TROISIÈME RÉCIT
Unjoune homme et une jeune dame d une élégance remarquable élaient appuyés sur la balustrade du bateau à vapeur allant de Nantes à Paimbœuf. Tous deux avaient tourné leurs lorgnons vers les groupes de voyageurs dispersés sur le pont, et se communiquaient tout bas leurs remarques.
A leur toilette recherchée et à leur parler grasseyant, il eût été facile de les reconnaître pour Parisiens, lors
mémo qiio leur étomiement moqueur sur tout ce qui frappait les yeux ne l'eût point suflisamment révélé.
Le jeune homme avait une figure spirituelle, mais qui paraissait un peu fade, malgré sa barbe à la Henri III, ses longs cheveux, et sa casquette bizarre, visiblement destinée à lui donner deVacceni. Il tenait sous le bras un de ces petits portefeuilles en maroquin, qui désignent un artiste aussi sûrement que la plume derrière l'oreille indique un bureaucrate.
Quant à la jeune personne, elle était d'une beauté peu commune et portait un négligé singulièrement étudié. Bien qu'elle eût la fraîcheur de la première jeunesse, quelques ombres estompant ses paupières inférieures annonçaient la fréquence des veilles et la fatigue des fêtes. Ses traits étaient ceux d'une jeune fille, mais son assurance annonçait une femme.
fille communiquait, en riant, quelque remarque à son compagnon, lorsqu'un nouveau voyageur parut tout à coup au haut de l'escaUer de la grande chambre. A son aspect, les deux Parisiens jetèrent un <'ri de surprise.
— M. de Sorel ! dit la jeune fille.
Le voyageur leva la tète, poussa à son tour une exclamation, et s'avança les mains tendues.
— Vous ici, GorinI s'écria-t-il.
— D'où diable nrrivez-vous doue, mon elier !
— I)'Esj)agne.
— Nous d(î Paris.
— Et vous vous rendez?...
— A Pornic.
— Moi aussi.
Ces questions et ces réponses s'étaient succédé rapidement, pendant que M. de Sorel serrait la main du jeune peintre et baisait celle de sa compagne. Tous trois se retirèrent à l'écart pour causer plus à l'aise.
— Et quel heureux hasard a pu vous amener en Bretagne? demanda le nouveau venu aux deux Parisiens.
D'abord la santé de ma sœur, à qui l'on a recommandé les bains de mer, répondit le peintre ; puis le désir d'étudier vos grèves. Mais vous-même, qui deviez faire le tour de l'Europe, comment êtes-vous sitôt de retour ?
— J'étais ennuyé du rôle de pèlerin, l'isolement me pesait; je me suis décidé à régler ma vie, à me fixer.
— Et vous cherchez un coin pour faire votre nid?
— Je crois l'avoir trouvé.
— Où cela?
— A Pornic.
— A Pornic ! répétèrent le frère et la sœur stupéfaits.
— Oui ; j'ai là un oncle que je n'ai point revu depuis mon enfance, mais qui m'a vingt fois engagé à Acnir m'établir près de lui. C'est mon dernier parent, il m'aime, et je suis décidé à accepter sa proposition.
— Quoi! monsieur de Sorel, s'écria la jeune fille, vous pouiTiez quitter Paris, renoncer aux Tuileries, aux Italiens, aux concerts du Conservatoire?
— .l'aurai pour les remplacer la mer, les rossignols, et des gens qui m'aimeront, répondit le jeune iiomme en souriant.
Berthe se récria.
— Tout cela est bon pour un mois, dit-elle mais que devenir ensuite, dans un pays où il y a des champs pour rues et des arbres au lieu de maisons ?
— Je ne donne pas si^ semaines à Sorel pour on avoir assez, ajouta le peintre. Mais vous arrivez d'Espagne, à^ce que vous nous avez dit ; parlez-nous donc de la guerre! Avez- vous vu IMaroto? Est-il vrai que les troupes de la reine soient obligées de se faire des souliers avec leurs chapeaux? Apprenez-nous ce que vous savez, et racontez ce que vous avez vu.
