardé la meilleure part. Outre vingt autres mille francs, il me reste mon commerce, qui vaut davantage.

— Peste! s'écria Jacques émerveillé, je ne croyais pas marier mon fils à une si grosse fortune. Savez-vous, madame Lorin, que c'est de notre côté qu'est tout le profit?

— Dites plutôt qu'il en vient, répliqua la vieille femme.

Jacques voulut interrompre.

— Oh ! faut pas nier, continua-t-elle plus vivement. N'est-ce pas mon commerce de fer et de bois qui m'a fait gagner tout ce que je possède ^ et la prospérité de ce commerce ne vient-elle pas de la maison que vous nous avez bâtie?

— C'est notre métier, à nous autres entrepreneurs, do bâtir des maisons, objecta Ferrou.

— Mais c'est aussi votre métier de vous les faire payer au jour promis, reprit la marchande, et quand

^ mon mari est mort sans avoir rempli envers vous ses engagements, vous éfiez en droit de me chasser du logis et de le reprendre.

— J'ai voulu le faire, dit sourdement Jacques.

— Et vous en avez été empêché par votre bonté, ajouta M"^e Lorui.

Ferrou, qui semblait mal à Taise, essaya en vain de rompre l'entretien-, la vieille femme tenait à constater qu'elle n'avait pas oublié le bierifait, et insista sur la généreuse conduite de l'entrepreneur. S'il n'eût point consenti à un retard de paiement qui pouvait compromettre sa créance, la malheureuse veuve, obligée de tout abandonner, eût langui dans la misère C'était à son humanité qu'elle devait l'aisance dont elle jouissait aujourd'hui et le bonheur de ces deux enfants.

Etienne et Louise, attirés par la voix de la marchande qui s'était insensiblement élevée, joignirent l'expression de leur reconnaissance à la sienne -, mais l'embarras de Ferro ' parut s'en accroître, et il leur imposa silence avec humeur.

— Allons, ne vous fâchez pas, petit père, dit Louise en s'appuyant sur son épaule et le cajolant ; on ne vous remerciera pas, on ne vous aura aucune obligation, on ne croira plus que vous avez bon cœur,

— Et on aura raison, s'écria Jacques -, par tous les diables! je suis fatigué d'entendre glorifier mon cœur d'un procédé qui ne vient point de lui.

— Comment?

— Non, ce n'est pas d'inspiration que j'ai fait la chose, c'est par suite d'un hasard... et voilà pourquoi les éloges de W^^ Lorin et vos compliments me font l'effet de coups de pied... Il y a trop longtemps que je vole ma réputation-, faut enfin qu'on sache la vérité, d'autant que ça peut servir de leçon à ceux qui sont jeunes.

Les deux fiancés se regardèrent avec surprise, et

s'assirent aux côtés de l'entrepreneur occupé à bourrer sa pipe. M"^e Lorin, qui avait laissé échapper quelques exclamations d'incrédulité, attacha sur lui un regard interrogateur. Enûn, après s'être recueilli un instant, il reprit :

— Pour lors donc, comme vous disait notre voisine, le père Lorin venait de mourir juste au moment où nous retirions les échafaudages de sa maison neuve, et ses affaires étaient restées si embrouillées, qu'au dire de tout le monde la veuve devait sortir de la liquidation avec sa coiffe de nuit pour tout patrimoine. Moi, peu m'importait, puisque le bâtiment répondait de ma créance ; mais il fallait prendre ses précautions en justice et mettre tout de suite la main sur la chose, crainte de malheur. M^^^ Lorin n'opposait rien à mon droit : elle m'expliqua seulement par quel moyen elle espérait tout payer -, mais il fallait pour cela lui laisser la maison où se trouvait son commerce, attendre les rentrées sans savoir combien de temps, exposer peut-être sa créance, vu que dans les affaires on n'est sûr que de ce qu'on tient. C'était courir trop de chances sans aucun profit, La veuve eut heaume montrer sa petite qui dormait dans son berceau, en me priant les larmes aux yeux de ne pas en faire une mendiante, je sortis bien résolu à profiter de mes avantages. S'il fallait pour cela ruiner l'orpheline et sa mère, je n'y pouvais rien^ ce n'était pas moi qu'on devait accuser, mais les circonstances 5 en définitive, je ne faisais qu'user de mon droit!

Il faut vous dire que ce mot-là était alors ma grande

devise-, je le mettais sur mon cœur en guise de plastron ^ et quand je m'étais dit : « C'est une chose juste, » j'allais devant moi sans m'mquiéter de ce que j'écrasais sous mes talons.

