‹ Sous la tonnelleChapitre 7 sur 26 · IN F. FAMILLF. P. II) ICI LE · texte numérisé non relu

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frère marchaient seuls à côté de la voiture que Sorel conduisait lentement. Le jeune peintre, en levant les yeux, aperçut tout-à-coup la ('herrière^ dont le toît scintillait sous le soleil couchant.

— Pardieu I dit-il en se tournant vers la jeune fille, nous devons une visite au capitaine. Voilà quinze jours que nous ne sommes allés voir ses couches de melons-, il doit avoir fait au moins, depuis, trois récoltes.

— Nous aurons un grand orage^ objecta Herthe.

— Peut-être, reprit Garin , le capitaine m'a promis, la dernière fois, que sa fille nous expliquerait une recette pour fabriquer le fromage blanc.

— Mais c'est donc une personne accomplie ! Son père m'a déjà dit qu'elle savait tricoter et faire les confitures de petits fruits...

— A froid, ajouta Garin, en imitant la grosse voix du capitaine.

— Je ne parle pas de ses robes, qu'elle taille ellemême.

— Dis qu'elle les invente !. .. Je n'en ai jamais vu de pareilles a personne.

— Je vous demande grâce pour ma famille, interrompit Sorel en souriant.

— Comment donc, reprit Berthe, mais votre cousine est fort bien ! une tailîe droite comme un jonc, une figure rose, et de grands yeux bleus qu'elle ne lève que sur so.i {.otage ^ on ne peut pas être plus modeste. J'espt^e que M. Dubois la mariera à un procureur du roi.

— Et qu'il aura des primeurs pour la noce.

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— On chantera au dessert.

— Et le capitaine racontera le grand orage de 180C. Us éclatèrent de rire, et le jeune peintre fit tourner sa

canne. Les chevaux, tourmentés par la chaleur, étaient déjà ombrageux et inquiets ^ effrayés de ce mouvement, ils firent un écart. Edmond, qui était sur le siège, voulut ramener à lui les rênes, mais trop brusquement-, ils reculèrent.

— Pardieu I voilà des rosses qui veulent jouer les coursiers d'Hippolyte, s'écria Paul ^ fouettez-les, Sorel. Les cbevaux de louage sont contrariants comme des avocats ^ le seul moyen de les faire aller au pas est d'essayer de les mettre au galop.

Edmond suivit ce conseil^ mais l'attelage irrité se dressa en secouant la tête, tourna sur lui-même un instant, puis s'élança en avant. Sorel voulut les retenir : les rênes se brisèrent dans ses mains.

Avertis par les cris de Berlhe et de Garin, les baigneurs étaient accourus^ tout à coup les chevaux, qui avaient pris le mors aux dents, tournèrent brusquement de leur côté. A cette vue, tous se dispersèrent épouvantés, et la calèche fut emportée vers la pointe de la falaise. Le chemin était si étroit, que les roues effleuraient par instants le bord du précipice ^ elle allait enfin atteindre le sommet du promontoire, lorsqu'un homme parut sur le versant opposé.

— Mon oncle! cria Edmond en étendant les bras.

I,(^ capitaine poussa un cri et s(^ jeta à la tête des chevaux; mais, ne i)ouvant résistera leur élan, il arriva,

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traîné par eux, jusqu'à l'exUéiuilé de la dune. Il y eut un moment terrible pendant lequel il demeura suspendu aux rênes etpenché sur l'abîme -, enfin, les chevaux firent un mouvement en arrière, la calèche recula, et l'une des roues, venant frapper le tocher, se brisa. Edmond, lancé au loin par le choc, demeura étendu à terre, privé de sentiment.

Oh le releva ^ rilàis la tête avait porté, et le coup était si violent qu'on le crut mort un instant. Lorsqu'il revint à lui, une fièvre accompagnée de délire le saisit, et il fut près d'un mois dans un état désespéré. Enfin, sa jeunesse et les soins l'emportèrent-, la fièvre s'apaisa, la raison lui revint.