A ces mots, Garin montra à Edmond Sorel un banc isolé vers lequel tous trois se dirigèrent.
Pendant qu'ils y sont assis, et qu'Edmond tâche de répondre aux questions multipliées de ses compagnons, faisons connaître au lecteur le nouveau personnage que nous venons d'introduire en scène, et qui doit jouer le principal rôle dans cette histoire.
Privé fort jeunf^ de ses par^^nts, Edmond Sorel avait reçu dans une institution parisienne une éducation à la fois sérieuse et brillante. Devenu maître de ses actions et d'une fortune considérabl(\ il n'avait abusé ni de sa hberté ni de sa richesse. C'était un esprit droit, auquel on ne pouvait reprocher qu'un })eu d'incertitude. La fréquentation d'un certain monde lui a\ ail donné l'iiabitude et le goût de la dislinclion extérieure ; mais il se tenait avec soin surTélroite limite qui sépare l'élégance de la recherchr.
L'oncle chez lequel Edmond se rendait étail le fi'ère
t;M: FAMILLE niDICLLE. 35
de sa mère. 11 avait une lillc dcslinéo dès sa naissance à son cousin, et que Sorel s'était habitué à regarder comme devant être sa femme. Cependant le jeune homme n'était point revenu à la Cherrière depuis quatre années, lorsque M. Dubois lui écrivit que Rose était sortie du couvent et attendait son pedl mari. Edmond, que son isolement fatiguait et qui était déjà désabusé de Paris, avait répondu en annonçant sa prochaiRe arrivée et son dessein arrêté de se fixer près du capitaine. Celte réponse pouvait être considérée comme un acquiescement aux projets antérieurs de la famille, et le jeune homme se considérait lui-môme comme un j>rétendu qui rejoint sa fiancée.
Mais sa cousine ne l'occupait pas assez pour le rendre indifférent à la rencontre de Garin et de sa sœur. Admirateur sincère du talent du premier, il ne l'était pas moins de l'esprit et de la beauté de la jeune fille, qui passait pour accomplie dans les salons de la capitale. Elle avait, en effet, tout ce qui peut y assurer le succès : la gaîté, le goût du plaisir, un égoïsme assez enveloppé de grâces pour ne point blesser, et ce qu'il faut de vanité pour ne perdre aucun de ses avantages.
Le voyage se passa en récits et en causeries. Près d'arriver, Sorel demanda à Paul Garin s'il s'était assuré un logement pour le temps qu'il voulait passer au bord de la mer ^ celui-ci le regarda avec étonnement. Il avait espéré trouver une maison de bains avec billards, cabinet de lecture et salle de bal, comme à Barèges ; il fut altéré lorsque Edmond lui apprit qu'il n'y avait à Pornic
qu'une auberge où l'on trouvait rarement place, et des cabanes de paysans toujours louées d'avance. Garin et Bertlie se regardèrent.
— Nous n'avons alors qu'à prendre la route- de Dieppe, ma SQ'ur, dit le premier d'un ton tragique.
— Mais où coucherons-nous ce soir? demanda la jeune flUe désappointée.
— Ne craignez rien, interrompit Sorel ^ mon oncle ne m'attend point seul, Desvoisins devait m'accompagner \ vous prendrez sa place, et je vous promets bon accueil. Suivez-moi ce soir à la Cherrière ; demain nous clKîrcherons ensemble dans le village.
Il n'y avait point d'autre parti à prendre ^ Paul accepta.
Le jour commençait à tomber, lors(|u'ils aperçurent l'habitation du capitaine Dubois : c'était un vieux château récemment réparé, à l'aspect duquel le jeune peintre jeta un cri d'horreur.