D'ailleurs, si la veuve Lorin avait une fdle à élever, moi j'avais un fils,, et un fils auquel je tenais d'autant plus que pendant six semaines j'avais cru le voir mourir. Aujourd'hui le garçon est bien raffermi sur ses fondations 5 mais alors il tremblait comme une baraque de planches à chaque coup de vent. Tous ceux qui le regardaient avaient l'air de dire : « Pauvre petit ! » et moi, ça me serrait le cœur. Le médecin qui l'avait soigné pendant sa maladie lui trouvait la poitrine faible -, il avait recommandé d'éviter le froid et l'humidité, en déclarant qu'une nouvelle pleurésie devrait infailliblement l'emporter. Aussi j'avais soin de lui comme d'un oiseau en cage : il ne sortait qu'avec moi et par des temps choisis; je luis mesurais au millimètre l'ombre, le vent et le soleil.

Bien résolu, comme je vous ai dit, à prendre la maison de la veuve en paiement de ma créance, j'allais partir pour porter mes titres à Mulhouse, quand l'enfant accourut et me supplia de l'emmener. 11 n'y avait pas un nuage dans le ciel, les oiseaux chantaient dans toutes les haies, et le capucin qui me servait do baromètre avait laissé tomber son capuchon ; on ne pouvait douter d'une belle journée, .le mis la selle sur l'ânesse, et j'y perchai le garçon, fier comme un cuirassier.

Tout alla bien jusqu'à la ville. L'homme de loi prit

mes papiers,, i^romit de faire poursuivre tout de suite l'expropriation, et m'assura que la maison des Lorin m'appartiendrait avant six mois. Je sortis tout joyeux de cette promesse, et je me remis en route avec l'âne et le petit.

Pendant notre halte chez l'avocat, le temps s'était hrouillé ; le vent commençait à faire tourbillonner la poussière le long du chemin, et de gros nuages arrivaient du côté des montagnes. Je me demandai un instant s'il ne fallait point rebrousser à cause de l'enfant, mais la fatigue et l'ennui commençaient à lui venir-, il demandait à retourner au logis. Je pensai que nous aurions le temps d'arriver avant l'orage, et je marchai plus vite.

Par malheur, l'ânesse, qui avait réglé son allure, n'en voulait pas changer. J'avais beau l'appeler par son nom, l'exciter, rien n'y faisait. Etienne lui offrit un gâteau comme encouragement : elle le mangea scrupuleusement jusqu'à la dernière miette, puis reprit son pas de maître d'école. J'étais furieux de l'entêtement de l'animal, d'autant plus que les nuages arrivaient sur nos tûtes, et avec eux une petite pluie froide que le vent, toujours plus fort, nous fouettait au visage. Nous étions trop avancés pour retourner en arrière ; puis des éclaircies qui entrecoupaient à chaque instant l'orage m'en faisaient espérer la lin.

Cependant Etienne, saisi par le froid, commençait à grelotter^ la pluie pénétrait de plus en plus ses habits d'été 5 bientôt la toux le reprit, cette même toux dont le

médecin s'effrayait et qui pendant quinze jours m'avait déchiré la poitrine ! j'étais au désespoir! Je coupai une branche dans la hcne et je me mis à frapper l'ânesse avec rage : elle parut s'indigner et recula^ je redoublai, elle se coucha a terre.

Au moment même tous les nuages crevèrent à la fois, la pluie devint un torrent. L'enfunt glacé ne pouvait plus parler; ses dents claquaient, sa toux avait redoublé et lui faisait pousser des gémissements plaintifs. J'avais la tête comme perdue. Ne sachant plus que faire, j'enlevai Et enne dans mes bras, je le serrai contre ma poitrine, et je courus devant moi, aveuglé par la pluie. Je cherchais un abri sans savoir où 'e trouver, sans comprendre où j'allais, lorsqu'un bruit de chevaux et des cris me firent retourner la tête : c'était une voiture qui venait de s'arrêter.

Un monsieur a cheveux blancs se pencha à la portière.

« — Qu'est- il arrivé? où (..crtez-vous cet enfant? me demanda-t il.

« — Dans la première maison où il pourra recevoir 'des secours, répondis-je.

(( — Est-il donc blessé?

« — Non, mais le froid et la pluie l'ont saisi ^ il relève de maladie, et il y a do quoi le tuer.

« — Voyons, interrompit vivement l'étranger -, je suis médecin-, apportez ici l'enfant. »

Il ouvrit la portière, et reçut sur ses genoux Etienne qui ruisselait. Quand il aperçut son visage et quand il

entendit sa toux douloureuse, il ne put retenir un mouvement.

« — Vite, vite ! s'écria-t-il en se tournant vers les dames assises a ses côtés ; aidez-moi à lui ôter ces vêtements mouillés ^ nous l' envelopperons dans vos pelisses. Il y a eu répercussion, le poumon droit commence à se prendre^ il faudrait ramener la vie a l'extérieur... Alfred, passez-moi le flacon que vous trouverez dans la poche de la calèche la, près de vous. »

En parlant ainsi, il avait déshabill * Etienne, aidé par la plus vieille dame, et il se mit à lui frotter tout le corps avec la liqueur du flacon. Quand l'enfant parut réchauffé, il l'enveloppa dans plusieurs vêtements dont se dépouillèrent ses compagnes de route, fit signe au jeune homme appelé Alfred qui se hâta de descendre, et étendit le petit malade à sa place sur les coussins. Il se tourna alors vers moi, me demanda si j'étais encore loin de ma demeure, et, sur ma réponse, donna ordre au cocher de continuer doucement.