Au moment où il recouvra ainsi la conscience de luimême, fi se dressa avec effort sur son séant, cherchant à rappeler le souvenir encore confus de ce qui s'était passé. Le soleil venait de se lever, et répandait à travers les rideaux fermés une joyeuse lueur. Rose était assise dans un fauteuil au [ ied du lit, et dormait la tête renversée sur le dossier. Son visage parut à Edmond plus pâle, et ses yeux légèremeril creusés par la fatigue. 11 se rappela alors avoir vu vaguement, au milieu de son délire, une douce figure toujours penchée à son chevet.

Un mouvement qu'il fit réveilla la jeune fille en sursaut.

— Voulez-vous quelque chose, Edmond? demandât-elle d'une voix caressante.

A peine sorti de son délire, et bercé par la musique de cette douce voix, le jeune homme n3 répondit pas. Uose crut sans doute qu'il n? l'avait point entendue :

car elle le regarda un instant avec une indicible expression de tristesse, deux larmes vinrent au bord de ses paupières, et elle étendit sur le front du blessé sa main blanche et tremblante.

Sorel prit cette main dans les siennes.

— Je suis mieux, ma cousine, dit-il en souriant faiblement.

— Il me reconnaît i cria Rose avec un éclat de joie.

— Et je vous remercie, continua Edmond attendri. La jeune fille battit des mains et courut à la porte.

— Mon père ! s'écria- t-elle, l^dmond entend, Edmond parle; il n'a plus de délire... Venez... et vous aussi, ma bonne Marguerite! Oh! mon Dieu! il est sauvé.

— Est-ce vrai I dit Dubois en courant au lit du blessé.

— Je l'espère, répondit Sorel.

— J'en étais sûre, dit Marguerite ; je l'avais voué à sainte Anne. C'est la messe que le curé a dite hier à son intention qui Fa gaéri.

— Et les saignées que le docteur lui a faites, ajouta M. Dubois.

— Sauvé ! répéta Rose, les mains jointes.

— Oui, prâce à vous tous, reprit Edmond attendri. Grâce à mon oncle, d'abord, qui s'est exposé pour moi à la mort-, grâce à vous, ma cousine, qui avez veillé à mon chevet comme un ange. Ah! je ne méritais pas tnnt de dévouement.

— Paix I paix! dit la jeune fille ; le docteur ne veut point que vous parliez... il recommande du calme et du silencj». Laissons-le reposer, n'ion pèr<v.. je sui^ Iran-

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quille maintenant. Marguerite restera soulemcnt pour nous avertir s'il veut quelque chose. Venez.

A ces mots, elle lit un pas vers la porter puis, se ravisant, elle' souleva légèrement la t(Me du malade, s'assura d'un coup d'oeil que rien ne lui manquait, et sortit sur la pointe du pied avec le capitaine.

Sorel n'essaya pas de les retenir. 11 sentait le besoin d'être seul, de repasser ses souvenirs et de reprendre possession de lui-môme.

11 chercha à se rappeler toutes les circonstances de l'accident qui avait pensé lui coûter la vie, et se souvint tout à coup du jeune peintre et de sa sœur.

— Où est M. Garin? demanda-t-il à Marguerite.

— Le Parisien? répliqua la servante^ il est parti le lendemain de votre chute, pour dessiner des points de vue le long des côtes.

— Et mademoiselle Berthe?

— C'est elle qui a voulu s'en aller, parce qu'elle avait peur de voir monsieur mourir, et que ça lui aurait fait, qu'elle disait, trop de mal. Après ça, ces jeunesses qui ont été éduquées, c'est si sensible! ça ne peut pas voir souffrir.

Sorel éprouva un désappointement et un serrement de cœur.

— Ma cousine n'a point eu de craintes, dit-il à demivoix et comme s'il se fut parlé à lui-même.

— Oh I quand ceux qu'elle aime souffrent. Zozo a du courage comme un lion, reprit la vieille servante. Elle a passé presque toutes les nuits sur ce fauteuil.