— Quel est le barbare qui a abattu ces tourelles, élargi ces fenêtres, recrépi les murs, et planté les douves en potager? s'écria-il.
— Ilélas ! je crains bien que co ne soit mon oncle, répondit Edmond-, il a habité vingt ans la cabine d'un brick, et je le crois plus versé en navigation qu'en architecture artistique.
— Sacrilège! murmura Garin ^ toucher à ce vieux manoir couronné de lierres ([ui formait un si magnifique
UNE FAMlLLi: HiniClL!-. :î7
second plan ! ôter au paysage tout son caractère I . . . et cela pourquoi? pour être plus à l'aise. Ah ! nous vivons à une époque d'égoïsme , Sorel ^ la poésie , le pittoresque s'en vont de compagnie, et bientôt les peintres n'auront plus d'autre ressource que de fabriquer des enseignes pour notre société d'avocats et de marchands.
A ces mots, il poussa un soupir. Il se repentait presque d'avoir accepté la proposition d'Edmond, et se sentait un instinct de répugnance pour l'homme qui avait gâté à ce point le second plan d'un paysage. Aussi franchit-il la grande porte de la Cherrière avec les préventions les plus défavorables contre le capitaine Dubois. Berthe, de son côté, se récriait de trouver les al-, lées conduisant au manoir garnies de pierres qui coupaient ses brodequins de satm turc, et encadrées de ronces dans lesquelles s'accrochaient ses volants de mousseline. Elle se crut sincèrement transportée chez quelque peuple barbare.
Mais ce fut bien pis lorsque, ayant dépassé le seuil, elle se trouva dans une cour tapissée de hautes herbes au milieu desquelles gloussaient uno vingtaine de poules ! La porte était gardée par un énorme chien à la chaîne qui voulut s'élancer sur elle ; la jeune fille se j ta de côté avec un cri ^ mais une voix qui se fit entendre sur le perron apaisa tout à coup le dogue irrité : c'était celle du capitaine lui-môme, qui avait aperçu ses hôtes et venait à leur rencontre.
M. Dubois était un homme d'environ soixante ans, à
la figure vulgaire mais bienveillante et franche. Il rorut
son neveu et ses amis avec une brusque cordialité, les fit entrer au salon, et ouvrit les fenêtres pour appeler Marguerite... Une vieille servante parut dans la cour, demandant d'un ton de mauvaise humeur, ce qu'on lui voulait.
— Avertis Rose que son cousin est arrivé ! cria Dubois.
— Elle le sait, répondit la vieille.
— Pourquoi ne vient-elle pas alors?
— Elle est allée faire sa toilette.
Le marin éclata de rire.
— Compris ! dit-il , la petite se pavoise pour le salut d'honneur. En l'attendant, nous allons, si vous voulez, faire le tour du jardin et cueiUir les cerises du souper. . . Ohé ! Marguerite, apporte le panier à croc.
Puis, se tournant vers M^'e Garin :
— Ce sera comme à Montmorency ! ajouta-t-il, avec un gros rire. Vous allez, le dimanche, manger des cerises à Montmorency, pas vrai?... ces badauds de Parisiens aiment ça... Mais pardon, vous otcs Parisiens, jo <Tois... Vous ferez la comparaison. Ma cerisaie passe [lour la plus belle du pays ; c'est moi qui fournis tous les coniiseurs de Nantes. Je vous expliquerai ma mé- Uiode... Eh bien! Marguerite, viendras-tu?
— Voilà, monsieur! cria la servante qui arrivait eu trottinant.
— Enhn 1 dit le capitaine, qui prit brusquement les paniers.
— i*uis. baissant la voix :
— La vieille ne navigue plus que sous ses voiles de fortune, ajouta-t-il ^ mais c'est un vieux ponton qui a été autrefois un vaillant navire, et il ne faut pas être ingrat.