Je suivais près de la portière en le remerciant, et ne songeant plus à mon ânesse, lorsque le jeune homme qui avait quitté la voiture me la ramena. Nous continuâmes ainsi jusqu'à Thann. La pluie tombait toujours comme le jour du déluge, mais je n'y prenais point garde ; mes yeux ne quittaient pas l'intérieur de la calèche où l'enfant était couché. Le monsieur aux cheveulc blancs, penché sur lui, l'observait avec attention, suivait ses moindres mouvements -, enfin il me fit signe que tout allait bien. La respiration du petit commençait

à se dégager, dos gouttes de sueur se montraient sur son visage, et de plus nous arrivions. L'étranger porta lui-même le petit malade dans un lit ({u'il avait fait chauffer, et au bout de qui^lques minutes il était endormi .

Je cherchais des mots pour le remercier-, il m'interrompit tout à coup.

« — Ne songez point à cela, dit-il^ mais allez vousmême changer d'habits. — Vous permettrez à mon fils d'en faire autant; le voici qui monte. »

Le jeune homme rentrait, en effet, chargé de son porte-manteau. Je me rappelai alors qu'il avait fait la route à pied près de moi, et que dans mon inquiétude je n'y avais point pris garde.

« — Mon Dieu ! si monsieur allait prendre mal ! m'écriai-je.

« — Pourquoi cela? reprit le médecin; il est jeune (^t fort : avec des vêtements secs et un peu de feu, il n'y paraîtra plus.

« — Mais pourquoi s'est-il exposé à la pluie?

« — Ne fallait-il pas faire place? reprit le vieillard en souriant -, et vouliez-vous que l'homme bien portant laissât dehors l'enfant malade?

« — La voiture vous api)artenait, répliquai-je tout ému, et quand vous y auriez gardé votre fils de préférence au mien, il n'y aurait eu rien à dire : c'était juslice. »

Le médecin me regaixla, et, prenant ina main :

'( — Ne croyez pas cela, monsieur, dit-il avec une

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gravité amicale ; et aoyez sûr qu'il n'y a jamais dejustice où il n'y a pas d'humanité. »

Il ne me permit pas de répondre, et m'envoya quitter mes habits. Je le retins encore une heure avec sa famille, que je forçai à accepter quelques^ rafraichissements; puis il repartit après m'avoir complètement rassuré sur le compte du petit.

De fait, son sommeil continuait aussi tranquille. Il était évident que les soins donnés si à propos avaient arrêté le mal à sa naissance et venaient de le sauver.

Je ne sais si vous avez remarqué ce que produit une grande inquiétude suivie d'un grand bcnheur : ça vous attendrit et ça vous fait réfléchir; vous vous sentez comme un besoin d'être meilleur pour mériter votre joie. J'étais donc là, près du lit du petit, le cœur tout brouillé^ l)ensant à cette pauvre famille et à cette belle maxime, qu'il n'y a jamais de justice là où il n'y a pas d'humanité, quand tout à coup un souvenir traversa mon esprit! Je venais de penser à la veuve Lorin et à sa petite

mie.

Elles aussi avaient besoin de secours, et, au lieu de leur en apporter, je restais renfermé dans mon droit comme l'étranger aurait pu rester dans sa calèclie. Le rapprochement me saisit le cœur. J'étais dans un moment où l'émotion vous rend superstitieux : je me figurai que si j'étais sans pitié pour la veuve, le bon Dieu serait sans pitié pour mon garçon ot qu'il no guérirait pas ! Cette idée me prit si bien à la gorge que, malgré la pluie qui continuait à tomber, je courus à l'écurie, je

montai h cheval, et j'arrivai à Mulhouse chez l'avocat au moment où il allait se coucher. Quand je lui dis que je venais reprendre les pièces, il me crut fou -, mais peu m'importait : dès que je les eus sous le bras, je me sentis content de moi et tranquille. Je mis ma monture au galop, et j'arrivai à Thann ventre à terre. Etienne continuait à dormir comme un chérubin.

Vous connaissez le reste. Au lieu d'être payé tout de suite, j'ai été payé en dix années par M^"*' Lorin, dont le commerce a prospéré et dont la fille a grandi, si bien qu'aujourd'hui l'ancien procès va se transformer en un mariage. Désormais vous comprendrez pourquoi, toutes les fois que vous me rappeliez ce que j'avais fait en votre faveur, voisine, je rougissais comme une pensionnaire -, les éloges qu'on ne mérite pas vous restent forcément sur le cœur. Maintenant, me voilà confessé, et je n'aurai plus honte ^ car vous savez que ma bonne action ne m'appartient pas : elle est la propriété de ce brave homme que je n'ai jamais revu depuis, mais qui m'a fait sentir ce que c'était que la véritable justice, et qui a été ainsi mon précepteur sans le savoir.

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