VOUS soignant comme une sœur grise. Et Dieu sait pourtant si elle avait le cœur gros, la pauvre enfant ^ mais elle ne pleurait que quand vous n'aviez plus besoin d'elle, pendant que vous reposiez.

Edmond fut touché jusqu'au fond du cœur. Puis un amer sentiment s'éleva en lui ! Abandonné aux jours de la souffrance par ceux qu'il avait préférés, il n'avait dû son salut qu'à cette famille ridicule si cruellement raillée. Le Ciel semblait avoir pris soin de lui prouver combien il était dangereux de ne consulter que la formCy et quels dévouements pouvaient se cacher sous une enveloppe vulgaire. 11 eut honte de n'avoir pas su deviner ce qu'il y avait de noble dans ces deux natures, et de s'être laissé prévenir par une toilette surannée, quelques habitudes de langage, et d'innocentes manies.

Alors, comme il arrive toujours aux esprits détrompés, il mit une sorte d'amour-propre à se prouver à luimême son injustice et son erreur. Il étudia le capitaine, et reconnut que si son parler était souvent commun, ses sentiments ne l'étaient jamais-, toute la distinction de cette âme était passée dans les actions !

Les longues conversations qu'il eut avec Rose pondant sa convalescence lui firent également comprendre combien il y avait de douce intelligence derrière son ignorance et sa timidité. Enhardie par la bienveillance du jeune homme, elle lui raconta sans contrainte toutes ses pensées. C'était une âme limpide comme le ruisseâU, et que l'on pouvait voir jusqu'au fond. Facile a eiîrayer. elle ressemblai! à ces oiseaux que l'on croirait

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muets au premier abord, mais qui font entendre dans la solitude des chants qui vous ravissent.

Elle raconta à Edmond sa vie de jeune fille ^ lui parla de ses fleurs, de ses amies de couvent, de raines tristesses qui traversaient son cœur comme de légères nuées. Tout ce qui autrefois avait paru ridicule au jeune homme s'illumina à ses yeux de je ne sais quelle naïve poésie, Rose lui rappela la Claire du comte Egmont^, uniquement occupée de coudre, de prier Dieu, et de regarder à la fenêtre si elle ne voit pas venir son fiancé.

La jeune fille, de son côté, encouragée par l'affectioiide son cousin, se montrait d'heure en heure plus inteUigente de ce qu'il désirait. La tendresse épanouit l'âme comme le soleil les fleuts. Mille nouvelles pensées venaient à Rose, mille nouveaux intérêts s'éveillaient dans sa vie. Edmond sentait cette souple nature se modeler chaque jour à ses propres sentiments, et ce jeune esprit s'ouvrir à toutes les lumières.

La transformation de Rose commençait à se révéler jusque dans son extérieiir ^ son front semblait s'être élargi, ses yeux plus pensifs avaient pris une modeste assurance : sûre de n'être plus raillée, elle marchait à l'aise dans son bonhciir.

Cependant Sorel était pt'csque entièrement rétabli.

^ Drame de Gœthe.

Ses entretiens avec sa cousine pouvaie.nt être plus longs, plus suivis et prendre presque la forme de leçons. Quelquefois il lui faisait à haute voix quelques lectures de nos poètes modernes, et il jouissait de son émerveillement, au milieu de ce monde tout nouveau d'images et d'idées. Il se plaisait alors à interroger ses émotions, à écouter ses confessions toujours charmantes, parfois profondes comme tout ce qui est sincèrement naïf. Un soir qu'il lui lisait ainsi une méditation de Lamartine, Marguerite annonça M. et M''e Garin. Edmond éprouva une sorte de contrariété ^ mais le jeune peintre venait d'entrer suivi de sa sœur ^ tous deux coururent à lui avec des exclamations de joie caressante.

— Enfin le voilà debout! s'écria Paul ^ ce cher Edmond I Quel bonheur de le trouver rétabli.

— Ah ! nous n'avons pensé qu'à vous depuis six semaines, interrompit Berthe d'un accent plaintif.