Il conduisit ses hôtes dans un jardin soigneusement partagé en parallélogrammes garnis de buis ou d'oseille, et planté d'arbres en plein rapport. Arrivé au bout, il regarda Garin avec un certain sourire de satisfaction orgueilleuse.
— Eh bien I que dites-vous de ça? demanda-t-il.
— Vous avez là un terrain qui ferait envie à nos meilleurs maraîchers, répondit le jeune peintre.
— Je les défie tous de vous montrer une fosse d'asperges comparable à celle-ci, reprit le capitaine ^ et quant à mes artichauts... vous en mangerez ce soir. Mais Dieu sait ce qu'il m'a fallu de soins! ce sol était aigre et léger comme tous ceux du pays -, je l'ai amendé, épaissi, transformé .
— Cela a dû vous coûter bien des peines ! balbutia Garin en étouffant un bâillement.
— N'ous allez en juger, monsieur, dit le capitaine enchanté d'avoir amené la conversation sur son sujet favori.
Et il commença à raconter les procédés successifs qu'il avait employés ^ combien de fois le terrain avait été retourné à fond, engraissé et façonné.
Paul et Berthe succombant à l'ennui, se lançaient des regai'ds de désespoir. Etrangers aux travaux de la campagne, ils ne pouvaient s'y intéresser : hors de l'art et
du plaisir, rien, d'ailleurs, n'existait pour eux^ à force de se tourner d'un seul côté, leur intelligence avait per Ju la faculté de voir ailleurs, et ils méprisaient tout ce qu'ils ne pouvaient comprendre.
Sans partager cette impression, Edmond la remarqua, et tâcha de rompre l'entretien en proposant de rentrer.
Ils trouvèrent au salon la fille du capitaine, qui avait achevé sa toilette et les attt^ndail. A sa vue, Berthelit un mouvement comme si elle eût aperçu quelque objet prodigieux; un sourire effleura ses lèvres, et elle échangea avec son frère un regard qui équivalait à une exclamation.
Pour une personne accoutumée aux raffinements de la mode, il y avait, en effet, dans la toilette de Rose une série de monstruosités bouffonnes difficiles à voir de sang-froid. Chaque partie de son habillement appartenait à une époque dilTérente, et donnait, pour ainsi dira, un échantdlon des modes qui s'étaient succédées depuis dix années. Il résultait de ce mélange de formes et de couleurs je ne sais quelle désharmonie prétentieuse impossible à exprimer.
Par malheur, la tournure ne rachetait point ce défaut d'ensemble. La jeune lille était raide et embarrassée. Sa jolie figure elle-même respirait je ne sais quele contrainte inquiète, et tous ses mouvements, comme le fit observer Berthe , nvairnl Cnir faits du c6lé gauchr.
UNE FAMILLl. RIDICÎ [,!■. il
Elle tendit en rougissant ses joues à son cousin, fit une courte révérence à Garin, puis s'assit, droite et immobile, dans le coin le plus obscur de l'appartement.
— D'ici que je lui aie touché la main, je soutiendrai que c'est une poupée de c^irton, avec des yeux d'émail et un râtelier d'ivoire, dit Paul tout bas à Berthe.
— Dieu me pardonne ! elle porte des souliers de prunelle! reprit celle-ci de même.
— Et une chaîne en cheveux , ajouta Garin.
— As-tu entendu le capitaine l'appeler Zozo !
— Et elle lui répond : Mon papa.
— Je suis désolé de ne point dessiner la caricature. Dans ce moment la vieille Marguerite entra pour mettre
le couvert. Elle eut une longue discussion avec le capitaine pour savoir si la table aurait une allonge, puis avec Rose sur le linge que l'on emploierait^ M. Dubois se mit en colère, et sa fille, qui était trop serrée, déchira sa robe en voulant atteindre la pile de serviettes désignée. Edmond éprouvait une gène réelle ^ Rose, de son côté, paraissait confuse-, Garin et sa sœur retenaient à grand' peine leur sérieux. M. Dubois seul, au milieu de l'embarras général, se montrait souriant et à Taise. Il avait recommencé ses explications surlemeilleurmode à employer pour chaque culture, et arriva bientôt à raconter le grand orage auquel il avait échappé en 1806, à sa sortie de Manille. Cet orage était l'événement capital de la vie du vieux marin -, c'était la source unique de ses comparaisons, de ses images, de ses transitions. Depuis quinze ans il racontait exactement à ses amis, cliaque
semaine, l'histoire du grand orage de Manille sans en oublier une circonstance, et quel que fût le sujet de la conversation , il réussissait toujours à amener sa fatale transition : — C'est comme en 1806! — Aussi ses voisins de Pornic l'avaient-ils nommé le Grand- Orage.
Il ne manqua point d'en faire subir le récit à ses nouveaux hôtes dès le commencement du souper, et il se préparait à le recommencer vers la fm, lorsque Garin prétexta la fatigue de sa sœur, et demanda la permission de se retirer.
Marguerite conduisit la jeune fille à la chambre qui lui était destinée. C'était une grande pièce tapissée de jaune, avec des fauteuils rouges, un lit à flèche, et une énorme cheminée ornée de fausses Heurs sous verre. Le seul miroir qui s'y trouvât était placé à cinq pieds du plancher, sur deux patères, et au-dessus d'une table à jeu servant de toilette.
C'était la chambre d'honneur, comme Marguerite eut soin de le dire à la jeune Parisienne, et on ne l'ouvrait qu'aux grands jours , lorsque M. le sous-préfet venait pourlerecrutement, ou le majorpour les remontes. Quant a Garin, il fut conduit par le capitaine lui-même dans l'ancienne bibliothèque, dont les armoires vitrées étaient garnies, au lieu de livres, de graines et d'oignons de (leurs étiquetées. Un navire à la voile, seule œuvre d'art ([ii'(îût jamais exécutée M. Dubois, était suspendu au plafond en guise de lustre, et quelques animaux empaillés décoraient une commode a rampe de cuivre. Le capitaine assura au jeune homme ({u * le lit était boll ; il
INi: FAMII.LF. illDIClLK. ï?,
l'avertit de remuer une chaise s'il avait besoin de quelque chose, les sonnettes étant inconnues à la Cher ri ère, lui recommanda d'éteindre sa chandelle, et finit par l'engager à mettre un bonnet de coton de peur des fraîcheurs. Garin n'avait vu jusqu'alors rien de pareil, si ce n'est aux Variétés. Il se promit bien d'étudier le capitahie et d'enfaireUne charge d'atelier qui feraitoublier M. Prudhomme.
Le lendemain on frappa à sa porte ^ il se réveilla en sursaut, croyant le feu dans la maison: c'était M. Dubois qui venait, en sabots et tout humide de la rosée du matin, lui demander s'il était prêt à déjeuner.
— Prôl à déjeuner! répéta le psnntre avec étonnement, quelle heure est-il donc?
— Sept heures.
— Et vous déjeunez à sept heures !
— Pardieu! trotivez-vous que ce soit trop tôt pour dîner à midi?
Le jeune peintre le regarda avec stupéfaction.
— Pardon, monsieur, dit-il enfin ; mais alors, moi et ma sœur, si vous le permettez, nous ne déjeunerons qu'à dîner.
— Et que ferez-vous jusque-là ?
— Jusque-là je comptais dormir.
— Fi donc! s'écria le capitaine, mauvaise habitude ! Il y a quatre heures que je suis debout, moi; j'ai déjà cassé une croûte et bu un doigt de cognac pour lucr le ver. Hors du lit, mon jeune Parisien, et Mniei voui mettre à table.
■W sors LA TONNELLE.
— En vérité, monsieur, di. Garin excédé, je tombe de sommeil.