— Et quel dommage qu'il n'ait pu nous accompagner ! reprit Garin... Votre pays est plus beau que l'Ecosse, mon cher !

— Et les habitants qu'on nous avait représentés comme des sauvages, reprit la jeune fille, ils nous ont partout reçus en ami.

— On nous a donné des fêtes.

— Nous avons logé à Brest chez le préfet maritimi».

— Nous avons vu manœuvrer la flolte.

— Il y a eu un bal, pour nous, à bord du vaisseau amiral

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— On peut être fier d'appartenir à un tel pays, ajouta Pctul gravement.

— J'ai bien promis d'y revenir, acheva Berthe. Tout cela s'était dit si rapidement, que Sorel n'avait

pu prononcer un mot. Il lui sembla seulement que si elle n'avait pmsé qu'à lui^ M^'^ Garin avait au moins raisonnablement essayé de se distraire; mais, après tout, elle le croyait mort ou mourant, et devait le regarder comme un prétendu fort incertain.

Lorsqu'ils curent lini de raconter leur voyage, Sorel les félicita d'avoir rap[)orté de si bons souvenirs de la Bretagne.

— Et pendant C3 temps ce pauvre M. Edmond était au litl dit Berthe.

— Trop heureux de ne pas être entre quatre planches, continua Paul.

— Ah ! Je n'oublierai jamais cette scène, reprit la jeune fille ; je crois voir encore la calèche sur le bord de l'abîme... c'était horrible.

— On pourrait composer avec cela un tableau, lit observer Garin pensif.

— Voulez-vous que je pose? demanda Edmond ironiquement; je suis encore assez pâle pour cela.

Le jeune peintre allait répondre, lorsque le capitaine entra.

— Eh! ce sont nos Piirisiens, s'écria-t-il en tendant la main à Garin. Eh bien î notre gars est remis de son abordage, et le voilà qui a quitté la cale de radoub ; je venaisle chercher pour qu'il vît ina récolte de rousselets.

58 sous !.A TO.NNEI.LK.

— Mademoiselle aurait-t-elle aussi une recette pour les conserves de poires? demanda Paul en se tournant vers Rose avec un grand sérieux.

La jeune fille rougit et Edmond se mordit les lèvres.

— Ma cousine en connaît au moins une pour soulager ceux qui souffrent, dit-il, et celle-là, il en est beaucoup qui l'ignorent.

— Je n'ai jamais douté dos qualités éminentes de mademoiselle, dit le jeune peintre en s'inclinant; vous m'avez entendu plusieurs foi s dire toute ma pensée àcet égard, et il me semble qu'alors nous étions d'accord..

— Alors je ne la connaissais pas comme aujovird'hui, reprit Sorel en rougissant.

— Jl a raison, s'écria le capitaine avec un gros rire-, Zozo masque ses batteries ^ mais, au fond, c'est une fine voilière et solide au gros temps ; tout le portrait de sa mère. Elle mérite d'être heureuse.

— Et elle le sera, répliqua Edmond vivement. Berthe et Paul échangèrent un regard.

— Pardon, dit celui-ci d'an ton un peu contraint, nous ne voudrions pas troubler des épanchements de famille... Seulement, comme notre départ est prochain, nous venions savoir si Sorel comptait toujours faire route avec nous.

Edmond regarda Rose, puis son oncle, et parut embarrassé.

— Je crains que M. Sorel n'ait pris goût au jardinage, cl ne veuille compléter son instruction avant de partir, objecta Berthe avec un persiflage amer.

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— Kn effet, dit le jeune homme, j'ai changé d'avis.

— Que dis-tu? s'écria le capitaine ^ tu restes avec nous?

— Et pour toujours, mon oncle, si vous le voulez. M. Dubois poussa une exclamation de joie, regarda son neveu, puis sa iillc.

— Ainsi balbutia-t-il... tu as pris la plaisanterie d autrefois au sérieux. . .

— Si ma cousine y consent, dit Edmond tendrement et en tendant la main à la jeune fille.

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