— Je connais ça; il faut se secouer... Autrefois j'étais sujet à ces pesanteurs, surtout dans les pays chauds... Je me rappelle qu'en 1806, comme nous quittions Manille...
— Pardon, monsieur, interrompit brusquement Garin, qui vit le grand orage près de fondre sur lui... Je me lève; mais veuillez ne rien retarder pour moi.
— Comment donc !je sais ce que Ton doit à ses hôtes, dit le capitaine. Je vais faire un tour de jardin, et quand vous descendrez, je vous raconterai comment, enl800...
— De grâce! ne m'attendez pas, s'écria le peintre, qui fit un mouvement pour se lever.
— Ces: bon, dit Dubois en gagnant la porte; ne vous occupez point de nous. Vous avez cinq minutes pour vous faire beau . Je vais savoir de Rose si l'on a averti mademoiselle votre sœur.
Mais Berlhe fit répondre de déjeuner sans elle, ce qui causa un trouble général. Le capitaine déclara (lu'elle devait être malade ; Rose proposa timidement d'envoyer ch(Tcher le docteur, et Marguerite, en re ournantdansla cuisine, exprima à demi-voix combien il serait désagréable pour M. Dubois de voir des étrangers mourir chez lui. Garin fut forcé de leur avouer, pour les rassurer, que sa sœur ne se levait qu'à onze heures et déjeunait à midi.
Il interrogea ensuite son hôte sur les moyens de trou- \('iun gîte à Pornic pendant la saison des bains. Le
vieux marin lui appritqu'un nouvel établissementvenait d'être créé à l'imitation de celui de Dieppe, et que les étrangers y trouvaient toutes les ressources ordinaires à ces maisons. Le jeune peintre, enchanté, déclara qu'il s'y établirait le jour même, et toutes les instances de M. Dubois pour le retenir furent inutiles.
Cependant Edmond n'avait point été sans remarquer l'impression produite par sa famille sur les Garin. Il en avait éprouvé une honte mêlée de je ne sais quel mécontentement contre son oncle et sa cousine ^ il leur en voulait de se montrer ainsi sous un aspect ridicule.
Il résistait même à sa propre sensation, accusant Berthe et son frère de prévention contre les habitudes provinciales 5 mais quoi qu'il pût se dire, ces habitudes ne le choquaient pas moins lui-même. La vie du capitaine lui semblait mesquine, ses occupations puériles. Quant à sa cousine, il n'avait pu encore lier un entretien avec elle ^ Rose ne parlait que par réponses, comme au catéchisme : il acquit seulement la certitude que son instruction avait été bornée à l'orthographe et à l'arithmétique, et que ses journées se passaient à coudre ou à festonner, en chantant des romances dont les vielles organisées lui avaient appris l'air.
Or, entouré jusqu'alors d'esprits cultivés et d'imaginations actives, Edmond était devenu raffiné dans ses
jouissances intellectuelles. A son insu, tout ce qui était
40 SOIS LA rONNKKLi:.
ordinaire lui semblait méprisable. Accoutumé à la vie fiévreuse de Paris, il éprouvait un besoin d'émotions successives et habilement excitées. Aussi ne tarda-t-il point à sentir un invincible dégoût pour l'intérieur monotone de son oncle, et à regretter la décision qu'il avait prise en venant s'établir à Pornic.
La présence de Paul et de Berthe contribuait surtout à l'entretenir dans ces dispositions. 11 trouvait en eux l'esprit vif et capricieux, les ressources d'amusement et la distinction qui manquaient à sa famille. Outre son esprit et sa beauté, Berthe possédait des talents qui contribuaient à rendre sa société charmante. Elle parlait plusieurs lanp;ues, peignait presque aussi bien que son frère, et avait fait en musique des études avancées. Sa voix était, en outre, l'une des plus expressives et des plus suaves que l'on pût entendre. Sorel, qui venait chaque soir pour l'écouter, s'en retournait chaque soir plus ravi.
Ces longues visites à M"^ Garin, et la comparaison involontaire de ses perfections avec l'insignifiance de Rose, ne tardèrent pas à troubler le repos du jeun^^ homme. Il commença à se repentir de l'espèce d'engagement qu'il avait pris vis à-vis de son oncle, et à regretter que Berthe ne fût point sa cousin \
La jeune Parisienne ne négligeait rien, du reste, pour plaire à Edmond. Le mariage ne lui semblait qu'une affaire de convenances et de position^ Sorel était jeune, considéré, riche surtout^ c'était assez pour qu'elle l'acceptai. Garin, qui voyait, do son coté, dans cette
i'm: 1 a mil m; 'ùidiculi. , 47
union un moyen de se débarrasser de sa sœur, y pouf»sait le jeune homme de tout son pouvoir.
Cependant l'intimité d'Edmond avec les Parisiens n'avait }1oint tardé à devenir un sujet de conversation poui' les baigneurs. Quelqu'un s'étant hasardé à dire il' un ton fin que ces assiduités devaient avoir une cause, cette remarque fut répétée, revue, commentée, et le lendemain, tout le monde savait que M. Sorel allait épouser M"e Berthe Garin à la fin de la saison.
Cette nouvelle ne manqua point d'arriver jusqu'aux oreilles du capitaine. C'était un homme simple, mais de bon sens, parce qu'il était de bonne foi. Voulant savoir la vérité, il se mit à observer Edmond, et ne tarda point à reconnaître de quel côté l'entraînait son penchant. Cette découverte l'attrista. Pour tout au monde, il eût voulu réaliser le'dernier projet qu'il avait formé avec sa sœur, et confondre, par une union, deux fortunes acquises en commun ^ mais il aimait Edmond avec désintéressement. La préférence du jeune homme pour M"p Garin était d'ailleurs naturelle, et une pareille alliance n'avait rien que d'honorable : la seule raison que pût avoir le capitaine pour Ton détouri • était son désir personnel^ il le sacrifia sans balancer a celui de voir Ednrond heureux.
Refoulant donc son rêve au fond de .sua cœur, et renonçant k d'inutiles explications, il se mit à entretenir son neveu comme si le projet de mariage avec Rose n'avait jamais eu rien de sérieux. II lui demanda, en souriant, s'il n'avait point quelque idé-- i'établissemenl.
OÙ il comptait passer l'hiver, et quelle profession il voulait adopter.
Etonné d abord, puis ravi de découvrir que l'engagement qu'il avait cru si lourd était imaginaire, et que sa liberté lui restait tout entière, Sorel n'essaya plus de résister au penchant qui Tentraînait vers M^'^ Garin.
Le bonheur le rendit même ingrat. Il commença à remarquer plus volontiers les ridicules du capitaine et de sa fille, sûr qu'il n'aurait point un jour à en souffrir. Garin et Berthe en plaisantaient devant lui; il repoussa d'abord faiblement leurs railleries, et finit par s'en amuser.
Du reste, il ne voyait plus son oncle ni sa cousine qu'en passant : sos journées étaient employées en promenades avec le jeune peintre et sa sœrff -, ses soirées, à lire haut ou à entendre Ber se chanter. Le capitaine souffrait de cet abandon, mais f.ans se plaindre; l'expérience l'avait rendu indulgent. Quant à Rose, déconcertée dès l'abord par la politesse un peu dédaigneuse des (larin, et glacée par la froideur d'Edmond, elle n'eût osé ni faire une remarque, ni adresser un reproche à son cousin.
Edmond revenait un jour d*une longue promenade cntroprise, avec plusieurs baigneurs, hï long de la mer ; tous étaient descendus (](" la calèche et s'étaient dispersés sur la pente de la dune, cherchant des coquillages ou cueilloiit des II'mii-s marines. Beillie cl son